VI

Dans le succès ainsi obtenu, M. Molé ne voyait pas seulement une vaine

satisfaction et une consolation de ses récents échecs parlementaires:

il espérait y trouver un moyen de prendre la revanche de ces échecs.

Les incidents de la dernière session l'avaient convaincu de

l'impossibilité de se faire une majorité vraiment à lui, dans une

assemblée où tant de députés avaient pris l'habitude de suivre soit M.

Guizot, soit M. Thiers. Chercher la protection de l'un ou de l'autre,

ne vivre que de leur division, avec le risque constant de mourir de

leur réunion, lui semblait une existence à la fois sans dignité et

sans sécurité. D'ailleurs, cette Chambre, qui, depuis 1834, avait

successivement donné des majorités aux ministères du 11 octobre, du 22

février, du 6 septembre et du 15 avril, n'était-elle pas, par cela

même, usée et quelque peu déconsidérée? Ne convenait-il donc pas de

profiter du changement heureux opéré dans l'opinion, à la suite du

mariage royal et des mesures qui l'avaient accompagné, pour faire un

appel aux électeurs? Toutes les circonstances semblaient favorables. À

la crise économique qui, partie d'Angleterre, avait, dans les premiers

mois de l'année, menacé d'envahir la France, succédait, sous

l'impression de paix et de confiance laissée par les fêtes du mariage,

une vive reprise de prospérité matérielle; la rente 5 pour 100

touchait à 111 francs; les capitaux s'offraient à toutes les grandes

entreprises. Le patriotisme pouvait aussi compter sur de nobles

satisfactions: le gouvernement avait entrepris, en Algérie, un

ensemble d'opérations diplomatiques et militaires, en vue de réparer

et de venger le douloureux échec subi, l'année précédente, devant les

murs de Constantine; il en attendait prochainement le résultat. En

effet, cette ville, que la nature semblait avoir rendue imprenable et

qu'une population belliqueuse défendait avec une vaillance acharnée,

devait être emportée d'assaut, le 13 octobre 1837, par l'armée

française: glorieux fait d'armes, l'un des plus considérables de nos

guerres d'Afrique[297]. Avec tant de succès, avec la popularité qu'il

se flattait d'en retirer, M. Molé ne pouvait-il pas espérer, en

dissolvant la Chambre, obtenir du pays une majorité relevant de lui

seul, étrangère aux coteries anciennes, indépendante des influences

jusqu'alors dominantes?

[Note 297: Voir, pour le détail des événements, le récit d'ensemble

que nous donnerons plus tard des affaires d'Algérie.]

Le Roi répugnait à la dissolution, comme à toute agitation et à tout

risque qui ne lui semblaient pas nécessaires. La Chambre en fonction

lui présentait au moins cette garantie d'être en grande majorité

monarchique. N'était-ce pas elle qui avait voté les lois de septembre?

N'avait-elle pas prouvé, par l'accueil fait aux ministres les plus

divers, qu'elle n'était pas, après tout, bien difficile à manier? Elle

avait sans doute ses défauts; mais c'étaient ceux du pays. Et le

prince, dont l'expérience un peu sceptique se gardait toujours contre

les illusions, n'espérait pas aussi facilement que le président du

conseil de voir ces défauts disparaître par l'effet de nouvelles

élections. Quelques ministres partageaient la répugnance royale. M.

Molé insista; il déclara que la mesure lui était «indispensable[298]».

Les journaux l'appuyaient presque tous très-vivement, à l'exception

des feuilles doctrinaires. Le Roi finit par céder. Le 3 octobre 1837,

parut l'ordonnance de dissolution: les électeurs étaient convoqués

pour le 4 novembre. Une ordonnance de même date fit entrer au

Luxembourg une «fournée» de cinquante pairs; le cabinet marquait ainsi

sa prétention de s'installer en gouvernement assuré d'un long avenir,

et, du même coup, en choisissant près de la moitié des nouveaux pairs

parmi les députés sortants, il faisait place au personnel nouveau

qu'il désirait faire entrer dans la Chambre élective.

[Note 298: _Documents inédits._--Cf. aussi diverses lettres de M. Molé

au Roi, de juillet et août 1837, publiées dans la _Revue

rétrospective_, p. 500 à 502.]

Le ministère ne se piquait pas de neutralité électorale. Il

prétendait, au contraire, intervenir ouvertement et vigoureusement,

se mêlait à la bataille par ses circulaires et ses journaux,

marquait, sans se gêner, ses préférences ou ses exclusions, usait en

faveur de ses candidats de tous les moyens d'influence administrative.

Ses adversaires l'accusaient même d'en abuser. Rarement la presse

avait autant crié à la pression; «la corruption coule à plein bord»,

disait le _National_; mais on sait qu'en semblable cas, il faut

toujours beaucoup rabattre des hyperboles d'opposition.

À gauche, la direction de la campagne fut prise par les avancés et les

violents. Quand il fut question de constituer, selon l'usage, le

comité central de l'opposition, les radicaux prétendirent y figurer en

nombre, avec leur programme, offrant seulement à la gauche monarchique

de prendre place à côté d'eux. Aux objections des amis de M. O.

Barrot, les républicains répondirent sur un ton très-hautain; le débat

fut orageux; les dynastiques, abandonnés par MM. Laffitte et Arago,

eurent le dessous, et les journaux purent annoncer que «le comité

central, constitué à Paris, en vue de réunir dans une même action

toutes les nuances de l'opposition nationale», était présidé par M.

Laffitte, et avait pour délégués chargés de la correspondance MM.

Garnier-Pagès, Cauchois-Lemaire et Mauguin; les autres membres étaient

la plupart des républicains, ou tout au moins appartenaient à

l'extrême gauche. Sévère, mais inutile leçon à l'adresse de cette

gauche qui n'avait pas encore compris, et qui ne devait jamais

comprendre qu'en s'alliant avec les radicaux, elle faisait entrer dans

la place des ennemis disposés à la mettre dehors, aussitôt qu'ils se

croiraient les plus forts. M. O. Barrot refusa de faire partie d'un

comité «dans lequel, disait-il, le parti républicain entrait enseignes

déployées, conservant ses prétentions extralégales». Seulement, que de

ménagements encore pour des hommes dont il espérait bien, disait-il,

n'être séparé que par une «dissidence passagère»! L'orateur de la

gauche parlait d'un autre ton, quand il exposait ses griefs contre les

monarchistes conservateurs. Il n'essaya pas du reste d'élever

ouvertement autel contre autel; ce fut à peine si ses amis

organisèrent une sorte de comité clandestin qui n'eut avec ses

adhérents qu'une correspondance sans publicité, et laissa au comité

radical tout l'honneur de la direction ostensible. On conçoit que le

ministère et ses journaux ne négligèrent pas l'avantage qu'un tel

incident leur donnait contre l'opposition.

Chez les légitimistes, le mot d'ordre fut, presque partout, d'agir et

de voter; leur programme fut rédigé de façon à se rapprocher le plus

possible de celui de l'opposition radicale; et là où ils ne pouvaient

avoir de candidats à eux, ils soutenaient ceux de la gauche.

Toutefois, parmi les anciens royalistes, plusieurs répugnaient à cette

tactique révolutionnaire; à mesure qu'on s'éloignait de 1830, leur

ressentiment s'affaiblissait, la monarchie nouvelle ne leur paraissait

plus une aventure passagère, mais un gouvernement de fait, ayant la

garde des intérêts sociaux, et dont, par beaucoup de raisons, ou

générales ou privées, ils avaient intérêt à se rapprocher. Cet état

d'esprit n'échappait pas à M. Molé; il voyait là des recrues

précieuses, non-seulement pour la monarchie de Juillet, mais pour son

ministère. À raison même de son passé et de son nom, il se flattait

d'inspirer plus facilement confiance à ces royalistes que M. Thiers et

même M. Guizot. Aussi, au risque d'exciter certain ombrage chez ceux

qui lui reprochaient déjà de n'être pas un «homme de Juillet», fit-il

faire beaucoup d'avances, et parfois non sans succès, à ceux qu'on

appela alors les «ralliés».

Le ministère ne désirait pas seulement une majorité hostile aux

radicaux et aux légitimistes; s'il n'avait fallu que cela, l'ancienne

Chambre eût suffi. Son dessein était plus difficile à réaliser, plus

délicat à formuler. Il voulait des députés conservateurs, mais des

conservateurs qui fussent pour M. Molé, contre M. Guizot et contre M.

Thiers, hommes nouveaux autant que possible, ou tout au moins dégagés,

par une sorte de novation électorale, de leur origine et de leurs

attaches anciennes[299]. C'était demander aux électeurs de prendre

parti entre des nuances de doctrine que, de loin, il leur était à peu

près impossible d'apercevoir. M. Molé avait-il donc découvert, pour

distinguer son programme de ceux de ses deux rivaux, quelque idée

simple, nette, quelque enseigne bien visible, de nature à saisir et à

entraîner la masse conservatrice? Nullement: il aimait sans doute à

faire dire par ses journaux que sa politique inaugurait une ère

nouvelle[300]; mais quand il s'agissait de préciser, il n'était pas

moins embarrassé devant le pays, qu'il ne l'avait été naguère devant

la Chambre. Un jour, un article officieux posait la question

électorale entre ceux qui, «croyant la guerre terminée, ont voulu la

paix», et ceux qui, «croyant la paix dangereuse ou impossible, ont

continué la guerre», entre l'esprit de conciliation et l'esprit

d'intimidation: c'était, semblait-il, se séparer de M. Guizot, au

risque de se confondre avec M. Thiers. Mais, un autre jour, la même

feuille protestait qu'elle ne voulait à aucun degré se rapprocher du

centre gauche. Le _Journal des Débats_ et le _Temps_ faisaient, avec

un zèle égal, campagne pour M. Molé et passaient pour recevoir ses

inspirations et ses subventions: or, à entendre le _Journal des

Débats_, le ministère n'avait d'autre dessein au fond que de continuer

l'ancienne politique du 13 mars et du 11 octobre; il faisait appel et

prêtait son appui à toutes les nuances de l'ancienne majorité, y

compris les doctrinaires; d'après le _Temps_, au contraire, on eût dit

que le principal mérite du cabinet était d'avoir exclu ces mêmes

doctrinaires, et que son oeuvre principale devait être de leur faire

échec; ce journal déclarait M. Barrot plus proche de M. Molé que M.

Guizot, et promettait presque à l'opposition la mise en oubli des

lois de septembre[301]. On en venait à supposer et même à affirmer

publiquement que ces contradictions des officieux tenaient aux

divisions du ministère, que M. Molé voulait se rapprocher du centre

gauche, tandis que M. de Montalivet, appuyé par le Roi, se refusait à

rompre avec les doctrinaires. Tout cela n'impliquait pas, de la part

des ministres, volonté de tromper le public; c'était l'embarras d'une

politique un peu incertaine et flottante, plus disposée à suivre qu'à

diriger les courants divers de la majorité. Ne se sentant pas, jusqu'à

présent, de parti proprement à eux, réduits à le recruter parmi les

anciens amis de M. Guizot comme parmi ceux de M. Thiers, ces ministres

se croyaient obligés de flatter, tour à tour ou même simultanément,

les sentiments opposés des uns et des autres. Une telle tactique les

exposait au reproche de jouer double jeu. Il leur fut fait aussi bien

par les journaux doctrinaires que par ceux du centre gauche, et, des

deux parts, on mit le cabinet en demeure, avec une aigreur chaque jour

croissante, de dire enfin nettement et définitivement ce qu'il était

et ce qu'il voulait. Tout cela n'était pas fait pour éclairer beaucoup

les électeurs et pour déterminer un courant puissant d'opinion. Il en

résultait au contraire une mêlée obscure, sans grandeur, où le

gouvernement, bien que fort actif, était réduit à n'user que d'armes

mesquines, et ne paraissait choisir ses amis ou ses adversaires que

par des raisons personnelles ou locales. Rapetissée et embrouillée au

Parlement, la politique semblait l'être aussi par contre-coup dans le

pays.

[Note 299: Dans un article reproduit par le _Moniteur_, le journal _la

Charte de 1830_ s'exprimait ainsi: «Il faut que les nuances diverses

de la majorité prennent une origine nouvelle, où chacun puisse se

dégager des antécédents qui gênent sa conscience; après un

renouvellement électoral, toutes les positions parlementaires,

affranchies de tout engagement de personne et de toute direction

systématique, se rétablissent avec netteté.»]

[Note 300: «Il y avait quelque chose à finir, quelque chose à

commencer... Le cabinet du 13 avril recevait, des circonstances et du

Roi, la mission de clore la première septennalité de la monarchie de

1830, septennalité de luttes, d'efforts et de sacrifice, et d'opérer,

après cette longue résistance, toujours constitutionnelle et légale,

une transition naturelle vers un système de douceur, de clémence et de

générosité.» (_Presse_, 5 octobre 1837.)]

[Note 301: «Au lieu du rappel des lois de septembre, contentez-vous de

l'oubli de ce qu'elles ont de mauvais. Vous avez la chose, ne disputez

pas sur les mots.» (_Temps_, septembre 1837.)]

Vint enfin le jour du scrutin. Le résultat fut incertain, confus,

comme l'avait été la lutte elle-même. Sur 459 élus, 152 étaient des

hommes nouveaux; mais, pour beaucoup, il eût été embarrassant de dire

d'avance à quel groupe ils se rattacheraient. En somme, peu de

différence avec la Chambre précédente. S'il y avait un changement, il

était au détriment de la gauche et surtout des doctrinaires qui

avaient perdu quelques-uns des leurs, combattus par l'administration,

et au profit, sinon expressément du centre gauche, du moins des

opinions flottantes où il se recrute d'ordinaire; aussi étaient-ce les

journaux de ce groupe qui chantaient victoire. Le parti proprement

ministériel n'avait pas gagné; tout au plus pouvait-on dire qu'il

n'avait pas perdu[302].

[Note 302: Une feuille ministérielle, la _Presse_, donnait, au

lendemain du scrutin, la statistique suivante:

1834 1837 1834 1837

-- -- -- --

Radicaux 19 19 Centre ministériel 163 163

Gauche dynastique 62 56 Centre droit et doctrinaires 83 64

Centre gauche 114 142 Légitimistes 18 15]

M. Molé échouait donc dans son dessein: après ce grand effort

électoral, il se retrouvait, en face du Parlement, dans les mêmes

conditions de faiblesse, aux prises avec les mêmes difficultés et avec

les mêmes périls. L'amnistie et le mariage ne lui avaient pas, sur ce

terrain ingrat, rapporté ce qu'il attendait. En même temps, comme pour

donner un autre démenti à ses espérances, le hasard d'un portefeuille

tombé dans la rue et ramassé par un douanier mettait sur la trace d'un

nouveau complot contre la vie du Roi[303]: il s'agissait de la

construction d'une machine infernale plus redoutable encore que celle

de Fieschi. Or le principal coupable, Huber, était l'un des libérés de

l'amnistie; à peine hors de prison, il s'était abouché avec Steuble,

ouvrier mécanicien, et avec Laure Grouvelle, admiratrice fanatique de

Morey et d'Alibaud, pour préparer un nouveau régicide[304]. Que

devenait donc le rêve de ceux qui s'étaient flattés que, grâce à une

politique de clémence, le Roi retrouverait sa sécurité? Il était trop

clair que si Louis-Philippe avait pardonné aux assassins, ceux-ci ne

lui avaient pas rendu la pareille.

[Note 303: 8 décembre 1837.]

[Note 304: En mai 1838, après un procès où les accusés se livrèrent

aux plus scandaleuses violences, Huber fut condamné à la déportation,

ses complices à cinq et trois ans de détention. En prison, Steuble se

coupa la gorge, et Laure Grouvelle devint folle.]

M. Molé cependant ne se laissa pas abattre par ces contretemps. Tout

au moins avait-il retiré de ses succès de l'été une plus grande

confiance en soi, et par suite plus d'aplomb et de force morale pour

les luttes à venir. «Du 15 avril jusqu'à présent, écrivait-il à M. de

Barante, j'ai eu, j'ose le dire, une administration brillante. Je me

présente à la Chambre dans les plus belles conditions, et, pourtant,

j'entrevois plus de difficultés que je n'en ai encore rencontré. Je me

sens non-seulement bon courage, mais une sorte d'impatiente

ardeur[305].»

[Note 305: _Documents inédits._--M. Molé écrivait dans le même sens à

M. Bresson.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 37 / 95 题