À la suite de l'Adresse, M. Thiers avait d'abord battu froid aux
doctrinaires. Mais il fut bientôt distrait de son ressentiment contre
les auteurs de l'amendement sur l'intervention en Espagne, par son
animosité plus forte contre le cabinet. Ce fut donc lui qui vint
encore, vers la fin de février 1838, faire aux amis de M. Guizot des
propositions d'action commune. Il s'en ouvrit d'abord à M. de Rémusat,
celui des doctrinaires avec lequel il avait les meilleures relations
personnelles; leur amitié remontait à la Restauration, et le jeune
historien de la Révolution avait dit alors au jeune rédacteur du
_Globe_: «Sachez que je ne ferai jamais rien sans vous demander d'en
être[316].» M. de Rémusat reçut d'abord assez froidement l'ouverture
qui lui était faite: il doutait de la possibilité de rapprocher des
hommes aussi divisés, et s'inquiétait surtout de la façon dont une
telle alliance serait jugée par l'opinion conservatrice. Mais son
indolence sceptique ne pouvait résister longtemps à l'entrain
passionné de M. Thiers. Celui-ci, d'ailleurs, se mit également en
rapports avec d'autres doctrinaires qu'il savait de tempérament plus
ardent, MM. Duvergier de Hauranne, Jaubert, Piscatory, et il leur
proposa une entrevue que les deux premiers acceptèrent, à la condition
du secret. Cette entrevue eut lieu chez M. de Rémusat[317]. «Mes chers
amis, dit M. Thiers, nous faisons, depuis dix-huit mois, un métier de
dupe, et le Roi se moque de nous tous. Il sait que, si nous étions
réunis, son ministère de laquais ne pourrait pas durer un moment.
Aussi ne songe-t-il qu'à nous tenir séparés. Mais il est temps que
cela finisse et que nous rendions à ce gouvernement un peu de force et
de dignité. C'est la conjuration des sots contre les gens d'esprit,
des plats contre les hommes indépendants. Entendons-nous pour la
déjouer. Quant à moi, mon parti est pris, quoi qu'il doive arriver.»
Comme conclusion pratique, le chef du centre gauche proposait d'agir
de concert, afin de s'assurer la majorité dans la commission chargée
d'examiner la loi des fonds secrets. Des objections furent faites; M.
Thiers avait réponse à toutes. Cette conférence devait d'ailleurs être
suivie de plusieurs autres, où l'on s'expliquerait à fond. MM.
Duvergier de Hauranne, Jaubert et de Rémusat, facilement conquis pour
leur compte, se chargèrent de rapporter ces ouvertures à leurs chefs,
MM. Guizot et Duchâtel. Ce dernier fit tout d'abord un accueil
favorable. Mais M. Guizot avait rêvé d'un tout autre moyen de revenir
au pouvoir, et, sans refuser d'entendre, il témoigna plus de
répugnance. Le tentateur se fit caressant, insinuant, déclara accepter
d'avance toutes les combinaisons qu'on voudrait, soit une restauration
du ministère du 11 octobre, soit une administration purement
doctrinaire avec M. de Broglie à sa tête, soit un engagement
réciproque de ne pas être ministres les uns sans les autres. M. Guizot
demeurait froid. Cependant il ne rompait pas les pourparlers; de
nouvelles entrevues avaient lieu entre ses amis et le chef du centre
gauche; il assistait à quelques-unes, et, bien qu'il y apportât des
dispositions peu conciliantes, son parti et lui-même se trouvaient,
par le fait de ces démarches, chaque jour un peu plus engagés dans la
voie où les attirait M. Thiers.
[Note 316: Sur les premiers rapports de M. Thiers et de M. de Rémusat,
cf. mon étude sur le _Parti libéral sous la Restauration_, p. 251 et
252.]
[Note 317: Sur tous ces faits et ceux qui suivront, j'ai trouvé
beaucoup de renseignements dans les notes inédites de M. Duvergier de
Hauranne, qui a été témoin et acteur de ces événements.]
En dépit du mystère dont s'entourait la conjuration, il en transpirait
quelque chose au dehors. On voyait bien que les journaux des deux
groupes, naguère si animés les uns contre les autres, se ménageaient,
que, dans les salons, dans les couloirs de la Chambre, des hommes, la
veille brouillés, se recherchaient et causaient longuement; on
remarquait qu'au sortir de la séance de l'Institut, où M. de
Talleyrand venait de lire l'éloge de Reinhardt, M. Thiers avait offert
à M. Guizot de le ramener dans sa voiture, et que ce dernier y avait
consenti, le tout en présence de M. Molé qui ne laissa pas que d'en
être préoccupé. La gauche, à laquelle jusqu'alors on n'avait pas
demandé d'être du complot, s'inquiétait de voir M. Thiers chercher des
alliés ailleurs que dans ses rangs. Au centre, l'impression était plus
défavorable encore, et l'idée d'un concert des doctrinaires avec leurs
anciens adversaires du centre gauche, y causait un véritable scandale.
Le _Journal des Débats_, qui, jusqu'alors, avait trouvé moyen de
soutenir M. Molé, sans attaquer M. Guizot et ses amis, commençait à ne
plus ménager ces derniers. Cette double disposition des esprits, au
centre et à gauche, produisit son effet, lors de la nomination de la
commission chargée d'examiner la loi des fonds secrets: les calculs
des opposants furent entièrement trompés, et cette commission se
trouva être en grande majorité ministérielle.
M. Thiers ne se laissa pas abattre par ce premier échec: il en
concluait seulement qu'il fallait étendre la coalition et y faire
entrer la gauche. Les plus ardents des doctrinaires étaient disposés à
le suivre dans cette voie. Mais M. Duchâtel, effrayé, parlait de tout
abandonner. Quant à M. Guizot, il n'osait rompre une alliance où il
sentait un certain nombre de ses amis de plus en plus compromis; il
les laissait donc faire, les suivait même d'un pas lent et attristé,
se réservant seulement de limiter, selon ses scrupules, la part de son
concours personnel. «Sachez, disait-il, que je ne veux me brouiller ni
avec le centre, ni avec le Roi.» Il ne se rendait pas compte qu'en
semblable circonstance, s'engager à demi est le plus sûr moyen de se
faire battre, et, par-dessus le marché, de mécontenter tout le monde.
Pendant ces préliminaires, le jour de la discussion des fonds secrets
approchait. On convint de l'ordre de bataille: M. Jaubert devait
ouvrir le feu en tirailleur, M. Guizot faire tête au ministre, et M.
Thiers achever la déroute. Du reste,--était-ce par égard pour les
scrupules du chef des doctrinaires?--on ne devait pas proposer le
rejet du crédit, ni chercher à renverser le cabinet de vive force; on
croyait arriver au même résultat, en l'affaiblissant, en le
déconsidérant, «en l'aplatissant»--c'est le mot dont on se
servait--par une discussion qui mettrait au grand jour son
impossibilité de vivre.
Le débat s'engage, le 12 mars 1838. Tout marche d'abord suivant le
plan arrêté. À la fin du premier jour, M. Jaubert prononce un discours
très-vif, très-mordant; il conclut au vote des crédits, mais les
accorde au gouvernement du Roi, non au ministère; et, usant d'une
formule empruntée aux polémiques de 1830, il déclare les voter
_quoique_ demandés par M. Molé et non _parce que_[318]. Il n'épargne
aucun sarcasme au cabinet, l'accuse de donner «le spectacle de
l'impuissance, du discrédit», et de pratiquer la maxime _diviser pour
régner_: tactique imprudente, ajoute l'orateur, qui pourrait bien
avoir pour résultat inattendu de réunir tout le monde contre lui. Le
soir, les coalisés, rassemblés chez la duchesse de Massa, sont tout
entrain de leur début; ils croient tenir la victoire; M. Guizot et M.
Thiers rient ensemble et se communiquent leurs projets de discours.
[Note 318: On se rappelle quelles furent, au lendemain de la
révolution, les controverses sur le point de savoir si Louis-Philippe
était appelé au trône _parce que_ ou _quoique_ Bourbon.]
La séance du 13 est occupée par des orateurs secondaires. Le 14, M.
Molé prend la parole. Il ne cherche pas sans doute à définir sa
politique beaucoup plus amplement et plus nettement que dans les
discussions précédentes; mais il porte la tête plus haut, le ton est
plus ferme, plus hardi, plus fier, tout en gardant la distinction
froide et d'apparence sereine qui est comme la marque de cet orateur.
«Ce que nous venons vous demander, dit-il tout de suite, ce n'est pas
de l'argent, c'est votre confiance.» Prenant l'offensive, il met en
demeure les doctrinaires de déclarer si M. Jaubert a parlé en leur
nom: «Ce n'est pas nous, dit-il, qui avions demandé à l'honorable
orateur l'alliance; ce n'est pas nous qui l'avons rompue; mais, qu'il
le sache, nous refusons tout vote et tout appui motivés comme les
siens.» Il raille son contradicteur de ne pas oser repousser les fonds
secrets, par crainte de se trouver détaché de la majorité qui soutient
le cabinet. Vient ensuite une sortie contre ces hommes possédés de
«l'esprit de domination», qui «se placent à côté du pouvoir pour le
morigéner», et qui, ayant proclamé le ministère «mort-né», ne lui
pardonnent pas «sa durée et son succès». Enfin, se retournant vers les
masses conservatrices de la Chambre: «Messieurs, c'est à vous
maintenant à porter votre arrêt. Vous arrivez de tous les points de la
France, vous savez quel mandat vous avez reçu. S'il nous est
contraire, si l'on vous a dit:--Hâtez-vous, allez renverser les
dépositaires du pouvoir; si l'on vous a dit:--Le ministère qui a fait
l'amnistie n'a pas notre confiance, remplissez votre mandat,
Messieurs; nous saurons y obéir. Mais si, au contraire, on vous a
dit:--Secondez ce ministère, donnez-lui l'appui dont il aura besoin
pour lutter contre les passions de plus d'une nature coalisées contre
lui, alors, entourez-le de votre confiance et donnez-nous enfin le
moyen de faire le bien.» Cet appel habile et digne paraît
favorablement accueilli. Rien cependant n'est décidé: les grands
orateurs ne sont pas encore entrés en ligne.
Voici M. Guizot à la tribune. Au début, on peut croire qu'il va
s'engager à fond: il s'associe à ce qu'a dit M. Jaubert. Mais
aussitôt, comme effrayé de se trouver séparé du centre, il proteste
qu'il ne veut pas prendre une attitude d'opposition, ni «presser le
renversement du ministère». Ce n'est pas qu'il soit satisfait. «Notre
situation n'est pas bonne, dit-il; au lieu de se fortifier, le pouvoir
s'affaiblit; au lieu de s'élever, il s'abaisse; au lieu de
s'organiser, la société tâtonne et se disperse.» Il dénonce, dans la
Chambre, «l'esprit d'opposition»; dans le gouvernement, «l'esprit
d'hésitation», mais sans sortir des généralités vagues, des
dissertations froides. L'auditoire est étonné, déçu. Si réservée que
soit la critique de l'orateur, elle est assez visible pour déplaire au
centre, mais trop embarrassée pour lui en imposer. Quant au centre
gauche, il est irrité de voir sa campagne ainsi compromise, et murmure
les mots de défection et de trahison. De là, une malveillance
croissante de l'auditoire qui réagit sur l'orateur, et rend plus gênée
encore sa parole d'ordinaire décidée et superbe. Quand il descend de
la tribune, l'Assemblée demeure morne et glaciale. Quel contraste avec
les ovations qui lui avaient été faites, en 1836 et en 1837, dans ces
mêmes discussions sur les fonds secrets! On en vient à se demander,
les uns avec mélancolie, les autres avec une satisfaction jalouse, si
l'orateur n'est pas «fini». «M. Guizot, écrit, le surlendemain, de
Paris, M. de Barante, a fait, pour la première fois, un _fiasco_
complet: la désolation est dans son camp. Moi-même, son vieil ami, le
coeur m'a saigné de sa mésaventure, tout en blâmant sa fausse
manoeuvre[319].»
[Note 319: Lettre à M. Bresson, en date du 16 mars 1838. (_Documents
inédits._)--M. Guizot parlant de ce discours, dans ses Mémoires, dit
qu'il ne «prit part au débat qu'avec froideur et embarras». Il ajoute:
«On m'écoutait froidement, comme je parlais; mes anciens adversaires
du côté gauche demandaient, en souriant, si je n'étais pas atteint
d'affaiblissement et de décadence.» (T. IV, p. 282.)]
Fort démontés par cet insuccès, les coalisés n'ont plus d'espoir
qu'en M. Thiers. Mais celui-ci, considérant la partie comme perdue et
préférant se réserver pour une meilleure occasion, demeure immobile et
silencieux. À sa place, on entend M. Passy dénoncer la politique
«décolorée et vacillante» du cabinet. M. Molé était sauvé. Quelques
mots de réplique lui suffisent pour clore le débat. Un amendement de
M. Boudet, tendant à réduire de 300,000 francs le chiffre du crédit,
est repoussé par 233 voix contre 184, et l'ensemble de la loi est voté
par 249 voix contre 133.
Peu après, le 6 avril, ces crédits étaient également votés par la
Chambre des pairs, non sans que le ministère eût à subir les
épigrammes de M. Villemain et de M. Cousin, et à entendre les graves
réserves du duc de Broglie[320]. Celui-ci aurait préféré garder le
silence, mais le ministère, exalté par son succès dans l'autre
Chambre, n'avait pu se retenir de provoquer la contradiction. Un des
amis de M. Molé, M. de Brigode, avait prononcé un discours sarcastique
contre ceux qui, tout en désapprouvant la politique du cabinet,
n'osaient pas cependant conclure au rejet des crédits, raillant «cette
opinion entortillée qui consiste à distribuer le blâme en même temps
que l'argent». Sans doute, il faisait allusion, en termes
respectueusement élogieux, à la réserve désintéressée du duc de
Broglie, mais c'était pour mieux accabler les doctrinaires de l'autre
Chambre, ces «candidats ministres qui ne peuvent plus vivre sans
portefeuille». Si désireux qu'il fût de demeurer à l'écart, le duc se
crut obligé de défendre ses amis. Après avoir protesté sévèrement
contre cette façon d'attaquer les membres d'une autre Chambre, il
contesta qu'il n'y eût pas de milieu entre le rejet des crédits et
l'approbation complète du ministère. Quant à lui, il déclarait
accorder les fonds secrets, parce que la sûreté du Roi et la
tranquillité du pays étaient en jeu; «mais si l'on veut, ajoutait-il,
dénaturer mon vote; mais si l'on veut, à toute force, le transformer
en acte d'adhésion pure et simple à la politique du cabinet... je
proteste hautement... Si je pensais, comme je le pense en effet dans
une certaine mesure, que la situation présente des affaires n'est rien
moins que satisfaisante; si je pensais que c'est une situation triste,
fâcheuse et précaire; si je pensais que l'ordre, rétabli à la vérité
dans les rues, sur la place publique, n'est pas le progrès, tant s'en
faut, dans les idées, dans les intelligences; si je disais enfin que
le gouvernement n'exerce pas, sur la Chambre et sur le pays,
l'ascendant que je voudrais lui voir exercer, et que la politique du
cabinet, celle qui lui est propre, spéciale, favorise plus qu'elle ne
combat cet affaiblissement du ressort de l'autorité,--je ne dirais,
Messieurs, que ce que j'ai le droit de dire en votant les fonds
secrets, et je suis certain qu'on n'aurait aucun droit de m'accuser,
pour cela, ni de duplicité, ni d'ambition déguisée.»
[Note 320: Séances des 6 et 7 avril 1838.]