IV

Les esprits étant ainsi préparés par cette double mesure de clémence

et de réparation, les fêtes du mariage commencèrent. Une ambassade

d'honneur, à la tête de laquelle était le duc de Broglie, fut envoyée

au-devant de la royale fiancée; elle la rencontra à Fulda, le 22 mai.

Le duc, qui n'était pas sujet aux engouements irréfléchis, fut tout de

suite sous le charme. Le soir même de sa première entrevue, il

écrivait à M. Molé: «La princesse est charmante, je ne dis pas:

charmante de maintien, de langage, d'esprit, d'amabilité; cela est au

plus haut degré, mais nous le savions déjà; je dis: charmante de

visage, de taille, de tout ce qui fait qu'une personne est charmante

avant d'avoir parlé. Son visage est très-doux, très-fin,

très-régulier, ses cheveux et son teint ont beaucoup d'éclat; elle est

grande, très-bien faite, quoique un peu mince; elle est mise à ravir,

et elle a excité dans toute la légation un enthousiasme

véritable[276].» Le 25 mai, la princesse entrait en France. De la

frontière à Fontainebleau, son voyage fut un triomphe. Elle charmait

tout le monde par sa grâce et sa présence d'esprit, ni exaltée ni

intimidée, émue sans être embarrassée, ayant, avec la retenue d'une

jeune fille, l'aisance d'une princesse née pour le trône, «disant à

chacun, non ce qu'on lui avait dicté, mais ce qu'elle sentait sur le

moment; et ce qu'elle sentait était ce qui convenait le mieux[277]».

«Ce voyage, écrivait encore le duc de Broglie, le 26 mai, aura

certainement des conséquences politiques, et j'étais loin de croire

que l'événement en lui-même fût aussi national. Il est vrai que notre

princesse paye de sa personne à merveille; elle réplique à tous les

discours, avec une netteté, un à-propos et une présence d'esprit

vraiment surprenante. Il y a, dans toutes les populations que nous

traversons au petit pas, en nous arrêtant de temps en temps, faute de

pouvoir fendre la foule, un intérêt animé, curieux et bienveillant,

tout à fait original à observer; toutes les maisons sont pavoisées de

drapeaux tricolores, toutes les villes sont aux fenêtres; on crie peu

quand nous arrivons et beaucoup quand nous partons, parce que le

premier moment est donné à la curiosité, et que, pendant qu'elle se

satisfait, la voiture marche, au lieu que de lendemain, quand la

curiosité est satisfaite, il y a des vivat tant et plus[278].»

[Note 276: Lettre du 22 mai 1837. (_Documents inédits._)]

[Note 277: _La Duchesse d'Orléans._]

[Note 278: _Documents inédits._--Le charme qui séduisait alors les

populations libérales de France s'était exercé peu de temps auparavant

sur la duchesse d'Angoulême. Les deux princesses s'étaient rencontrées

à Toeplitz. Plus tard, quand des Français venaient à Prague visiter

Madame la Dauphine, elle les interrogeait, la première, sur la jeune

duchesse d'Orléans dont ils avaient cru devoir éviter de prononcer le

nom: «Est-elle heureuse? leur demandait-elle avec intérêt; je le

désire, car je la connais, et je sais combien elle mérite de l'être.»

(_La Duchesse d'Orléans._)]

Le 29 mai, à sept heures du soir, le cortége arriva à Fontainebleau,

où l'attendait la famille royale, entourée d'une cour brillante, telle

qu'on n'en avait pas vu en France depuis 1830. Le duc d'Orléans avait

eu une première entrevue avec sa fiancée, la veille au soir, à

Châlons. La jeune princesse séduisit la cour, comme elle avait séduit

les populations qu'elle venait de traverser. «Elle a l'air vraiment

royal, écrivait un témoin; elle semble dominer tout ce qui l'entoure,

et pourtant il y a de la jeunesse, de l'enfance même, dans son

regard[279].» «Elle est charmante, écrivait un autre; elle a

infiniment de grâce, d'à-propos et un aplomb singulier. Elle a l'air

le plus noble avec beaucoup de simplicité; et, s'il y a dans sa tête

autant d'esprit que dans ses yeux, il y en a infiniment[280].» La

duchesse de Broglie disait de son côté: «Elle est plus grande dame que

personne, et cependant on ne sent pas le froid de la nature de prince:

elle a dans le regard quelque chose de perçant et de contenu, de jeune

et de prudent, de gai et de sérieux[281].» Le lendemain, 30 mai, après

dîner, le chancelier Pasquier célébra le mariage civil dans la galerie

de Henri II; Mgr Gallard, évêque de Meaux, le mariage catholique dans

la chapelle de Henri IV; M. Cuvier, président du consistoire de la

Confession d'Augsbourg, le mariage luthérien dans la salle dite de

Louis-Philippe: cérémonies successives dont la complication étonnait

plus qu'elle n'imposait, et dont la diversité même ne laissait guère

aux assistants qu'un rôle de spectateurs plus curieux que

recueillis[282]. La cour resta encore quatre jours à Fontainebleau: ce

ne furent que fêtes, spectacles, promenades, cavalcades en forêt. La

satisfaction était générale. «C'est de l'avenir», disait-on, et ce mot

résumait assez bien l'impression nouvelle de cette société condamnée,

depuis quelques années, à vivre au jour le jour, sans confiance ferme

dans le lendemain.

[Note 279: _La Duchesse d'Orléans._]

[Note 280: Lettre de M. de Saint-Priest à M. de Barante. (_Documents

inédits._)]

[Note 281: Lettre à M. de Barante, du 12 août 1837. (_Documents

inédits._)]

[Note 282: Une année plus tard, la princesse, recueillant ses

souvenirs, rappelait «ces mariages successifs sans recueillement, qui

lui avaient fait du mal par l'esprit qui y régnait et qui cependant

avaient fixé son bonheur». (_La Duchesse d'Orléans._)]

Le 4 juin avait été fixé pour l'entrée à Paris. Cette journée n'était

pas attendue sans quelque angoisse. Au-dessus de ces fêtes, planait la

terreur du régicide. Tout se passa à merveille. Le cortége arriva par

l'arc de l'Étoile: la garde nationale et l'armée faisaient la haie à

travers les Champs-Élysées et les Tuileries. Ciel pur et jardin en

fleur. Le Roi et les princes étaient à cheval; la Reine, la duchesse

d'Orléans et les princesses, dans une calèche découverte. Une foule

immense, curieuse et joyeuse, se pressait des deux côtés, saluant de

ses vivat la famille royale. Au moment d'entrer au palais, la

princesse, d'un mouvement plein de jeune spontanéité, se leva toute

droite dans sa calèche pour mieux voir ce spectacle vraiment

grandiose: la foule répondit par une acclamation enthousiaste. «La

princesse a été reçue à merveille, écrivait un témoin. Cet accueil

fait presque l'illusion de l'_antique amour des Français pour leurs

rois_.» Toutefois le même témoin ajoutait aussitôt: «C'est une

superficie très-mince, très-légère, et il ne faut pas trop appuyer sur

un terrain aussi trompeur[283].» Les fêtes populaires se prolongèrent

plusieurs jours. Les malheureux n'étaient pas oubliés: par une

généreuse inspiration, le duc d'Orléans dépensa, en actes de

bienfaisance, près de la moitié du million qui lui avait été alloué

pour frais de premier établissement. Tout semblait à la joie et à la

confiance. Et cependant, devant cette entrée triomphale dans le palais

de la royauté française, comment ne pas penser au jour lugubre où la

duchesse d'Orléans le quittera, onze ans plus tard, pour n'y plus

jamais rentrer? Cette fois encore, la foule sera là, mais elle

poussera des cris de révolte, et la princesse, veuve, fugitive,

traînant derrière elle ses deux enfants, sera à peine protégée contre

les violences populaires par les quelques fidèles qui l'entoureront!

Déjà, du reste, au milieu des fêtes si brillantes de 1837, la

tristesse et le deuil se faisaient leur part. Le 14 juin, un feu

d'artifice, simulant la prise de la citadelle d'Anvers, avait attiré

au Champ de Mars une foule immense. La précipitation du départ amena,

devant les issues trop étroites, une effroyable poussée. Aux cris de

détresse des gens écrasés, il se produisit un remous plus terrible

encore. Beaucoup de personnes furent renversées et foulées aux pieds.

Quand on put les relever, vingt-quatre n'étaient plus que des

cadavres. À la nouvelle de cette catastrophe, une impression sinistre

se répandit dans la cité, et les esprits chagrins ou malveillants ne

manquèrent pas de rappeler, afin d'en tirer un funeste présage, que

les fêtes du mariage de Marie-Antoinette avaient été attristées par un

accident semblable. Le lendemain, devait avoir lieu un banquet à

l'Hôtel de ville: le duc d'Orléans se rendit aussitôt au sein du

conseil municipal et demanda avec émotion l'ajournement de la fête: en

même temps, il fit distribuer de larges secours aux familles des

victimes.

[Note 283: Lettre de M. de Saint-Priest à M. de Barante, du 9 juin

1837. (_Documents inédits._)]

Aux fêtes de Fontainebleau et de Paris, s'ajoutèrent celles de

Versailles. Le château de Louis XIV avait été saccagé pendant la

Révolution. Napoléon et Louis XVIII songèrent un moment à y établir

leur résidence, mais ils reculèrent devant la dépense d'une

restauration. En 1830, ces bâtiments, livrés à peu près sans défense

aux ravages du temps, semblaient destinés à une ruine prochaine:

l'herbe poussait dans les cours; à l'intérieur, tout était solitude et

délabrement. Louis-Philippe conçut l'idée vraiment royale et française

de rendre au palais sa splendeur et en même temps de le mettre à

l'abri des révolutions futures, en y installant un musée de notre

histoire nationale. Peintres et sculpteurs furent chargés de faire

revivre tous les grands hommes et tous les grands faits de nos

annales, ou, pour parler comme la devise du monument, «toutes les

gloires de la France». Les appartements somptueusement restaurés de

l'immense édifice devinrent autant de galeries de tableaux et de

statues. Dès 1833, ouvriers et artistes s'étaient mis à l'oeuvre avec

une activité sans cesse stimulée par le Roi. C'est lui qui dirigeait,

combinait, surveillait tout; il y apportait un intérêt passionné et

trouvait là une diversion aux soucis de la politique. C'est lui aussi,

ce prince alors tant accusé de parcimonie, qui payait tout sur sa

liste civile, sans qu'il en coûtât un sou à l'État. De ce chef, il ne

devait pas dépenser moins de 23 millions et demi. L'inspiration qui

avait présidé au choix des sujets était largement patriotique:

plusieurs salles avaient été désignées pour contenir les portraits de

Louis XVIII et de Charles X, et les souvenirs glorieux de la

Restauration; c'était quelques mois après l'insurrection de la Vendée,

et des objections furent faites, fondées sur les préventions que cet

événement avait ravivées: «Non, répondit Louis-Philippe, je ne

reculerai pas devant la passion populaire, et je la ferai taire en la

bravant.» L'exécution sans doute était trop précipitée, pour que tous

les tableaux et toutes les statues eussent une égale valeur

artistique. Le Roi le savait: «Après moi, disait-il, on refera mieux

les parties que je n'ai pu faire exécuter qu'imparfaitement.» Mais les

cadres étaient remplis, et l'effet d'ensemble obtenu.[284]

[Note 284: Le Roi ne se bornait pas à restaurer le palais de

Versailles, il voulait qu'une reproduction par la gravure fût comme le

procès-verbal indestructible des travaux qu'il accomplissait.

«Hâtez-vous», disait-il à M. Gavard, ancien officier d'état-major,

auquel il avait confié la publication des Galeries historiques de

Versailles, «le château et ses trésors peuvent disparaître un jour de

révolution, mais vos volumes subsisteront et témoigneront de ce que

j'ai fait pour conserver, en la transformant, l'ancienne demeure de

Louis XIV». Le Roi avait bien placé sa confiance; l'ouvrage, dont

l'exécution ne coûta pas moins de 1,800,000 fr., fut terminé, après la

chute du trône, par l'éditeur, resté seul sur la brèche.]

En 1837, la grande oeuvre se trouvait assez avancée pour que

Louis-Philippe pût la montrer au public. Le mariage de son fils lui

parut une occasion favorable. Le 10 juin, quinze cents personnes,

représentant toutes les notoriétés de la France moderne, furent

conviées à cette fête qui dura la journée et la soirée entières. Après

une première visite du palais, un banquet fut servi dans une des

salles; ensuite, dans le théâtre étincelant de lumière, le

_Misanthrope_ fut représenté comme au temps de Molière, avec un

intermède de Scribe où les grands hommes du dix-septième siècle

venaient rendre hommage «à la gloire de Louis XIV»; la soirée se

termina par une promenade aux flambeaux, à travers les galeries

splendidement illuminées, la foule des invités suivant un peu

confusément la famille royale et s'émerveillant de telles

magnificences. Cette cérémonie, qui tranchait avec la banalité vide de

beaucoup de fêtes de cour, et dans laquelle paraissaient se rejoindre

la France du passé et celle du présent, laissa une impression

très-vive à tous ceux qui y prirent part. Le royal _impresario_ était

radieux et triomphant. «Je viens d'assister à la plus belle journée de

la vie du Roi», écrivait la duchesse de Dino, en revenant de

Versailles.

V

C'était la première fois que la royauté de Juillet se montrait,

pendant si longtemps et avec un tel éclat, en représentation et en

fête. Jusqu'alors, elle en avait été empêchée par les préoccupations

des luttes qu'il lui avait fallu soutenir pour son existence même, ou

par la peur d'offusquer certains préjugés de la démocratie bourgeoise.

Le mariage d'un jeune prince justement populaire lui avait été une

occasion de rompre avec cette sorte de deuil trop longtemps prolongé.

On n'avait pas craint de donner à ces solennités un caractère

nettement monarchique. Tout,--le cérémonial, le langage des journaux

officieux, et jusqu'au théâtre de ces fêtes,--trahissait le désir de

renouer des traditions dont, au lendemain de Juillet, le «Roi-citoyen»

avait plutôt paru vouloir se dégager. N'était-il pas significatif que

ce prince, qui hésitait, en 1831, à venir s'installer aux Tuileries,

choisît, en 1837, pour célébrer le mariage de son fils et pour

recevoir l'élite de la France moderne, ces châteaux de Fontainebleau

et de Versailles, si pleins des souvenirs les plus brillants de la

vieille cour, et où chaque pierre parlait d'un Valois ou d'un Bourbon?

Ce ne fut pas sans exciter quelques susceptibilités. Il se trouva des

gens, députés ou autres, pour demander avec alarme si l'on allait

ressusciter une «cour», et pour opposer une résistance héroïque aux

tentatives d'étiquette; il se trouva aussi des démocrates pour essayer

d'éveiller, à propos de ces royales splendeurs, les irritations

envieuses du peuple, et pour se livrer à de faciles déclamations sur

le contraste douloureux du luxe d'en haut et de la misère d'en bas.

Ces notes discordantes eurent cependant peu d'écho. La nation n'en

prenait pas moins sa part de ces réjouissances qu'elle ne connaissait

plus depuis sept ans, et que la distraction des émeutes ou des crises

parlementaires n'avait pas suffisamment remplacées. Partout régnait

comme un air de satisfaction, de paix et de bienveillance. C'était à

croire qu'on en avait fini avec les périls sociaux et les divisions

politiques, ou tout au moins qu'on les avait oubliés. L'ordre n'avait

pas été un moment troublé dans la ville; Louis-Philippe avait été

acclamé par la foule et n'y avait pas rencontré l'assassin que des

imaginations bien naturellement inquiètes s'étaient attendues à voir

surgir à chaque coin de rue. Il en était tout heureux. M. Bresson, qui

avait fait partie du cortége, résumait ainsi son impression, après

l'entrée dans Paris: «Quant au Roi, il respirait; il se sentait comme

rendu à la liberté[285].» Et M. Dupin écrivait à M. de Montalivet:

«Une vive et salutaire réaction s'est opérée en faveur du Roi. Jamais

Sa Majesté elle-même et sa famille n'ont été mieux avec

l'opinion[286].» À la Chambre, les partis avaient conclu une sorte de

trêve, et la session se terminait au milieu de l'inattention générale;

à peine parvenait-on à réunir le chiffre réglementaire des

votants[287]. Le _Journal des Débats_ saluait, dans le mariage de M.

le duc d'Orléans, «le premier jour d'une ère nouvelle». «Depuis sept

ans, disait-il, la dynastie de Juillet s'est affermie au milieu des

épreuves et des tempêtes... Ce n'est pas l'affaire de quelques jours,

même pour une grande nation, de fonder un trône. En conservant la paix

à la France et à l'Europe, le Roi a tourné contre lui toutes les

pensées de guerre et de sang; la dynastie de Juillet a, pendant

très-longtemps, payé, de son propre repos, le repos qu'elle assurait

au monde, et, de sa liberté, la liberté qu'elle tenait pour nous sous

la garantie de l'ordre et des lois. Aujourd'hui, le voile se déchire;

la dynastie de Juillet apparaît pacifique et glorieuse, entourée du

respect de l'Europe et de l'amour reconnaissant de la France. Il

semble que les esprits fatigués n'attendaient plus qu'un signal pour

se rapprocher et pour faire de leur réconciliation la plus belle fête,

le plus beau jour de la monarchie nouvelle.»

[Note 285: Lettre à M. de Barante du 27 juin 1837. (_Documents

inédits._)]

[Note 286: _Mémoires de M. Dupin_, t. II, p. 297.]

[Note 287: Au scrutin sur l'ensemble de la loi de finances, le 30

juin, sur 461 députés, il n'y eut que 242 votants.]

Tous les témoignages contemporains constatent l'éclaircie qui s'était

ainsi faite dans l'horizon politique. La duchesse de Dino écrivait, le

13 juin 1837: «La mesure hardie de l'amnistie, l'ouverture de

Saint-Germain-l'Auxerrois, le mariage du prince royal, l'admirable

inauguration de Versailles, tout cela a fait un changement à vue dont

chacun profite pour l'instant, ajournant les difficultés qui, pour

être reculées, ne sauraient être regardées comme détruites. Mais enfin

nous sommes dans la plus douce, la plus brillante, la plus magique

lune de miel qui se puisse imaginer[288].» La duchesse de Broglie

disait de son côté: «Je suis bien aise d'avoir vu l'arrivée de notre

jeune princesse, d'avoir assisté à un de ces événements rares qui sont

à la fois touchants pour le coeur et d'une haute importance pour le

pays, à l'un de ces moments où une émotion simple, vraie, domestique,

s'unit à une préoccupation politique très-vive[289].» La

transformation était si manifeste qu'elle n'échappait pas à ceux qui

observaient les événements du dehors; M. de Barante écrivait de

Saint-Pétersbourg: «Il y a deux mois que tout semblait au plus triste,

et que le découragement avait atteint tout le monde. Aujourd'hui, pour

un mariage assurément fort bien choisi, mais qui ne change rien au

fond des choses, pour une porte de prison ouverte à cent cinquante

mauvais sujets dont personne ne se soucie, nous voilà pleins

d'effusion et d'espérance... Toujours est-il que ces moments de

détente et d'armistice profitent au gouvernement. Il prend racine

pendant ces intervalles et les habitudes s'établissent autour de lui

comme un rempart. Lorsque recommenceront les clameurs et les attaques,

tous les assaillants auront perdu du terrain et seront moins à

craindre[290].» M. de Barante ajoutait dans une autre lettre: «Le Roi

a dû être bien heureux... J'en fais de très-sincères compliments à M.

Molé. Quelque grand que soit le mérite de M. Guizot, il ne pouvait

obtenir ce genre de succès. Les oppositions étaient lasses de crier

inutilement; elles sentaient le besoin de baisser leur diapason. Mais

il leur fallait une satisfaction d'amour-propre que leur a donnée la

retraite de M. Guizot. Maintenant, faire ce qu'il a dit en prenant

soin de ne le point dire, telle me paraît être la marche

indiquée[291].» Les cours étrangères, jusqu'alors si promptes à noter

tous les symptômes alarmants de notre situation intérieure, étaient

frappées d'une amélioration si subite, particulièrement de la sécurité

que le Roi paraissait avoir reconquise; elles laissaient voir à nos

ambassadeurs leur étonnement et leur sympathique curiosité[292].

[Note 288: Lettre à M. de Barante. (_Documents inédits._)]

[Note 289: Lettre du 12 août 1837. (_Documents inédits._)]

[Note 290: Lettre du 24 juin 1837. (_Documents inédits._)]

[Note 291: Lettre à M. Bresson. (_Documents inédits._)]

[Note 292: Lettre de M. de Barante à M. Molé, du 8 juillet 1837.

(_Documents inédits._)]

M. Molé avait le droit d'être fier d'un tel résultat. C'était, sinon de

la grande, du moins de l'habile et heureuse politique. «Il y a eu du

bonheur et du bien joué», écrivait un observateur[293]. Le président du

conseil jouissait d'autant plus de ce succès qu'il avait été plus

mortifié de faire petite figure lors des récents débats parlementaires.

Dans une lettre intime du 6 juin, il rappelait, avec une certaine

complaisance, les difficultés auxquelles il s'était heurté, au lendemain

du 15 avril: «Une majorité froide et regrettant mes adversaires, une

cour pour le moins partagée, pas un journal, pas un député qui me

soutînt et m'avouât; des collègues intimidés et tout près de se

dégoûter.» Puis il ajoutait: «J'avais un plan, et depuis le 6

septembre. Il me fallait seulement le mariage, afin de grouper autour

les mesures sur lesquelles je comptais pour changer l'état des esprits,

rendre le Roi à la France et la France au Roi. Le mariage une fois

assuré, je ne perdis plus l'espérance, et, chaque chose faite en son

temps, le ciel m'a aidé, et le succès a surpassé mon attente. Depuis

sept ans, on n'avait pas été si mal qu'on était il y a deux mois, et

aujourd'hui, je dis avec assurance que, depuis sept ans, on n'a pas été

mieux ni aussi bien. Il y a une détente dans tous les esprits, un retour

vers le Roi et sa famille qui se font sentir d'un bout du pays à l'autre

et qui ramènent au ministère et à son chef tous ceux à qui le dépit ou

la rancune n'ôte pas tout jugement. Vous savez mieux que personne que

j'exécute ce que j'ai toujours projeté. Rappelez-vous notre conversation

dans le parc de Champlatreux, quand vous vîntes m'y dire adieu, en

partant pour Saint-Pétersbourg. J'étais l'homme de la trêve et de la

réconciliation des partis, quand le moment serait venu. Or, au 6

septembre et plus encore au 15 avril, il fallait, à tout prix, faire du

nouveau, changer le vent, sous peine d'aller je ne sais où. Voilà ce que

des esprits inflexibles, puisant tout en eux-mêmes au lieu de regarder

autour d'eux, n'ont jamais su comprendre. Je voudrais que vous eussiez

vu l'entrée du Roi dans Paris, dimanche dernier. Cette entrée est

devenue un grand événement... On se rappelait qu'avant l'amnistie et le

mariage, on se serait cru séparé encore par des années du moment où l'on

pourrait, sans folle imprudence, risquer le Roi au milieu de la

population. Ici, nulle précaution particulière. Le Roi et sa famille

s'enivraient de cette sécurité si nouvelle et des témoignages qu'ils

retrouvaient[294].» On n'aurait pas M. Molé tout entier, si, dans ce

légitime triomphe, n'éclatait pas son ressentiment contre les

doctrinaires. «Ils se font prendre en horreur par le pays»,

écrivait-il, et il ajoutait, un peu plus tard, dans une autre lettre:

«Vos amis (M. Guizot et ses partisans) m'avaient fait la réputation d'un

causeur agréable, incapable de parler et d'agir. J'ai prouvé que je

parlais moins éloquemment, mais plus utilement qu'eux, et que j'étais,

dans l'action, plus laborieux, plus suivi, plus intelligent et plus

habile qu'eux. Je suis content: le mal momentané qu'ils m'avaient fait,

depuis 1818, a été réparé en quelques mois. J'avais désiré cette

épreuve. Je connais trop les véritables conditions d'une supériorité

réelle, pour tomber dans le ridicule de me l'attribuer. Mais, quand je

me _compare_, l'orgueil me revient, et je me sens, comme homme

politique, infiniment au-dessus de tous ceux qui me donnaient

l'exclusion et prétendaient m'amoindrir par leur dédain[295].»

[Note 293: Lettre de M. de Saint-Priest à M. de Barante, du 9 juin

1837. (_Documents inédits._)]

[Note 294: Lettre à M. de Barante. (_Documents inédits._)--M. Molé

aimait à revenir, dans ses lettres, sur l'état satisfaisant où il se

flattait d'avoir amené le pays. Il écrivait, le 9 août: «Le mot: _On

n'a jamais été si bien depuis sept ans_, est dans toutes les bouches»;

le 20 août: «Notre position à l'intérieur est excellente, admirable,

ce qu'elle n'a jamais été pour personne depuis sept ans»; le 5

octobre: «Depuis longues années, j'ose le dire, jamais la France n'a

été si prospère.» (_Documents inédits_; _Revue rétrospective_, p. 500;

_Mémoires de M. Dupin_, t. III, p. 525.)]

[Note 295: Lettre à M. de Barante, du 16 novembre 1837. (_Documents

inédits._)]

Le Roi prenait sa part de ce succès. L'un des caractères du cabinet

alors au pouvoir était précisément d'avoir été plutôt choisi par la

Couronne que désigné par le Parlement; mieux que tout autre, il

laissait libres et visibles l'initiative et la prépondérance royales.

Aussi les témoignages de la satisfaction de Louis-Philippe

abondent-ils dans les courts billets qu'il adressait fréquemment au

président du conseil, à l'occasion des affaires courantes. Il lui

écrivait, par exemple, le 12 juin: «Il est certain qu'il y a une

prodigieuse amélioration, et il ne l'est pas moins que vous y avez

contribué votre bonne part. Je désire seulement que vous le sachiez

aussi bien que je le sens.» Et, un peu plus tard, le 6 septembre, date

anniversaire de l'entrée de M. Molé au ministère: «Oui, sans doute,

c'est un bon anniversaire que celui du jour où vous êtes devenu mon

ministre, et je le tiens pour tel de tout mon coeur. C'est déjà

beaucoup plus que bien des gens ne comptaient, que d'être arrivé au

premier anniversaire. Mais je souhaite et j'espère que ces calculs

seront encore dérangés de même, et je vous porte le toast des Anglais

pour les jours de naissance de leurs amis: _The day and many happy

returns of the day_, le jour et beaucoup d'heureux retours du

jour[296].»

[Note 296: Correspondance du Roi avec M. Molé. (_Documents

inédits._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 36 / 95 题