L'ALLIANCE ET LA RUPTURE DE M. MOLÉ ET DE M. GUIZOT.

(6 septembre 1836--15 avril 1837.)

I. M. Molé. Son passé. Ses qualités et ses défauts.--II. M.

Molé demande le concours de M. Guizot. Maisons qui pouvaient

faire hésiter ce dernier. Le duc de Broglie. M. Guizot se

contente du ministère de l'instruction publique. Part faite

à ses amis. Composition défectueuse du cabinet.--III.

Premières mesures à l'intérieur et à l'extérieur. Affaires

d'Espagne et de Suisse.--IV. Le prince Louis Bonaparte.

Attentat de Strasbourg. Impression produite. Le prince est

embarqué pour l'Amérique. Ses complices sont déférés au

jury.--V. Charles X à Prague. Les royalistes et le vieux

roi. Mort de Charles X à Goritz. Situation du duc

d'Angoulême et du duc de Bordeaux.--VI. Les partis se

préparent à la session. M. Thiers et le centre gauche. Ses

rapports avec le duc de Broglie. Échec des armes françaises

devant Constantine.--VII. Ouverture de la session. Attentat

de Meunier. L'Adresse. Débat sur l'Espagne et l'affaire

Conseil.--VIII. État moral de la majorité. Difficultés entre

M. Molé et M. Guizot. Attitude de l'opposition en face de

cette dissension.--IX. Acquittement des complices du prince

Louis. Le ministère présente en même temps des lois pénales

et des lois de dotation. Opposition très-vive. Rejet de la

loi de disjonction.--X. Le ministère se roidit, mais est

gravement atteint. Agitation contre l'apanage. Rupture entre

M. Molé et M. Guizot.--XI. La crise ministérielle. M. Guizot

tente sans succès de rétablir le ministère du 11 octobre.

Malaise produit par la prolongation de la crise. Le Roi

s'adresse en même temps à M. Molé et à M. Guizot. Il préfère

la combinaison proposée par M. Molé. Le ministère du 15

avril. Sa faiblesse. Les reproches faits au Roi à ce propos

sont-ils fondés?

I

Le vote qui renverse un ministère désigne d'ordinaire ses successeurs,

souvent même les impose. Rien de pareil dans la chute de M. Thiers,

qui se retirait pour avoir été, non en minorité devant la Chambre,

mais en désaccord avec la Couronne. Il en résultait pour le Roi plus

de latitude dans le choix des nouveaux ministres, et aussi une

tentation plus grande de suivre ses goûts personnels. Ceux-ci le

portèrent tout de suite vers un personnage auquel il s'était déjà

souvent adressé, dans les crises ministérielles survenues depuis 1832,

mais qui ne s'était jamais jugé en mesure de répondre à ces appels.

Nous voulons parler du comte Molé.

M. Molé, qui n'avait pas encore eu l'occasion de déployer à la tribune

le talent et la puissance dont il fera preuve dans les débats de la

coalition, n'était pas alors compté parmi les grands orateurs: sa

parole sobre, distinguée, était celle d'un homme de bonne compagnie,

habitué à traiter des affaires publiques; mais elle manquait un peu de

relief, de chaleur et d'éclat. Il n'était pas non plus un grand chef

de parti, traînant derrière soi toute une nombreuse clientèle. Membre

de la Chambre des pairs, étranger aux divisions de la Chambre des

députés, on eût été embarrassé de le rattacher à un groupe

parlementaire. Conservateur sans doute, il s'était, dans le ministère

de l'avénement, rangé du côté de la résistance; néanmoins, demeuré un

peu à l'écart pendant les grandes luttes de 1831 à 1834, il avait

paru, une fois ces luttes finies, en coquetterie avec le tiers parti;

c'est ainsi qu'on a expliqué les scrupules inattendus qui

l'empêchèrent de siéger jusqu'au bout dans le procès des accusés

d'avril. En politique étrangère, il avait été le premier, après 1830,

à proclamer le principe de non-intervention, si déplaisant aux

puissances continentales; et cependant, en 1836, il passait pour

vouloir se rapprocher de ces mêmes puissances. En tout, une souplesse

d'allure qui lui avait permis, comme à M. Pasquier et avec la même

correction décente, d'être successivement ministre de l'Empire, de la

Restauration et de la monarchie de Juillet. Il n'avait trahi ni

répudié aucun de ces gouvernements, avait servi chacun d'eux comme il

leur convenait de l'être, mais sans se livrer ni se compromettre,

acceptant les rôles nouveaux que lui apportaient les événements,

nullement embarrassé de leur diversité, et se bornant à dire, avec une

mélancolie sans amertume: «Hélas! je n'ai jamais pu choisir ma tâche,

ni conduire ma destinée.» Tout cela n'était pas pour déplaire à

Louis-Philippe. Ne pouvait-il pas penser qu'un tel ministre aurait à

compter davantage avec la Couronne, et que celle-ci aurait plus de

chances de faire prévaloir son propre système?

Le comte Molé avait d'ailleurs d'autres avantages pour le poste auquel

on l'appelait. S'il n'était pas alors au nombre des orateurs illustres

et des chefs de parti, il n'en avait pas moins une importance sociale

et politique qui le mettait de pair avec eux. De grand nom, de grande

fortune, de grande intelligence, c'était l'homme considérable dans la

force du terme. Il était arrivé tout jeune, comme de plain-pied, aux

plus hautes situations, et, depuis lors, n'en était pas descendu. Son

expérience déjà longue, bien qu'il n'eût que cinquante-cinq ans,

expérience des affaires et surtout des hommes, se trouvait d'autant

plus étendue qu'il l'avait acquise à des écoles plus variées.

«Personne, disait M. Bertin de Vaux, ne surpasse M. Molé dans la

grande intrigue politique.» D'autres ont été plus puissants comme

Casimir Périer, plus profonds comme M. Guizot, plus brillants comme M.

Thiers; peu d'hommes ont possédé à un degré aussi haut la sagacité, la

prudence avisée, la justesse, le tact, la mesure, avec je ne sais quoi

d'équilibré et d'harmonieux, dons rares qui ne sont pas tout l'esprit

de gouvernement, mais qui en sont une partie notable[156]. Le tout

rehaussé par ce qui était vraiment la qualité maîtresse et distinctive

de M. Molé, une politesse de l'esprit et des moeurs qui mettait en

valeur ses mérites réels et faisait oublier ceux qui pouvaient lui

manquer[157].

[Note 156: M. Sainte-Beuve a écrit de M. Molé et de M. Pasquier:

«J'avoue, pour mon compte, avoir ignoré jusque-là, avant de l'avoir

considéré dans leur exemple, ce que c'est que la justice d'esprit en

elle-même, cette faculté modérée, prudente, vraiment politique, qui ne

devance qu'autant qu'il est nécessaire, mais toujours prête à

comprendre, à accepter sagement, à aviser, et qui, après tant

d'années, se retrouve sans fatigue au pas de tous les événements, si

accélérés qu'ils aient pu être.» (_Portraits littéraires_, t. III, p.

324.)]

[Note 157: M. de Tocqueville a écrit, le 23 décembre 1855: «La mort de

M. Molé fait disparaître un des derniers modèles de l'ancienne

politesse et des grandes manières. Il était également un des derniers

représentants de cet ancien goût français des plaisirs de l'esprit,

qui semble, de plus en plus, se perdre parmi nous.»]

M. Molé avait en effet des côtés faibles: les doctrinaires, qui ne

l'aimaient pas, et dont, pour cette raison, le témoignage est

suspect, ont prétendu qu'il avait moins de consistance au fond que de

bonne tenue extérieure, le caractère ombrageux et passionné,

l'amour-propre facilement souffrant, l'ambition d'un homme avec les

nerfs d'une femme[158]. S'il parut tel à quelques-uns de ceux qui

furent ses rivaux sous la monarchie de Juillet ou sous la

Restauration, tout autre fut l'impression des hommes qui ne l'ont

connu que plus tard, dans les assemblées de la seconde république,

rasséréné et désintéressé par la vieillesse, tout entier au péril de

la chose publique, de conseil très-sûr et très-écouté, rapprochant les

hommes naguère ennemis, aidant, sans les jalouser, ceux que leur âge

et leur situation portaient à un rôle plus actif, jouissant et se

contentant d'une considération qui lui donnait plus d'autorité et plus

d'importance qu'en ses jours de pouvoir[159]. Du reste, même au temps

où certains défauts pouvaient n'être pas encore corrigés ou usés par

l'âge, ils se trouvaient couverts comme d'un voile brillant de dignité

fine et charmante, d'exquise et noble décence. Dans toute sa personne,

dans son maintien, sa démarche, et jusque dans le tour de sa

conversation, apparaissait une élégance de nature et de race qui

faisait de lui le type accompli de la distinction. D'une amabilité

grave, à la fois attrayant et imposant, il avait au besoin la belle

humeur familière de M. Thiers, avec une tenue qui manquait à ce

dernier; il était grand seigneur comme le duc de Broglie, sans rien de

sa roideur un peu gauche. Nul n'a mieux possédé l'art de la

flatterie, non de celle des courtisans vulgaires ou des démagogues,

mais de la flatterie délicate qui ne coûte rien à la dignité du

flatteur; nul n'y a apporté plus d'adresse sérieuse; il s'appliquait

autant à conquérir et à garder le suffrage incertain de tel ou tel

député de la Chambre bourgeoise, qu'autrefois à gagner la faveur de

Napoléon Ier[160]. Ses moyens de séduction étaient du reste à ce point

variés et efficaces qu'ils s'exercèrent à la fois sur les politiques,

les lettrés et les femmes; il sut les modifier avec le temps: jeune,

il avait plu aux vieillards par sa «gravité consulaire[161]»; vieux,

il plaira aux jeunes par son aimable bonne grâce.

[Note 158: Les doctrinaires allaient même plus loin; dans le propos

que nous avons déjà cité, M. Bertin, après avoir rappelé que «personne

ne surpassait M. Molé dans la grande intrigue politique»: «Il y a

plaisir, disait-il, à s'en mêler avec lui»; mais il ajoutait, en riant

malicieusement: «Plus de plaisir que de sûreté.»]

[Note 159: M. Vitet, qui avait autrefois partagé les préventions de

ses amis doctrinaires contre M. Molé, déclare avoir abjuré ces

préventions quand, dans l'Assemblée législative de 1849, il se trouva

en rapports plus fréquents avec lui. «À le voir ainsi tous les jours

de près, dit-il, dans les incidents les plus divers et les plus

imprévus, j'appris non-seulement à redoubler d'estime pour cette

sagacité, cette élévation d'esprit, dont il avait donné de si

vaillantes preuves en défendant son drapeau (en 1839), mais à

connaître l'homme et sa vraie valeur dans l'intimité de son commerce,

si bien qu'à des préventions qui n'étaient pas éteintes, ne tarda pas

à succéder une affection respectueuse dont j'aime à produire ici

l'expression.» (_Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1861.)--M. de

Falloux, dans son discours de réception à l'Académie française, a

rendu aussi un magnifique hommage au rôle de M. Molé après 1848.]

[Note 160: Peu de causeurs avaient été aussi goûtés de Napoléon. Quand

l'Empereur s'éloignait de Paris, le comte Molé avait ordre de

prolonger, pour ainsi dire, l'entretien, en lui écrivant tous les

jours.]

[Note 161: Expression de M. Joubert.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 23 / 95 题