Cependant le temps s'écoulait, et l'on approchait du jour où les
Chambres devaient se réunir. Chacun se préparait au combat qui allait
s'engager. Louis-Philippe, qui se sentait personnellement en cause, à
raison de l'initiative qu'il avait prise dans le renvoi de M. Thiers,
ne restait pas inactif. «Le Roi, écrivait, en décembre 1836, un ami du
cabinet, commence à donner des dîners et à prêcher les députés.» Il
disait à l'un de ces derniers: «Je suis très-content de mon ministère,
et ceux qui ne veulent pas m'être désagréables ne lui font pas
d'opposition[206].» D'autre part, la presse de gauche redoublait de
violence, exploitant, dénaturant tous les événements qui se
produisaient, et faisant porter le principal effort de son attaque sur
la politique étrangère.
[Note 206: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Toutefois, cette violence n'était pas un présage bien alarmant pour la
lutte parlementaire, si l'opposition de gauche devait s'y trouver
réduite à ses anciennes forces. La question délicate était de savoir
ce que ferait M. Thiers, et tous les yeux se tournaient alors vers
lui, avec une curiosité anxieuse. Depuis 1831, il avait combattu avec
les conservateurs; même pendant le ministère du 22 février, il s'était
défendu d'avoir quitté les rangs de l'ancienne majorité du 13 mars et
du 11 octobre. Voudrait-il, cette fois, par dépit, rompre ouvertement
des liens de cinq années? Il avait tout d'abord éludé cette sorte
d'interrogation muette, en partant pour l'Italie, immédiatement après
sa sortie du ministère. Mais son court voyage de dilettante terminé,
il était revenu à Paris, en novembre: dans quelles dispositions?
Dès son retour, les journaux de gauche lui firent mille avances; ils
lui donnaient à entendre que ses antécédents révolutionnaires
n'étaient pas oubliés, et qu'il dépendait de lui de reconquérir les
suffrages des hommes de Juillet, en attaquant franchement ses anciens
alliés, les doctrinaires. On put aussitôt se rendre compte que M.
Thiers accueillait favorablement ces avances. Il avait, dans le salon
de M. Mathieu de la Redorte, des pourparlers avec M. Odilon Barrot, ne
parlait de M. Guizot et de ses amis qu'avec haine et mépris,
déblatérait contre le «système antinational» que l'on inaugurait,
disait-il, dans la politique extérieure, et dont l'affaire d'Espagne
n'était qu'un incident. En même temps, il tâchait de renouer des
relations avec ses anciens amis du parti révolutionnaire, forcément
négligés pendant sa phase conservatrice, entre autres avec Béranger,
qui écrivait à ce propos: «Thiers est un très-bon enfant, que son peu
de tenue a fait calomnier au delà de ses mérites.» Il devint donc
manifeste pour tous que le dernier président du conseil prenait à
l'égard de ses successeurs l'attitude d'un opposant déclaré[207]. Il
s'apprêtait à jouer ce nouveau rôle avec son entrain habituel. «M.
Thiers, écrivait la duchesse de Broglie, le 12 novembre 1836, est fort
animé, plein d'espérances et de projets[208].» Sans doute, s'il se
séparait ainsi des conservateurs, l'ancien lieutenant de Casimir
Périer, l'ancien collègue du duc de Broglie et de M. Guizot n'allait
pas du coup jusqu'en pleine gauche; sa prétention était d'agglomérer
et de fixer, pour ainsi parler, les éléments, jusqu'alors flottants et
inconsistants, du tiers parti, d'y ajouter les conservateurs qu'il
avait pu entraîner dans sa défection, ou ce qu'il espérait détacher de
la gauche, et de constituer par là un groupe nouveau, militant, qu'il
devait commander, et auquel il donna un nom, à peu près délaissé
depuis la révolution de Juillet, celui de centre gauche[209].
[Note 207: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 18 décembre 1836:
«S'il faut juger du rôle que M. Thiers jouera dans la session, par sa
conduite et son langage, ce rôle sera actif et celui d'une opposition
à outrance.» (_Documents inédits._)--Le vicomte de Launay (madame de
Girardin) disait dans sa «lettre parisienne» du 30 novembre 1836: «On
parle de la guerre que l'ancien président du conseil va déclarer au
ministère d'aujourd'hui. Les grands exploiteurs de petites haines font
leurs préparatifs. Déjà les hostilités commencent, grâce à leurs
soins.»]
[Note 208: _Documents inédits._]
[Note 209: Cette conduite n'était pas faite, d'ailleurs, pour
surprendre ceux qui avaient pu pénétrer les sentiments de M. Thiers
dans la crise qui avait mis fin à son ministère. Quelques-uns avaient
pu alors l'entendre dire «qu'il attendait le nouveau ministère à la
prochaine session; qu'il ne ferait pas une opposition de salon, mais
de tribune; qu'il formerait un parti nouveau dans la gauche, et le
renforcerait par le tiers parti; que, dans six mois, il serait de
nouveau ministre, et qu'alors il conduirait la révolution de Juillet à
ses fins». (_Mémoires de M. du Metternich_, t. VI, p. 155.)]
Tout en rompant avec ses anciens compagnons d'armes du parti de la
résistance, M. Thiers tâchait de conjurer la déconsidération qui en
résultait pour lui, et, dans ce dessein, entretenait très-ostensiblement
de bonnes relations avec le duc de Broglie. Il continuait à le voir,
alors qu'il ne voyait plus M. Guizot, et se montrait tout heureux et
flatté quand le noble visiteur apparaissait dans son salon[210]. Quelle
couverture morale n'eût-ce pas été pour lui, s'il avait donné à entendre
au public qu'il était approuvé par l'ancien chef, si universellement
respecté, du cabinet du 11 octobre! Depuis longtemps déjà, il y avait,
chez lui, tendance visible à se faire honneur de cette aristocratique
amitié. Dans les incidents qui avaient marqué la formation du ministère
du 6 septembre, il tâchait de faire voir une séparation définitive entre
M. Guizot et le duc de Broglie. Mais celui-ci n'était pas homme à
permettre qu'on disposât de lui: aussi incapable de se laisser détourner
de sa voie par un froissement personnel que de se laisser gagner par une
cajolerie. Sans doute, il n'augurait pas très-favorablement du cabinet;
son origine et sa composition ne lui paraissaient pas assez
parlementaires; la direction donnée à sa diplomatie lui plaisait peu; il
avait loyalement prévenu M. Guizot, dès le début, qu'il «réservait son
libre arbitre et son franc parler[211]». Sans doute aussi, n'ayant à
l'égard de M. Thiers rien du sentiment de rivalité un peu jalouse auquel
M. Guizot cédait trop souvent, il était plus préoccupé que les autres
doctrinaires de retenir dans les rangs conservateurs, fût-ce en fermant
les yeux sur certains torts, un homme qui avait été un allié si précieux
et qui pouvait devenir un ennemi si nuisible; il eût dit volontiers de
lui, comme le comte de Sainte-Aulaire: «Je suis persuadé qu'il nous fera
une fois beaucoup de mal, si on ne lui arrange pas l'occasion de nous
faire beaucoup de bien[212].» Mais de là à suivre ou à patronner dans
son opposition le chef du nouveau centre gauche, la distance était
grande. S'il n'avait pas rompu avec ce dernier, il entretenait avec M.
Guizot et ses collègues des relations encore plus suivies, mettant même
une sorte de coquetterie fière à en conserver toutes les formes amicales
et à ne rien laisser paraître au dehors de sa blessure intime.
[Note 210: Nous lisons, à la date du 8 décembre 1836, dans le journal
intime d'un ami du duc de Broglie: «On parle beaucoup d'une apparition
que M. de Broglie a faite, ces jours derniers, à une soirée de M.
Thiers, à la suite d'une visite semblable qu'il avait reçue de ce
dernier. Il est évident que M. Thiers voudrait établir, entre lui et
son prédécesseur dans la présidence du conseil, une solidarité
apparente qui lui donne l'espèce de force morale qui lui manque.»
(_Documents inédits._)]
[Note 211: «Autre chose est pour moi, vous le comprenez, un cabinet
formé par vous, dirigé par vous, autre un cabinet formé par M. Molé et
dans lequel vous acceptez un poste à telles ou telles conditions; je
ne puis être pour ce dernier ce que j'aurais vraisemblablement été
pour l'autre; je ne puis placer dans ce dernier la confiance que
l'autre m'avait inspirée... La position que je prendrai sera tout
amicale; mais je suis forcé de réserver mon libre arbitre et mon franc
parler.»]
[Note 212: _Documents inédits._--La duchesse de Broglie écrivait de
son mari, le 12 novembre 1836: «Victor n'offusque personne et ne se
mêle à aucune malveillance, en évitant toute solidarité. Je suis
heureuse de le voir ainsi et très-serein.»]
À l'heure où les partis faisaient ainsi leurs derniers préparatifs
pour la lutte parlementaire qui allait s'engager dans quelques jours,
une nouvelle douloureuse, arrivée à l'improviste d'Algérie, vint
attrister tous les patriotes en même temps que fournir une arme
nouvelle aux opposants. On apprit à Paris, vers le milieu de décembre,
qu'une expédition dirigée contre Constantine, commandée par le
maréchal Clauzel, gouverneur d'Algérie, avait abouti à un désastre tel
que nos armes n'en avaient pas encore subi en Afrique. Après avoir
échoué dans une attaque de vive force contre la ville, la petite armée
française avait dû battre en retraite, semant dans la boue et la neige
les cadavres des soldats épuisés de froid, de faim ou de maladie, ou
frappés par l'ennemi qui les harcelait sans cesse. Le récit de ce
tragique épisode trouvera sa place dans l'exposé d'ensemble que nous
ferons plus tard de la longue guerre d'Afrique. Nous nous bornons,
pour le moment, à noter le contre-coup de cet échec en France. «Le
désastre de Constantine, écrivait un observateur à la date du 14
décembre, est devenu pour l'opposition le texte de la polémique la
plus violente contre le ministère. On m'assure que, dès hier soir, il
y avait une joie féroce dans le salon de M. Thiers. On espère avoir
trouvé le terrain favorable pour abattre les doctrinaires[213].» En
effet, les journaux de gauche essayèrent tout de suite de tourner en
soulèvement contre le ministère l'étonnement douloureux du public. À
les entendre, le désastre venait de ce que les renforts nécessaires
avaient été refusés au maréchal Clauzel par des ministres dont
l'arrière-pensée était d'abandonner l'Algérie: marque nouvelle de
cette indifférence pour la grandeur nationale que l'on reprochait
partout au nouveau cabinet. Le gouvernement faisait répondre à ces
attaques que l'expédition avait été décidée et préparée par le
ministère précédent, qu'elle était, comme la querelle avec la Suisse,
un legs du 22 février. Elle faisait en effet partie d'un vaste plan
d'occupation de toute la Régence, plan peu réfléchi auquel le maréchal
Clauzel avait conquis l'imagination parfois aventureuse de M. Thiers.
Le nouveau ministère, qui se méfiait du maréchal et songeait même à
lui retirer le gouvernement de l'Algérie, lui avait signifié
expressément que son plan était désapprouvé; que si on lui permettait
de faire l'expédition déjà annoncée et préparée contre Constantine,
c'était à regret et sous la condition que le maréchal jugerait
possible de la mener à fin avec les forces dont il disposait; que s'il
estimait ces forces insuffisantes et des renforts nécessaires, il
n'avait qu'à s'abstenir. Les avocats du cabinet concluaient donc que
la faute incombait surtout au maréchal, qui, par légèreté, présomption
et impatience d'un succès personnel, s'était lancé en avant dans des
conditions mal étudiées et à une époque défavorable; qu'elle incombait
aussi au ministère précédent, qui avait encouragé ce commandant
téméraire; mais qu'on ne pouvait s'en prendre au ministère actuel, qui
avait tout fait pour le mettre en garde et le contenir. En dépit
cependant de ces justifications, la nouvelle d'un tel échec, sans
précédent depuis 1815, survenant moins de deux semaines avant
l'ouverture de la session, laissait une impression de tristesse,
d'humiliation, de méfiance; état d'esprit dont le gouvernement, même
innocent, pouvait avoir à souffrir plus que l'opposition.
[Note 213: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]