L'ouverture de la session était fixée au 27 décembre. Ce jour même, le
Roi, en voiture avec trois de ses fils, se rendait au palais Bourbon
pour présider à cette cérémonie, quand, sur le quai des Tuileries, un
coup de pistolet fut tiré sur lui. La balle effleura sa poitrine et
brisa une glace dont les éclats blessèrent légèrement deux des jeunes
princes. L'assassin fut arrêté aussitôt, et le Roi continua sa route,
saluant de la main la foule qui l'acclamait. À la Chambre, où la
rumeur de l'attentat avait précédé l'arrivée du cortége royal,
l'émotion était extrême: «Les regards inquiets, rapporte un témoin, se
tournaient en hésitant vers la Reine; on restait immobile, on se
taisait, comme pour ne pas susciter, par un trouble visible, ses
premières terreurs.» À l'entrée de Louis-Philippe et des princes, dont
quelques gouttes de sang tachaient les habits, des vivat enthousiastes
s'élevèrent et se prolongèrent pendant plusieurs minutes. D'une voix
ferme, le Roi lut un discours plein de confiance dans l'avenir de la
France. Puis il rentra aux Tuileries, à travers les rangs serrés de la
population accourue pour témoigner de sa sympathie et de son
indignation.
L'auteur de ce nouveau crime, nommé Meunier, était un jeune homme de
vingt-deux ans, grossier, obstiné, dont la vie avait été jusqu'alors
perdue dans la paresse et la débauche. Interrogé sur les motifs de son
crime: «Les lectures, répondit-il, m'ont appris que les d'Orléans
avaient toujours fait le malheur de la France.» Avait-il eu des
complices proprement dits? L'instruction laissa des doutes sur ce
point. La Chambre des pairs le condamna à mort; mais la bonté
excessive du Roi commua la peine en un exil perpétuel: elle pourvut
même à ce que ce misérable n'arrivât pas dénué de toute ressource aux
États-Unis où il fut conduit. Peu après cet attentat, la police
découvrait chez un mécanicien nommé Champion une machine infernale,
déjà presque complétement construite. Conduit aussitôt en prison,
Champion s'y étrangla. Cette persistance du régicide éveillait dans le
public un sentiment mêlé de peur et de honte. On ne voyait aucun moyen
d'arrêter cette monstrueuse épidémie. Par un renversement singulier,
les sujets en étaient venus à prendre compassion de leur souverain.
«Ah! écrivait alors madame de Girardin, c'est un triste pays que celui
où la royauté a toute la pitié du peuple[214].»
[Note 214: _Lettres parisiennes du vicomte de Launay_, 29 décembre
1836, t. 1, p. 45.]
Pendant ce temps, que devenait la session ouverte sous de si lugubres
auspices? Le ministère y trouvait-il une majorité? La discussion de
l'Adresse commença le 12 janvier 1837. Les événements de Strasbourg ne
donnèrent lieu qu'à une escarmouche sans conséquence, malgré
l'intervention de M. Dupin, qui descendit du fauteuil présidentiel
pour critiquer, plus en légiste qu'en homme d'État, la mise en liberté
du prince Louis. Sur le désastre de Constantine, le débat fut renvoyé
d'un commun accord au retour du maréchal Clauzel et au dépôt d'une
demande de crédits spéciaux à l'Algérie. L'opposition s'était réservé
de faire porter le principal effort de son attaque sur les affaires
d'Espagne. Un tel choix peut étonner de la part de M. Thiers; la thèse
de l'intervention n'était pas populaire à la Chambre, et son échec y
était certain. Mais la passion et le ressentiment ne raisonnent pas.
Peut-être, d'ailleurs, sans avoir d'illusion sur le résultat
parlementaire immédiat, le ministre d'hier trouvait-il que le plus
important, en vue du rôle qu'il voulait jouer à l'avenir, était de
faire oublier, fût-ce par une discussion imprudente et en apparence
maladroite, la diplomatie quelque peu réactionnaire des premiers mois
de son administration. Le débat sur l'Espagne ne dura pas moins de
trois jours[215]. Secondé par ses anciens collègues du 22 février,
appuyé par la gauche, M. Thiers s'engagea à fond, attaqua sans
ménagement aucun la politique d'abstention que chacun savait être
celle du Roi, et y opposa une politique d'intervention en faveur de
laquelle il évoquait le souvenir d'Ancône et d'Anvers[216]; politique,
en tout cas, fort différente de celle dont il avait tracé le
programme, quand, quelques mois auparavant, il écrivait à ses
ambassadeurs: «Il faut faire du cardinal Fleury[217].» La thèse
contraire fut soutenue, avec la faveur manifeste de l'Assemblée, par
les ministres et leurs amis; M. Molé prononça un discours étudié et
considérable par lequel il voulut sans doute prouver, dès le premier
jour, qu'il était un vrai chef de cabinet, de force à se mesurer avec
les plus redoutables orateurs; et M. Guizot monta deux fois à la
tribune, pour bien marquer de son côté qu'il était autre chose qu'un
simple ministre de l'instruction publique. Le vote qui suivit fut le
vote décisif de l'Adresse; le paragraphe approuvant de la façon la
plus explicite la politique que le Roi avait fait prévaloir, fut
adopté à une majorité de soixante et onze voix.
[Note 215: 14, 16 et 17 janvier 1837.]
[Note 216: «Je l'ai voulue, disait-il, cette politique du juste
milieu, modérée, mais ferme, comme le jour où elle est allée à Ancône
et à Anvers... C'est pourquoi j'attaque la politique du jour, parce
que ce n'est pas celle qui serait allée à Anvers. Non, Messieurs, si
Anvers n'était pas pris, ce n'est pas vous qui le prendriez.»]
[Note 217: Cf. plus haut, p. 52.--Par une coïncidence piquante, dans
cette même discussion, M. O. Barrot, voulant flétrir la politique de
non-intervention, s'écriait: «Une telle politique d'égoïsme et
d'indifférence conduirait la France là où elle était sous le cardinal
Fleury...»]
Sur la question espagnole, il y avait eu du moins une politique à
débattre; au sujet des affaires de Suisse, il n'y eut qu'un scandale à
remuer; mais l'opposition ne s'en fit pas faute. M. O. Barrot vint
demander s'il était vrai que Conseil eût été attaché à la police
française. Le ministère, au lieu de refuser un tel débat, par des
raisons supérieures de gouvernement, se contenta de dégager sa
responsabilité de faits antérieurs à son entrée au pouvoir et renvoya
la question au cabinet précédent. Mis en cause, M. Thiers fit cette
déclaration: «Vous l'avez dit, et vous avez raison: j'étais président
du conseil; je suis responsable de ce fait... Voici ma réponse: Oui,
comme président, j'aurais dû tout savoir; mais je n'ai pas tout su. On
aurait dû tout me dire, on ne m'a pas tout dit... Je vous le dis et
pour moi et pour le pays; le ministre des affaires étrangères n'a pas
été informé des faits; je ne sus pas ce qu'était Conseil, je ne le
sais pas encore... Maintenant ce n'est pas moi qui dois trouver à la
Chambre un coupable. Vous comprenez ma situation; je manquerais à mes
devoirs, aux convenances, si je trouvais un coupable; mais ce qu'il
m'importe de prouver, c'est que le cabinet ne l'était pas...» M.
Thiers ne pouvait ignorer quelle interprétation l'opposition donnerait
à ses assertions et surtout à ses réticences; il ne pouvait ignorer
que dans cet _on_ qui «aurait dû tout dire» et qui «n'avait pas tout
dit», dans ce «coupable» mystérieux dont il dénonçait l'existence,
mais qu'il se disait empêché de nommer, cette opposition verrait et
tâcherait surtout de faire voir à tous le Roi. Dès le début de cette
malheureuse affaire, la presse de gauche avait cherché à donner cette
direction aux soupçons du public, et c'est même uniquement pour ce
motif qu'elle avait fait si gros tapage de ce vulgaire accident. Le
ministre congédié en était-il donc arrivé, dans l'emportement de sa
rancune, à vouloir fournir de telles armes aux ennemis de
Louis-Philippe? Et que penser de M. Dufaure qui, dans ces conditions,
vint, après la déclaration de M. Thiers, demander la nomination d'une
commission d'enquête, chargée de découvrir le «coupable»? Pour couper
court à une délibération qui prenait une tournure si fâcheuse, il
fallut la lecture d'une lettre par laquelle l'ancien ministre de
l'intérieur, M. de Montalivet, assumait toute la responsabilité du
fait incriminé. Dès lors, le débat tomba de lui-même; du moment qu'il
n'avait pas chance d'aboutir au Roi, il n'intéressait plus ceux qui
s'y étaient jetés naguère avec tant d'ardeur.
Somme toute, en dépit de ce regrettable épisode, la discussion de
l'Adresse fut un succès pour le ministère. Son plus redoutable
adversaire, M. Thiers, en sortait fort compromis et diminué. Il
s'était laissé trop dériver à gauche. On était généralement choqué de
son manque de mesure et de tenue. «Il n'a pas su se renfermer,
écrivait alors un témoin impartial, dans la circonspection et la
modération au moins apparentes que l'opinion exige d'un ministre
sorti[218]. Peu à peu, tous ceux des membres du juste milieu avec
lesquels il était resté en relation s'éloignent de lui, fatigués de
ses incartades. On se répète qu'il a rendu son pouvoir impossible.
C'est trop dire dans nos temps de brusques changements; il n'y a rien
d'impossible; mais il l'a rendu très-difficile[219].» Et le même
témoin ajoutait: «M. Thiers s'est fait révolutionnaire.» C'est
également le mot dont s'était servi M. Berryer, dans cette discussion
de l'Adresse, lorsqu'il avait dit, sans soulever de contradiction: «Le
dernier chef du cabinet est rentré sous les drapeaux de l'opposition;
il y est bien, il est dans la vérité: car il est révolutionnaire.»
[Note 218: La même idée se retrouve dans une lettre de M. de Barante,
à la date du 3 février 1837: «J'aurais voulu plus de gravité et de
tenue à M. Thiers. Il a trop perdu le caractère ministériel, en
quittant le ministère.» (_Documents inédits._)]
[Note 219: _Documents inédits._]