II

M. Molé n'avait donc pas réussi dans les premiers débats de la

Chambre. Sa fierté ne pouvait rester sur un tel échec et désirait une

prompte revanche. Jugeant impossible de la trouver dans le Parlement,

il s'était tout de suite appliqué à la chercher dans le pays lui-même,

se disant qu'une fois populaire auprès des électeurs, il aurait raison

des députés. Le calcul était d'un homme d'État. Les circonstances lui

avaient mis une bonne carte dans son jeu: le mariage du duc d'Orléans.

On se rappelle, en effet, que, dans sa première déclaration, il avait

pu annoncer l'heureuse issue des négociations engagées, huit mois

auparavant, par M. Thiers, pour l'union du prince royal avec la

duchesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin.

Ce n'était pas sans difficulté que ce résultat avait été atteint. Bien

que le roi de Prusse eût conçu l'idée du mariage et en eût fait son

affaire personnelle, l'opposition avait été vive à la cour de Berlin.

Elle s'appuyait sur le Czar. Mais le vieux roi n'avait pas faibli. Il

était maintenu dans ses fermes dispositions par le ministre de France,

M. Bresson. Nous avons eu déjà l'occasion de noter l'influence que ce

diplomate s'était acquise sur le gouvernement auprès duquel il se

trouvait accrédité. D'un esprit net et ferme, d'un caractère énergique

et passionné, non sans ambition, mais sans vaine chimère, sagace dans

l'observation et hardi dans l'action, sachant au plus haut degré

prendre empire sur les autres, il goûtait les grandes entreprises et

était capable d'y réussir. Il avait su s'emparer de l'esprit du prince

de Wittgenstein, ami d'enfance et conseiller fort écouté du Roi. Par

ce moyen, il arrivait directement à Frédéric-Guillaume, sans passer

par les ministres[264]. L'influence de notre représentant fut décisive

dans les négociations du mariage, et, dès le 17 février 1837, M. de

Metternich écrivait: «Si l'affaire s'arrange, ce sera M. Bresson qui

l'aura faite[265].»

[Note 264: L'année précédente, quand il avait fallu négocier le voyage

des princes français à Berlin, les premiers pourparlers avaient été

échangés par l'entremise du prince de Wittgenstein et à l'insu du

premier ministre, M. Ancillon. Celui-ci ne fut mis au courant que

quand toutes les difficultés étaient levées. Il vint alors donner

connaissance à M. Bresson de l'invitation adressée par le roi de

Prusse aux fils de Louis-Philippe, se félicitant avec quelque

solennité d'être le premier à lui annoncer une aussi agréable

nouvelle: notre ambassadeur était alors assis à une table de whist, en

face du prince de Wittgenstein; celui-ci comprima à grand'peine un

accès de fou rire, et les cartes faillirent lui échapper des mains.]

[Note 265: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 195.--M. de

Barante écrivait, peu après, à M. Bresson: «Vous seul, dans notre

sphère diplomatique, avez été appelé à la bonne fortune de faire plus

et mieux que regarder et juger.» (_Documents inédits._)]

Les adversaires du mariage avaient à leur tête une partie même de

la maison de Mecklembourg, entre autres le duc régnant de

Mecklembourg-Strélitz. Sollicité par ce dernier de faire opposition à

l'union projetée, le prince de Wittgenstein exposa, dans une lettre

confidentielle, les raisons qui lui semblaient au contraire la

justifier. Peu après, un écrit lithographié, qui réfutait avec violence

et âcreté les arguments de cette lettre, et qui repoussait une alliance

avec les d'Orléans comme une honte pour la famille de Mecklembourg,

était glissé nuitamment sous la porte des principaux personnages de la

cour. L'émotion et le scandale furent grands dans les hautes régions de

la société berlinoise. Frédéric-Guillaume en fut particulièrement

courroucé. Sa police eut bientôt découvert que l'auteur du factum était

le duc Charles de Mecklembourg-Strélitz, commandant général des

grenadiers de la garde prussienne, frère de la feue reine. Bien qu'à ce

dernier titre le vieux roi lui fût très-attaché, il ordonna à M. Kamptz,

son ministre de la justice, de répondre par un autre mémoire, bientôt

répandu dans toutes les cours d'Allemagne. Ce mémoire s'appliquait à

atténuer le caractère révolutionnaire de l'événement de Juillet, et

faisait ressortir le service que Louis-Philippe avait rendu à la cause

de la monarchie et de la paix, en barrant le chemin à la république. Il

montrait ensuite, par des exemples nombreux, que des dérogations

analogues à la règle stricte de l'hérédité s'étaient produites dans la

plupart des maisons régnantes d'Europe, que ces changements avaient été

reconnus par les autres États, et des mariages contractés sans scrupule

avec ces maisons, notamment par des princesses de Mecklembourg. Et,

parmi les dynasties où l'on s'était ainsi écarté de l'hérédité, le

mémoire avait soin, par une malice à l'adresse du Czar, de citer à

plusieurs reprises celle de Russie. «Qui a jamais demandé compte aux

puissances, disait-il, d'avoir reconnu pour souverains légitimes les

impératrices Élisabeth et Catherine, les rois Guillaume III et Georges

Ier[266]?» C'était certes un résultat inattendu de la cabale

antifrançaise que d'avoir amené l'un des chefs de la vieille Europe,

l'un des anciens tenants de la Sainte-Alliance, à justifier la

révolution de Juillet, tout au moins à en plaider les circonstances

atténuantes, et surtout à dire aux pharisiens de la légitimité,

héritiers et bénéficiaires pour leur compte de plus d'une usurpation:

«Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre!»

L'effet fut considérable. Bien que ne circulant que sous le manteau de

la cheminée, l'écrit royal était connu dans toutes les cours et dans

toutes les chancelleries. «On s'émerveille, écrivait M. Bresson à M.

Molé, de voir le gouvernement prussien transformé en champion ou du

moins en apologiste de la monarchie de 1830... Ce n'est pas tout à fait

ce que me disait hier un homme de beaucoup d'esprit: _L'avant-garde

russe était, il y a dix-huit mois, à Sarrebruck, et l'avant-garde

française est aujourd'hui à Memel_;--mais c'est un rapprochement

inespéré.»

[Note 266: Voir des extraits de cet écrit aux Pièces justificatives de

l'_Histoire de la politique extérieure du gouvernement français_,

1830-1848, par M. D'HAUSSONVILLE, t. I, p. 256 et suiv.]

En s'engageant ainsi, Frédéric-Guillaume savait sans doute quelle

irritation il éveillait à Saint-Pétersbourg. Le Czar ne prenait pas

patiemment son parti du démenti publiquement donné aux prétentions de

prépotence qu'il avait si fastueusement affichées à München-Grætz et à

Toeplitz. Aussi s'exprimait-il dans les termes les plus inconvenants

sur le roi de Prusse[267]. Mais celui-ci se savait plus ou moins

soutenu par le cabinet de Vienne. Sans aller aussi loin que

Frédéric-Guillaume, M. de Metternich affectait de se montrer

très-favorable au mariage, et son agent près la cour de Schwerin

recevait pour instruction d'y aider. «C'est de la Prusse et de

l'Autriche, disait le chancelier à l'ambassadeur de France, que vous

recevez votre princesse royale; cela vaut mieux que de la tenir du

Mecklembourg.» Et il ajoutait: «L'empereur Nicolas n'aurait rien dit

de désobligeant, si, averti à temps, j'avais pu lui déclarer que nous

nous rangions franchement du côté de la Prusse, et qu'il se trouverait

seul en Europe.» M. de Metternich mettait d'autant plus d'empressement

à nous témoigner ces bonnes dispositions, qu'il désirait nous faire

ainsi oublier son opposition au mariage autrichien, et aussi celle que

faisaient au projet du roi de Prusse certains personnages importants

de la cour et même de la maison d'Autriche[268].

[Note 267: «L'exaspération de l'Empereur continue à être portée à un

haut degré. Le langage qu'il tient dans son intérieur est étrangement

passionné.» (_Dépêche de M. de Barante à M. Molé_, 11 avril 1837.)]

[Note 268: _Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante_, 9 mai

1837; _Dépêche de M. Molé au même_, 16 mai et 21 juin 1837.

(_Documents inédits._)]

Les adversaires du mariage avaient aussi cherché à agir sur la jeune

duchesse elle-même. On évoquait devant elle les souvenirs terribles,

on lui présentait les sombres présages devant lesquels avait fini par

faiblir, une année auparavant, le courage de l'archiduchesse Thérèse.

Mais Hélène de Mecklembourg avait un coeur et un esprit d'autre

trempe. «J'aime mieux, disait-elle, être un an duchesse d'Orléans en

France, que de passer ma vie à regarder ici, par la fenêtre, qui entre

dans la cour du château.» Ambitieuse, elle l'était, non d'une ambition

vulgaire, égoïste,--elle avait pour cela l'âme trop haute, le coeur

trop tendre et trop dévoué, et la religion y tenait trop de

place,--mais d'une ambition généreuse, prompte à l'enthousiasme et au

sacrifice, séduite plus que rebutée par la part de risques et de

périls qui est le lot des grandes destinées. «Le bonheur,--dit son

biographe qui l'a si bien connue et a fait d'elle un si touchant et si

fidèle portrait,--ne consistait pas, à ses yeux, dans la possession

tranquille de tous les biens de ce monde, mais dans l'emploi de toutes

les facultés les plus nobles de l'âme et de l'intelligence, dans

l'accomplissement d'une belle, grande et importante tâche[269].» Le

duc d'Orléans l'avait devinée quand, dans une lettre adressée à M.

Bresson, mais en réalité destinée à la jeune princesse, il exposait

lui-même, avec une loyauté chevaleresque, toutes les objections que la

sollicitude de la famille de Mecklembourg pouvait élever contre ce

mariage. «J'ai puisé dans cette lettre, disait la princesse, des

forces pour marcher au-devant de toutes les difficultés que je puis

prévoir.» D'ailleurs, d'esprit et surtout de coeur, elle était et

aimait à se dire «libérale». Quand elle n'avait encore que seize ans,

du fond de sa solitude de Doberan, elle s'était prise d'une ardente

sympathie pour la France de 1830, et, depuis lors, ne s'en était pas

détachée. Peut-être même, par entraînement d'imagination et chaleur de

sentiment, plus encore que par erreur d'intelligence, ne se

tenait-elle pas assez en garde contre certaines illusions,

perdait-elle de vue certains périls, ne comprenait-elle pas la

nécessité de certaines limites[270]. Toutes ces raisons, sans parler

même de ce qui avait dû lui être rapporté des avantages personnels du

prince, l'avaient disposée, dès le premier jour, à accueillir

favorablement la proposition qui lui avait été faite, et, depuis lors,

soutenue du reste par sa belle-mère, elle ne s'était pas un moment

laissé ébranler dans sa résolution.

[Note 269: Voir le charmant volume intitulé: _Madame la duchesse

d'Orléans_.]

[Note 270: «Si intelligente qu'elle fût, dit son biographe, elle

sentait plus qu'elle ne savait... Elle soutenait toujours la cause qui

plaisait le plus à l'imagination, et l'on avait honte de lui parler

sagesse, raison, quand de son côté était le point de vue le plus

généreux, le plus fier, le plus libéral. Les événements contraires, ce

qu'on nomme leçons de l'expérience, n'agissaient pas beaucoup sur

elle.» (_La Duchesse d'Orléans._)]

Toutes les résistances étaient donc vaincues. M. Bresson put faire la

demande officielle: on signa le contrat de mariage, le 5 avril, et,

quelques jours après, l'événement fut officiellement annoncé. Sans

doute, à n'envisager les choses qu'au point de vue politique, et si

l'on ne tenait point compte des mérites personnels de la princesse, ce

mariage avait moins d'éclat que celui qui avait été tenté l'année

précédente. Entre les deux, il y avait toute la distance de la maison

d'Autriche à celle de Mecklembourg. À Vienne, on parlait, non sans

quelque nuance de dédain, de la «princesse anodine[271]». La fiancée

avait de plus le grave inconvénient d'être protestante: un mariage

mixte était une nouveauté sans précédent pour un prince destiné au

trône de France, nouveauté qui plaisait, par certains côtés et non par

les meilleurs, aux libéraux de l'époque, mais qui étonnait et

choquait d'autres parties de la nation. Malgré tout, cependant,

c'était un mariage royal; pour n'être pas d'une des grandes familles

régnantes, la princesse leur était apparentée. D'ailleurs, les

résistances mêmes opposées à cette union, l'intervention des cours du

continent dans les négociations préliminaires, donnaient à cet

événement une importance politique qu'il n'aurait peut-être pas eue

par lui seul. Le «blocus matrimonial» était définitivement forcé.

[Note 271: Le prince de Metternich écrivait à son ambassadeur de Paris

que «ce mariage avec une princesse d'une petite, mais bonne maison,

n'avait aucune portée politique». (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p.

195.)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 34 / 95 题