LES PRÉLIMINAIRES DE LA COALITION.

(1838.)

I. Ouverture de la session. Animation de M. Thiers. M.

Guizot repousse les avances du chef du centre gauche. Débat

de l'Adresse. Il déplaît à M. Molé d'être protégé par les

doctrinaires.--II. Nouvelles avances de M. Thiers aux

doctrinaires. Accueil qui y est fait. Discussion sur les

fonds secrets. Hésitations et insuccès de M. Guizot. Les

fonds secrets à la Chambre des pairs.--III. Irritation des

conservateurs contre les doctrinaires. Tactique de M. Molé.

Il parvient à détacher certains partisans de M. Guizot ou de

M. Thiers, mais n'arrive pas à se former une majorité

solide.--IV. L'oeuvre législative. Les chemins de fer. La

conversion. Défaut d'autorité du cabinet.--V. M. Molé a

personnellement grandi. Appui que lui donne Louis-Philippe.

Le public jouit du calme matériel. Les sociétés secrètes.

Prospérité financière. Le pays est de plus en plus étranger

et indifférent aux agitations du monde politique. Naissance

du comte de Paris.--VI. À défaut des chefs, les états-majors

continuent la coalition. M. Duvergier de Hauranne. Il

cherche un terrain d'attaque où les coalisés puissent se

rencontrer. Ses articles de la _Revue française_. Sa

brochure. Polémiques qui en résultent.

I

L'ouverture de la session était indiquée pour le 18 décembre. On

allait donc voir à l'épreuve la Chambre issue des récentes élections.

Dans son discours, le Roi s'applaudit de la tranquillité et de la

prospérité de la France, rappela l'amnistie, célébra dignement la

prise de Constantine. «Mon fils le duc de Nemours, dit-il d'une voix

émue, a pris la part qui lui revenait dans le péril. Son jeune frère a

voulu le rejoindre et s'associer à cette communauté de travaux et de

dangers qui identifie depuis longtemps mes fils avec l'armée. Leur

sang appartient à la France, comme celui de tous ses enfants.» Puis,

après avoir touché diverses questions: «Jamais je ne me suis trouvé

entouré des Chambres dans des circonstances si favorables. Sachons,

Messieurs, conserver, par notre union et notre sagesse, ce que nous

avons conquis par notre courage et notre patriotisme. Tâchons

d'effacer les pénibles souvenirs de toutes nos dissensions, et qu'il

ne reste d'autres traces des agitations dont nous avons tant souffert,

que le besoin plus senti d'en prévenir le retour.»

La nouvelle Chambre n'était pas plus que l'ancienne en disposition de

répondre à cet appel d'union. L'élection du bureau la montra aussi

fractionnée que jamais. Les partis se préparaient avec une agitation

passionnée à la bataille annuelle de l'Adresse. Le centre gauche, qui

se flattait d'avoir beaucoup gagné aux dernières élections, était le

plus animé de tous. M. Thiers ne songeait plus qu'à renverser le

ministère qu'il avait protégé dans la précédente session. Peut-être

était-il mécontent de n'avoir pas trouvé M. Molé plus résigné à subir

son patronage. Dans une lettre écrite le 16 novembre 1837, le

président du conseil se plaignait des exigences du chef du centre

gauche. «J'accepte avec bienveillance, disait-il, tous ceux qui

veulent m'aider, mais je repousse quiconque prétend à me protéger. Ce

rôle de protecteur, on se le dispute. Des deux côtés, on me dit: «Nous

combattrons pour vous; nous vous ferons vivre de «notre parole.» Mon

cher ami, du moment où mes actes et ma parole ne suffiront plus à me

faire vivre, je tomberai, emportant avec moi, croyez-le bien, des

regrets que mes successeurs, quels qu'ils soient, n'affaibliront

pas[306].» M. Thiers menait la guerre avec sa vivacité accoutumée,

criblant d'épigrammes ce qu'il appelait le «ministère d'été», le

«ministère sans programme», écrivant dans les journaux, nouant des

alliances parlementaires. Sous son influence, le centre gauche se

rapprocha de la gauche et permit ainsi à M. O. Barrot d'obtenir 142

voix pour la vice-présidence, ce qui fut alors très-remarqué. Dans

l'imprudent emportement de son opposition, M. Thiers se laissait même

entraîner à frapper plus haut que le cabinet, prenant à son compte

les vieilles attaques de la gauche contre le pouvoir personnel du Roi.

Son journal, le _Constitutionnel_, déclarait qu'il fallait «établir,

comme principe d'avenir, la sincérité et la vérité du gouvernement

représentatif, c'est-à-dire cet admirable axiome que la Chambre fait

le ministère, et que le ministère gouverne sous sa propre

responsabilité[307]». Le _Courrier français_ donnait, comme mot

d'ordre: «Des ministres et point de commis»; puis il ajoutait: «Aucun

homme d'État sérieux ne consentirait à succéder au ministère, aux

mêmes conditions où il tient le gouvernement. On ne veut pas le

renverser sans avoir modifié les conditions actuelles du pouvoir.

Qu'attend maintenant l'opposition du centre gauche? Une seule chose,

mais un point capital: la réalité du gouvernement représentatif. Eh

bien! l'intérêt du centre gauche, exclu une première fois des affaires

par la volonté royale, n'est-il pas de n'y rentrer qu'avec l'appui et

au nom d'une majorité qui ne se contenterait pas de régner, et qui

voudrait aussi gouverner[308]?» Aussi une feuille ministérielle, la

_Presse_, après avoir montré les partis dénonçant «la volonté du Roi»

comme un «obstacle au progrès», disait-elle: «M. Thiers a le malheur

d'être un drapeau à moitié déployé pour cette résistance des partis

contre la royauté... Nous voyons en lui un petit Necker qui se

prépare.»

[Note 306: Lettre à M. de Barante. (_Documents inédits._)]

[Note 307: 29 novembre 1837.]

[Note 308: 28 décembre 1837.]

En même temps qu'il donnait ces gages à la gauche, M. Thiers faisait

des avances aux doctrinaires. «Le ministère, leur disait-il, est le

plus honteux qui ait jamais existé. Il n'a point de force propre et ne

vit que de nos haines. Laissons nos haines en repos, et, sans que

personne abandonne son terrain, arrangeons-nous pour en finir

promptement. Je me charge de prouver que le ministère actuel est le 6

septembre, moins le talent et le courage. Attaquez-le de votre point

de vue, et faisons converger nos feux, de manière à ne pas nous

blesser réciproquement[309].» Les plus ardents des doctrinaires

eussent été d'avis d'accepter ces offres. «À quoi bon, disaient-ils,

ménager un ministère qui nous a si peu ménagés aux élections?»

Toutefois M. Guizot, moins impatient, réunit ses partisans pour leur

exposer toute sa politique. Selon lui, la mort du ministère était

certaine; l'important était, non de le tuer, mais de lui succéder. Or,

pour cela, il fallait reformer, dans la nouvelle Chambre, la vieille

majorité conservatrice, l'habituer à voir dans les doctrinaires ses

champions les plus éloquents et les plus fidèles, et, loin de s'unir à

M. Thiers et à la gauche, s'arranger pour mettre ceux-ci en minorité,

forcer M. Molé à s'engager contre eux. M. Guizot indiquait même la

question sur laquelle cette manoeuvre pouvait être tentée; c'était

celle d'Espagne[310].

[Note 309: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 310: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Le projet d'Adresse disait, en termes assez vagues, sur ce sujet:

«Nous nous confions aux mesures que votre Gouvernement, en exécutant

fidèlement le traité de la Quadruple Alliance, croirait devoir prendre

pour atteindre le but que les hautes parties contractantes se sont

proposé.» M. Molé se fût volontiers contenté de cette phrase qui,

précisément parce qu'elle ne disait rien, pouvait être votée par tous.

Les doctrinaires, suivant l'indication de leur chef, déposèrent un

amendement qui substituait aux mots: _en exécutant fidèlement_,

ceux-ci: _en continuant d'exécuter fidèlement_. C'était réveiller

l'ancien conflit entre M. Thiers et le Roi. Impossible à M. Molé de ne

pas soutenir cette rédaction, à M. Thiers de ne pas la combattre. En

effet, quand vint la discussion, ce dernier s'engagea à fond contre

l'amendement, et, à sa suite, les orateurs de la gauche et du centre

gauche. Le président du conseil monta deux fois à la tribune pour leur

répondre, et M. Guizot vint solennellement à son secours par un

discours magistral. Sur cette question, l'opinion de la majorité était

certaine, et l'amendement fut voté à une forte majorité. L'ensemble de

l'Adresse, ainsi modifiée, fut adopté par 216 voix contre 116[311].

[Note 311: L'Adresse fut discutée du 9 au 13 janvier.]

C'était une grosse défaite pour M. Thiers: il semblait en sortir

d'autant plus atteint qu'il avait mis dans son opposition plus

d'animosité personnelle. «Il se gaspille et se diminue, écrivait un

témoin impartial; il dit chaque jour d'inconvenants propos, reprend le

métier et la vie de journaliste.» On lui opposait l'attitude «sage,

patiente et grave» de M. Guizot[312]. Ses partisans eux-mêmes étaient

effarouchés. «Une des circonstances qui contribuent le plus aux échecs

successifs éprouvés par M. Thiers, notait un autre témoin, c'est

l'ardeur inconsidérée avec laquelle, à la première apparence d'un

succès, il laisse éclater sa joie et ses espérances, c'est le peu de

mesure qu'il garde dans son opposition. Une portion considérable du

centre gauche, s'effrayant de ces allures, se rejette, aux moments

décisifs, vers le pouvoir[313].» Seulement, si M. Thiers était vaincu,

à qui appartenait la victoire? «Le vote contre l'intervention,

écrivait le même observateur, et la force inattendue de la majorité

sont l'objet de tous les entretiens. Le ministère et les doctrinaires

sont triomphants, mais on croit la joie de ces derniers plus sincère

et plus complète; on les considère comme les véritables vainqueurs, en

état désormais de dicter la loi au ministère[314].» N'était-ce pas eux

en effet qui avaient voulu et engagé la bataille? Le cabinet n'avait

fait que les y suivre, et visiblement à contre-coeur. D'ailleurs, dans

le reste des débats sur l'Adresse, les ministres n'avaient fait ni

très-brillante, ni très-imposante figure. Comme l'année précédente, de

nombreux orateurs les avaient mis en demeure de dire quelle était au

juste leur politique, en quoi ils continuaient ou répudiaient celle de

leurs prédécesseurs. M. Molé n'avait répondu que par des généralités,

faisant appel à une «réconciliation universelle», à «l'oubli des

souvenirs irritants», mais sans apporter aucun programme bien défini.

Il apparaissait une fois de plus que cette habileté clairvoyante et

souple qui lui avait fait, hors du Parlement, deviner et prendre

heureusement le vent, ne suffisait pas à diriger avec autorité une

Chambre divisée, incertaine, ayant besoin de trouver dans le

gouvernement la volonté qu'elle n'avait pas elle-même; elle ne

suffisait pas non plus à dominer des rivaux redoutables qui

profitaient de ce qu'ils n'étaient pas au pouvoir pour parler haut et

net.

[Note 312: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, datée de Paris, le 31

janvier 1838. (_Documents inédits._)]

[Note 313: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel_, février

1838.]

[Note 314: _Ibid._, 12 janvier 1838.]

Cette fois encore, M. Molé sortait donc du débat plus protégé que

maître: la seule différence avec l'année précédente était qu'au lieu

d'être le protégé de M. Thiers, il devenait celui des doctrinaires, ce

qui lui paraissait plus pénible encore. Ses nouveaux protecteurs ne

s'inquiétaient guère d'ailleurs de lui rendre la situation moins

désagréable: ils ne lui épargnaient pas les épigrammes dédaigneuses,

et disposaient de sa succession, comme si elle était déjà ouverte.

Très-sensible à ces mortifications, M. Molé n'eut aussitôt qu'une

pensée, secouer, à tout risque, une pareille tutelle, dût-il pour cela

se rapprocher du parti opposé. En diverses circonstances, notamment

lors de la nomination de la commission du budget, on le vit appuyer

sous main les candidats du centre gauche, de crainte que les

doctrinaires ne devinssent trop forts. Ceux-ci n'étaient pas hommes à

pardonner facilement de tels procédés. Aussi, entre eux et le

président du conseil, l'aigreur réciproque allait-elle chaque jour

croissant. Le cabinet ne se trouvait pas pour cela en meilleurs termes

avec M. Thiers, qui était plus animé que jamais et engageait, par

lettre publique, les électeurs de Libourne à voter contre ce «triste

ministère.»

En provoquant une rupture avec les doctrinaires, alors que le centre

gauche demeurait hostile, M. Molé ne craignait-il donc pas que ces

deux groupes ne vinssent à se réunir pour l'accabler? Il se flattait

évidemment qu'un tel rapprochement était impossible. L'antagonisme

entre la politique de M. Guizot et celle de M. Thiers n'avait-il pas

éclaté dans toutes les grandes batailles de tribune depuis un an,

aussi bien dans le débat des fonds secrets où M. Guizot avait, si

magnifiquement exposé le programme de la résistance, que dans la

récente Adresse, à l'occasion des affaires d'Espagne? Ne devait-on pas

croire, dès lors, que les deux orateurs étaient beaucoup plus

éloignés l'un de l'autre, que chacun d'eux ne l'était du ministère? M.

Molé n'aurait eu cependant qu'à se souvenir des événements dont il

avait été témoin sous la Restauration, des coalitions nouées contre M.

de Serre et contre M. de Martignac, pour se rendre compte que, dans

l'entraînement de l'opposition, les plus étonnants rapprochements, les

alliances les plus monstrueuses cessent d'être impossibles. Ne

dirait-on même pas que les partis y sont conduits par la pente

naturelle et fatale de leurs animosités et de leurs impatiences? Un

homme d'un esprit élevé et délicat, qui devait, bien qu'à

contre-coeur, s'associer à la coalition contre M. Molé, M. Vitet, a

finement indiqué comment des attaques d'abord distinctes,

volontairement séparées, tendent cependant peu à peu à se confondre,

malgré l'intention première de leurs auteurs. «Les uns, dit-il,

reprochent au cabinet de n'être pas assez fort, de trop peu gouverner;

les autres, de gouverner trop. Il semble que jamais, partant de ces

points extrêmes, on ne pourra s'entendre dans un effort commun: il

n'en est rien. L'union s'établit sans qu'on sache comment. À force de

viser ensemble au même but, les assaillants perdent de vue les

différences qui les séparent: ils évitent de s'y heurter; ils ont

entre eux des ménagements, des égards instinctifs qui achèvent de tout

confondre, et peu à peu se forme un pêle-mêle où les plus

clairvoyants, les plus fermes, les plus honnêtes sont comme emportés

malgré eux[315].» C'est, en peu de mots, la triste histoire qu'il va

falloir raconter plus en détail.

[Note 315: _Notice sur M. Duchâtel._]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 39 / 95 题