III

Le mariage une fois décidé, M. Molé voulut en faire une sorte de fête

à la fois royale et nationale, qui ajoutât au prestige de la

monarchie, au crédit et à la popularité du ministère, et fût, dans le

pays, le point de départ d'une ère d'apaisement, de détente et de

rapprochement. Ne lui serait-ce pas une manière d'inaugurer et de

montrer en pratique cette politique nouvelle qu'il n'avait pas su ou

osé définir nettement devant la Chambre?

Le président du conseil ne négligea rien pour préparer l'effet qu'il

voulait produire. Tout d'abord, par ordonnance rendue le 8 mai,

quelques jours après la discussion des fonds secrets, amnistie fut

accordée «à tous les individus détenus pour crimes ou délits

politiques», avec ces seules réserves que la mise en surveillance

était maintenue à l'égard des condamnés à des peines afflictives et

infamantes, et que la peine prononcée contre les régicides Boireau et

Meunier était commuée en dix ans de bannissement. Tout fut calculé

pour donner à cette mesure le caractère d'un _motu proprio_ du Roi.

«C'est mon acte», écrivait ce dernier à Madame Adélaïde, et il se

montrait tout entrain de la résolution de clémence qu'il avait

prise[272]. Le très-court rapport qui précéda l'ordonnance fit

allusion au mariage du duc d'Orléans; il insista sur ce que, «l'ordre

étant désormais affermi, les partis vaincus ne pouvaient plus

attribuer l'oubli de leurs fautes qu'à la générosité du Roi». «Votre

Majesté, ajoutait le ministre, fera descendre du haut du trône l'oubli

de nos discordes civiles et le rapprochement de tous les Français...

Votre gouvernement, après avoir plus combattu et moins puni qu'aucun

autre, aura tout pardonné.»

[Note 272: Lettre du 8 mai 1837, publiée dans la _Revue

rétrospective_.]

Que cette mesure fût applaudie par tout ce qui penchait vers la

gauche, on n'en pouvait douter. La préoccupation du ministère était de

savoir comment l'accueilleraient les conservateurs. Le refus de

l'amnistie avait été, depuis plusieurs années, l'un des premiers

articles du programme de la résistance. Députés et journaux s'étaient

maintes fois prononcés dans ce sens. Quelle raison pouvait-on donner

d'un changement d'avis? On n'alléguait aucun signe de repentance chez

les factieux. Le seul fait nouveau était l'échec subi par le pouvoir à

l'occasion de la loi de disjonction. Or si, au lendemain d'une

victoire, l'amnistie eût pu se comprendre, ne risquait-elle pas, au

lendemain d'une défaite, d'être prise pour une faiblesse? La

répression n'était-elle pas déjà trop affaiblie, l'idée du bien et du

mal en politique trop altérée par nos cinquante années de révolution?

C'est ce que pensaient et ce que disaient les amis de M. Guizot. Ils

ajoutaient, à un point de vue plus personnel, qu'en admettant la

nécessité de cette amnistie, il eût été de simple justice de la faire

faire par ceux qui s'étaient le plus compromis dans la défense sociale

et monarchique. Cette mauvaise humeur des doctrinaires n'était pas

faite pour surprendre ou chagriner M. Molé. Son dessein était

précisément de se distinguer d'eux, de laisser à leur compte cette

politique de rigueur, devenue impopulaire, et d'y opposer une

politique de clémence et de conciliation dont il serait l'initiateur.

Seulement ce qu'il redoutait et ce qu'il avait intérêt à empêcher à

tout prix, c'était que la masse conservatrice ne suivît en cette

circonstance les doctrinaires. L'amnistie, applaudie uniquement par

l'ancienne opposition et blâmée par toute l'ancienne majorité, eût

porté le ministère beaucoup plus à gauche qu'il ne le voulait. De là,

et dans le rapport préalable, et dans la circulaire qui suivit, les

précautions de langage prises pour rassurer les conservateurs. De là,

surtout, l'activité fort adroite avec laquelle M. Molé s'assura de

l'accueil favorable de la presse; rien ne lui coûta pour obtenir ce

résultat; le _Journal des Débats_ fut amené, non sans peine, ni sans

frais, à défendre la mesure qu'il avait auparavant si souvent

combattue.

D'elle-même, du reste, l'opinion conservatrice prit la chose mieux

qu'on n'eût pu s'y attendre. Cette confiance du pouvoir témoignait

d'une sécurité qu'on aimait mieux accepter que discuter. Le pays,

fatigué, se laissait volontiers dire que le temps était fini des

luttes pénibles, et bien qu'il eût passé l'âge de la crédulité naïve

et des généreuses illusions, il faisait effort pour espérer ce

«rapprochement de tous les Français», que le gouvernement lui

annonçait comme la récompense de la clémence royale. Sans doute

l'événement devait montrer la vanité de cet espoir: parmi les

amnistiés, aucun ne désarmera, et presque tous ne se serviront de la

liberté rendue que pour ranimer les sociétés secrètes et préparer de

nouveaux attentats. Mais, sur le moment, ce grand acte de clémence

n'en avait pas moins bon air. C'était, dans beaucoup d'esprits, comme

la joie de la paix, après une rude et longue guerre. En somme, le coup

avait été hardi, risqué, mais, à ne juger que le premier effet, il

semblait avoir réussi.

Par une inspiration très-politique, en même temps qu'il apportait

le pardon aux révolutionnaires, M. Molé résolut d'offrir aux

catholiques, alors un peu émus de voir une protestante sur les

marches du trône, une réparation depuis longtemps attendue. Il

complétait ainsi heureusement et grandissait sa politique de

conciliation et d'apaisement. On sait que, depuis la hideuse journée

du 14 février 1831, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois était

demeurée fermée, outrage permanent à la conscience catholique. Rien

de plus désolé et de plus navrant que l'aspect de ce monument aux

vitres brisées, aux boiseries à demi arrachées, aux sculptures

mutilées, où les dévastations non réparées du premier jour étaient

encore aggravées par un abandon de sept années. Les ministères

précédents avaient eu plus d'une fois la pensée de mettre fin à ce

scandale; ils n'avaient pas osé. M. Molé n'hésita pas. Le 12 mai,

dans un bref rapport au Roi, le garde des sceaux disait: «Votre

coeur magnanime a voulu faire disparaître jusqu'aux dernières

traces de nos discordes civiles... Mais les portes fermées de

Saint-Germain-l'Auxerrois rappellent encore un de ces souvenirs que

Votre Majesté a résolu d'effacer.» En conséquence, le ministre

proposait la restitution immédiate de l'église au culte divin.

L'effet fut excellent. Les ambassadeurs étrangers le constataient

dans leurs dépêches[273]. L'internonce du Pape se louait vivement de

M. Molé et de ses collègues. Il n'était pas jusqu'à Mgr de Quélen

qui ne se rendît aux Tuileries pour remercier le Roi[274]. M. de

Montalembert s'écriait, quelques jours après, à la tribune de la

Chambre des pairs: «Vous le savez, d'excellents choix d'évêques, des

allures plus douces, une protection éclairée, tout cela a depuis

quelque temps rassuré et ramené bien des esprits. Ce système a été

noblement couronné par le gage éclatant de justice et de fermeté que

le gouvernement vient de donner en ouvrant Saint-Germain-l'Auxerrois.

En persévérant dans cette voie, il dépouillait ses adversaires de

l'arme la plus puissante; il conquérait, pour l'ordre fondé par la

révolution de Juillet, les auxiliaires les plus sûrs et les plus

fidèles[275].»

[Note 273: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 678.]

[Note 274: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 222.]

[Note 275: Discours du 19 mai 1837.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 35 / 95 题