IV

En Espagne, depuis que M. Mendizabal avait pris le pouvoir, le 14

septembre 1835, les choses allaient de mal en pis. Toute l'influence

était passée à l'Angleterre, qui, avec son esprit pratique habituel,

cherchait à se faire concéder des avantages commerciaux. En même

temps, champ libre était laissé à la révolution que le ministre

espagnol suivait avec docilité, quand il ne la devançait pas

étourdiment, s'employant à désorganiser toutes les forces monarchiques

et sociales, dépouillant et persécutant le clergé, provoquant la

révision du statut royal dans un sens démocratique. Les démagogues,

enhardis plutôt que satisfaits, excitaient de sanglantes émeutes dans

les villes de l'est et du sud, aux cris de: «Vive la Constitution de

1812!» Quant aux carlistes, soutenus par les puissances continentales,

ils se maintenaient dans les provinces basques, lançaient leurs

expéditions jusqu'aux portes de Madrid, et luttaient avec les

«Christinos» de sauvage cruauté. Partout l'anarchie, la décomposition,

et les signes d'une ruine qui semblait prochaine et fatale.

C'est dans ces conditions qu'en mars 1836, lord Palmerston, qui

n'avait pas voulu de l'intervention, quand elle eût pu profiter à un

gouvernement modéré, ami de la France, nous proposa brusquement une

sorte d'action circonscrite et bizarrement qualifiée de

_translimitation_. La flotte anglaise devait débarquer quelques

soldats de marine pour défendre ou reprendre les places maritimes. On

nous invitait de notre côté à occuper Fontarabie, le port du Passage

et la vallée du Bastan. Si engagé qu'il eût été jusqu'alors dans la

politique d'intervention, M. Thiers se rallia cette fois facilement au

sentiment contraire du Roi et des autres ministres. Par une dépêche en

date du 18 mars 1836, il déclina formellement la proposition de lord

Palmerston, qui en fut irrité. Mais le ministre français n'était pas

disposé à s'inquiéter beaucoup de cette irritation. Sa préoccupation

principale était de se mettre en bons termes avec les puissances

continentales. Il avait soin de se faire auprès d'elles un titre de

son refus. «J'ai dit au comte Apponyi, écrivait-il, le 3 mai, à

l'ambassadeur français à Vienne, que nous ne songions pas à intervenir

en Espagne. Je l'ai dit, et c'est la vérité pure. Nous n'y pensons pas

du tout. Pour abréger une guerre qui sera un long va-et-vient et qui

ne peut aboutir au triomphe de don Carlos, nous n'irons pas compliquer

la politique européenne. Je serais plus porté qu'un autre à cette

opération; mais le Roi et les Chambres n'en veulent à aucun prix, et

je ne puis pas, contre tout le monde, faire une chose d'ailleurs fort

contestable... L'Angleterre y avait pensé, nous l'avons calmée. Dites

de cela ce qui sera utile. Parlez du présent, laissez l'avenir libre,

mais éloignez cet avenir qui en effet l'est beaucoup[98].»

[Note 98: _Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire._]

M. Thiers faisait plus encore pour témoigner aux puissances de son

désir d'entente. Un jour, sans aucun préliminaire, sans avoir pris les

ordres du Roi, il arrivait chez le comte Apponyi, lui faisait jurer un

secret inviolable et lui remettait un papier sur lequel étaient écrits

de sa main quatre articles, portant: 1º abdication de don Carlos en

faveur de son fils aîné; 2º mariage de celui-ci avec Isabelle, le

jeune prince devant être roi et non pas seulement mari de la Reine; 3º

le _Statuto reale_, ou toute autre charte constitutionnelle, garanti à

l'Espagne; 4º régence de la reine Christine. Informé de cette

démarche, Louis-Philippe blâma son ministre de s'être ainsi avancé,

sans s'être entendu avec l'Angleterre, fort ombrageuse en cette

matière, et d'avoir si légèrement laissé à l'ambassadeur un écrit de

sa main. Un peu penaud, M. Thiers courut redemander son papier au

comte Apponyi. Celui-ci le lui rendit avec une grande bonhomie, non

sans aviser en même temps M. de Metternich. Le chancelier devait

goûter le principe de la transaction; il répétait souvent que, dans

une guerre civile, quand les deux principes sont mâle et femelle, il

n'y avait rien de mieux que de les marier ensemble. Seulement

quelques-unes des conditions ne lui plaisaient pas, entre autres celle

qui maintenait la régence aux mains de la reine Christine; il fit des

objections. En même temps, il eut soin de raconter à l'ambassadeur

anglais à Vienne l'offre que lui faisait M. Thiers. Lord Palmerston,

dont la méfiance n'avait pas besoin d'être excitée, fut donc informé

que nous cherchions à nous entendre à son insu avec l'Autriche[99].

Est-ce pour cela qu'il accusait alors partout Louis-Philippe de

vouloir abandonner la cause d'Isabelle?

[Note 99: _Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi

les _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 149, 150.--Plus tard,

après la chute du ministère du 22 février, Louis-Philippe plaisanta le

comte Apponyi de la bonhomie avec laquelle il avait rendu le papier à

M. Thiers. «Jamais, lui dit-il, à votre place, le ne me serais

dessaisi d'une pièce originale de cette importance.»--«Profitez de la

leçon, écrivit, à cette occasion, M. de Metternich à son ambassadeur;

en suivant les conseils du roi Louis-Philippe, vous deviendrez un

parfait diplomate.»]

Tant de gages ainsi donnés, dans les affaires de Cracovie, de Suisse,

d'Espagne, ne laissaient pas indifférentes les deux grandes puissances

allemandes. Sans oublier complétement M. Thiers, c'était surtout au

Roi qu'elles savaient gré de ce changement. À Berlin, le ministre

dirigeant, M. Ancillon, ne tarissait pas, dans ses dépêches, sur les

«intentions droites», le «tact exquis» et le «coup d'oeil politique»

de Louis-Philippe. «Sa sagesse, disait-il, son habileté, les principes

conservateurs qu'il adopte pour se conserver lui-même, sont

aujourd'hui les meilleurs garants que l'Europe puisse avoir du

maintien de la paix et de l'ordre.» Le ministre prussien prenait au

besoin, auprès du Czar, la défense du roi des Français et le

présentait comme étant lassé de l'alliance anglaise. «Cette alliance

monstrueuse entre deux puissances essentiellement rivales,

ajoutait-il, a été conclue sous l'empire de circonstances que

Louis-Philippe tâche d'effacer de plus en plus, mais qu'il ne peut pas

attaquer de front. Nous ne croyons pas nous tromper en disant qu'il

porte impatiemment le joug pesant de l'alliance anglaise, et qu'il

serait heureux de trouver l'occasion de la secouer[100].» Quant à M.

de Metternich, il appelait Louis-Philippe «la première nécessité de

l'époque et la seule ancre de salut». Annonçant à l'ambassadeur de

France qu'il remettait ses troupes sur le pied de paix, et réduisait

son armée d'Italie de 60,000 hommes à 20,000, il ajoutait: «Une telle

mesure, prise par un cabinet connu pour sa prudence, est un bel

hommage rendu à la politique de votre roi. L'Autriche a armé en 1830,

elle désarme en 1836. Dans un cas comme dans l'autre, l'état de la

France a motivé ses résolutions. Mesurez à cette échelle les progrès

de notre confiance, et croyez qu'elle vous est désormais acquise. Oui,

nous comptons sur votre sagesse; elle nous rassure sur les

conséquences de la révolution de 1830. La détestable politique de la

branche aînée des Bourbons perdait l'Europe; nous espérons que celle

de Louis-Philippe la sauvera[101].» Aussi le chancelier se sentait-il

encouragé à continuer à l'égard du roi des Français le rôle de

conseiller, de professeur de politique conservatrice, qu'il avait

commencé à prendre en 1834 et 1835. Plus que jamais il s'inquiétait et

s'enquérait des affaires de France, comme s'il en avait la direction;

lisait les journaux de Paris, même le _Charivari_; donnait son avis

sur les détails de notre politique intérieure; poussait Louis-Philippe

à «avancer d'un pas ferme»; l'incitait, ce qui ne devait pas déplaire

au prince, à gouverner lui-même, sans s'effacer derrière la prétendue

«autorité ministérielle»[102]. Ces conseils étaient mêlés de

compliments à l'adresse du Roi: «Veuillez le remercier, écrivait M. de

Metternich, de la constance qu'il met à ne pas sortir de la ligne de

conduite qu'il s'est prescrite; ces remercîments doivent lui être

adressés par tous les esprits non prévenus et par les coeurs

droits[103].»

[Note 100: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 590, 596,

597, 673.]

[Note 101: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 673, et _Mémoires

inédits du comte de Sainte-Aulaire_.]

[Note 102: Cf. _passim les Mémoires de M. de Metternich_, t.

VI.--Voici un spécimen de cette correspondance: «Par mon expédition de

ce jour, écrivait le prince de Metternich au comte Apponyi, le 28 mars

1836, je m'adresse de nouveau au Roi avec une grande franchise.

Veuillez lui faire sentir que dans cette franchise même se trouve le

gage de la confiance que j'ai dans la qualité de son esprit. Je crois

lui fournir, par ce que je lui dis sur les questions de cabinet, un

argument d'une grande force, qu'il pourra faire valoir pour arrêter

ses ministres dans une direction essentiellement fautive et qui repose

sur des éléments détestables, tels que la vanité et l'esprit de

domination des individus. C'est dans un monde qui n'existe pas dans la

réalité, que certains ministres ont été chercher leur utopie

d'omnipotence ministérielle. Je sais bien que le modèle leur en a été

fourni par l'Angleterre; mais s'ils avaient plus de pratique dans

l'esprit, ils auraient découvert que les moeurs gouvernementales

anglaises ne sont point et ne seront jamais véritablement applicables

à la France. La cause que nous désirons servir aujourd'hui, c'est le

rétablissement de l'autorité dans ce dernier pays, et Louis-Philippe

doit, à cet égard, être de notre avis. La France a soif du pouvoir, et

le pouvoir est un mot vide de sens s'il n'est fondé sur l'autorité.

Qu'est-ce que l'_autorité ministérielle_, surtout sous le régime du

représentatif moderne qui est l'ennemi de tout maintien des hommes en

place?... Je raisonne beaucoup dans les dépêches que j'envoie à Paris,

parce que je trouve le raisonnement à sa place dans nos relations avec

Louis-Philippe et avec un pays où l'ordre public est redevenu un objet

d'_éducation_.» (_Ibid._, p. 139, 140.) Il paraît que M. de Talleyrand

avait encouragé M. de Metternich à faire campagne contre la

«fantasmagorie représentative», et avait exprimé l'avis qu'il fallait

faire en France une «Restauration épurée». «Je ne puis assez vous

exprimer, écrivait M. de Metternich à son ambassadeur, combien les

dernières confessions que M. de Talleyrand vous a faites sur la marche

de l'opinion publique en France, m'ont intéressé. C'est une chose

curieuse à suivre que le retour d'un vieux pécheur vers les bons

principes.» (_Ibid._, p. 140, 144.)]

[Note 103: _Mémoires de M. de Metternich_, p. 142.]

Les gouvernements du continent ne se contentaient pas de ces éloges à

huis clos. Le 1er mai 1836, jour de la fête de Louis-Philippe, le

comte Apponyi, apportant solennellement au prince les voeux du corps

diplomatique, s'exprimait en ces termes qui sortaient de la banalité

ordinaire de ces sortes d'allocutions: «L'Europe, témoin de la marche

sage et éclairée que suit le gouvernement de Votre Majesté,

s'applaudit de l'ordre et de la prospérité dont la France lui est

redevable; elle y voit en même temps, avec confiance, un gage de la

paix générale..... Ce bienfait est étroitement lié à la conservation

des jours précieux de Votre Majesté[104].» Quel changement pour qui se

rappelait l'attitude et le langage des cours d'Europe, au lendemain de

la révolution de Juillet!

[Note 104: Le _National_ se plaignit, à ce propos, que le comte

Apponyi s'exprimât au nom du corps diplomatique, «comme si la royauté

du 7 août était placée sous sa tutelle et sa surveillance». «De quoi

se mêle cet étranger? ajoutait-il. De quel front ce hussard hongrois

ose-t-il se faire juge entre les partis et les opinions qui se

disputent sur le sens, sur l'interprétation et la portée de la

révolution de Juillet?» (3 août 1836.)]

V

Cette politique extérieure, un peu en réaction contre ce qu'on eût pu

appeler la politique de 1830, n'étonne pas de la part de

Louis-Philippe; depuis longtemps, ce prince voyait, dans le

rapprochement avec les puissances continentales, le complément au

dehors de l'oeuvre entreprise au dedans pour dégager la nouvelle

monarchie de son origine révolutionnaire. Elle étonne davantage de la

part de M. Thiers, si soigneux, alors même qu'il résistait au parti du

désordre et de la guerre, de se poser en homme de Juillet et de

flatter le sentiment «national». Le président du conseil allait

évidemment au rebours de ses tendances naturelles et risquait quelque

chose de sa popularité. Ce devait être en vue d'un avantage notable.

Lequel?

M. Thiers poursuivait en effet un dessein dont il attendait beaucoup

pour la France, pour la monarchie et pour lui-même: il prétendait

rompre avec éclat le blocus matrimonial établi autour de la dynastie

nouvelle par les influences légitimistes, et aller chercher la femme

du jeune duc d'Orléans au coeur même de la vieille Europe, dans la

famille impériale d'Autriche. C'eût été du coup remettre la royauté de

Juillet, encore contestée et dédaignée, au rang des autres royautés,

et lui donner ainsi plus de prestige à l'intérieur, plus de crédit et

de liberté diplomatiques à l'extérieur. N'y avait-il pas là,

d'ailleurs, de quoi séduire l'imagination mobile du jeune ministre,

imagination si curieuse d'étonner les autres et de s'amuser elle-même,

en jouant des rôles nouveaux et imprévus? Après avoir été le premier à

proposer, et à faire accepter au peuple des barricades, le roi des

Français, M. Thiers ne devait-il pas trouver piquant d'être le premier

à le faire rentrer en grâce auprès des dynasties d'ancien régime? Ne

se mettrait-il pas ainsi hors de pair parmi les ministres de

Louis-Philippe? Ne se créerait-il pas des titres exceptionnels, et en

quelque sorte perpétuels, à la faveur, à la reconnaissance du Roi et

de son héritier?... Quoi qu'il en soit de ces divers motifs, le

président du conseil s'était lancé dans cette entreprise matrimoniale

avec sa vivacité accoutumée; elle était devenue sa préoccupation

principale, et il y avait subordonné toute sa politique étrangère.

Malgré l'échec auquel elle devait aboutir, on pourrait même dire à

cause de cet échec, cette tentative a mis dans un jour curieux les

sentiments que conservaient encore les cours du continent à l'égard du

gouvernement de Juillet. Il n'est donc pas sans intérêt de s'y arrêter

un moment[105].

[Note 105: J'ai d'ailleurs, pour cet épisode, un guide excellent que

je m'attacherai à suivre; c'est M. le comte de Sainte-Aulaire, qui fut

acteur principal de cette négociation. Le récit détaillé qu'il en fait

dans ses _Mémoires inédits_, et qui, sur plus d'un point, complète ou

redresse ce qui a été jusqu'ici publié, n'est pas la partie la moins

agréable ni la moins piquante de cet écrit. Peu avant sa mort,

l'auteur en a lu, dans une des séances privées de l'Académie

française, des fragments qui ont obtenu le plus vif succès. Les

documents ou conversations qui seront cités, sans indication spéciale

de source, au cours des pages qui vont suivre, sont tirés de ces

_Mémoires_.]

On s'imaginerait difficilement un prince plus séduisant et plus brillant

que ne l'était alors le jeune duc d'Orléans. Grand, élancé, d'une figure

charmante, d'une élégance suprême, excellant à tous les exercices du

corps en même temps que distingué dans les travaux de l'esprit, brave au

feu et galant auprès des dames, c'était, comme on a dit de lui, «le

Français dans la plus aimable acception du mot[106]». Français, il

l'était surtout par un patriotisme ardent, impétueux même, qui possédait

toute son âme, jamais plus heureux que quand on lui permettait de

s'exposer et de se battre pour son pays. «Il me tarde de me rapprocher

de l'armée, écrivait-il un jour au prince de Joinville; comme tu le dis

très-bien, c'est dans les armées que se réfugie l'esprit national; c'est

là notre place, mon cher ami, à nous qui devons être les apôtres et les

ministres de cette religion des coeurs généreux[107].» Tout jeune, à

l'âge des plus vives impressions, il avait vu éclater la révolution de

Juillet et en sortir la fortune de sa maison. Doit-on s'étonner qu'il

ait d'abord épousé les idées de cette révolution avec plus d'ardeur que

de sagesse, déviation passagère que l'âge et surtout l'exercice du

pouvoir eussent vite corrigée? D'ailleurs, à cette recherche parfois

excessive de la popularité libérale, le jeune prince joignait le sens de

l'autorité personnelle, l'art de se faire respecter et obéir, dons

vraiment royaux que son père lui-même ne possédait pas à un si haut

degré. N'ayant pas encore vingt ans et en pleine révolution, il en avait

donné des preuves remarquées[108]. Depuis lors, ce je ne sais quoi

d'imposant s'était encore développé. «Bien qu'il me reçût avec une

exquise politesse, a écrit de lui M. de Sainte-Aulaire, et qu'il me

témoignât la déférence à laquelle mon âge et la confiance du Roi me

donnaient des droits, je me sentais bien moins à l'aise avec lui qu'avec

son père. On n'avait point avec le prince royal ces longues causeries

que l'esprit de Louis-Philippe, si abondant et si orné, rendait toujours

agréables et instructives, mais qui laissaient souvent une impression

vague et un peu confuse. M. le duc d'Orléans écoutait avec attention,

résumait, avec une netteté très-concise, ce que lui avait dit son

interlocuteur, puis il exprimait, en quelques phrases, son avis ou ses

ordres. Si l'on tentait de raisonner encore, quand son opinion était

formée, son regard, toujours bienveillant, mais un peu distrait,

avertissait qu'il avait autre chose à faire. Il n'aimait pas la

discussion pour la discussion. Il ne cherchait pas, dans les affaires,

l'amusement de son esprit, et cette différence capitale entre le Roi son

père et lui était assurément toute à son avantage.» Les qualités du

jeune prince étaient telles que les plus hostiles se voyaient obligés

d'y rendre hommage. En 1833, il avait fait un voyage à Londres; lord

Palmerston écrivait, après avoir dîné avec lui, chez M. de Talleyrand:

«Le duc d'Orléans a merveilleusement gagné depuis que je l'ai vu à

Paris, en octobre 1830. Il était fort bien alors; mais, depuis, il est

devenu un homme. Ses agréments extérieurs se sont accrus, et il a pris

les manières, la tenue qui appartiennent à sa situation; il a vraiment

l'air de l'héritier présomptif d'une couronne. D'après la courte

conversation que nous avons échangée, il me semble que son esprit ne

s'est pas moins développé que sa personne[109].» Même impression chez

des diplomates étrangers dont les sympathies étaient cependant toutes

légitimistes[110]. À ne voir donc que le mérite personnel du prince et

aussi l'éclat de la couronne à laquelle il semblait appelé, son mariage

eût dû être facile. Mais il fallait compter avec le sentiment

qu'éveillait, dans les vieilles maisons royales, le souvenir encore si

présent de la révolution de 1830.

[Note 106: H. HEINE, _Lutèce_, p. 264.]

[Note 107: _Revue rétrospective._]

[Note 108: M. de Sainte-Aulaire raconte à ce sujet une anecdote

intéressante. C'était dans les premiers jours d'août 1830. Le futur

ambassadeur avait accepté à l'improviste de présider un banquet que

les élèves de l'École polytechnique offraient au jeune duc d'Orléans.

À peine celui-ci fut-il arrivé, qu'il attira M. de Sainte-Aulaire dans

une embrasure et lui dit avec un ton d'autorité dont son interlocuteur

fut frappé: «Puisque vous présidez le banquet, je suis bien sûr que

vous avez tout prévu et qu'il ne s'y passera rien d'inconvenant.»--«Je

ne pouvais en vérité, raconte M. de Sainte-Aulaire, lui donner cette

assurance, et j'essayai de lui faire comprendre comment j'étais

excusable de n'avoir rien prévu du tout. Coupant court à mon apologie,

le prince reprit:--Les toasts, par exemple, quels seront-ils?

Montrez-les-moi, je vous prie.--Sur ma réponse que je ne les avais

point vus, le prince ne put contenir un mouvement d'impatience et

m'enjoignit d'aller, en toute hâte, m'enquérir de ce qui avait été

réglé à ce sujet par les commissaires.» M. de Sainte-Aulaire, au bout

de quelques instants, rapporte au duc d'Orléans un papier sur lequel

se trouvaient les toasts. Le jeune prince n'y eut pas plutôt jeté un

coup d'oeil, qu'il rougit et le rendit à M. de Sainte-Aulaire, avec un

regard de reproche, lui indiquant du doigt cette phrase qui se

trouvait dans le toast du général Gourgaud: «Le renversement des

Bourbons a lavé l'affront que les étrangers ont fait à la France, en

1815.» «Je dois l'avouer à ma confusion, ajoute M. de Sainte-Aulaire,

cette grosse inconvenance ne m'avait point frappé, tant j'étais

étourdi du mouvement qui nous entraînait tous alors. Si l'on veut

remarquer que cette même cause devait agir plus puissamment encore sur

le prince royal et qu'il n'avait pas vingt ans, il faudra lui tenir

compte d'avoir conservé à ce degré la possession de lui-même. Je lui

en fis avec sincérité mon compliment.» M. de Sainte-Aulaire obtint,

non sans peine, du général, la correction de sa phrase. Le banquet se

passa donc convenablement. À la fin cependant, les têtes

s'échauffaient, et peut-être aurait-on eu de la peine à mener la fête

à fin sans scandale, si elle n'eût été interrompue par la nouvelle

d'une émeute. La police demanda à quelques-uns des polytechniciens de

se montrer au peuple pour le rappeler au sentiment de ses devoirs.

Trois ou quatre de ces braves étourdis partirent aussitôt, ne doutant

pas du succès. Ils furent bafoués par la populace.]

[Note 109: H. L. BULWER, _The life of Palmerston_, t. II, p. 137.]

[Note 110: Cf. dépêche du comte de Sales du 19 août 1835. (HILLEBRAND,

_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 671.)]

Depuis longtemps, aux Tuileries, on avait une préférence secrète pour

une alliance avec la maison d'Autriche. C'était particulièrement le

désir très-vif de la reine Marie-Amélie, qui se souvenait d'être

petite-fille de Marie-Thérèse. Cette arrière-pensée n'avait pas été

étrangère au choix fait, en 1833, du comte de Sainte-Aulaire pour

l'ambassade de Vienne. Gentilhomme de race, esprit aimable et

distingué, doué de ce tact supérieur que donne l'habitude du grand

monde, bien vu personnellement de la haute société européenne, même de

celle qui avait le plus de préventions contre les hommes et les choses

de 1830, M. de Sainte-Aulaire était un parfait diplomate, si, comme il

l'a écrit un jour, «la diplomatie est le savoir-vivre». En tout cas,

plus que tout autre, il avait les qualités propres à la délicate

mission dont il se trouvait chargé par la confiance de la famille

royale. Dès 1833, au moment où il allait prendre possession de son

poste, la Reine lui avait recommandé de bien étudier les quinze

archiduchesses ou archiducs qui, par leur âge, pouvaient convenir à

l'un de ses fils ou à l'une de ses filles. L'attention de

l'ambassadeur s'était portée tout de suite sur l'archiduchesse

Thérèse. Son père, l'archiduc Charles, frère de l'empereur François,

homme de guerre estimé, passait pour libéral et ami de la France;

elle-même, un peu chétive d'extérieur, avait, à défaut de qualités

héroïques, une aimable douceur, une éducation excellente, partageait

les sympathies françaises de son père, et témoignait, au sujet du duc

d'Orléans, d'une curiosité bienveillante qui paraissait de bon augure.

L'idée, soumise aux Tuileries, y avait plu. Un peu plus tard, M. de

Sainte-Aulaire étant venu passer quelques mois à Paris, ce fut pour

Louis-Philippe et Marie-Amélie l'occasion de longs entretiens avec

l'ambassadeur, sur un projet qui leur devenait chaque jour plus cher.

«Aussitôt que je me faisais annoncer, raconte ce dernier, le Roi

quittait tout pour me recevoir; il allait chercher la Reine, et, de

peur que nous ne fussions pas suffisamment à l'abri des importuns dans

son cabinet, il nous conduisait dans quelque pièce éloignée dont il

fermait la porte aux verrous; ensuite, il m'allait lui-même chercher

un fauteuil qu'il plaçait entre le sien et celui de la Reine,

voulant, disait-il, que je fusse bien à mon aise; puis il m'écoutait

attentivement et me laissait parler aussi longtemps que je voulais,

sans m'interrompre, ce qui, vu les habitudes de Sa Majesté, témoignait

assurément de l'intérêt extraordinaire qu'il mettait à l'affaire que

nous traitions. Je puis au reste rendre à ces excellentes gens (s'il

m'est permis de parler avec tant de familiarité de ce qu'il y a de

plus grand sur la terre), je puis leur rendre ce témoignage que

jamais, dans une honnête famille de bourgeois, de bons parents ne se

sont occupés de l'établissement de leurs enfants avec une tendresse

plus désintéressée. La haute moralité de la famille impériale

d'Autriche, le salutaire exemple de ses vertus sur les jeunes

archiduchesses élevées à si bonne école, toutes les considérations

morales enfin, rarement appréciées par les princes en pareil cas,

déterminaient la préférence du Roi et de la Reine, et laissaient peu

de place aux calculs de la politique sur les avantages d'une grande

alliance.» Le duc d'Orléans se montra, au début, plus froid que ses

parents. Il était trop imbu des idées de 1830 pour qu'une alliance

autrichienne ne lui inspirât pas quelque répugnance. En tout cas, il

voulait avant tout étudier par lui-même la jeune princesse. «Épouser

une femme que je ne saurais aimer, disait-il, me marier à l'ancienne

méthode, c'est à quoi je ne me résignerai jamais.»

En 1833 et au commencement de 1834, le duc de Broglie, qui dirigeait

alors le ministère des affaires étrangères, s'était montré peu disposé

à s'occuper de cette affaire. Très-méfiant à l'égard de l'Autriche, il

pressentait un refus et ne voulait pas s'y exposer. La famille royale

lui savait mauvais gré de sa réserve. À peine eut-il donné, pour la

première fois, sa démission, en avril 1834, que son successeur, M. de

Rigny, plus docile au désir du Roi, chargea M. de Sainte-Aulaire de

sonder M. de Metternich sur l'idée d'un voyage du duc d'Orléans et du

duc de Nemours à Vienne. La réponse, bien que témoignant d'un peu de

surprise et d'embarras, sembla d'abord assez favorable. Mais bientôt,

à mesure surtout que l'arrière-pensée matrimoniale fut plus apparente,

le gouvernement autrichien laissa voir ses répugnances et finit même

par n'avoir qu'une pensée, faire écarter ce que M. de Metternich

appelait ce «malencontreux». voyage. La mort de François II, en mars

1835, et le deuil qui s'ensuivit, vinrent tout suspendre[111].

[Note 111: J'ai déjà eu occasion de parler de cette première partie

des négociations et de faire connaître les sentiments de M. de

Metternich en cette circonstance. Cf. t. II, p. 403-404.]

Louis-Philippe n'avait pas renoncé à son projet; vers la fin de la

même année, il tenta d'y revenir. Il exposait ainsi à M. de

Sainte-Aulaire les considérations par lesquelles il pensait qu'on

pouvait agir sur le gouvernement autrichien: «Je crois bien comprendre

quelle est aujourd'hui ma position à l'égard des diverses puissances

de l'Europe. Chacun s'est résigné, avec plus ou moins de regret, à me

voir sur le trône de France; on accepte ma royauté, mais on l'accepte

viagère. Quant à mon fils, les uns s'affligent, les autres se

réjouissent de son renversement à ma mort, mais tous le prévoient.

L'empereur de Russie n'en fait aucun doute, et il règle sa conduite

sur cette pensée; il se garde de tout rapport personnel avec moi,

comme si j'étais pestiféré; il se ferait couper la main plutôt que de

m'écrire: Mon frère. À mon âge, avec mon caractère, de tels procédés

ont peu d'inconvénients; mais il ne faudrait pas attendre d'un jeune

roi tant de philosophie. Si, au moment où mon fils montera sur le

trône, il trouve les choses en cet état, une catastrophe est

inévitable.» Parlant spécialement de l'Autriche, le Roi ajoutait: «Je

ne cherche nullement à la séparer de la Russie; jamais je n'ai songé à

me mettre entre eux pour les brouiller; je veux, au contraire,

cimenter entre nous une alliance commune qui rende également

impossibles et une guerre de principes et une guerre de passions.

J'attache la gloire de mon règne à cette oeuvre pacifique, et je ne la

regarderai pas comme accomplie avant que j'aie marié mon fils. Les

puissances continentales ont formé contre ma famille un blocus

matrimonial; il faudrait être aveugle pour ne pas voir cette

manoeuvre. Qu'elles y prennent garde cependant, la popularité que je

compromets à vouloir retenir l'élan national me reviendrait tout

entière, si j'étais capable de me laisser aller contre elles à mon

ressentiment. Encore une fois, je ne le ferai pas, mais je ne puis

répondre de mon successeur; et, rappelez-le au prince de Metternich,

mon cher comte, il n'a pas de temps à perdre, car ce n'est pas de

vieillesse que je dois mourir.»

Pouvait-on espérer que cet appel fût entendu à la cour de Vienne? La

mort de François II n'y avait pas accru nos chances: bien au

contraire. Pour avoir remis, pendant plus d'un quart de siècle, à M.

de Metternich une part si considérable de son autorité, le vieil

empereur n'avait rien d'un Louis XIII auprès d'un Richelieu. Imposant

par la longue expérience d'un règne de quarante-cinq ans, par la

dignité habile dont il avait fait preuve en des fortunes

très-diverses, laborieux, assidu sans apparat à ses devoirs de

souverain, accessible à tous, il ne doutait pas, et l'on ne doutait

pas autour de lui qu'il ne fût la loi vivante. La simplicité

d'allures, la douceur paternelle de son pouvoir, ne pouvaient en

dissimuler le caractère despotique. Tous, des plus petits aux plus

grands, étaient prêts à lui obéir, apportant dans leur soumission une

affection et un respect que justifiaient sa bonté et ses vertus.

L'autorité même de M. de Metternich,--autorité si considérable que les

archiducs se rangeaient sur son passage, dans les salons de la Burg,

comme des caporaux devant un officier,--ne valait qu'autant qu'on y

voyait une délégation de l'Empereur. Si donc François II s'était une

fois converti par politique au mariage français, il eût été, mieux que

tout autre, en mesure de l'imposer à la cour et à la société de

Vienne. La cabale hostile, si puissante qu'elle fût, n'eût pas osé lui

résister. Impossible de rien attendre de pareil de son successeur,

Ferdinand Ier, qui était difforme et imbécile. Il avait succédé sans

difficulté à son père, dont le prestige posthume couvrait en quelque

sorte son infirmité; mais il était incapable de rien faire par

lui-même[112]. L'autorité que le souverain n'exerçait plus n'était

pas passée tout entière à M. de Metternich. Une puissance mystérieuse

s'était élevée, devant laquelle tous s'inclinaient avec une sorte de

crainte superstitieuse, et dont le chancelier prétendait n'être que

l'instrument subordonné: elle s'appelait la «volonté de la famille

impériale». Qu'était-ce? On eût été embarrassé de le préciser.

Toutefois il était visible que l'un des facteurs les plus influents de

cette «volonté» était l'archiduchesse Sophie, femme de l'archiduc

François-Charles, frère de l'Empereur et héritier du trône. Or cette

princesse, imbue des idées du Czar, ennemie passionnée de la France de

1830, devait repousser, non sans horreur, toute alliance avec le fils

du roi de la révolution. Pouvait-on attendre de M. de Metternich que,

sur une question touchant si directement la famille impériale, il

entrât en lutte avec sa future souveraine? Sans doute, il désirait

plaire à Louis-Philippe, lui savait gré de sa sagesse, le payait

volontiers en compliments dont nous ne contestons pas la sincérité,

lui offrait même de reconnaître d'avance les droits du duc d'Orléans à

la succession de la couronne; mais si, encouragé par ces politesses,

l'ambassadeur de France faisait une allusion même voilée au mariage:

«Pour Dieu! ne parlons pas de cela, s'écriait le chancelier

brusquement et comme effrayé. Rien n'est mûr, on risquerait de tout

gâter en allant trop vite... Peut-être le temps amènera-t-il des

changements... Je ne parle que pour aujourd'hui; mais, à coup sûr, une

démarche faite aujourd'hui compromettrait des intérêts que je voudrais

pouvoir servir.»

[Note 112: M. de Sainte-Aulaire raconte, dans ses _Mémoires_, que

l'empereur Ferdinand, recevant le ministre de Belgique, lui avait

parlé tout le temps de la cour de Hollande et l'avait chargé d'assurer

le roi Léopold de la part qu'il avait prise à la maladie du prince

d'Orange. Du reste, il était bon et jouissait même, pour ce motif,

d'une sorte de popularité.]

Le gouvernement français était tenu exactement au courant de ces

difficultés par son ambassadeur. Celui-ci écrivait à la Reine «qu'il

n'apercevait aucune chance de succès pour le mariage si vivement

désiré par elle». Il déconseillait même le voyage du prince à Vienne.

Un autre jour, causant avec le Roi, il lui disait moitié sérieusement,

moitié en riant, que cette négociation ne pourrait réussir que si l'on

faisait du mariage une question de paix ou de guerre. «Dieu me garde,

ajoutait-il, de conseiller un tel parti: je ne voudrais cependant pas

le condamner absolument, car, au fait, de toutes les guerres de

l'histoire ancienne, la plus raisonnable m'a toujours semblé celle de

Romulus contre les Sabins.»--«Voilà bien du duc de Broglie, repartit

le Roi avec impatience; lui aussi m'offre de commencer, mais à

condition de pousser jusqu'au bout, et d'aller, en cas de refus,

jusqu'à la guerre. Ce n'est point ainsi que je l'entends.» Le duc de

Broglie, en effet, rentré au ministère depuis le mois de mars 1835,

avait toujours aussi peu de confiance dans le projet de mariage. Il

voulait bien du voyage des princes, se prêtait volontiers à faire

faire sur ce sujet des ouvertures officieuses aux puissances, et non

sans succès, au moins à Berlin, mais il n'entendait pas qu'on y mêlât

aucune négociation matrimoniale.

Avec M. Thiers, tout changea. La présomption du nouveau président du

conseil s'imaginait volontiers que les sots rencontraient seuls des

obstacles insurmontables. Il se flattait qu'en substituant partout, et

notamment à Cracovie, en Suisse, même en Espagne, à la roideur

«libérale» avec laquelle le duc de Broglie avait traité les puissances

absolutistes, une politique plus conservatrice, plus aimable, plus

prompte aux concessions, il réussirait dans l'entreprise que son

prédécesseur avait jugée impossible. Encore ne consentait-il pas à

attendre patiemment l'effet de ce changement de politique. Vainement,

de Vienne, M. de Sainte-Aulaire lui conseillait-il de laisser le temps

agir, de remettre sa demande à plus tard, il décidait d'engager

l'affaire tout de suite et de l'emporter de haute lutte. Le Roi

s'était laissé facilement convaincre. Il n'était pas jusqu'au duc

d'Orléans qui n'entrât dans les vues du ministre. Ses premières

préventions contre le mariage autrichien s'étaient évanouies; et puis,

à voir les obstacles que lui opposait la cabale légitimiste, il se

sentait piqué au jeu: c'était comme un défi que sa jeune vaillance

avait hâte de relever, une bataille qu'il était d'autant plus

impatient de livrer, qu'il savait avoir à y payer beaucoup de sa

personne; justement confiant en soi, il brûlait d'aller confondre sur

place, rien qu'en se montrant, les railleurs et les calomniateurs qui

colportaient de lui, dans les cours d'Europe, un portrait ridicule ou

odieux.

M. Thiers fit donc reprendre sans retard, à Vienne et à Berlin, les

négociations déjà engagées au sujet du voyage que les ducs d'Orléans

et de Nemours avaient le désir de faire dans ces deux villes. Aucune

allusion n'était faite, pour le moment, à un projet de mariage. M. de

Metternich apprit, sans doute avec déplaisir, une démarche qui lui

paraissait dépasser cette «amitié de raison» à laquelle il estimait

que la France et l'Autriche devaient se tenir; mais impossible de

refuser une telle visite: il répondit donc que les voyageurs seraient

reçus comme il convenait aux bons rapports des deux gouvernements et à

la parenté des deux familles royales. À Berlin, l'acceptation de la

visite fut beaucoup plus cordiale; seulement on n'osa la faire

connaître qu'après Vienne, et encore demanda-t-on le secret, par

crainte des tracasseries de Saint-Pétersbourg[113]; les fils de

Louis-Philippe furent invités à assister aux manoeuvres de l'armée

prussienne; le ministre dirigeant, M. Ancillon, déclara que son maître

«serait enchanté de pouvoir lui-même prouver aux princes l'estime

qu'il portait à leur père et combien était grande son admiration pour

la façon adroite et sage dont il dirigeait les affaires au milieu de

si grandes difficultés[114]» Frédéric-Guillaume se montrait même

disposé, quoique timidement, à aider au succès du mariage

projeté[115]. Tout le monde, il est vrai, ne pensait pas de même, à la

cour de Prusse: le prince royal écrivait à son confident Bunzen que la

seule perspective de l'arrivée du duc d'Orléans et du duc de Nemours à

Berlin le rendait «tout à fait mal à l'aise et misérable»; il ajoutait

que l'accueil qui leur était préparé à Vienne «lui pesait tellement

qu'il aurait voulu en pleurer[116]». De Russie, le Czar faisait écho à

cette mauvaise humeur; la réception que ses deux alliés s'apprêtaient

à faire aux fils du Roi de 1830 lui paraissait un triste signe des

temps[117].

[Note 113: Ce fait est rapporté dans une lettre de M. Bresson à M. de

Sainte-Aulaire en date du 21 juin 1836. (_Documents Inédits._)]

[Note 114: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 670.]

[Note 115: Lettre précitée de M. Bresson.]

[Note 116: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 670.]

[Note 117: _Ibid._, p. 669.]

Le 2 mai 1836, les princes se mirent en route. Le duc d'Orléans se

rendait compte de la gravité de sa démarche: il écrivait, en partant,

au maréchal Soult: «Je compte que votre bienveillant intérêt me suivra

dans cette circonstance importante de ma vie. Si je puis, en restant

toujours l'homme de la France et en écartant avec soin tout ce qui

pourrait ressembler à une concession et à une justification, si je

puis inspirer la confiance que ma manière d'entendre les intérêts

nationaux est compatible avec le repos et avec les besoins de

l'Europe, j'aurai fait un grand pas pour mon avenir[118].»

[Note 118: Lettre du 29 avril 1836. (_Documents Inédits._)]

Les jeunes voyageurs commencèrent par Berlin, où ils conquirent tout de

suite la sympathie du souverain et de la foule. Ce fut un «véritable

triomphe», dit un historien prussien[119]. En recevant les fils de

Louis-Philippe, le vieux Frédéric-Guillaume «s'étendit en éloges sur la

sagesse de leur père, parla des services qu'il avait rendus à l'Europe,

protesta de son affection et de son estime pour ce souverain[120]». M.

Ancillon disait à l'ambassadeur de France: «Si vos princes ne sont pas

ingrats, ils doivent nous aimer un peu, car nous les aimons beaucoup. Il

n'y a qu'une voix sur leur compte.» Le prince Wittgenstein disait de son

côté: «Jamais je n'ai vu produire à Berlin un effet comme celui que

produisent vos princes. Le Roi est enchanté. Il est impossible d'être

mieux que ces jeunes gens. On voit qu'ils sont princes et qu'ils ont été

élevés pour être des hommes. Leur tact naturel est infaillible, leur

tenue parfaite. Sur un terrain nouveau et inconnu, ils n'ont pas bronché

une fois. Aussi tout le monde est content. L'effet politique est

complet. Ce voyage est un heureux événement qui tournera au bien de

tous.» Après avoir rapporté ces propos, M. Bresson ajoutait: «Le Roi est

véritablement sous le charme, et jamais je n'ai prévu ce que je vois de

mes yeux. Nous vivrons ici longtemps sur l'effet de ce voyage[121].»

Pour confirmer son bon témoignage, M. Ancillon avait déclaré que «les

mécontents eux-mêmes étaient réduits au silence». En effet, le prince

Guillaume, bien que du parti moscovite à la cour de Berlin, écrivait à

sa soeur, l'impératrice de Russie: «Le duc d'Orléans nous a tous

subjugués[122].»

[Note 119: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 670.]

[Note 120: Lettre de M. Bresson à M. de Barante, du 12 mai 1836.

(_Documents inédits._)]

[Note 121: Dépêche de M. Bresson à M. Thiers, du 23 mai 1836.

(_Documents inédits._)]

[Note 122: Dépêche de M. de Barante à M. Thiers, du 28 mai 1836.

(_Documents inédits._)]

Heureux début: toutefois la bataille décisive n'était pas là; elle

devait se livrer à Vienne. M. de Sainte-Aulaire y avait bien préparé

le terrain, faisant preuve, dans le règlement préalable des détails de

la réception, d'autant de prévoyance que de fermeté, déjouant les

mauvais vouloirs qui se cachaient derrière des prétentions

d'étiquette, tenant la main à ce que le fils de Louis-Philippe fût

reçu comme l'aurait été «le grand dauphin, fils de Louis XIV». Bien

que sorti assez heureusement de ces premières difficultés,

l'ambassadeur n'en eût pas moins été d'avis que, pour cette fois, le

duc d'Orléans se contentât de voir et d'être vu, et que les ouvertures

expresses de mariage fussent renvoyées à plus tard. Mais tel n'était

pas le sentiment du Roi, ni celui de M. Thiers, qui écrivait à M. de

Sainte-Aulaire: «Vos idées d'ajournement, d'insinuations indirectes,

ne sont que faiblesse et niaiserie. Il faut aborder de telles affaires

de front, livrer la bataille avec toutes ses forces et compromettre

hardiment le cabinet, afin que les conséquences du refus soient mieux

comprises.» Quant au duc d'Orléans, il était peut-être plus impatient

encore: il déclarait, de la façon la plus nette, «qu'il venait à

Vienne demander une archiduchesse en mariage, et qu'il entendait en

rapporter un consentement ou un refus». L'ambassadeur n'avait donc

plus qu'à servir de son mieux un dessein dont le succès immédiat ne

lui paraissait guère possible.

Les princes arrivèrent à Vienne le 29 mai. Charmants auprès des femmes,

sérieux avec les hommes d'État, à leur aise dans les défilés de

l'étiquette, adroits et hardis aux exercices du corps, pleins de bonne

grâce avec la foule, ils plurent à tous. Avec un désintéressement

touchant, le jeune duc de Nemours s'effaçait derrière son frère aîné

pour laisser celui-ci seul en pleine lumière[123]. Les plus hostiles,

comme la princesse de Metternich et même l'archiduchesse Sophie, se

voyaient obligés de reconnaître le mérite des fils de Louis-Philippe et

de constater leur succès[124]. L'ambassadeur de Russie écrivait à son

gouvernement que ce succès, auprès de la haute et surtout de la féminine

aristocratie, avait été au delà de ce qu'il avait prévu[125].

[Note 123: «Nos ennemis, dit à ce propos M. de Sainte-Aulaire,

s'étaient mis d'accord pour exalter le duc de Nemours aux dépens de

son frère, espérant faire naître quelque mésintelligence entre les

deux frères. Cet honnête calcul fut déjoué par la modestie noble et

généreuse du jeune prince; dès son arrivée, il s'était placé comme le

premier aide de camp de son frère, qui, de son côté, le prévenait

constamment par les attentions les plus soigneuses.»]

[Note 124: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 99 à 105 et p. 147.]

[Note 125: Lettre de M. de Barante. (_Documents inédits._)]

La maison de l'archiduc Charles n'était pas celle où l'on montrait le

moins de sympathie pour les princes français. Quand ceux-ci vinrent y

faire visite, l'archiduchesse Thérèse, bien qu'un peu embarrassée,

laissa voir, non sans une grâce naïve, son désir de plaire. Le duc

d'Orléans, fidèle à sa résolution de mener les choses vivement, prit

le parti de faire tout de suite sa demande au père de la princesse. La

réponse de l'archiduc fut émue et affectueuse; il ne prévoyait pas

d'obstacle du côté de sa fille, mais en prévoyait de grands de la part

de M. de Metternich, qui voulait marier l'archiduchesse au roi de

Naples. «Malheureusement, ajoutait-il, le chancelier dispose du nom de

l'Empereur, et ce nom seul suffit pour commander et obtenir

l'obéissance de toute la famille impériale.» L'archiduc ne niait pas

l'imbécillité du souverain, mais il répétait toujours: «Comment faire,

si M. de Metternich dit que l'Empereur ne veut pas?» Il fut convenu

que l'ambassadeur de France ferait une démarche officielle auprès du

chancelier d'État; l'archiduc promit de l'appuyer, tout en demandant

au duc d'Orléans de tenir secret ce qui s'était passé entre eux: à la

seule pensée que M. de Metternich pourrait le savoir, ce prince, qui

s'était illustré dans les grandes guerres du commencement du siècle,

s'écriait tout tremblant: «Que deviendraient mes six enfants?» M. de

Sainte-Aulaire se rendit donc chez M. de Metternich. Celui-ci essaya

d'abord de gagner du temps; mais, serré de près par l'ambassadeur, qui

demandait un oui ou un non, il déclara que la réponse dépendait de la

«famille impériale», sans préciser du reste ce que couvrait ce mot:

quant à lui, moins que jamais il avait envie de se compromettre dans

cette affaire domestique; il ne promettait même pas de plaider la

cause du duc d'Orléans; tout au plus était-il disposé à exprimer

l'avis «qu'aucune raison à lui connue ne s'opposait péremptoirement au

mariage».

Pendant ce temps, l'archiduc Charles informait les siens de la demande

du duc d'Orléans: l'archiduchesse Thérèse s'en montra très-satisfaite;

ses frères éclatèrent en transports de joie[126]. L'archiduc

s'enhardit alors à parler de l'affaire au seul prince qui eût part au

gouvernement, à l'archiduc Louis. Celui-ci déclara aussitôt que la

volonté irrévocable de l'Empereur était opposée à ce mariage, et que

la jeune princesse devait épouser le roi de Naples. Le pauvre archiduc

Charles ne trouva à peu près rien à répondre et revint tristement

raconter aux siens son insuccès[127]. À cette nouvelle,

l'archiduchesse Thérèse se trouve mal; revenue de son évanouissement,

elle déclare avec larmes «que c'est le duc d'Orléans qu'elle veut pour

mari, et qu'elle n'en acceptera pas d'autre». Son frère, l'archiduc

Albert, l'encourage dans ses sentiments et supplie son père de tenter

un effort auprès de l'Empereur. Ces scènes de famille se répètent

pendant la nuit et la journée suivante. Enfin l'archiduc Charles, ne

se sentant le coeur, ni de résister à ses enfants, ni d'affronter la

«famille impériale», aboutit, comme font souvent les gens faibles, à

prendre le parti le plus compromettant. «Le 10 juin au matin, raconte

M. de Sainte-Aulaire, les princes, après déjeuner, étaient dans leur

salon, avec leur service et quelques étrangers; ils voient arriver

l'archiduc Charles dans un état d'émotion qu'il ne cherche pas à

contenir. Sans tenir compte de l'assistance, il pousse M. le duc

d'Orléans dans l'embrasure d'une fenêtre; là, il l'embrasse à

plusieurs reprises, en l'appelant son fils: puis, presque sans baisser

la voix, il lui raconte le désespoir de l'archiduchesse Thérèse, son

évanouissement, sa volonté de n'accepter que lui pour mari. Ces

étranges révélations sont accompagnées, pendant dix minutes, des

témoignages de la plus vive tendresse. Puis, sans rien ajouter,

l'archiduc se retire en pleurant à sanglots[128].»

[Note 126: L'un de ces jeunes princes était l'archiduc Albert, le

futur vainqueur de Custozza et le meilleur homme de guerre de

l'Autriche contemporaine.]

[Note 127: Comme presque toujours, je m'attache au récit de M. de

Sainte-Aulaire. Voici comment, de son côté, la princesse de Metternich

rapporte, dans son journal, la conversation des deux archiducs: «9

juin. Clément est allé de bonne heure chez l'archiduc Louis, qui lui a

dit qu'il avait parlé à son frère l'archiduc Charles. Ce dernier a

déclaré qu'il partageait entièrement la manière de voir de l'archiduc

Louis, et qu'il était résolu à refuser la main de sa fille au duc

d'Orléans.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 104.)]

[Note 128: Cet épisode paraît avoir été ignoré de la princesse de

Metternich, qui, dans son journal, présente les faits sous un jour

quelque peu différent. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 103 à

105.) M. de Sainte-Aulaire était mieux placé pour savoir ce qui

s'était passé.]

Cet incident connu, il eût été difficile au gouvernement autrichien de

persister dans son refus. Mais, bien que l'archiduc n'eût pas demandé

le secret sur sa nouvelle démarche, et que celle-ci eût été presque

publique, le duc d'Orléans, par un scrupule de délicatesse, s'opposa à

ce que, dans les négociations, il fût fait aucun usage des confidences

échappées au père de l'archiduchesse Thérèse. Ce jour même, M. de

Sainte-Aulaire se trouvait avoir rendez-vous avec M. de Metternich,

pour un entretien décisif: les princes français avaient annoncé leur

départ pour le lendemain. Tout en confirmant ce qu'il avait déjà fait

pressentir des dispositions peu favorables de la «famille impériale»,

le chancelier s'étendit sur ce qui pouvait expliquer ce refus et en

atténuer la mortification. «Jamais dauphin de France, dit-il, a-t-il

été reçu avec plus d'honneur? Après cela, vous avez eu l'idée d'un

mariage dont les avantages et les inconvénients sont immenses. Les

avantages, je ne les méconnais certes pas. J'avoue volontiers, au

contraire, que l'intérêt conservateur de l'Europe conseille l'alliance

des maisons d'Autriche et d'Orléans. Mais vous devez convenir aussi

que cette alliance doit rencontrer des difficultés de toute nature.

Sans parler de la différence de nos systèmes politiques, sans parler

des scrupules et des rancunes que la révolution de Juillet a pu nous

laisser, nous avons encore les souvenirs de Marie-Antoinette et de

Marie-Louise, la terreur récente produite par l'attentat de Fieschi.

En présence de telles difficultés, quelle était la bonne conduite à

tenir? Il fallait suivre vos conseils, mon cher ambassadeur (vous

voyez que je suis bien informé), il fallait achever tranquillement le

voyage, puis sonder le terrain, préparer les voies et attendre du

temps ce que le temps seul peut donner. Les progrès que vous faites

chaque jour sont si rapides, que l'attente n'eût pas sans doute été

longue. Mais un ministre en France n'a pas de lendemain; il lui faut

semer et récolter le même jour. M. Thiers ne veut pas seulement que le

duc d'Orléans se marie, il veut surtout le marier. C'est pour cela

qu'il a tout brusqué, en dépit de vos bons conseils.» M. de

Sainte-Aulaire répliqua que, si le mariage manquait par impossibilité

de s'entendre sur les conditions politiques, ou par un refus fondé

soit sur la tendresse d'un père, soit sur la timidité d'une jeune

fille, on pourrait se séparer bons amis. «Il en serait autrement,

ajouta-t-il, si nous acquérions la certitude que notre demande est

repoussée par des passions haineuses et contre-révolutionnaires. Nous

n'oublierions jamais alors que cette puissance mystérieuse, appelée

par les uns «la famille impériale», par les autres «l'archiduc Louis

et l'archiduchesse Sophie», était hostile à la France, que nous

aurions, un jour ou l'autre, à la combattre, et que, pour la sécurité

de notre avenir, nous n'avions à compter que sur l'énergie et l'esprit

militaire du pays.» Visiblement embarrassé de la tournure que prenait

l'entretien, M. de Metternich s'empressa d'affirmer que l'on devait

imputer la réponse négative de l'Empereur uniquement à la tendresse de

l'archiduc et à la timidité de sa fille. Notre ambassadeur eût eu beau

jeu à répondre, si le duc d'Orléans ne lui avait fermé la bouche sur

ce qui s'était passé le matin même. Il se contenta de déclarer qu'il

ne croyait pas aux sentiments prêtés à l'archiduc, et que, dans

l'état de l'Empereur, il ne regarderait comme une réponse sérieuse que

celle qui lui serait donnée, sans équivoque, par le père de la

princesse. «Que faut-il donc pour vous contenter?» demanda le

chancelier. «Il faut, repartit M. de Sainte-Aulaire, que vous

répondiez en ces termes à ma demande officielle.» Et, prenant une

feuille de papier sur le bureau du prince, il écrivit: «L'Empereur

laisse l'archiduc Charles libre de consulter ses sentiments et ceux de

sa fille, relativement au mariage proposé. Si leur décision est

favorable, le chancelier d'État s'entendra avec l'ambassadeur de

France sur les difficultés politiques que peut présenter cette

affaire.» M. de Sainte-Aulaire ajouta: «Répondez-moi en ces termes,

et, quoi qu'il arrive, j'ose vous promettre que la bonne intelligence

des cabinets ne sera pas troublée.» M. de Metternich était fort

anxieux. Cependant, se croyant assuré de dominer toujours l'archiduc

Charles, il ne vit, dans ce qui lui était demandé, qu'une façon de

ménager au duc d'Orléans une retraite honorable. Aussi, quelques

heures plus tard, après avoir consulté la «famille impériale», il

envoya à M. de Sainte-Aulaire la réponse dont celui-ci avait dicté les

termes.

L'ambassadeur avait bien manoeuvré: si l'on voulait aller de l'avant

et tenter d'enlever le mariage, il avait en main une arme à laquelle

les récentes confidences de l'archiduc donnaient une réelle valeur; si

l'on préférait ne pas insister, la dignité était sauve. Ce fut à ce

dernier parti que s'arrêta le duc d'Orléans. Au fond, son coeur

n'était pas pris; sans contester les qualités de la douce Thérèse, il

la trouvait un peu faible et craintive pour le rôle qui l'attendait en

France. Archiduchesse pour archiduchesse, il se demandait s'il ne

ferait pas mieux de demander l'une des filles de l'archiduc Renier,

vice-roi de Lombardie et de Vénétie, chez lequel il devait s'arrêtera

son retour; dans cette autre branche de la famille impériale, il avait

chance de trouver autant de sympathie pour la France et plus de

fermeté de caractère. Il se borna donc, sans retarder son départ de

Vienne, à envoyer à l'archiduc Charles copie de la lettre du prince de

Metternich, «lui laissant, disait-il, le temps de consulter ses

sentiments et ceux de sa fille», et ajoutant «qu'après son retour à

Paris, il interrogerait leurs coeurs et demanderait une réponse»; il

terminait en assurant l'archiduc que «ses secrets seraient

religieusement gardés». En tout cela, l'attitude du duc d'Orléans

avait été excellente. Dans une situation très-difficile, au milieu de

gens qui eussent été ravis de le trouver en faute, pas une de ses

démarches n'avait prêté à la critique. M. de Metternich lui-même,

revenant un peu plus tard sur ces faits, écrivait au comte Apponyi:

«Vous savez combien je rends justice à la conduite qu'a tenue ici le

duc d'Orléans; chargé d'enlever d'assaut une archiduchesse, il s'est

conduit avec un tact parfait[129].»

[Note 129: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 161.]

Sur la route d'Italie, le hasard du voyage amena, à Trente, une

rencontre entre les fils de Louis-Philippe et Marie-Louise: à la vue

de ces jeunes hommes, brillants de jeunesse et de santé, auxquels la

vie semblait tant promettre, la mère du duc de Reichstadt ne put

s'empêcher de fondre en larmes. Très-bien accueilli, à Milan, par

l'archiduc Renier, le duc d'Orléans fut charmé de sa fille aînée.

«L'idée de cette alliance souriait à son esprit, raconte M. de

Sainte-Aulaire, et déjà il y attachait son coeur», quand tomba sur lui

la nouvelle de l'attentat d'Alibaud. Désolés à la pensée que leur père

avait couru un danger en leur absence, les jeunes princes n'eurent

plus qu'une préoccupation: brusquer leur départ et revenir en toute

hâte à Paris[130].

[Note 130: Dans une lettre à son père, lettre dont M. de

Sainte-Aulaire a eu communication, l'archiduchesse, femme de

l'archiduc Renier, a fait une peinture touchante de l'effet produit

sur les jeunes princes par la nouvelle qui vint, dit-elle dans sa

langue si vivement originale, «culbuter en tristesse les événements de

la journée». «...Le duc d'Orléans, raconte la princesse, vient vite à

moi: je le vois tout bouleversé, les yeux rouges, enflés; je lui

dis:--Mon Dieu, qu'avez-vous donc?--Je viens, madame, pour vous

annoncer un affreux malheur, mais qui heureusement se termine mieux

qu'on pouvait le croire.--Et, disant cela, les larmes lui coulaient

des yeux; moi, je pensai de suite: Oh! _ci siamo_, il y a eu du

grabuge, comme on annonçait ces jours passés qu'il s'en préparait sous

main pour avant les journées. Enfin, il me dit:--On a tiré presque à

bout portant sur le Roi. Il n'est pas blessé heureusement, mais il est

affreux pour nous de n'avoir pas été là; de n'avoir pas pu nous mettre

devant lui, etc., etc.--Le voilà qui laisse un libre cours à ses idées

et à ses larmes... Jamais vous ne concevrez à quel point ils furent

touchants, dans le désespoir de n'avoir pas partagé le danger de leurs

parents. Tous leurs messieurs aussi étaient bouleversés, chacun à sa

manière, mais tous avec dévouement et prêts à faire tout au monde pour

leurs princes... M. le duc d'Orléans aurait touché un marbre

réellement. D... et R... disaient que l'avoir vu hier, c'était pour

l'aimer et l'estimer toujours... Mon Dieu, mon Dieu! quelle affreuse

position que la leur! et surtout celle de leur père! Certes, ils ne

sont pas à envier, mais bien à louer et à plaindre... Cela rend triste

et bête, car c'est toujours à recommencer de vouloir dire (_sic_) que

ce n'est pas fini, et Dieu sait comment cela finira. À présent, sauf

respect, je désire assez de bien au duc d'Orléans pour ne pas lui

souhaiter de régner.»]

Cet attentat, dont l'impression fut énorme à Vienne, faisait la partie

belle aux adversaires du mariage. Il ne leur en fallait pas tant pour

dominer la faiblesse de l'archiduc Charles et effrayer la timidité de

sa fille. «Veux-tu entrer dans une voiture à travers laquelle volent

les balles des régicides?» lui demandait l'archiduchesse Sophie[131].

Quant à M. de Metternich, il s'emparait avidement de l'argument qui

lui était ainsi fourni: «Quelle leçon pour les idées de mariage!

écrivait-il au comte Apponyi. Comment un père et une fille

pourraient-ils se décider à un établissement soumis à de telles

chances[132]?» À Paris, on ne se fit pas d'illusion. «Mon coeur

souffre, écrivit dès le premier jour la reine Marie-Amélie à M. de

Sainte-Aulaire, et je ne me dissimule pas l'effet que produira cet

événement autour de vous.» Notre gouvernement était d'ailleurs averti

par l'ambassadeur de France, toujours clairvoyant et sincère, qu'à

demander une réponse immédiate, on courrait à un refus, et que, si

l'on voulait conserver quelque chance, il fallait se tenir coi et

laisser le temps effacer cette impression fâcheuse. Néanmoins, après

conférence entre la famille royale et M. Thiers, il fut décidé d'en

finir et de provoquer une réponse, même au risque presque certain de

la recevoir négative. L'attente, disait-on, serait «sans dignité et

sans force»; elle nous «constituerait en état de dépendance» et nous

«ferait vivre indéfiniment dans cet état de blocus dont on avait parlé

si méchamment». Le duc d'Orléans ajoutait «qu'il ne désirait pas assez

ce mariage pour vouloir l'acheter au prix d'une longue incertitude».

«Le sort en est jeté, écrivait M. Thiers à M. de Sainte-Aulaire, il

faut marcher en avant.» Voulant tenter un dernier effort, il insista,

dans une lettre destinée à être mise sous les yeux de M. de

Metternich, sur les dangers politiques qu'aurait la rupture des

négociations matrimoniales. «En l'état du monde, disait-il, état agité

pour longtemps, vous aurez, tous les ans, deux ou trois grosses

questions qu'il faut aborder, suivre, résoudre, avec une forte volonté

de bonne intelligence; c'est une condition indispensable pour qu'elles

n'aboutissent pas à des éclats. Voilà cinq mois depuis le 22 février.

Eh bien! j'ai déjà vu à Cracovie, en Suisse tout récemment, à

Constantinople, sans compter l'énorme et éternelle affaire espagnole,

j'ai déjà vu de quoi mettre le feu au monde, si nous n'étions pas les

uns et les autres des gens aussi sages. Supposez des ombrages plus

grands, supposez des antipathies, des ressentiments de famille, des

circonstances enfin qui aient rendu plus profond l'intervalle qui nous

sépare, puis imaginez un jour un gros événement au milieu, et je vous

jure que je ne sais pas, absolument pas, le résultat qui

s'ensuivrait.» Au contraire, «supposez la France et l'Autriche unies

par un mariage, et tout change... L'Angleterre ne nous quittera pas

pour cela. Nous lui donnerons la main d'une part, la donnant de

l'autre à l'Autriche, l'Autriche la donnant à la Prusse et à la

Russie.» Et M. Thiers déroulait une perspective de paix indéfinie, à

faire pleurer de tendresse M. de Metternich. Mais le ministre français

exprimait aussitôt la crainte que le chancelier autrichien ne sût pas

jouer ce grand rôle jusqu'au bout: «On nous accusait, nous, et

heureusement on ne nous accuse plus, d'être menés par la rue. Il y a

une autre domination tout aussi dangereuse, tout aussi méprisable,

mais dont le danger est caché sous des dehors moins repoussants; c'est

celle des salons où l'on débite des impertinences qui valent bien,

comme sagesse politique, les grossièretés de la rue. De grands

politiques ont quelquefois subi cette influence; le gouvernement

représentatif n'est même tout à fait bon qu'à les en affranchir. Pour

moi, je méprise et déteste la rue, mais elle a du moins un avantage,

c'est qu'elle a une force brutale qu'on peut, quand on sait la

maîtriser, pousser loin et haut; on fait des armées avec. Les salons

sont impertinents et faibles; quand on se laisse pousser et

compromettre par eux, on ne trouve rien derrière; ils n'ont jamais

fourni de soldats.» M. Thiers invitait en outre l'ambassadeur de

France à laisser voir qu'un refus «nous blesserait profondément et

exercerait sur notre politique une influence que le cabinet de Vienne

pourrait avoir à déplorer».--«Il faut, disait-il encore, que M. de

Metternich sache qu'en cas de refus, c'en est fait de toute amitié

avec nous. Nous serons sages, mais froids et malveillants. Il verra ce

que c'est que la simple froideur de la France, dans un temps comme

celui-ci.» Les considérations générales développées par M. Thiers

étaient faites pour plaire à M. de Metternich, et il le laissa voir;

mais il comptait trop sur la sagesse de Louis-Philippe et avait reçu

trop souvent confidence de ses résolutions pacifiques, pour être

beaucoup troublé des menaces de son ministre.

[Note 131: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 673.]

[Note 132: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 149. Cf. aussi p.

152-3.]

En même temps que M. Thiers envoyait ces instructions à M. de

Sainte-Aulaire, le duc d'Orléans, dans une lettre digne et noble,

demandait à l'archiduc Charles sa réponse définitive: il la désirait

avant tout nette et franche. «Je suis loin, ajoutait-il, d'avoir la

prétention de réunir tout ce que vous devez désirer dans votre gendre;

je crois pourtant pouvoir vous offrir, pour votre fille, une belle et

brillante position, et une famille à qui son union et ses habitudes

morales donnent l'intérieur le plus heureux qu'il y ait au monde.

Quant à moi, je n'ai pris la résolution de me marier qu'après m'être

bien assuré que non-seulement je comprenais et voulais remplir tous

les devoirs qu'impose cette position, mais aussi que je ne saurais

manquer à aucune de mes obligations. Rendre heureuse votre fille

bien-aimée serait mon unique occupation, mon unique pensée, et je ne

regretterais pas d'avoir été plus éprouvé que la plupart des princes

de mon âge, si j'avais pu acheter à ce prix quelque garantie de

bonheur pour celle qui partagerait mon sort.»

Les réponses furent telles qu'on s'y attendait. L'archiduc Charles

fort embarrassé, fort malheureux, s'excusant sur ce qu'il avait

rencontré «des obstacles insurmontables», déclara, avec force

protestations, que sa fille, «placée dans une situation dont les

dangers l'effrayaient, craindrait de trouver, dans le bonheur même,

des causes de pénibles anxiétés auxquelles son coeur risquerait de

succomber». M. de Metternich s'attacha à rejeter toute la

responsabilité du refus sur la jeune princesse: «Madame

l'archiduchesse, écrivait-il à son ambassadeur à Paris, ne s'est pas

senti le courage de courir les chances auxquelles la famille royale

est exposée.» Toutefois, dans des lettres plus intimes, il ne

cherchait pas à cacher que la vraie cause du refus était «l'origine du

trône d'août». «La position de la famille royale en France,

ajoutait-il, est fausse... Personne ne mettra en doute que la maison

d'Orléans ne soit une grande et illustre maison; c'est le trône du 7

août qui la rapetisse. Le duc de Chartres eût été un parti plus

désirable; le prince royal des Français ne l'est pas.» En outre, il

tenait à bien marquer que, si l'on avait été réduit à faire ce refus

désobligeant, la faute en était à la maladroite précipitation de M.

Thiers. «On n'enlève rien d'assaut à Vienne, écrivait-il, ni le

cabinet, ni une princesse[133].»

[Note 133: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 152, 162 et 167.]

Le duc d'Orléans se fût volontiers rabattu sur la fille de l'archiduc

Renier, qui lui plaisait; «mais, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire,

je n'ai pas dû me faire illusion; j'ai très-bien compris que le refus

fait au nom de l'archiduchesse Thérèse était collectif. J'ai donc,

quoiqu'à mon grand regret, renoncé à porter mes vues de ce côté. J'ai

dû chercher ailleurs.» En effet, l'héritier de Louis-Philippe ne

pouvait rester sous le coup de cet échec matrimonial. À défaut de ce

qu'on appelait un «grand mariage», on résolut d'en faire un «petit».

«Je sens l'inconvénient, écrivait encore le duc d'Orléans, qu'il y

aurait à ce qu'un petit mariage proclamât l'isolement de ma famille en

Europe, mais je ne serai pas honteux d'avouer à mon pays que c'est

pour s'être dévoué, en 1830, à la cause de la France, et pour être

resté toujours national depuis, que le Roi mon père voit son fils

refusé ailleurs. Je dis plus: une grande partie de l'opinion qui nous

soutient et qui fait ma vraie force en Europe préférera pour moi une

alliance secondaire à un mariage autrichien.»

Dès le 28 juin, M. Thiers, prévoyant l'échec de la négociation engagée

à Vienne, avait adressé à tous ses agents diplomatiques,

particulièrement à ceux qui étaient accrédités près les cours

d'Allemagne, une circulaire où il appelait leur attention sur la

nécessité de marier promptement le duc d'Orléans. «Il faut une

princesse, disait-il, mais son rang entre les maisons princières

n'importe pas. Pourvu qu'elle soit bonne et respectable, digne mère de

nos rois, il suffit. La France est assez grande pour grandir la reine

qu'on lui donnera.» Il ajoutait, dans une lettre confidentielle à

notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg: «C'est une pauvreté de

s'imaginer qu'une femme assise sur le trône de France paraisse grande

ou petite d'origine. Elle y sera si haut qu'on n'y verra plus que la

royauté de France. Je trouve qu'il y a une dépendance humiliante et

aucune dignité à se laisser bloquer, et qu'un parti hardiment pris

aura beaucoup de force et un fort grand air[134].» Notre représentant

à Berlin, M. Bresson, qui s'était fort habilement ménagé de puissants

moyens d'action à la cour de Prusse, fit mettre la circulaire de M.

Thiers sous les yeux de Frédéric-Guillaume; le vieux roi était encore

sous le charme des princes français qui venaient d'être ses hôtes

pendant quelques jours; il fit venir M. Bresson. «Ce que vous écrit

votre ministre est-il sérieusement vrai? lui demanda-t-il.--Vous n'en

pouvez douter, Sire.--En ce cas, je marie votre prince royal. De

toutes les princesses allemandes, il n'en est qu'une digne de lui, et

je la lui donne. Elle est ma parente et celle de l'empereur de Russie;

vous voyez qu'elle est de bonne maison. Elle n'a pas de fortune, mais

je suis prêt à la doter.» Puis, après avoir nommé la princesse Hélène

de Mecklembourg-Schwerin, il ajouta: «Ce n'est pas que cette union ne

doive rencontrer aucune opposition. J'en prévois, au contraire, une

fort décidée de la part de la famille; mais vous n'aurez pas à vous

en occuper; j'en fais mon affaire... Ces jeunes gens sont faits l'un

pour l'autre; je les aime d'une égale affection. Le mariage se fera,

dussé-je enlever la future pour l'envoyer à Paris.» Ces ouvertures

furent bien reçues en France. Toutefois il ne leur fut pas

immédiatement donné suite. Le duc d'Orléans voulait prendre ses

informations sur la princesse qu'on lui offrait; de plus, il craignait

qu'un mariage trop précipité n'eût un air de dépit.

[Note 134: Lettre du 30 juin 1836. (_Documents inédits._)]

Pendant ce temps, la nouvelle se répandit que l'archiduchesse Thérèse

allait épouser le roi de Naples[135]. On se flattait à Vienne que, de

ce côté, les révolutions étaient moins à craindre. Vanité des

précautions humaines! la future reine de Naples devait mourir en exil,

tout comme la future duchesse d'Orléans.

[Note 135: Cette nouvelle fut d'autant plus pénible à la reine

Marie-Amélie qu'elle avait espéré marier une de ses filles à son

neveu, le roi de Naples, et que celui-ci, avec son habitude de

mystifier les gens, venait, dans une visite récente à la cour de

France, de se conduire de façon à encourager les espérances de la

Reine. «Il n'y a rien de plus pénible, écrivait à ce sujet la pieuse

princesse, que d'être trompée dans des sentiments d'affection et de

confiance; mais j'offre à Dieu ma peine.»]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 20 / 95 题