En prenant le pouvoir, le ministère du 6 septembre trouvait les
Chambres en vacances. La session ne devait s'ouvrir qu'à la fin de
décembre. Dans le silence de la tribune, la presse seule avait la
parole. Les journaux du tiers parti et de la gauche, depuis le
_National_ jusqu'au _Constitutionnel_, dirigèrent tout de suite contre
le cabinet les plus vives attaques. Comme après le 13 mars et le 11
octobre, ils crièrent à la contre-révolution et au ministère Polignac.
À les entendre, la nouvelle administration manquait d'«hommes de
Juillet[176]»; c'était «la Restauration au pouvoir[177]». Contre M.
Guizot, ils réveillaient les accusations de «quasi-légitimité»,
d'aristocratie, de répression impitoyable. M. Molé était accusé de
vouloir courtiser la Sainte-Alliance et d'être l'instrument
complaisant du Roi. On s'en prenait à son passé, on lui reprochait
d'avoir écrit, sous Napoléon, un éloge du despotisme et d'avoir voté,
sous les Bourbons, la mort du maréchal Ney. Sans autrement se troubler
de ce vain tapage, le ministère se mit aussitôt à l'oeuvre. M. Gabriel
Delessert fut nommé préfet de police à la place de M. Gisquet:
celui-ci, choisi autrefois par Casimir Périer, avait rendu de grands
services aux époques troublées, mais il venait d'être compromis dans
un procès scandaleux, et la dignité de son caractère n'était plus
intacte; son successeur, au contraire, jouissait d'une haute
considération sociale. M. Guizot reprit, au point où il les avait
laissées en février, ses utiles réformes de l'enseignement public à
tous ses degrés, pendant que M. Duchâtel préparait, avec non moins de
compétence et de zèle, des mesures financières ou économiques, et que
M. de Gasparin publiait des circulaires étudiées où il exposait les
devoirs de l'administration et annonçait des progrès dans notre régime
pénitentiaire. Sur le rapport de M. Persil, garde des sceaux, une
ordonnance accorda remise ou commutation de peine à soixante-deux
condamnés politiques, républicains ou royalistes. La liberté fut aussi
rendue aux quatre ministres de Charles X, encore enfermés au château
de Ham, MM. de Peyronnet, de Chantelauze, de Guernon-Ranville et de
Polignac, sous la seule condition, pour les trois premiers, de
s'établir dans des résidences fixées par eux-mêmes, pour le dernier,
de quitter la France pendant vingt ans. «Nous avons pris une bonne
mesure, écrivait à ce propos l'un des ministres, M. Duchâtel. Les
carlistes modérés saisissent cette occasion de rapprochement[178].»
[Note 176: Ces journaux expliquaient que, pour être un «homme de
Juillet», il fallait non-seulement ne pas avoir servi la Restauration,
mais aussi l'avoir constamment combattue. Le _Temps_ ajoutait qu'il
fallait s'être rallié, pendant les Cent-Jours, à Napoléon.]
[Note 177: M. O. Barrot, haranguant ses électeurs de l'Aisne, leur
disait: «Voyez les hommes qui ont été successivement investis du
pouvoir: Laffitte, Périer, Soult, Thiers, Guizot. C'est une chaîne qui
part de la Révolution et va se perdre dans la Restauration.»]
[Note 178: _Documents inédits._]
C'était surtout à l'extérieur qu'il y avait à faire. «On nous a laissé
un rude héritage, l'Espagne, la Suisse, Alger, écrivait M. Molé le 17
septembre; n'importe, j'ai bon courage, et nous irons.» Il s'appliqua,
sans tarder, à rétablir avec les puissances continentales les rapports
amis qui avaient été un peu altérés à la fin du ministère précédent.
Il leur fit annoncer «qu'il ne donnerait aucune suite aux mesures
prises par son prédécesseur» relativement à l'Espagne[179]. En effet,
le corps auxiliaire, formé au pied des Pyrénées, fut immédiatement
dissous; le gouvernement français se déclarait disposé à prêter encore
son appui à la reine Isabelle, à protéger sa personne, mais entendait
laisser à la fortune le soin de décider, sans lui, la question
militaire. Après tout, l'avenir ne devait pas donner tort à cette
conduite que l'opposition critiqua alors si violemment. À Vienne, où
l'on était bien aise d'effacer les souvenirs pénibles du mariage
manqué[180], à Berlin, et même à Saint-Pétersbourg[181], on fit bon
visage au ministère qui débutait en donnant un tel gage.
[Note 179: _Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire._]
[Note 180: M. de Metternich disait à notre ambassadeur: «Je me sens
aujourd'hui plus à mon aise que jamais pour soutenir Louis-Philippe en
Suisse, pour le défendre envers et contre tous, s'il en était besoin.
Je serais tout autrement empêché, si le mariage avait réussi.» Lettre
de M. de Sainte-Aulaire à M. Molé, du 27 novembre 1836. (_Documents
inédits._)]
[Note 181: Lettre de M. de Barante à M. de Sainte-Aulaire, du 19
novembre 1836. (_Documents inédits._)]
Par contre, à Londres, lord Palmerston ne dissimulait pas sa méchante
humeur. Il écrivait au comte Granville, ambassadeur d'Angleterre à
Paris: «Je pense que vous devez le prendre avec Molé sur ce ton, que
nous considérons la France comme se retirant de l'alliance aussi vite
qu'elle le peut, que nous en sommes fâchés, que nous nous lavons les
mains des conséquences, et que la responsabilité des inconvénients qui
suivront incombe à ceux qui ont conseillé ou exécuté ce plan; que le
gouvernement constitutionnel doit triompher dans la Péninsule, et que
la France se trouvera dans cette position fâcheuse d'avoir abandonné
une cause en souffrance dans le moment, mais destinée à triompher,
tandis que nous aurons le mérite et l'honneur de l'avoir soutenue avec
persévérance; que la France va perdre, en Europe, son crédit auprès du
parti libéral qu'elle abandonne; que jamais elle n'aura la confiance
ou la faveur des hommes de la Sainte-Alliance, à moins qu'elle ne
dispose son gouvernement sur leur modèle, ce qui est impossible; qu'en
conséquence elle sera détestée par les uns et méprisée par les autres.
Tel sera son sort, quant à ses relations extérieures. L'effet sur sa
condition intérieure ne sera pas plus heureux. Dans l'opinion de la
nation, son gouvernement sera identifié avec le parti despotique en
Europe et avec les ennemis des institutions libres. Le mécontentement
augmentera; les mécontents entreront en communication avec les
ultra-libéraux d'Espagne et de Portugal, et les complots et
conspirations écloront comme des moucherons[182].» Sans renoncer à se
rapprocher des puissances du continent, M. Molé tâchait de calmer les
ombrages de l'Angleterre. «Je crois, écrivait-il le 16 novembre, avoir
dissipé les préventions du cabinet anglais contre celui dont je suis
le chef. Mes rapports avec lord Granville sont ceux de la plus grande
confiance[183].» Peut-être y avait-il là, comme nous le verrons plus
tard, un peu d'illusion, voulue ou non.
[Note 182: BULWER, _The life of Palmerston_, t. II, p. 210 à 217.]
[Note 183: Dépêche à M. de Barante. (_Documents inédits._)]
La question d'Espagne n'était pas la seule que M. Molé trouvât
pendante. On se rappelle en quelle déplaisante querelle la France
était engagée avec la Suisse, au moment où M. Thiers quittait le
pouvoir[184]. La diète avait nommé une commission chargée de faire une
enquête sur l'affaire de l'espion Conseil et sur les dénonciations
apportées contre l'ambassadeur et le gouvernement français. Cette
commission déposa, le 9 septembre, un long rapport, où, après avoir
raconté avec complaisance tous les faits d'après les témoignages de
Conseil et des réfugiés, elle les qualifiait de «fraude», de «faux»,
de «crimes tombant dans le domaine du mépris public», et proposait
d'informer de ces faits le roi des Français et son gouvernement, afin
qu'ils pussent se laver d'imputations compromettant si gravement leur
honneur. À la suite d'un débat où Louis-Philippe fut personnellement
fort maltraité, il se trouva dans la diète une petite majorité pour
adopter les conclusions de ce rapport. Mais M. Molé ne laissa pas au
directoire le temps de lui faire l'offensante communication dont la
diète l'avait chargé. Loin d'accepter le rôle d'accusé où l'on
prétendait réduire le gouvernement français et d'essayer une
justification, sur certains points malaisée et en tout cas humiliante,
il prit l'offensive, et, dans une note des plus sévères, reprocha aux
autorités fédérales leur conduite en cette affaire. «Tout en laissant
à la Suisse, dit-il, le temps de se soustraire à de funestes et
criminelles influences, la France se doit à elle-même de témoigner,
d'une manière éclatante, qu'elle ressent l'injure et qu'elle en attend
la prompte satisfaction.» Il annonça que les rapports diplomatiques
seraient suspendus jusqu'à ce que cette satisfaction fût donnée; si
elle ne l'était pas, la France «saurait, sans compromettre la paix du
monde, montrer qu'elle ne laisse jamais un outrage impuni». Pour
appuyer ces menaces, des troupes furent mises en mouvement vers la
frontière du Jura. En Suisse, les esprits étaient plus montés que
jamais: on ne parlait que de recommencer Granson et Morat. Ces
violences trouvaient écho dans la presse radicale de Paris, et il
n'était pas jusqu'au _Constitutionnel_ qui ne prît sous sa protection
les Suisses, oubliant sans doute que l'origine de toute cette querelle
remontait au ministère de M. Thiers. Toutefois, dans le gouvernement
fédéral, on commençait à se rendre compte du péril auquel on s'était
exposé: le langage et les mesures de M. Molé y avaient fait une
salutaire impression. Une diète, convoquée extraordinairement à cet
effet, adopta, le 5 novembre, une réponse à la note française, où elle
rejetait le différend sur un «malentendu» et sur une «erreur»,
protestait n'avoir pas eu «l'intention d'offenser le gouvernement
français», et exprimait l'espoir de voir rétablir les rapports
d'amitié entre les deux pays. M. Molé, qui ne demandait qu'à sortir le
plus vite possible de cette malheureuse querelle, et qui désirait
adoucir l'irritation provoquée, dans un pays naguère ami, par les
procédés, à son avis, un peu excessifs du ministère précédent,
s'empressa de trouver satisfaisantes les explications données, et de
clore ainsi l'incident.
[Note 184: Voir le récit des origines de l'affaire, plus haut, p. 67.]