II

À la fin d'août 1836, le comte Molé n'avait aucune raison de ne pas

répondre à l'appel que lui adressait le Roi. Seulement il se rendit

compte aussitôt que, pour avoir autorité sur la Chambre, le concours

d'un des grands orateurs lui était nécessaire. M. Thiers étant hors de

cause, il résolut de s'adresser à M. Guizot. Louis-Philippe avait

peut-être désiré autre chose; mais il ne fit pas d'objection.

Dans la politique et dans le monde, M. Molé et M. Guizot s'étaient

souvent rencontrés; ils avaient même fait partie ensemble du premier

ministère de la monarchie de Juillet; mais, entre eux, pas d'intimité;

plutôt froideur et défiance. Dans ces derniers temps, cependant, les

relations étaient devenues plus fréquentes. Ce changement avait

commencé à se manifester dans la crise qui avait suivi la dissolution

du ministère du 11 octobre. «M. Molé s'est conduit très-simplement et

très-dignement dans tout ceci, écrivait, le 7 mars 1836, la duchesse

de Broglie; il se trouve naturellement rapproché de ceux dont il

n'était qu'accidentellement éloigné[162].» Madame de Castellane, amie

de M. Molé, avait alors attiré M. Guizot dans son salon: les deux

hommes d'État, amenés à causer des actes de M. Thiers, s'étaient

trouvés «les juger presque toujours de même et former les mêmes

conjectures sur l'avenir[163]». N'y avait-il pas eu tout de suite

entre eux des arrangements encore plus précis? M. Bresson écrivait,

dès le 7 mars 1836, à M. de Barante: «Je crois,--mais je vous demande

le plus grand secret,--que déjà il existe une entente, sinon expresse,

du moins tacite, entre MM. Molé, Guizot, Duchâtel, pour produire un

cabinet et le publier dans le _Moniteur_, le lendemain de la chute du

ministère actuel s'il est dans son sort de choir[164].» Et M. Bresson

ajoutait plus tard qu'il tenait cette confidence de M. Molé. Chose

curieuse à noter, un des collègues de M. Thiers, M. de Montalivet,

avait paru jouer un rôle actif dans ces pourparlers[165]. Ce n'était

sans doute pas à l'insu du Roi.

[Note 162: Lettre à M. de Barante. (_Documents inédits._)]

[Note 163: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 171.]

[Note 164: _Documents inédits._]

[Note 165: _Notes inédites de Duvergier de Hauranne._]

Plusieurs des lieutenants de M. Guizot, M. Duchâtel en tête, lui

conseillaient d'accepter le portefeuille qu'on lui proposait.

D'autres, tels que M. Duvergier de Hauranne, l'en détournaient: on

était, pensaient-ils, encore trop près de la chute du ministère du 11

octobre; l'opinion n'avait pas eu le temps de revenir aux

doctrinaires, et leur intérêt était d'attendre la réaction qui ne

manquerait pas de se produire; rentrer sitôt, en l'absence des

Chambres, par l'effet d'un acte pur et simple de la volonté royale, ne

leur paraissait pas une condition d'autorité suffisante. Tout au

moins, si M. Guizot acceptait, l'engageait-on à exiger la présidence

du conseil. «Le ministère nouveau, lui écrivait le duc de Broglie,

doit vous accepter pour chef, non-seulement de fait, mais de nom; quoi

qu'il en soit, vous en aurez la responsabilité: il faut que vous en

ayez la direction.»

L'offre faite par M. Molé avait un autre inconvénient dont M. de

Broglie, autant par modestie que par fierté[166], pouvait sembler ne

pas s'apercevoir, mais que M. Guizot ne devait pas être le dernier à

sentir; c'était l'omission faite de ce même M. de Broglie. Le Roi, qui

n'avait pas oublié ses divergences avec le ministre des affaires

étrangères dans le cabinet du 11 octobre, ne voulait à aucun prix lui

laisser reprendre la direction de la politique extérieure, et

d'ailleurs M. Molé y prétendait pour son compte. Louis-Philippe

aggravait cette exclusion, déjà pénible par elle seule, en ne donnant

à M. de Broglie, dans cette crise, aucune marque de souvenir ni de

confiance. Il eût été facile cependant de paraître au moins le

consulter sur les convenances d'une combinaison où l'on prétendait

faire entrer, sans lui, son ami et ancien collègue. Le duc remarqua ce

silence; sans aucun regret du pouvoir, il souffrait de ce qu'il

jugeait être un manque d'égard et de reconnaissance[167]. Il se

gardait cependant de gêner en quoi que ce soit la liberté de M.

Guizot: «Je vous engage, lui écrivait-il, à ne tenir aucun compte de

moi dans les combinaisons que vous pourrez méditer. J'ai fait mon

temps. Ma retraite, loin d'être un obstacle de plus à l'arrangement

des affaires, le rend au contraire plus facile. C'est une occasion

qu'il ne faut pas laisser échapper[168].» Ce désintéressement

très-sincère, mais un peu dédaigneux, n'était pas de nature à rendre

moins sensible à M. Guizot l'inconvénient d'entrer seul au ministère

et de paraître abandonner son ancien collègue[169]. Pouvait-il du

reste oublier qu'en 1832, quand on avait voulu l'exclure lui-même du

ministère, comme on excluait maintenant M. de Broglie, ce dernier s'y

était fermement opposé?

[Note 166: M. Guizot disait du duc de Broglie, en janvier 1870: «Le

duc de Broglie est peut-être l'homme le plus fier et le plus modeste

que j'aie rencontré.»]

[Note 167: Le duc de Broglie écrivait à M. Guizot: «Je conçois, sans

les approuver, les motifs qui ont déterminé le Roi, en réunissant

autour de lui tous les membres du ministère dont j'avais été le chef,

à faire exception pour moi seul, à ne pas me demander mon avis sur la

formation du cabinet actuel.» M. Guizot lui répondait: «Je comprends

votre sentiment à l'égard du Roi, et je le trouve fondé. Il y a, si je

ne me trompe, dans son silence avec vous, beaucoup d'inadvertance

royale, et beaucoup aussi de cet embarras auquel on essaye de se

soustraire en détournant la tête.» Un peu plus tard, M. de Broglie

demandait à M. Guizot «de ne jamais prononcer son nom» pour «le faire

rentrer dans les affaires»; il ajoutait que «la dignité de son

caractère personnel y était engagée». (_Documents inédits._)]

[Note 168: Le duc de Broglie était, du reste, patriotiquement attristé

de voir la division s'aggraver entre les anciens alliés du 11 octobre.

Il écrivait, vers cette époque, à M. de Sainte-Aulaire, «qu'il ne

consentirait pas à rentrer dans les affaires, tant qu'il s'agirait de

servir de second en duel à un de ses amis contre un autre».

(_Documents inédits._)]

[Note 169: «Il y avait là, a écrit M. Guizot lui-même, une apparence

d'abandon et d'infidélité dont j'étais peiné et froissé.»]

M. Guizot ne semble pas cependant avoir beaucoup hésité. On fut

étonné, autour du Roi, de la facilité avec laquelle il se laissait

séparer de son ami[170]. Lui-même a ainsi exposé les raisons qui le

déterminèrent: «À ne considérer que les choses, il n'y avait pour moi

nulle difficulté à rentrer dans les affaires; c'était sur la question

d'Espagne et pour écarter l'intervention que se formait le cabinet, et

j'avais été, j'étais opposé à l'intervention. Le Roi réclamait mon

concours dans une circonstance grave pour lui-même comme pour le pays,

et dans laquelle j'approuvais sa résistance au cabinet précédent... On

ne me demandait aucune concession, on ne me faisait aucune objection

qui pût être pour moi un motif de refus.» Faut-il ajouter les

suggestions d'une ambition qui s'avouait elle-même et qui, pour être

restée digne et patriotique, n'en était pas moins parfois impatiente

du pouvoir? Faut-il ajouter aussi cette rivalité jalouse qui trouvait

plaisir à occuper une place que M. Thiers venait d'être obligé de

quitter si vite? Seulement, bien loin de demander la présidence du

conseil, comme le lui conseillaient plusieurs de ses amis, M. Guizot

déclara vouloir reprendre simplement son ancien portefeuille de

l'instruction publique. En refusant ainsi de grandir sa situation

personnelle, il espérait qu'on serait moins choqué de le voir rentrer

sans le duc de Broglie. Et puis, par un calcul où tout n'était pas

humilité, il ne lui déplaisait pas d'étonner le public en acceptant un

poste relativement inférieur à son importance, comme son rival venait

de l'étonner par une élévation que plusieurs avaient jugée trop

hâtive.

[Note 170: Peu après, l'un des doctrinaires, M. Duvergier de Hauranne,

confessait la faute commise par son parti, en abandonnant trop

facilement le duc de Broglie. «Après la chute du 11 octobre,

écrivait-il, notre parti ne songeait qu'à remonter promptement au

pouvoir. Or, M. de Broglie, désagréable au Roi et peu agréable à la

Chambre, nous était un obstacle, nous nous en sommes débarrassés...

Quand un parti possède un tel diamant, il est inexcusable de le jeter

à la mer, parce qu'il y voit quelques taches.» (_Notes inédites._)]

Pour compenser l'infériorité de son portefeuille, M. Guizot comptait

sur son importance personnelle et sur sa prééminence oratoire; il

comptait aussi sur la précaution qu'il avait prise d'exiger pour des

hommes à lui les postes principaux du cabinet. Ainsi avait-il obtenu

le ministère des finances pour son plus fidèle ami, M. Duchâtel, et le

ministère de l'intérieur pour M. de Gasparin, qu'il comptait tenir

dans sa main. Auprès de ce dernier il avait fait placer, en qualité de

sous-secrétaire d'État, M. de Rémusat, alors doctrinaire. À se

rappeler le rang qu'occupait, dix ou quinze ans auparavant, parmi ses

contemporains, celui que l'on saluait alors comme le prince de la

jeunesse libérale, on peut être étonné qu'il ne fût maintenant

question de lui que pour un poste relativement secondaire. Que lui

avait-il donc manqué pour jouer sur la scène parlementaire un de ces

premiers rôles auxquels il semblait, plus que tout autre, destiné par

les qualités et la culture de son esprit, comme par sa situation et

ses amitiés? Dira-t-on que certains moyens de l'orateur lui

manquaient? Dira-t-on que sa délicatesse affinée répugnait aux

vulgarités qui abondent dans la politique ou aux lieux communs dont se

compose, pour une bonne part, l'éloquence de la tribune? Tout cela

peut être vrai, mais n'est pas une explication suffisante. La cause

principale était dans cette nature d'esprit que nous avons eu déjà

occasion d'analyser[171], dans ce mélange de curiosité audacieuse et

de volonté nonchalante, dans ce scepticisme souriant et railleur, se

prenant à tout et ne s'attachant nulle part, interrogeant sans

affirmer, et s'arrêtant à tant d'objections que la conclusion devenait

impossible. Un tel homme pouvait être un brillant causeur, non un

orateur: pas d'éloquence sans parti pris de conviction ou de passion.

Encore moins se le figurait-on homme de pouvoir et d'action[172]. Il

assistait à la politique plus qu'il n'y prenait part, devisant

agréablement sur les sottises de tous, principalement sur celles de

son parti, peu populaire auprès de la foule, qui devinait dans son

sourire beaucoup de moquerie et de dédain, et n'étant regardé déjà par

ses amis eux-mêmes que comme un «amateur blasé[173]».

[Note 171: Cf. mon livre sur le _Parti libéral sous la Restauration_,

p. 246 et suiv.]

[Note 172: M. de Rémusat ne prit part que deux fois au gouvernement,

sous la monarchie de Juillet: d'abord, du 6 septembre 1836 au 15 avril

1837, comme sous-secrétaire d'État; ensuite, du 1er mars au 29 octobre

1840, comme ministre de l'intérieur. Ministre, il se serait fait

volontiers de l'opposition à lui-même. Il dut un jour réprimer des

coalitions d'ouvriers: tout en montant à cheval, il disait: «Je ne

sais vraiment pas pourquoi nous dissipons ces rassemblements

d'ouvriers; je me demande s'ils n'ont pas le droit de se réunir.»]

[Note 173: M. Guizot écrivait au duc de Broglie, le 17 septembre 1836,

au moment où il faisait nommer M. de Rémusat sous-secrétaire d'État:

«J'espère un peu que les affaires et la nécessité le tireront de son

état d'amateur blasé.» (_Documents inédits._)--M. Royer-Collard disait

encore de lui: «C'est le premier des amateur dans tous les genres.»]

En somme, le _Moniteur_ du 6 septembre put annoncer la composition du

ministère: M. Molé était président du conseil, ministre des affaires

étrangères; M. Guizot avait le portefeuille de l'instruction publique;

M. Persil, de la justice; M. Duchâtel, des finances; M. de Gasparin,

de l'intérieur, avec M. de Rémusat comme sous-secrétaire d'État; M.

Martin du Nord, celui du commerce et des travaux publics; le général

Bernard, de la guerre; l'amiral Rosamel, de la marine. On discernait

mal la signification d'un tel cabinet. Était-ce un pas vers la

politique de détente que M. Molé avait paru quelquefois vouloir

personnifier? alors pourquoi cette part considérable faite aux

doctrinaires? Était-ce au contraire un retour au système du 11

octobre? mais pouvait-on le refaire sans le duc de Broglie et M.

Thiers? Le seul caractère dès à présent visible était le défaut

d'homogénéité. Le ministère se trouvait formé de deux groupes en

méfiance l'un de l'autre, et entre lesquels on avait tâché moins

d'amener une fusion que d'établir un équilibre de forces. Ajoutez la

fausseté de la situation acceptée par M. Guizot. Le duc de Broglie lui

écrivait, quelques jours après[174]: «Pour le public et dans son

aspect extérieur, ce cabinet a quelque chose de bizarre; les rangs n'y

sont point réglés en raison de l'importance des personnes... Pourquoi

le personnage principal, celui qui en fait le noeud et la force, se

trouve-t-il à la dernière place? Quand ce ne serait là qu'une

apparence, ce serait déjà un grand mal; mais je crains bien qu'il n'y

ait là quelque chose de plus qu'une apparence: je crains bien qu'en

vous plaçant, par choix et officiellement, au dernier rang, vous ne

vous soyez rendu votre tâche plus rude encore qu'elle ne l'est

naturellement. Vous aurez, quoi qu'il arrive, la responsabilité de ce

cabinet; il faut que vous en ayez la direction. Mais vous vous êtes

imposé la difficulté, avant d'exercer l'ascendant qui vous appartient,

de le conquérir chaque jour, en froissant bien des amours-propres.

Cela vous sera-t-il possible? je l'ignore. Le pourrez-vous longtemps?

je voudrais l'espérer.» Il disait encore, un autre jour: «Un ministère

qui a deux présidents, l'un de nom, l'autre de fait, n'en a réellement

point. C'est là un dissolvant inévitable et prochain. Chacun tire de

son côté; personne n'obéit à personne.»

[Note 174: Lettre du 12 septembre 1836.]

Pour prévenir cette dissolution, pour maintenir un accord si

difficile, un équilibre si délicat, pouvait-on au moins compter sur

l'appui de la Couronne? Louis-Philippe n'était pas pleinement

satisfait de la composition du cabinet. Il avait compté, d'accord avec

le comte Molé, que le portefeuille de l'intérieur demeurerait aux

mains de M. de Montalivet. Cela lui paraissait la récompense naturelle

du rôle que ce dernier avait eu dans la préparation du nouveau

ministère en contribuant au rapprochement de M. Molé et de M. Guizot.

Aussi fut-il désagréablement surpris de l'opposition faite à son désir

par le chef des doctrinaires: celui-ci, sentant sa force et voulant la

faire sentir, avait imposé M. de Gasparin et offert à M. de

Montalivet, qui le refusa, le ministère des travaux publics. Le Roi

n'avait pas subi sans déplaisir cette exigence, et autour de lui il

était resté de cet incident quelque ressentiment contre M. Guizot. Peu

de temps après, M. de Montalivet se rencontrant en Berry avec M.

Duvergier de Hauranne, lui racontait qu'au moment où M. Guizot n'avait

pas voulu de lui, «le Roi avait pensé à faire un ministère de MM.

Molé, Barthe et de Montalivet, mais qu'en y regardant de près, on

avait reconnu que c'était alors impossible».--«Alors et toujours,

s'écria M. Duvergier de Hauranne.»--«Je ne suis pas de votre avis,

reprit M. de Montalivet. Aujourd'hui, M. Thiers et M. Guizot ne sont

pas assez brouillés pour qu'un raccommodement soit impossible. Dès

lors, le ministère dont je vous parle n'aurait aucune chance de durée.

Mais M. Thiers et M. Guizot vont se trouver les chefs de deux camps

opposés; ils se prendront aux cheveux et deviendront irréconciliables.

Alors on verra[175].» C'était annoncer la crise qui devait éclater

sept mois plus tard.

[Note 175: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 24 / 95 题