Cet état de l'esprit public n'était pas de nature à encourager les
coalisés. Ils devaient se faire scrupule de persister à agiter un
pays si tranquille et si heureux de sa tranquillité. À défaut de ce
scrupule, ne comprendraient-ils pas qu'il n'était ni de leur intérêt
personnel, ni de celui du régime parlementaire dont ils se disaient
les champions, d'apparaître ainsi en trouble-fête? Aussi bien, dans
leurs rangs et surtout à leur tête, pouvait-on discerner plus d'un
symptôme de lassitude et d'hésitation. À la fin de la session, M.
Thiers et M. Guizot s'étaient plutôt évités que recherchés. Le premier
gardait rancune au second d'avoir mal joué son rôle dans le débat des
fonds secrets. Le chef des doctrinaires s'effrayait du scandale
produit au centre par la coalition et se sentait chaque jour davantage
blâmé et abandonné par ses anciens amis. M. Molé ne faisait-il pas du
reste dire à tous deux qu'il était sur le point de remanier son
cabinet, et disposé à entrer en composition tantôt avec l'un, tantôt
avec l'autre? La session finie, M. Thiers s'enfuyait aux Eaux-Bonnes;
de là, il devait se rendre en Italie, et n'annonçait pas l'intention
de revenir avant la rentrée des Chambres. M. Guizot quittait également
Paris et semblait absorbé par des travaux fort étrangers aux intrigues
parlementaires; il publiait dans la _Revue française_ une série
d'études d'une inspiration très-haute, sur le mouvement religieux qui
se manifestait alors dans les âmes.
Toutefois si les chefs étaient distraits ou dégoûtés, la passion de la
coalition persistait, vivace, dans une partie des deux états-majors.
Ceux-ci, jusqu'à la fin de la session, avaient eu soin de se
concerter, et, après la dispersion du Parlement, ils se montraient
résolus à continuer la bataille dans la presse. Un député se
distinguait par son ardeur: c'était un doctrinaire, M. Duvergier de
Hauranne. Chose singulière, cet homme politique qui va apparaître le
plus acharné des coalisés, en était aussi le plus désintéressé.
Beaucoup s'étaient jetés dans cette campagne par rancune ou ambition
personnelles, par dépit de ne plus être ministre ou impatience de le
devenir. Rien de pareil chez M. Duvergier de Hauranne. Indépendant par
situation et par caractère, il ne rêvait pas de portefeuille, et il
devait, jusqu'au 24 février 1848, refuser tous ceux qui lui seront
offerts[375]. Mais cet esprit vigoureux, net, avisé, était aussi un
esprit exclusif, absolu, batailleur, ne voyant guère qu'une idée à la
fois, et, qu'elle fût vraie ou fausse, la poussant sans ménagement
jusqu'au bout. Longtemps après, en 1860, M. Guizot, qui l'avait
beaucoup pratiqué, d'abord comme le plus zélé de ses amis, ensuite
comme le plus âpre de ses adversaires, écrivait finement de lui: «Un
boulet de canon va droit au but, quand il est lancé dans la bonne
direction. L'esprit de Duvergier est de même nature; il n'a jamais
qu'une passion... C'est une nature élevée, désintéressée, sincère,
très-honnête. Il est très-intelligent dans la voie où il marche. Il ne
voit rien en dehors. Il a tout ce qui fait bien penser et bien agir,
quand on a bien commencé. Il lui manque ce qui préserve de se mal
engager et d'aller loin dans l'erreur, sans s'en douter[376].» Entré à
la Chambre en 1831, enrôlé parmi les doctrinaires dont il avait
naguère connu plusieurs dans les bureaux du _Globe_, M. Duvergier de
Hauranne avait été d'abord tout entier à la «résistance», fort animé
contre la gauche, plus rebelle que personne à toute transaction avec
le tiers parti. Mais, le plus gros du danger révolutionnaire une fois
conjuré, il fut saisi d'une autre idée qui bientôt ne le posséda pas
moins entièrement. La politique, depuis 1830, ne lui parut plus être
l'effort de la monarchie pour se dégager de la révolution dont elle
était sortie, mais la lutte du pouvoir royal contre le pouvoir
parlementaire. Remontant du coup en deçà des journées de Juillet, il
se retrouvait dans l'état d'esprit des 221, et reprochait à
Louis-Philippe de vouloir faire par habileté ce que Charles X avait
tenté par violence[377]. Cette évolution paraît s'être accomplie chez
M. Duvergier de Hauranne vers la fin du ministère du 11 octobre.
C'est alors que dans tous les actes de la Couronne, dans ses démarches
les plus innocentes, aussi bien que dans ses imprudences, il crut
découvrir les indices, les preuves de son dessein d'affaiblir le
Parlement, de diviser les chefs de la majorité et de les exclure du
ministère, afin de se rendre plus maîtresse du gouvernement. Le
ministère Molé, où il ne vit que la création et l'instrument du
pouvoir personnel, lui apparut comme le dénoûment de cette longue
conspiration. État d'esprit particulier, qu'on a quelque peine à
concevoir aujourd'hui. On sait en effet maintenant à quoi s'en tenir
sur l'erreur théorique et l'impossibilité pratique de la trop fameuse
maxime: «Le Roi règne et ne gouverne pas»; on sait que la force des
choses la repousse comme l'histoire la condamne; on sait qu'en
Angleterre, sur la terre natale du régime parlementaire, la Couronne a
toujours eu, même aux époques où elle a semblé se tenir le plus dans
l'ombre, part permanente et considérable au gouvernement[378]. Aussi,
en cas de rétablissement de la monarchie, le souci de l'opinion
serait-il plutôt que l'action personnelle du prince ne fût pas assez
étendue ni même assez visible. On paraît croire que la démocratie, de
sa nature brutale et grossière, ne comprend pas des fictions trop
délicates et trop compliquées, et qu'elle s'en accommode mal.
Peut-être même, comme dans tous les mouvements de l'esprit français,
cette réaction manque-t-elle de mesure, et, pour avoir échappé aux
exagérations parlementaires, risque-t-on de verser un peu, sans le
vouloir, dans le césarisme. Mais c'est là une impression toute
récente, et bien différent se trouvait être l'état de l'opinion, au
lendemain de 1830. N'était-ce pas avec la maxime; «Le Roi règne et ne
gouverne pas», que tout le parti libéral, depuis le _Globe_ jusqu'au
_National_, avait fait campagne contre M. de Polignac, quelques-uns
sans doute n'y cherchant qu'une arme pour renverser les Bourbons[379],
mais d'autres y voyant de bonne foi la vérité constitutionnelle et
monarchique? Ceux-ci tenaient à honneur de pratiquer cette maxime sous
la monarchie nouvelle qu'ils avaient contribué à fonder: c'était même
leur façon de prouver la sincérité de leur opposition passée. Aussi
bien, une partie du public, celle du moins qui s'occupait le plus de
politique, partageait-elle leur erreur; elle était même disposée à
montrer, sur ce sujet, une singulière susceptibilité. Les opposants ne
l'ignoraient pas; aussi leur moyen habituel d'attaque contre tous les
ministères consistait à les présenter comme tolérant ou favorisant les
empiétements du pouvoir royal. Les anciens ministres qui allaient tant
se servir de ce reproche, contre M. Molé, l'avaient subi eux-mêmes
dans leur temps; tel avait été le sort de M. Guizot après le 6
septembre, et M. Thiers n'y avait pas échappé[380]. «Hommes de cour»,
«gouvernement personnel», ces mots, qui revenaient sans cesse dans les
polémiques, étaient, comme l'a dit M. de Lamartine, «les fausses
monnaies de l'opinion, distribuées chaque jour au peuple, pour le
séduire ou l'irriter[381]». Dans un tel milieu, l'état d'esprit de M.
Duvergier de Hauranne devient moins difficile à comprendre. On voit
mieux comment, tout en restant un monarchiste résolu, il en était
arrivé à croire que le danger du moment, peu d'années après la
révolution de Juillet, était, non pas que le pouvoir royal ne fût
encore trop limité, trop débile, trop timide, en face du Parlement qui
l'avait créé, mais au contraire qu'il ne devînt trop fort, trop
agissant et trop hardi.
[Note 375: En 1840, notamment, M. Duvergier de Hauranne refusera à M.
Thiers d'entrer dans le cabinet du 1er mars, et proposera à sa place
M. le comte Jaubert, son beau-frère.]
[Note 376: Lettre à M. Piscatory, du 3 juillet 1860. (_Lettres de M.
Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 368.)]
[Note 377: «Louis-Philippe n'avait pas compris le sens véritable de la
révolution de Juillet. Il blâmait Charles X, non d'avoir voulu
gouverner, mais d'avoir méconnu et heurté de front les opinions, les
sentiments, les préjugés même de la France, et surtout d'avoir eu
recours à la violence là où l'habileté suffisait.» (_Notes inédites de
M. Duvergier de Hauranne._)]
[Note 378: Ainsi en a-t-il été même sous la reine Victoria. Cette
révélation ressort avec éclat, comme nous avons déjà eu l'occasion de
le noter (cf. plus haut, t. II, p. 398), de l'ouvrage considérable que
la Reine a fait écrire sur le prince Albert, par M. Théodore Martin.
D'ailleurs, toutes les formules officielles de l'Angleterre ne
semblent-elles pas la contradiction de la maxime: «Le roi règne et ne
gouverne pas»? Ne dit-on pas: «la Reine qui nous gouverne (_the Queen
our governor_), vaisseaux de la Reine, troupes de la Reine, service de
la Reine, etc.»?]
[Note 379: Carrel disait, à ce propos, dans le National, quelques
années après 1830: «Ceux qui proclament cet axiome: _Le roi règne et
ne gouverne pas_, ne croyaient pas, comme ils l'ont raconté depuis,
qu'un roi pût régner sans gouverner, et nous ne le croyons pas non
plus aujourd'hui; mais tout était bon pour renverser les Bourbons,
imposés par l'étranger, du moment que la France révolutionnaire se
sentait plus forte qu'eux et pouvait secouer leur joug.» (27 mars
1833.)]
[Note 380: Sous le ministère du 11 octobre, les adversaires de M.
Thiers prétendaient qu'il avait gagné la faveur de Louis-Philippe, en
déclarant, à la tribune, «que toute la pensée gouvernementale résidait
dans la tête du Roi, et que rien ne s'était fait que par cette pensée,
depuis l'établissement de la monarchie».]
[Note 381: Discours du 24 mars 1840.--Cette «fausse monnaie» avait
cours partout, notamment parmi les jurés. Au commencement de 1837, le
_Courrier français_ et le _Siècle_ avaient été déférés au jury, pour
avoir fait remonter au Roi la responsabilité des actes de son
gouvernement. Les avocats des deux journaux, Me Philippe Dupin et Me
Odilon Barrot, soutinrent, pour justifier leurs clients, que le Roi
avait eu le tort de gouverner. Le jury leur donna raison, en
prononçant deux verdicts d'acquittement. (7 janvier et 10 février
1837.)]
Dans l'opposition, où il s'engageait avec tant de conviction, M.
Duvergier de Hauranne apportait des qualités rares d'action, une
énergie infatigable, une ténacité que rien ne rebutait, un courage qui
allait toujours droit au but, sans crainte ni de déplaire aux autres,
ni de se compromettre soi-même. Orateur de second rang, ses discours,
bien que nourris d'idées, hérissés de traits acérés, manquaient un peu
de souffle et de chaleur. Mais, la plume à la main, c'était un
polémiste remarquable, d'une langue serrée, ferme, précise,
tranchante, avec je ne sais quoi d'un peu âpre qui trahissait en lui
le petit neveu de Saint-Cyran. Dialecticien redoutable, implacable,
railleur à froid, il excellait à manier cette arme de la brochure,
alors en faveur, aujourd'hui un peu démodée. C'était surtout un
merveilleux agitateur parlementaire: voyez-le descendre de banc en
banc, pendant les séances, ou circuler dans les couloirs, la fièvre du
combat dans les yeux, le geste affairé, saccadé; il négocie des
alliances, dresse des plans de bataille, colporte des mots d'ordre,
gourmande la mollesse de ceux-ci, attise la colère de ceux-là, ramasse
les soldats pour les pousser au feu, souffle et entraîne les chefs,
tient chacun en haleine, les pénètre tous de sa vaillance et aussi de
sa passion.
Deux nécessités parurent tout de suite s'imposer aux hommes qui, avec
M. Duvergier de Hauranne, entreprenaient, à la fin de la session de
1838, de ranimer la coalition alors sommeillante: d'abord, trouver une
idée, un principe, qui, proclamés au grand jour, serviraient de
programme, de drapeau à la coalition, et qui y montreraient autre
chose que l'intrigue suspecte, l'émeute d'ambitions rancunières et
impatientes, dénoncées par la presse ministérielle; ensuite, choisir
ce programme et ce drapeau tels qu'ils pussent réunir à la fois la
gauche et les doctrinaires. On s'était convaincu, en effet, qu'il ne
suffisait plus de chercher, comme on l'avait fait dans la dernière
session, à unir le centre gauche et le centre droit; qu'il fallait,
en outre, le concours effectif de la gauche. «Ainsi comprise, dit M.
Duvergier de Hauranne, la coalition devenait plus difficile et plus
hasardeuse; mais c'était la condition du succès[382].» Tout ne
semblait-il pas séparer les amis de M. Duvergier de Hauranne et ceux
de M. O. Barrot? Il y avait sept ans qu'ils se faisaient une guerre à
mort. Depuis la formation du ministère du 15 avril, M. Guizot s'était
surtout posé en conservateur inquiet, et son principal grief contre M.
Molé avait été qu'il ne combattait pas assez résolûment la gauche. De
son côté, celle-ci gardait toutes vives ses préventions et ses
ressentiments contre les doctrinaires. Son programme habituel était
inadmissible pour ces derniers; ne faisait-elle pas, en ce moment, une
assez bruyante campagne en faveur d'une réforme électorale dont M.
Guizot ne pouvait vouloir à aucun prix? Le problème était
embarrassant. On crut en trouver la solution dans l'idée même dont
nous avons vu que M. Duvergier de Hauranne était alors possédé. Il
parut que la gauche et le centre droit pouvaient s'entendre pour
reprocher au cabinet de n'être pas parlementaire: les uns entendant
par là qu'il était trop docile; les autres, qu'il était trop
«transparent»; ceux-ci, qu'il ne contenait pas assez le pouvoir
personnel du prince, et ne faisait pas observer la fameuse maxime: Le
Roi règne et ne gouverne pas; ceux-là, qu'il ne couvrait pas assez la
Couronne, et laissait remonter jusqu'à elle des responsabilités qui
eussent dû s'arrêter à lui; les premiers, flattés de s'attaquer plus
ou moins directement à la royauté; les seconds, se faisant l'illusion
qu'ils réclamaient en faveur de son inviolabilité; tous, en réalité,
faisant la même campagne, ayant le même cri de combat: Un ministère
parlementaire!
[Note 382: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Ce plan trouvé, des conférences prolongées eurent lieu entre M.
Duvergier de Hauranne et les journalistes de gauche, M. Chambolle, du
_Siècle_, et M. Léon Faucher, du _Courrier français_: «Vous et nous,
leur répétait le député doctrinaire, nous sommes d'accord sur un
point, le danger que le ministère fait courir aux vrais principes
parlementaires. Pourquoi donc ne ferions-nous pas la guerre ensemble
sur ce terrain, au lieu de disséminer nos forces et d'éparpiller nos
attaques? Que vous n'abandonniez pas la réforme électorale, puisque
vous en êtes d'avis, rien de plus juste; mais ne venez pas la jeter à
la traverse de nos projets. Substitution du gouvernement parlementaire
au gouvernement personnel, voilà quel doit être notre mot d'ordre. Le
reste doit être mis à l'écart ou laissé dans l'ombre[383].» M.
Chambolle fut tout de suite converti. M. Léon Faucher résista
davantage, mais céda à l'insistance de M. Duvergier de Hauranne. En
même temps, un des amis de M. Thiers faisait accepter le même mot
d'ordre aux journaux du centre gauche, le _Constitutionnel_ et le
_Messager_.
[Note 383: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
M. Duvergier de Hauranne n'était pas homme à se contenter de donner le
mot d'ordre dans la coulisse; du moment où il y avait bataille à
livrer, coups à recevoir et à porter, risques à courir, il voulait
payer de sa personne. Il lui paraissait d'ailleurs nécessaire, pour
vaincre les défiances de ses nouveaux alliés, qu'un doctrinaire fût le
premier à s'engager avec éclat sur le terrain où il conviait la gauche
à porter l'effort de la bataille. Déjà au mois de mars, lors des
premières tentatives de la coalition, il avait publié dans la _Revue
française_ un article, alors assez vivement discuté, sur la _Chambre
des députés dans le gouvernement représentatif_. Il y combattait ce
qu'il appelait «les thèses ultra-monarchiques» de M. Fonfrède.
Celui-ci, autrefois ami des doctrinaires, s'était fait, depuis
quelques années, soit dans le _Mémorial bordelais_, soit dans certains
journaux de Paris, le champion hardi, provocant, parfois
compromettant, de la prérogative royale, contre les usurpations
parlementaires. À plusieurs reprises, le _Journal des Débats_ avait
jugé nécessaire de le désavouer[384]. D'après M. Fonfrède, tout le mal
venait des «préjugés représentatifs» de la France: les ministres
devaient émaner du Roi seul, gouverner sous sa seule direction; la
Chambre se contenter de discuter les lois, sans prétendre participer
au gouvernement: plus de «questions de cabinet» ou de «refus de
concours». M. Duvergier de Hauranne soutenait au contraire que le
ministère, chargé de représenter la Chambre auprès du Roi et le Roi
auprès de la Chambre, devait émaner des deux; que la Chambre devait
«être une portion active et influente du gouvernement»; enfin, qu'en
cas de dissidence prolongée et inconciliable entre cette Chambre et la
Couronne, le dernier mot appartenait à la première. Polémique de part
et d'autre assez oiseuse. Rien de plus contraire à l'esprit même du
gouvernement représentatif, esprit qui est tout de partage,
d'équilibre, de persuasion réciproque, de transaction, que ces
contestations de prééminence, que ces conflits où chacun irait au bout
de son droit. Le jour où de tels faits se produiraient, ce
gouvernement n'existerait plus: en prévoir seulement et en discuter
l'hypothèse n'est pas sans péril. Toutefois, dans ce premier article
du polémiste doctrinaire, il n'avait semblé être question que de
théorie, sans application à la situation actuelle; l'auteur s'était
attaqué à M. Fonfrède, non au ministère, encore moins au Roi.
[Note 384: En février 1837, le _Journal des Débats_ qualifiait de
«politique révolutionnaire» la conduite que M. Fonfrède conseillait à
la royauté.]
Nouvel article à la fin du mois de juin. Ce sont les mêmes thèses.
Seulement, cette fois, ce n'est plus d'une théorie plus ou moins
lointaine qu'il s'agit, mais de la situation présente. Ce n'est plus
un théoricien quelque peu fantaisiste, c'est le ministère qui est
accusé d'être en contradiction avec les vrais principes. «Pour ma
part, je n'hésite pas à le dire, déclare M. Duvergier de Hauranne, si
la Chambre tombe en poussière, si le pouvoir s'abaisse, si le
gouvernement représentatif se dégrade et s'énerve, la cause en est
surtout dans l'existence d'un ministère choisi en dehors des
conditions parlementaires, et dont tout le système consiste à
professer qu'il n'en a pas.» Il estime que, par là, la royauté, loin
d'être fortifiée, est affaiblie et compromise. «Supposez, ajoute-t-il,
un ministère d'hommes fort dévoués sans doute et fort bien
intentionnés, mais qui, choisis à l'exclusion de toutes les
notabilités politiques, semblent accepter toutes faites les opinions
qu'on leur dicte;... supposez que, sans le vouloir, on soit amené à
voir en eux, non les représentants des trois pouvoirs, mais les
délégués passifs d'un de ces pouvoirs auprès des deux autres, et dites
s'il n'est pas naturel, s'il n'est pas inévitable que, soit pour
louer, soit pour blâmer, la pensée publique ne s'arrête pas à leurs
personnes et qu'elle aille au delà. Et si, en même temps, la théorie
s'emparait hardiment du fait pour le célébrer et pour le consacrer; si
des doctrines qui, il y a trois ans, s'étaient timidement produites
dans une modeste brochure, se proclamaient hautement autour du pouvoir
et avec son assentiment;... si, en un mot, on semblait prendre à tâche
de démontrer à tout le monde, avec approbation et privilége, que
personne n'est rien dans le gouvernement, à une seule exception près,
serait-il bien étonnant que, devant une réalité si puissante, la
fiction, quelque nécessaire et sage qu'elle soit, risquât de
s'évanouir.... Si les attaques passent aujourd'hui par-dessus la tête
des ministres pour arriver à une personne auguste et que la
constitution déclare inviolable, la faute en est d'abord aux ministres
qui n'ont pas la tête assez haute, ensuite aux amis imprudents qui, en
retirant la personne auguste dont il s'agit, du sanctuaire où la place
la constitution, la découvrent et l'exposent.» L'auteur terminait en
proclamant la coalition: «Un grand devoir est imposé à tous ceux qui,
fidèles aux principes de 1829 et 1830, redoutent les excès, quels
qu'ils soient, et veulent sincèrement et complétement la monarchie
constitutionnelle: c'est d'oublier des querelles aujourd'hui sans
objet, et de réunir leurs efforts pour regagner le terrain perdu;...
c'est de protéger à la fois, contre de dangereuses maximes et de
funestes pratiques, l'inviolabilité royale, le pouvoir parlementaire,
l'influence et la pureté de l'administration. On appellera cela, si
l'on veut, une coalition. Ce sera du moins la coalition de
l'indépendance contre la servilité, de la droiture contre la
duplicité, de l'honnêteté contre la corruption.»
Cet article fit grand bruit. La presse ministérielle l'attaqua
violemment, accusant les doctrinaires d'«intrigue», de «trahison», de
«libertinage politique», leur conseillant de «ne pas lasser la
patience des honnêtes gens». Les journaux de gauche et de centre
gauche applaudissaient au contraire, reproduisaient des fragments de
l'article et prenaient sa défense, d'accord avec le _Journal général_,
organe des doctrinaires. Parmi ces derniers, cependant, tous ne
voyaient pas du même oeil la campagne de M. Duvergier de Hauranne.
Quelques-uns s'y associaient sans réserve, comme MM. Jaubert,
Piscatory et de Rémusat; ce dernier publiait même, dans le même sens,
un écrit, moins impétueux il est vrai. Mais d'autres, tels que M.
Duchâtel, M. Dumon, M. Vitet et même M. Guizot, sans vouloir désavouer
publiquement un ami fidèle et courageux, sans désapprouver le fond de
ses doctrines, s'inquiétaient de l'effet produit sur les
conservateurs, par cette mise en cause de la prérogative royale.
Quelques-uns tâchaient même, sous main, de détourner l'ardent
polémiste de pousser plus loin dans cette voie. «Ne voyez-vous pas,
lui disait-on, que les membres du centre, croyant le Roi attaqué, se
reporteront en masse du côté du ministère? C'est grandir M. Molé, que
de montrer en lui le défenseur de la prérogative royale. D'ailleurs,
en fait, ajoutait-on, les principes ne courent aucun danger sérieux.
Le Roi peut profiter de l'indifférence et des divisions de la Chambre
pour mettre au ministère des hommes médiocres, pour nier le crédit des
chefs parlementaires; mais ni lui, ni M. Molé ne contestent les droits
de la Chambre et ne songent à y porter atteinte; ils se soumettraient
au contraire à ses caprices les plus absurdes.» On en concluait que la
controverse théorique, très-opportune, quand elle était dirigée contre
M. Fonfrède, ne pouvait pas être tournée contre le cabinet. «Si les
ministres sont au pouvoir, disait-on encore, c'est par les fautes de
la Chambre, par ses dissensions intérieures, bien plus que par la
volonté du Roi.» Plus d'un indice permet de croire que M. Guizot était
de ceux à l'esprit desquels étaient venues ces objections. Du reste,
le chef des doctrinaires déclarait alors, dans la même _Revue
française_, qu'il n'y avait pas de conflit entre la Couronne et les
Chambres. «En théorie, disait-il, la querelle s'engage, les
prétentions réciproques se déploient. En fait, quels que soient le
bruit et les apparences, soit sagesse, soit faiblesse, soit l'une et
l'autre ensemble, les pouvoirs veulent vivre en paix. La lutte
constitutionnelle n'est pas sérieuse.»
M. Duvergier de Hauranne était à la fois trop convaincu et trop
passionné pour se laisser ainsi arrêter. Bien au contraire, au mois de
novembre, sous ce titre: _Des principes du gouvernement représentatif
et de leur application_, il réunit en brochure ses deux articles de la
_Revue française_, et y joignit une longue introduction qui reprenait
les mêmes idées avec plus de vivacité et de hardiesse. Le cabinet
était pris à partie, sans aucun ménagement: on le montrait n'ayant «ni
fermeté dans sa conduite, ni franchise dans ses paroles, ni dignité
dans son attitude». M. Duvergier de Hauranne ne s'en tenait pas là; il
revenait sur la question de la prérogative royale, donnait à entendre
que de «secrètes manoeuvres» avaient «aidé» à la chute «du 11 octobre,
du 22 février et du 6 septembre», et se plaignait que le ministère du
15 avril, choisi en dehors des règles parlementaires, eût une
«soumission absolue aux volontés de la Couronne». «Le cabinet,
disait-il, n'est pas assez libre, assez indépendant, pour que
l'opinion s'en prenne à lui seul de ses actions et ne cherche pas à
remonter au delà... Le pays donne-t-il tort à l'opposition, quand elle
insinue que M. le ministre des affaires étrangères s'occupe beaucoup
des députés et des journalistes, fort peu des dépêches qu'il reçoit ou
de celles qu'il expédie? Le pays donne-t-il tort à l'opposition, quand
elle montre la maison du Roi presque maîtresse absolue du ministère de
l'intérieur, quand elle affirme que partout, au ministère des finances
même, les nominations, petites ou grandes, échappent au ministre?» À
ceux qui lui objectaient que 1838 n'était pas 1830, et que M. Molé
n'était pas M. de Polignac: Oui, sans doute, répondait M. Duvergier de
Hauranne, «je l'avais dit avant vous, et je m'en étais félicité...
Proclamons donc bien haut qu'aucun coup d'État n'est à craindre. Mais
pour qu'une constitution soit violée, est-il absolument nécessaire
qu'on l'attaque à main armée et à visage découvert? N'existe-t-il pas,
en ce monde, plusieurs chemins pour arriver au même but, et n'a-t-on
jamais vu la ruse prendre la place de la violence?» M. Duvergier de
Hauranne n'en protestait pas moins de son inébranlable dévouement à
la cause de la monarchie de Juillet: en portant ces redoutables
accusations, il croyait seulement mettre cette monarchie en garde
contre un péril. Il était non moins sincère, quand il se proclamait
«pur des calculs ambitieux» qu'on lui avait prêtés, et quand il
affirmait que «des griefs privés n'entraient pour rien dans ses
appréciations des hommes et des choses».
Cette brochure eut un retentissement plus grand encore que l'article
du mois de juin, sinon dans le pays qui demeurait toujours assez
tranquille et indifférent, du moins dans le monde politique. Elle
donna un nouvel aliment à la bataille de presse déjà avivée par
l'approche de la session. Depuis longtemps, on n'avait vu polémique
aussi acharnée. Les écrivains de la gauche se précipitaient sur le
terrain de combat indiqué par l'écrivain doctrinaire, et s'y
heurtaient aux ministériels, à la tête desquels marchait le _Journal
des Débats_. Légitimistes et républicains se jetaient aussi dans la
bagarre, avec l'instinct que semblable querelle ne pouvait que leur
profiter. En effet, le résultat naturel, inévitable, d'une lutte ainsi
engagée, était de découvrir chaque jour davantage la Couronne.
Celle-ci se trouvait de plus en plus mise en cause, aussi bien par ses
défenseurs que par les assaillants. Il n'était question, dans les
journaux, que de la «cour»; c'était contre la «politique de la cour»,
le «parti de la cour», le «ministère de la cour», que les coalisés
cherchaient à ameuter l'opinion. Tous leurs coups passaient par-dessus
la tête des ministres, pour aller atteindre le Roi.
L'opposition ne s'en tenait pas, cependant, à la question
constitutionnelle soulevée par M. Duvergier de Hauranne. Il en était
une autre plus pratique, où les coalisés, en dépit de leurs points de
départ si opposés, trouvaient encore moyen de se rencontrer, et avec
laquelle ils avaient peut-être plus de chances de passionner le pays,
c'était la question extérieure. Par un point d'ailleurs, les deux
questions se mêlaient; ce que l'on reprochait au ministère, c'était
d'avoir livré les affaires étrangères au Roi, et la politique que l'on
dénonçait comme étant, au dehors, l'abandon des traditions libérales
de 1830, et l'humiliation de la France, on avait bien soin d'indiquer
que c'était la politique personnelle de Louis-Philippe. Mais, pour
bien comprendre cette autre face de la polémique, il convient
d'étudier ce qu'était devenue notre diplomatie depuis l'avénement de
M. Molé.