L'AMNISTIE ET LE MARIAGE DU DUC D'ORLÉANS.

(1837.)

I. Le nouveau ministère ne paraît pas viable. Sa

déclaration. Ce qu'il fait des projets de loi attaqués.

Débat sur les fonds secrets. M. Guizot et M. Odilon Barrot.

M. Thiers protége M. Molé. Lois d'affaires. Mauvaise

situation du ministère et de la Chambre.--II. Négociations

pour le mariage du duc d'Orléans avec la princesse Hélène de

Mecklembourg-Schwerin. Intervention du roi de Prusse. La

princesse Hélène. Le blocus matrimonial est forcé.--III.

L'amnistie. Accueil fait à cette mesure. L'église

Saint-Germain l'Auxerrois est rendue au culte.--IV. Arrivée

de la princesse Hélène en France. Le mariage à

Fontainebleau. Les fêtes de Paris. Inauguration du musée de

Versailles.--V. Caractère de ces fêtes. Impression

d'apaisement et de confiance. Témoignages contemporains.

Satisfaction de M. Molé et du Roi.--VI. M. Molé obtient du

Roi la dissolution de la Chambre. La bataille électorale.

Les républicains et la gauche. Les légitimistes. Attitude

peu nette du ministère. On lui reproche de jouer double jeu.

Résultats du scrutin. M. Molé n'a pas atteint son but.

I

Lorsque le _Moniteur_ fit connaître, le 15 avril 1837, la composition du

nouveau cabinet, chacun se récria sur la témérité de M. Molé. Où était

son parti dans les Chambres? Parmi ses collègues, aucun orateur de haut

vol. Les journaux de pure gauche, comme le _National_, ou ceux de nuance

doctrinaire, comme la _Paix_, le _Journal général_ et le _Journal de

Paris_, se montraient nettement hostiles; le _Journal des Débats_ et la

_Presse_ gardaient un silence peu rassurant; les plus favorables, le

_Constitutionnel_, le _Temps_, le _Journal du Commerce_, se bornaient à

dire qu'après tout on était débarrassé de M. Guizot et de ses amis,

mais ne voyaient là qu'une combinaison «provisoire». Le «petit

ministère»,--c'est ainsi qu'on l'appelait,--était déclaré non viable par

les docteurs. Tout au plus consentaient-ils à y voir une administration

de transition à laquelle ils accordaient seulement quelques mois ou même

quelques heures de durée. C'était à qui rappellerait le ridicule épisode

du «ministère des trois jours». Du reste, chez tous, plus de dédain que

de colère[257]. Les doctrinaires ne tarissaient pas en épigrammes

hautaines, et M. Thiers, qui avait cependant aidé ce cabinet à naître,

le comparait plaisamment à ces oncles qu'on ménage parce que l'on compte

sur leur prochaine succession.

[Note 257: _Le Journal de Paris_, doctrinaire, racontait, à propos du

nouveau cabinet, l'apologue suivant: «On sait qu'en 1814, les

officiers éprouvés et vieillis dans les camps furent remplacés par des

jeunes gens fraîchement sortis du collége et qui portaient leurs

épaulettes pour la première fois. «Que pensez-vous de vos nouveaux

officiers? demandait-on à un vieux soldat.--Ils sont bien gentils, et

nous en sommes contents.--Oui, mais s'il y avait la guerre?--S'il y

avait la guerre!... Oh! alors on nous rendrait les anciens.»]

Il ne fallait pas s'attendre que M. Molé se résignât à faire une si

petite figure. Mais comment la grandir? Après s'être élevé grâce à la

désorganisation des cadres de l'ancienne majorité, parviendrait-il à

organiser une majorité nouvelle à son profit? La première condition

était d'avoir un programme bien net et de l'imposer avec autorité, de

savoir ce qu'on voulait, de le vouloir avec fermeté et de proclamer

cette volonté bien haut. Or tel ne paraissait pas être le cas du

nouveau cabinet, à en juger par la déclaration que le président du

conseil apporta à la Chambre, le 18 avril. Elle s'étendait, avec

quelque complaisance, sur l'annonce du mariage du duc d'Orléans qui

venait en effet d'être heureusement décidé. Mais, en fait de

programme, rien que quelques généralités sur «l'accord de la monarchie

et de la liberté», sur «la politique ferme et modérée qui, depuis sept

ans, avait sauvé la France». «Nous ne sommes point des hommes

nouveaux, ajoutait le ministre; tous nous avons participé à la lutte.

Vous savez qui nous sommes, et notre passé vous est un gage de notre

avenir. Nous ne vous présenterons pas d'autre programme; nos actes

vous témoigneront assez de nos intentions.» Ce laconisme évasif ne

laissa pas que de désappointer la Chambre et de provoquer quelques

murmures. Sur un seul point, M. Molé apportait une indication un peu

précise: après avoir annoncé le dépôt d'un projet de dotation pour le

duc d'Orléans, il faisait connaître l'«ajournement» de la proposition

tendant à constituer l'apanage du duc de Nemours. «Le Roi, disait-il,

n'a pas voulu que les Chambres eussent à pourvoir en même temps à la

dotation de ses deux fils.» Des autres lois pénales sur la déportation

et la non-révélation, il n'était soufflé mot. Interrogés aussitôt à ce

sujet, dans la Chambre des pairs, les ministres se dérobèrent. On

soupçonnait bien qu'ils avaient résolu _in petto_ de laisser tomber

ces projets, en ne demandant pas leur mise à l'ordre du jour; mais ils

semblaient ne pas oser le dire nettement et tout haut. Plus d'une

fois, cette interrogation leur fut renouvelée, et toujours ils usèrent

des mêmes défaites, si bien qu'à la fin de la session, au mois de

juin, un doctrinaire, le comte Jaubert, pouvait encore les interpeller

sur le point de savoir si, oui ou non, ils entendaient retirer ces

lois. On comprend que M. Molé et ceux de ses collègues qui avaient

fait partie avec lui de l'administration précédente, fussent gênés

pour annoncer l'abandon de projets que, quelques semaines auparavant,

ils avaient proposés comme nécessaires au salut de la monarchie et de

la société. Mais leur silence embarrassé n'était pas fait pour en

imposer. Ce retrait par prétérition semblait le signe, non d'une

direction nouvelle imprimée, après réflexion, par un ministre résolu,

mais de la faiblesse d'un gouvernement indécis, se laissant aller, au

jour le jour, à une politique qu'il subissait malgré lui, sans oser

l'avouer ni la définir, sans même savoir bien d'avance jusqu'où il la

suivrait.

L'apanage du duc de Nemours une fois abandonné, les dotations du

prince royal et de la reine des Belges furent votées sans grande

difficulté. Sur le désir du duc d'Orléans, le projet laissait en blanc

le chiffre de sa dotation: la commission proposa deux millions, plus

un million une fois payé pour frais d'établissement: le douaire de la

princesse était fixé à 300,000 francs. Ces chiffres furent adoptés par

307 voix contre 49. La dotation de la reine des Belges fut un peu plus

contestée. M. de Montalivet saisit cette occasion pour faire justice,

avec des faits et des chiffres, de tous les mensonges répandus sur la

liste civile et le domaine privé. Mis personnellement en cause, M. de

Cormenin déclina piteusement la lutte: il lui était plus commode de

s'embusquer dans un pamphlet que d'affronter un débat contradictoire.

Cette seconde loi fut votée par 239 voix contre 140. Le chiffre

relativement élevé de la minorité prouve combien les préventions

étaient fortes en ces matières, même chez des députés dont beaucoup ne

se fussent pas, sans protestation, laissé traiter d'adversaires de la

monarchie. Les ministres sentaient du reste ces préventions si

vivaces, qu'un peu plus tard, au mois d'octobre, lors du mariage de la

princesse Marie avec le duc de Wurtemberg, ils ne dissimulèrent pas au

Roi l'embarras qu'ils éprouveraient à demander une dot aux Chambres.

Informée de ces objections, la princesse déclara fièrement «qu'elle ne

voulait pas être discutée à la tribune», et Louis-Philippe, bien que

péniblement surpris de ce qui lui paraissait une défaillance de son

cabinet, n'insista pas et paya la dot de sa bourse. «Que le ministère

fasse bien les affaires du pays, dit-il, le reste sera bientôt

oublié.» Hélas! moins de quinze mois après, cette jeune princesse d'un

esprit si vif, si original, si généreux, ardente à toutes les grandes

et belles choses, ornée des dons les plus rares, marquée du signe

privilégié qui distingue les artistes, devenue à la fois célèbre et

populaire par sa charmante statue de Jeanne d'Arc, s'éteignait à Pise

des suites d'une maladie de poitrine; elle n'avait que vingt-cinq ans.

Le vote des lois de dotation n'avait pas fait connaître si le nouveau

ministère possédait la majorité dans le Parlement. Il importait que

cette question fût résolue sans retard. La Chambre se trouvait saisie

d'une loi de crédit pour les dépenses secrètes de la police, présentée

le 15 mars, par l'administration précédente. L'usage était de

considérer la discussion et le vote de ce genre de lois comme

l'épreuve de la confiance inspirée par le ministère. La commission,

nommée avant la reconstitution du cabinet, était composée en majorité

de doctrinaires; dans le rapport, déposé le 25 avril, M. Duvergier de

Hauranne, tout en concluant au vote du crédit, s'appliqua à être

embarrassant et désagréable pour M. Molé; il lui souhaitait, en des

termes où la malice et la méfiance n'étaient que trop visibles,

«l'esprit de suite et de fermeté sans lequel il est impossible de

gouverner aujourd'hui», exprimait l'espérance qu'il continuerait

fidèlement la politique du 13 mars et du 11 octobre, et ne lui

promettait d'appui qu'à ces conditions[258].

[Note 258: Quelques jours après, au cours de la discussion, M.

Duvergier de Hauranne résumait ainsi les sentiments de la commission:

«Elle est loin de penser que la politique du 13 mars ait fait son

temps, et qu'il convienne de la remplacer par une autre politique qui

tourne les difficultés au lieu de les aborder de front; elle pense que

le moment n'est pas venu de traiter les lois de sûreté comme de

vieilles armes qu'on met en magasin pendant la paix et que l'on

conserve à condition de ne pas s'en servir; elle est profondément

convaincue que la conciliation désirée par tout le monde doit être le

résultat de la fermeté, et non de la faiblesse; de la persévérance, et

non de la mobilité; d'une conduite droite et franche, et non d'une

conduite équivoque et tortueuse.»]

À peine le débat s'ouvre-t-il, le 2 mai, en séance publique, que, de

toutes parts, de gauche comme de droite, par MM. Havin et Salverte,

comme par MM. Roul et Jaubert, le ministère est mis en demeure de

déclarer, sans ambiguïté et sans réticence, quelle est sa politique.

«Deux fractions de cette Chambre, dit un conservateur, M. A. Giraud,

deux camps, si je puis m'exprimer ainsi, sont en présence. Où

plantez-vous votre drapeau? Essayez-vous de vous glisser entre ces

deux parties de la Chambre? Je dis que vous tentez l'impossible... Que

votre allure soit franche, décidée. Car toutes ces oscillations, ces

tâtonnements ne peuvent entraîner, je le dis à regret, que le dédain

et la pitié.» M. Molé fait une réponse brève et vague; il voudrait,

selon l'expression du _Journal des Débats_, «sinon plaire à tout le

monde, du moins déplaire à peu de personnes». «Le véritable esprit de

gouvernement, déclare-t-il, consiste à aborder les circonstances

telles qu'elles se présentent, avec l'esprit libre de toute

préoccupation du passé... Ainsi, ce que nous pouvons dire, c'est que

nous gouvernerons selon nos convictions. Nous n'admettons pas d'autre

programme.» M. de Montalivet n'ajoute rien à ces déclarations, en

proclamant que toute politique «doit être empreinte de l'esprit de

résistance et de l'esprit de conciliation».

Alors intervient M. Guizot. Un deuil récent ajoute encore à l'émotion

grave et austère de sa voix, de son geste et de sa physionomie: son

fils aîné, jeune homme plein d'avenir, vient de lui être enlevé par

une pleurésie, à l'âge de vingt-deux ans. Dès le début de son

discours, il rencontre l'occasion de faire à cette perte une allusion

qui remue profondément l'assemblée. «J'ai pris, dit-il, et quitté le

pouvoir déjà plusieurs fois en ma vie, et je suis, pour mon compte

personnel, profondément indifférent à ces vicissitudes de la fortune

politique. Je n'y mets d'intérêt que l'intérêt public... Vous pouvez

m'en croire, Messieurs; il a plu à Dieu de me faire connaître des

joies et des douleurs qui laissent l'âme bien froide à tout autre

plaisir et à tout autre mal.» Dans la dissolution du dernier cabinet,

il s'attache à faire voir autre chose et plus qu'une question de

personnes; il y montre le conflit de deux politiques opposées: l'une,

la sienne, qui, en dépit de l'échec de la loi de disjonction et des

menaces contre la loi d'apanage, voulait tenir bon et continuer le

système de résistance suivi depuis six ans; l'autre hésitante, portée

au relâchement et aux concessions. À propos des reproches de tendances

aristocratiques dont la loi d'apanage a été le prétexte, il se

proclame partisan décidé de la prépondérance des classes moyennes, et

célèbre magnifiquement leur victoire et leur règne. La fermeté lui

paraît commandée par la persistance de l'esprit révolutionnaire.

«Regardez, dit-il, aux classes où dominent les intérêts conservateurs.

Qu'observons-nous tous les jours? On ne rencontre trop souvent, dans

ces classes mêmes, qu'une intelligence incomplète des conditions de

l'ordre social et du gouvernement; là encore, dominent un grand nombre

de préjugés, d'instincts de méfiance pour le pouvoir, d'aversion

contre toute supériorité. Ce sont là des instincts véritablement

anarchiques, véritablement antisociaux. Qu'observons-nous encore tous

les jours? Un grand défaut de prévoyance politique, le besoin d'être

averti par un danger imminent, par un mal pressant; si ce mal n'existe

pas, si ce danger ne nous menace pas, la sagacité, la prévoyance

politique s'évanouissent, et l'on retombe en proie à ces préjugés qui

empêchent l'affermissement régulier du gouvernement et de l'ordre

public.» Considérant ensuite, toujours de haut, «les classes qui

vivent de salaires et de travail», l'orateur y signale un «mal plus

grand» encore, «les ravages que font tous les jours, dans ces classes,

les exemples si séducteurs et encore si récents des succès et des

fortunes amenés par les révolutions», «l'absurdité des idées répandues

sur l'organisation sociale..., l'inconcevable légèreté et

l'épouvantable énergie avec lesquelles ces classes s'en occupent», le

«relâchement des freins religieux et moraux». Ce même esprit

révolutionnaire, M. Guizot le retrouve fermentant partout, en

Angleterre, en Espagne, en Portugal. «Eh bien, s'écrie-t-il, en

présence de tels faits, comment ne verriez-vous pas que l'esprit

révolutionnaire n'est pas chez nous un hôte accidentel, passager, qui

s'en ira demain, auquel vous avez quelques batailles à livrer, mais

avec lequel vous en aurez bientôt fini! Non, Messieurs, c'est un mal

prolongé et très-lent, jusqu'à un certain point permanent, contre

lequel la nécessité de votre gouvernement est de lutter toujours. Le

gouvernement, dans l'état actuel de la société, n'a pas la permission

de se reposer, de s'endormir à côté du gouvernail... Messieurs, la

mission des gouvernements n'est pas laissée à leur choix, elle est

réglée en haut... (_bruits à gauche_), en haut! Il n'est au pouvoir de

personne de l'abaisser, de la rétrécir, de la réduire. C'est la

Providence qui détermine à quelle hauteur et dans quelle étendue se

passent les affaires d'un grand peuple. Il faut absolument monter à

cette hauteur et embrasser toute cette étendue pour y suffire.

Aujourd'hui, plus que jamais, il n'est pas permis, il n'est pas

possible aux gouvernements de se faire petits.»

M. Molé ne croit pas pouvoir suivre l'orateur doctrinaire dans les

régions élevées où il s'est complu. Sa réponse est courte. Comme

effrayé d'accepter l'opposition des deux politiques telle que l'a

développée M. Guizot, il ne veut voir, dans la récente crise, qu'une

question personnelle: c'est à peine si, à la fin de ses observations,

il esquisse vaguement le plan d'une politique de détente. «Notre

système, dit-il, est de considérer aujourd'hui la France comme

fatiguée de ses agitations passées. De vieux partis s'agitent encore,

mais, tous les jours, leurs rangs sont plus désertés... Nous ne

faisons à personne la guerre pour la guerre; au contraire, nous

tendons la main à tous ceux qui viennent à nous sincèrement... Nous

aimons mieux calmer les passions que d'avoir à les vaincre. Mais, si

le mal relevait audacieusement la tête, nous saurions prouver que le

monopole de l'énergie n'appartient à personne.»

C'est M. Odilon Barrot qui, se plaçant en face de M. Guizot, relève le

gant que le ministère n'a pas ramassé. Dans un discours étendu, un peu

vide, mais non sans une certaine ampleur éloquente, il attaque de

front la politique de résistance, et accuse l'orateur doctrinaire de

vouloir faire de la classe moyenne une sorte de nouvelle aristocratie.

«Vous voulez fonder un système exclusif qui ne tendrait à rien moins

qu'à diviser la France en castes ennemies. La classe moyenne repousse

ce funeste présent, ce monopole de la victoire. Vous oubliez donc que

toutes les victoires de notre révolution ont été gagnées par tout le

monde; vous oubliez que le sang qui a coulé, au dedans ou au dehors,

pour l'indépendance ou pour la liberté de la France, est le sang de

tout le monde.» Entre temps, le chef de la gauche reproche au

ministère ses équivoques. Si vous voulez changer la politique du 6

septembre, lui dit-il, il faut le déclarer, ce que vous n'avez pas

encore fait. Si vous voulez la continuer, «faites place à des hommes

politiques qui représentent ces idées plus éminemment aux yeux du

pays». En effet, ajoute-t-il, faisant allusion au discours de M.

Guizot, ces idées «ont d'autres représentants que vous; et vous devez

bien le sentir, alors que ces idées sont formulées avec hauteur, avec

netteté; vous devez reconnaître et la parole et le bras du maître».

Le ministère va-t-il donc enfin s'expliquer, prendre position, dire en

quoi il diffère de l'orateur doctrinaire, en quoi il refuse de suivre

le chef de la gauche? Non, il reste modeste et silencieux spectateur

de cette lutte. C'est M. Guizot qui remonte à la tribune. Dans une

longue réplique, où il s'élève plus haut encore que dans son premier

discours, il réfute M. Barrot. «J'ai parlé, dit-il, de la nécessité de

constituer et d'organiser la classe moyenne. Ai-je assigné des limites

à cette classe? M'avez-vous entendu dire où elle commençait et où elle

finissait? Je m'en suis soigneusement abstenu... j'ai simplement

exprimé ce fait général qu'il existe, au sein d'un grand pays comme la

France, une classe qui n'est pas vouée au travail manuel, qui ne vit

pas de salaires, qui a, dans sa pensée et dans sa vie, de la liberté

et du loisir, qui peut consacrer une partie considérable de son temps

et de ses facultés aux affaires publiques. Lorsque, par le cours du

temps, cette limite naturelle de la capacité politique se sera

déplacée, lorsque les lumières, les progrès de la richesse, toutes les

causes qui changent l'état de la société auront rendu un plus grand

nombre d'hommes capables d'exercer, avec bon sens et indépendance, le

pouvoir politique, alors la limite légale changera. C'est la

perfection de notre gouvernement que les droits politiques, limités à

ceux qui sont capables de les exercer, peuvent s'étendre à mesure que

la capacité s'étend; et telle est en même temps l'admirable vertu de

ce gouvernement, qu'il provoque sans cesse l'extension de cette

capacité, qu'il va semant, de tous côtés, les lumières,

l'intelligence, l'indépendance; en sorte qu'au moment même où il

assigne aux droits politiques une limite, à ce moment même, il

travaille à déplacer cette limite, à la reculer et à élever ainsi la

nation entière.» M. Guizot proteste donc qu'il n'a voulu «rien faire

qui ressemblât aux anciennes aristocraties». Mais, en même temps, il

«maintient que le moment est venu de repousser aussi ces vieilles

idées révolutionnaires, ces absurdes préjugés d'égalité absolue des

droits politiques qui ont été, partout où ils ont dominé, la mort de

la vraie justice et de la liberté». Puis il ajoute: «Ce qui perd la

démocratie dans tous les pays où elle a été perdue, c'est précisément

qu'elle ne sait pas avoir le sentiment vrai de la dignité humaine...;

c'est qu'elle n'a su admettre aucune organisation hiérarchique de la

société; c'est que la liberté ne lui a pas suffi; elle a voulu le

nivellement. Voilà pourquoi la démocratie a péri.» Sans doute

l'orateur veut que «partout où il y aura capacité, vertu, travail, la

démocratie puisse s'élever aux plus hautes fonctions de l'État». C'est

ce qui existe. «Nous avons tous, presque tous, s'écrie-t-il, conquis

nos grades à la sueur de notre front et sur le champ de bataille...

Voilà la vraie liberté, la liberté féconde, au lieu de cette

démocratie envieuse, jalouse, inquiète, tracassière, qui veut tout

abaisser à son niveau, qui n'est pas contente si elle voit une tête

dépasser les autres têtes. À Dieu ne plaise que mon pays demeure

longtemps atteint d'une si douloureuse maladie!... Messieurs, on ne

tombe jamais que du côté où l'on penche. Je ne veux pas que mon pays

penche de ce côté, et toutes les fois que je le vois pencher, je me

hâte de l'avertir. Voilà, Messieurs, mon système, ma politique... Rien

ne m'en fera dévier. J'y ai risqué ce que l'on peut avoir de plus cher

dans la vie politique, j'y ai risqué la popularité. Elle ne m'a pas

été inconnue. Vous vous rappelez, Messieurs, l'honorable M. Barrot

peut se rappeler un temps où nous servions ensemble, où nous

combattions sous le même drapeau. Dans ce temps-là, il peut s'en

souvenir, j'étais populaire, populaire comme lui; j'ai vu les

applaudissements populaires venir souvent au-devant de moi; j'en

jouissais beaucoup, beaucoup; c'était une belle et douce émotion: j'y

ai renoncé... j'y ai renoncé. Je sais que cette popularité-là ne

s'attache pas aux idées que je défends aujourd'hui, à la politique que

je maintiens; mais je sais aussi qu'il y a une autre popularité: c'est

la confiance qu'on inspire à ces intérêts conservateurs que je regarde

comme le fondement sur lequel la société repose. Eh bien! c'est

celle-là, à la place de cette autre popularité séduisante et

charmante, c'est celle-là que j'ai ambitionnée depuis... Voilà à

quelle cause je me suis dévoué; voilà quelle confiance je cherche.

Celle-là, je puis en répondre, me consolera de tout le reste, et je

n'envierai à personne une autre popularité, quelque douce qu'elle

puisse être.» À cette magnifique péroraison, que M. Guizot débite

d'une voix pénétrante, le geste superbe et le visage comme rayonnant,

des acclamations enthousiastes éclatent sur les bancs de l'ancienne

majorité. Celle-ci est tout émue et fière de voir ainsi anoblir son

passé, sa cause, ses sentiments, de se reconnaître dans une image qui

l'élève à ses yeux[259]. Deux cent six députés se réunissent pour

demander à M. Guizot l'autorisation de faire réimprimer à part ses

deux discours et de les répandre dans leurs départements; plus de

trente mille exemplaires en sont aussitôt distribués. Il n'est pas

jusqu'aux membres de la gauche qui, ne voyant plus en l'orateur un

ministre à renverser, ne se laissent aller à goûter, en spectateurs,

le plaisir de cette grande scène d'éloquence, et ne sachent gré à

l'orateur de l'honneur que son talent fait rejaillir sur l'assemblée

entière.

[Note 259: «M. Guizot, écrit un membre de cette majorité, venait

d'expliquer et d'idéaliser tout son passé, tout son présent, le nôtre

en même temps.» (_Notes inédites de Duvergier de Hauranne._)]

L'éclat de ce succès a rejeté à ce point dans l'ombre les ministres

qu'on les croit perdus. Au sortir de la séance, M. Thiers prend par le

bras M. Vitet, ami de M. Guizot: «Ceci, lui dit-il, change bien la

question; si vous le voulez, je suis prêt: demain, nous renversons le

cabinet.» Cette ouverture est accueillie avec joie par les plus

ardents des doctrinaires, et ils croient l'heure de la vengeance déjà

sonnée. Mais, d'une part, M. Guizot ne songe pas à aller si vite: il

se contente de jouir de son triomphe oratoire; il croit avoir blessé à

mort le cabinet; à quoi bon se compromettre et effaroucher les

timides, en voulant faire plus pour le moment? Aussi persiste-t-il

dans sa résolution de voter les crédits. D'autre part, M. Thiers

rencontre des avis fort divergents chez ses amis; beaucoup craignent

qu'une crise, en ce moment, ne profite aux seuls doctrinaires. Des

régions ministérielles où l'inquiétude est grande, on rappelle au chef

du centre gauche les promesses qu'il a faites au Roi et à M. de

Montalivet; on lui donne à entendre que M. Molé, fatigué, lui cédera

bientôt la place.

Le lendemain, quand M. Thiers paraît à la tribune, le silence de tous

révèle une attente anxieuse. Dès les premiers mots, on aperçoit qu'il

s'est décidé à sauver le ministère. Son discours est d'inspiration

moins haute que ceux de M. Guizot, mais il est habile, incisif et bien

fait pour détruire tout doucement l'effet produit par l'orateur

doctrinaire. Sans contredire de front la thèse de ce dernier sur la

«classe moyenne», M. Thiers insinue que cette expression ne sied pas

mieux que celle de «peuple» dont abusent les démocrates: mieux vaut,

dans les deux cas, ne parler que de la «nation». Il ne répudie pas la

politique de résistance et de combat suivie pendant six ans: «Elle a

eu, dit-il, son à-propos dans nos jours de danger»; mais elle ne l'a

plus maintenant: à preuve, le rejet de la loi de disjonction. Il en

faut conclure que le moment est venu de calmer le pays, de concilier

au gouvernement la partie modérée de l'opposition; le péril n'est plus

dans les émeutes, il est dans les mauvaises élections que provoquerait

une politique irritante. La péroraison fait grand effet: s'emparant

d'une phrase de M. O. Barrot qui avait dit la veille à M. Guizot:

«J'appelle de tous mes voeux l'épreuve de votre système», M. Thiers

dit, à son tour, de cette politique doctrinaire: «Si elle m'a reproché

les ménagements que la politique du 22 février avait obtenus de

l'honorable M. Odilon Barrot, elle a obtenu hier de l'opposition un

mot, à mon avis, bien grave. L'opposition lui a dit: Je vous souhaite.

Eh bien, non par des motifs personnels, car si l'ambition était chez

moi supérieure aux convictions, je serais aujourd'hui ministre, mais

dans la profonde conviction que je sers bien mon pays, je lui dis:

Moi, je ne vous souhaite pas, et je donne ma boule blanche au cabinet

du 15 avril. Je dis enfin à cette politique qu'elle n'a plus son

à-propos; elle l'aurait eu peut-être dans les jours de nos dangers.

Aujourd'hui, comme heureusement il n'est donné à personne de faire

renaître ces dangers, je dis que cet à-propos, elle ne l'a plus. Non

pas que, dans cette Chambre, il y ait de l'exclusion pour les

personnes; non, les personnes peuvent venir, elles auraient peut-être

la majorité; mais je n'ajoute qu'un mot: les personnes sans les

choses.»

Le vote des crédits est dès lors assuré. Ils sont adoptés, le 6 mai,

par 250 voix contre 112. De cette discussion qui s'est prolongée

pendant quatre jours, les ministres sortent, la vie sauve, mais

diminués et humiliés. Il a été trop visible que, selon l'expression de

M. Odilon Barrot, «tout s'est passé par-dessus leur tête[260]». Est-ce

l'effet d'une indisposition récente[261], est-ce qu'il n'a pas encore

pris confiance en soi, mais M. Molé n'a pas donné sa vraie mesure, il

n'a pas déployé les ressources qu'il saura trouver, plus tard, dans

d'autres débats. Toute sa bonne tenue et sa bonne grâce n'ont pas

suffi à masquer une infériorité trop manifeste. Quand il a dit: «Nous

tendons la main à tous ceux qui viennent à nous», un ami des

doctrinaires a pu lui répondre: «Vous tendez la main à tout le monde;

eh bien! depuis le commencement de cette discussion, est-il venu

quelqu'un à cette tribune nettement et franchement vous offrir la

sienne?» Sans doute, on a voté pour lui, mais en trop grand nombre

pour que ce vote ait une signification précise. Il n'a pas été suivi,

mais seulement protégé, ménagé, à raison même de sa faiblesse. Chaque

chef de groupe ne pouvant prendre le pouvoir pour soi, l'a mieux aimé

en ces mains jugées débiles qu'en celles d'un rival redouté et

jalousé. Personne ne s'est gêné pour motiver ainsi tout haut son vote,

et M. de Lamartine lui-même, le défenseur le plus bienveillant du

cabinet, a dit de lui: «Je ne le défends pas pour ce qu'il est, mais

pour ce qu'il empêche.»

[Note 260: On criait ironiquement au ministère, dans les journaux:

«Les coups se portent par-dessus votre tête; pour les éviter,

baissez-la.»]

[Note 261: La première fois qu'il prit la parole dans ce débat, M.

Molé s'excusa en disant qu'il sortait de son lit.]

Dans les questions d'affaires qui furent ensuite discutées, le

ministère ne retrouva pas l'autorité qui lui avait manqué dans les

débats politiques. Deux projets de loi étaient particulièrement

importants. Dans l'un, on abordait, pour la première fois, le problème

difficile et compliqué entre tous, qui depuis n'a jamais été bien

résolu, de la conciliation entre les intérêts opposés du sucre

colonial et du sucre indigène; l'autre proposait un système

d'ensemble pour l'exécution des chemins de fer français. Les

discussions furent incertaines, confuses, en partie stériles, faute

d'un gouvernement qui imposât une direction ferme et obéie. Dans le

premier cas, on se trouva aboutir, un peu à l'improviste, à une

demi-mesure d'une efficacité contestable. Dans le second, l'avortement

fut plus manifeste encore, et la France, déjà en retard sur d'autres

pays, vit ajourner l'établissement de son réseau ferré[262].

[Note 262: Plus tard, quand sera fixé le système de construction et

d'exploitation de nos chemins de fer, nous reviendrons, avec quelques

détails, sur les tâtonnements du début.]

Ce défaut de soumission de la Chambre n'allait pas sans doute jusqu'à

une rupture ouverte. Si le ministère n'avait pas de majorité qui fût

bien à lui, personne n'en avait contre lui. Ceux mêmes qui

dissimulaient le moins leur malveillance étaient plus ironiques et

dédaigneux qu'agressifs. Tout en raillant la faiblesse du cabinet, ils

ne se sentaient pas eux-mêmes de force à entreprendre une campagne un

peu vigoureuse. La Chambre souffrait de cette impuissance générale.

Mécontente du gouvernement, elle n'était pas moins mécontente

d'elle-même et avait conscience qu'elle fonctionnait mal. En somme, la

situation était mauvaise pour tout le monde. La duchesse de Broglie

écrivait, le 2 mai 1837, à M. de Barante: «Nous n'avons rarement,

peut-être jamais été si mal, parce qu'il n'y a point de vraies

difficultés, mais un mal moral qui nous consume. Notre pauvre

ministère est bien peu considéré; il existe, c'est sa seule qualité;

c'est le contraire de la jument de Roland qui avait toutes les

qualités, excepté qu'elle était morte. Puisse-t-il conserver cette

existence; car vraiment ces changements continuels nous abîment[263].»

[Note 263: _Documents inédits._]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 33 / 95 题