VIII

L'ambition du ministère était de reconstituer la vieille majorité du

13 mars et du 11 octobre. Succédant à un cabinet qui n'était que trop

parvenu à déclasser, à décomposer et à désorienter les anciens partis,

il voulait rétablir cette division simple en deux camps, celui de la

résistance et celui du laisser-aller: condition la meilleure pour le

fonctionnement du régime parlementaire[220]. Pouvait-on conclure du

vote émis sur les affaires d'Espagne que ce but avait été atteint?

C'eût été se faire illusion. Le gros chiffre de voix obtenu en cette

occasion par le cabinet tenait beaucoup à la question même sur

laquelle l'opposition avait porté l'attaque. Mais à regarder de près

cette majorité, que d'incertitudes dans les vues et dans les

convictions! que de divisions et de subdivisions, sinon définitivement

consommées, du moins ébauchées! que de jalousies ou de ressentiments

entre les personnes! quel entre-croisement d'intrigues! et par-dessus

tout quelle lassitude! Les ministres eux-mêmes ne se trompaient pas

sur cet état d'esprit. Dans la discussion de l'Adresse, M. Guizot

avait été amené à constater publiquement à la tribune la «fatigue,

cause du désabusement et du scepticisme général[221]». Et peu de

semaines après, s'épanchant plus librement dans une lettre intime: «Je

suis mécontent, écrivait-il, rien ne va, les amis languissent, les

ennemis agissent beaucoup. Nous sommes entourés de faiblesses, de

réticences, de trahisons, d'insuffisances. Je me sens moi-même

quelquefois sur le point d'être gagné et surmonté par le flot..... Si

je m'écoutais, si je me permettais de lire ou de faire lire jusqu'au

fond de mon âme, je dirais que je suis fatigué, que j'ai besoin de

reprendre haleine, de me rafraîchir dans le repos[222].»

[Note 220: Dans la discussion même de l'Adresse, l'un des amis du

cabinet, M. Duvergier de Hauranne, faisant, sous forme d'hypothèse, le

tableau d'un mal qui n'était que trop présent et réel, disait:

«Supposez qu'au lieu de deux armées rangées sous deux drapeaux, il y

ait une multitude de petits corps indépendants et ennemis l'un de

l'autre; supposez qu'au lieu de deux volontés clairement formulées, il

se trouve une foule de demi-volontés fugitives ou opiniâtres, mais,

dans tous les cas, aussi difficiles à saisir qu'à concilier; supposez

même, pour épuiser toutes les hypothèses, que, chez quelques-uns,

l'amour-propre blessé ou l'ambition déçue fasse oublier l'intérêt

d'une cause commune, et que par degrés l'esprit de coterie se

substitue à l'esprit d'association... alors, le gouvernement

représentatif est faussé dans son principe, paralysé dans son action.»

Il ajoutait: «Il n'y a que deux opinions sérieuses et puissantes»,

deux opinions qui ont lutté l'une contre l'autre depuis six ans: d'une

part celle qui «voulait s'abandonner au courant populaire», d'autre

part celle «qui sait que les révolutions, pour être sauvées, ont

besoin d'être contenues».]

[Note 221: Discours du 16 janvier 1837.]

[Note 222: Lettre du 19 mars 1837.]

Et cependant, si malade que fût la majorité, le ministère l'était plus

encore. À peine était-il entré en fonction, qu'avaient apparu, entre

M. Guizot et M. Molé, les premiers symptômes d'un antagonisme que le

seul vice de la situation eût peut-être suffi à produire, mais

qu'aggravait encore le caractère des deux hommes en présence, la

hauteur dédaigneuse de l'un, l'ombrageuse susceptibilité de l'autre.

Force est bien de s'arrêter à cette nouvelle division, venant si

malheureusement s'ajouter à celle qui avait déjà éclaté entre M.

Guizot et M. Thiers; elle n'exercera que trop d'influence sur les

destinées du pays, dans les années qui vont suivre.

Convaincu de sa supériorité, M. Guizot n'avait pas un moment songé à

se contenter du rôle subordonné d'un simple ministre de l'instruction

publique, ni à reconnaître à M. Molé la suprématie d'un véritable

président du conseil. Il croyait faire acte de condescendance en

traitant avec lui de puissance à puissance, comptant bien, du reste,

grâce aux opinions plus fixes et plus fermes des doctrinaires, en

imposer la marque exclusive au nouveau cabinet. Cette prétention

apparaissait parfois, non sans quelque arrogance de ton, dans les

journaux qui passaient pour être inspirés par lui et par M. de

Rémusat, dans la _Charte de 1830_ et la _Paix_. On y présentait le

ministère comme le continuateur pur et simple du 11 octobre, sans

s'inquiéter de M. Molé qui n'avait pas fait partie de ce dernier

cabinet, et qui parfois même avait tenu à s'en séparer. Du reste, dans

le monde de la Doctrine, on croyait et l'on disait volontiers que le

président du conseil n'avait ni la force physique, ni la force morale

de garder longtemps son poste, qu'il se rebuterait bientôt, et l'on

disposait déjà de sa succession. Ces propos, rapportés à M. Molé, le

blessaient, l'irritaient, et ranimaient en lui des ressentiments qui,

pour être de très-ancienne date, n'en demeuraient malheureusement pas

moins vivaces; il était en effet persuadé que, depuis 1818, époque où

il s'était une première fois heurté aux doctrinaires, ceux-ci avaient

formé une sorte de cabale, à l'effet de le faire passer pour un homme

sans consistance, ne sachant ni parler ni écrire[223]. Sous

l'impression de ces griefs anciens et nouveaux, il se montra d'autant

plus jaloux d'affirmer sa volonté de durer, qu'on lui en refusait la

puissance; de manifester sa suprématie, qu'il voyait sa supériorité

contestée; de faire sentir, jusque dans les détails et d'une façon

presque tatillonne, son autorité de président, qu'il l'entendait

traiter de «nominale». M. Guizot nous l'a dépeint «livré tantôt à des

inquiétudes, tantôt à des prétentions mal fondées et incommodes»;

prenant «toute démarche inattendue, la moindre négligence de ses

collègues comme un acte de malveillance secrète ou d'hostilité

préméditée»; ressentant «une amère blessure des plus légers déplaisirs

d'amour-propre». De son côté, M. Molé ne tarissait pas en plaintes sur

le caractère déplaisant, impérieux, et sur l'«égoïsme politique» de

ses collègues doctrinaires. Les lettres qu'il adressait alors à son

ami, M. de Barante, révèlent bien son état d'esprit et aussi la

situation intérieure du cabinet. Il écrivait, dès le 2 octobre 1836,

c'est-à-dire moins d'un mois après la formation du ministère: «Vous

connaissez l'orgueil et le caractère de chacun. Heureusement ils

m'étaient connus aussi d'avance. C'est en pleine clairvoyance et

prévoyance que je me suis engagé. Cette fois, je devais entrer et

durer. Je suis entré et je durerai, j'en ai la ferme conviction.....

Il restait deux routes ouvertes devant le même personnage (M. Guizot),

celle de l'union la plus franche avec moi, celle de la tactique d'une

rivalité constamment couverte d'apparences qu'on croit habiles. C'est

cette dernière qui a été préférée..... On se croit _tout_ et _le seul_

parce qu'on est plus attaqué. N'allez pas croire, en lisant tout ceci,

qu'il y ait non-seulement division, mais germe de division parmi nous.

Non, j'avais pris d'avance ma résolution, et rien ne m'y fera

manquer..... Je sens ma position considérable, le devenant chaque jour

davantage, et je sens mon avenir plus indépendant et plus étendu que

celui d'autrui.» Le 16 novembre: «Depuis deux mois, notre intérieur

ministériel s'est réglé. Chacun a pesé son poids, et la présidence

_nominale_ a pris quelque réalité.» Et le 18 décembre: «M. G...

prétendait que si je m'appelais le _président_, c'est qu'il l'avait

bien voulu. J'ai _pris_ la première place, et je puis vous affirmer

que nul n'a été, depuis six ans, le premier, au point où je le suis

maintenant[224].»

[Note 223: M. Molé revient constamment, dans sa correspondance, sur ce

vieux grief qui lui tenait évidemment très à coeur. «J'avais beaucoup

à faire, écrit-il le 20 août 1837 à M. de Barante, pour qu'on revînt

de l'idée que les doctrinaires, depuis 1818, avaient donnée de moi.»

Et plus tard, le 25 avril 1840: «Vos anciens amis (les doctrinaires)

avaient si bien établi que je ne savais ni parler ni écrire, que je

leur dois quelquefois des louanges où il entre un peu de surprise.»

(_Documents inédits._)]

[Note 224: Lettres de M. Molé à M. de Barante. (_Documents

inédits._)]

Extérieurement, sans doute, pas de querelle, et même une sorte

d'affectation de courtoisie; mais dans la réalité «ni confiance ni

intimité»: c'est M. Molé qui le disait[225]; et M. Guizot ajoute de

son côté: «Nous nous observions mutuellement et sans nous croire, l'un

envers l'autre, en parfaite sécurité[226].» Du reste, aucun d'eux ne

se gênait, dans la conversation intime, pour mal parler de l'autre. M.

Duvergier de Hauranne alla les voir tous deux, en arrivant à Paris,

vers la fin de 1836. «Dès ma première visite à M. Molé, raconte-t-il,

je fus frappé du sentiment constamment jaloux et malveillant qu'il

portait à M. Guizot. M. Guizot, de son côté, parlait de M. Molé avec

peu d'estime et comme s'il lui eût fait beaucoup d'honneur en

s'alliant à lui[227].» Un incident qui se produisit peu après, à

propos du portefeuille de l'intérieur, fait bien comprendre les

caractères des deux personnages et les difficultés qui en résultaient.

Le titulaire de ce portefeuille, M. de Gasparin, était un

administrateur appliqué, laborieux, plutôt qu'un homme politique: il

avait l'esprit lent, la parole difficile; dès les premiers débats de

la session, son insuffisance apparut à tous et à lui-même tout le

premier. Un soir qu'il avait ainsi fait triste figure à la tribune, M.

Molé, se trouvant chez madame de Boigne, déclara bien haut que «cela

ne pouvait durer», qu'il fallait remplacer au plus vite ce collègue

compromettant par M. de Montalivet ou par M. Guizot. Le lendemain

matin, il se rendit chez ce dernier, qui, au premier mot,

l'interrompit et lui dit de son ton d'autorité: «Gasparin ne peut

rester, et quant à sa place, cela ne fait pas difficulté, _je la

prends_.» Tout interloqué et froissé de ce ton, M. Molé sortit de cet

entretien, résolu à insister auprès de M. de Gasparin pour qu'il

restât à son poste: il y réussit au moins provisoirement. Il avait

voulu le changement, avait accepté que M. Guizot passât à l'intérieur,

mais à condition que tout se fît par son autorité de président du

conseil. Du moment où M. Guizot «prenait» ainsi ce portefeuille, M.

Molé ne se souciait plus de le lui laisser[228].

[Note 225: Lettre de M. Molé à M. de Barante, du 2 octobre 1836.

(_Documents inédits._)]

[Note 226: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 223.]

[Note 227: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 228: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Bien que toutes ces difficultés n'eussent encore abouti à aucun éclat,

elles n'échappaient pas aux observateurs clairvoyants, même les plus

éloignés, entre autres à M. de Metternich, qui, cependant, goûtait

fort ce cabinet[229]. Elles n'échappaient pas davantage à la vigilance

intéressée de l'opposition. Au début, ses journaux avaient attaqué

pêle-mêle M. Molé et M. Guizot: le passé du premier n'avait pas été

jugé par eux moins compromettant que celui du second. Mais bientôt ils

comprirent l'avantage de distinguer. On les vit se souvenir tout à

coup que M. Molé manifestait, sous le ministère du 11 octobre,

quelques velléités de tiers parti, et même que, sous la Restauration,

il avait siégé au centre gauche de la Chambre des pairs. Ils

affectèrent de le considérer comme le personnage relativement libéral

du cabinet, le plaignant d'être compromis par l'impopularité de M.

Guizot, opprimé par ses exigences impérieuses, effacé par son

encombrante importance. Sans accepter ces avances, le président du

conseil n'y était pas entièrement insensible. Il n'avait aucune

intention de satisfaire la gauche, mais était heureux qu'elle le

distinguât de son collègue. Aussi bien, en dehors même de ce calcul,

n'eût-il jamais approuvé ce qu'il y avait parfois de provocant et

d'exclusif dans les polémiques de certaines feuilles doctrinaires. Il

eût plutôt été porté, par nature, à adoucir la forme de la résistance,

sans en trop abandonner le fond, à se poser en homme de modération et

de rapprochement. Au commencement de 1837, quelques libéralités et

faveurs personnelles avaient acquis au gouvernement le concours de la

_Revue des Deux Mondes_, jusqu'alors opposante[230]. Il fut

très-remarqué que les premiers articles politiques de la revue, après

sa conversion, ne firent l'éloge de M. Molé qu'au détriment de M.

Guizot; on s'y attachait à montrer deux influences rivales dans le

ministère: l'une, celle du président du conseil, modératrice et

conciliante; l'autre, celle du ministre de l'instruction publique,

arrogante et implacable. L'irritation fut grande, à ce sujet, parmi

les doctrinaires.

[Note 229: M. de Metternich écrivait au comte Apponyi, le 17 février

1837: «J'ai peur que S. M. Louis-Philippe ne se livre à des illusions,

ou ne fasse semblant de s'y livrer à l'égard de l'existence solide du

ministère, assurément le meilleur qu'il ait encore eu. Je regarde

comme possible qu'il puisse résister aux attaques de l'opposition dans

la Chambre; ce que je regarde comme moins probable, ce serait qu'il

pût résister au manque d'homogénéité qui caractérise le cabinet.»

(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 195.)]

[Note 230: On fut alors assez scandalisé de la nomination à un poste

diplomatique de M. Loewe-Weimar, chroniqueur politique de la _Revue_,

et écrivain peu considéré.]

Quelles que fussent ces divisions, elles étaient contenues tant que

les affaires du cabinet marchaient bien au Parlement. Ce n'est pas

dans la victoire que les armées se débandent. Après le succès de

l'Adresse, le gouvernement et la Chambre avaient été heureusement

occupés par la discussion de quelques lois utiles, entre autres d'une

loi considérable sur les attributions des maires et des conseils

municipaux qui venait compléter celle du 31 mars 1831 sur

l'organisation municipale et remplir l'une des promesses de la

Charte[231]. Le meilleur éloge à faire de cette loi est de rappeler

qu'elle demeura longtemps la loi organique en cette importante

matière, et qu'aujourd'hui beaucoup des principes qu'elle a posés sont

restés debout. Mais cette bonne fortune parlementaire ne pouvait

toujours durer. Des accidents étaient inévitables, et, avec ces

accidents, il fallait s'attendre à voir éclater, au dehors, le mal

jusqu'alors interne du cabinet.

[Note 231: Cette discussion se prolongea à la Chambre des députés, du

26 janvier au 11 février 1837.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 29 / 95 题