L'échec des négociations matrimoniales causa un chagrin de coeur à la
Reine, un regret politique au Roi; mais surtout il fut un vif mécompte
pour M. Thiers. Le jeune président du conseil avait mis tout son enjeu
sur cette carte, et il perdait. Quel était, en effet, le résultat de
son ministère? Par quel succès avait-il justifié une élévation si
prompte et si contestée? À l'intérieur, il n'avait rien fait que se
maintenir au moyen de coups de bascule dont le secret était maintenant
trop connu, l'effet usé, et qu'il savait bien ne pouvoir recommencer à
la session suivante. À l'extérieur, il ne lui restait que
l'impopularité d'avoir déserté la politique de 1830, sans le profit
qu'il avait eu en vue. Irrité, il résolut de se venger sans retard des
puissances continentales qui n'avaient pas répondu, comme il
l'espérait, à ses avances[136]. Compromis, il voulut reconquérir la
faveur de l'opinion libérale. Ayant manqué un coup d'éclat
conservateur et pacifique, il ne songea plus, avec sa mobilité
aventureuse, qu'à faire un coup de tête révolutionnaire et belliqueux.
Le Roi, qui l'observait, s'aperçut de ce changement. «Thiers,
disait-il plus tard, a été excellent jusqu'à la rupture du mariage;
après cela, il a complétement perdu la tête[137].»
[Note 136: «Tant pis pour qui n'a pas voulu de notre hypothèque,
écrivait M. Thiers à l'ambassadeur de France à Vienne.» (_Mémoires
inédits du comte de Sainte-Aulaire._)]
[Note 137: Dépêche de Werther, du 3 septembre 1836, citée par
HILLEBRAND (_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 591).]
Sur quel théâtre allait-il chercher cette sorte de revanche? Quelques
mois auparavant, comme le chancelier autrichien exprimait, non sans
ironie, la crainte que le ministre français ne se mît dans l'embarras
par l'impétuosité du zèle qu'il déployait contre les radicaux suisses:
«Que M. de Metternich ne s'inquiète pas trop pour mon compte, avait
répondu M. Thiers; si je suis trop Sainte-Alliance en Suisse, je me
referai en Espagne[138].» Un peu plus tard, à un moment où le mariage
paraissait encore possible, l'ambassadeur de Prusse avertissait, le 9
juin, son gouvernement qu'en cas d'échec, M. Thiers était résolu «à
pousser la France à une politique révolutionnaire en Espagne[139]».
[Note 138: _Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire._]
[Note 139: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 591.]
Depuis que le président du conseil avait refusé, le 18 mars 1836, la
coopération proposée par lord Palmerston, l'anarchie s'était encore
accrue dans la Péninsule. Entre le parti révolutionnaire qui se rendait
maître, à la suite d'insurrections sanglantes, de presque toutes les
grandes villes de l'est et du sud, et les bandes carlistes qui
s'approchaient chaque jour davantage de Madrid, le gouvernement de la
reine Isabelle, sans un réal dans ses caisses, sans un régiment sur
lequel il pût compter, semblait à toute extrémité. Aussi M. Isturitz,
radical qui avait remplacé au ministère son coreligionnaire Mendizabal,
sollicitait-il, éperdu, le secours armé de la France. Plus l'anarchie se
montrait opiniâtre en Espagne, plus nous devions y regarder à nous
charger d'y porter remède. Mais M. Thiers, à mesure qu'il perdait espoir
d'obtenir le mariage autrichien, redevenait favorable à l'intervention.
Il recommençait à soutenir que les progrès des révolutionnaires
n'étaient dus qu'au malaise produit par l'insurrection carliste; que
d'ailleurs l'intérêt premier, dominant, de la France de 1830, était
d'empêcher le triomphe du parti rétrograde au delà des Pyrénées. Les
gouvernements du continent ne furent pas longs à s'apercevoir de cette
évolution. Le 30 juillet, M. de Metternich se plaignait que le ministère
français parût vouloir «lier l'affaire d'Espagne à celle du
mariage[140]», et il trouvait là sujet de s'exprimer, avec une
singulière amertume, sur la dangereuse incapacité de M. Thiers dans le
maniement des affaires extérieures[141]. Les puissances n'avaient plus
d'espoir que dans la sagesse de Louis-Philippe. Elles comptaient du
reste que son autorité prévaudrait; l'un des ambassadeurs étrangers
écrivait, en parlant de ce prince: «Lui seul dirige la politique; au
fond Thiers voudrait toujours intervenir; le Roi seul y est absolument
opposé, et sa volonté fait loi[142].»
[Note 140: Le chancelier ajoutait à ce propos: «Ce n'est pas
l'Autriche que, dans l'affaire de la Péninsule, nous voyons compromise
en première ligne. Ce que je prêche, ce sont les conditions de la vie
pour la France. Quand on me dit:--Si vous faites l'un, je ferai
l'autre, c'est tout comme si l'on ne disait rien. Les enfants, pour
punir leurs parents, disent souvent:--Je ne mangerai pas. Aussi
souvent que j'entends une menace pareille, je dis à l'enfant:--Eh
bien, ne mange pas!» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 153.)]
[Note 141: _Ibid._, p. 155.]
[Note 142: Dépêche du 24 juillet 1836. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. I, p. 633.)]
Louis-Philippe, en effet, était plus que jamais résolu à se refuser
aux aventures, et il s'entendait avec M. de Montalivet, ministre de
l'intérieur, pour surveiller les démarches du président du conseil.
Toutefois, il se préoccupait de ne pas fournir à celui-ci de prétexte
pour dénoncer la Couronne au pays. Situation difficile dont il
entretenait parfois les ambassadeurs étrangers. «Il me faut,
disait-il à M. de Werther, infiniment de patience pour conduire ma
barque[143].» C'est par cette considération qu'il se prêta d'abord, de
plus ou moins bonne grâce, à une sorte de transaction qui consistait à
augmenter les secours indirects fournis au gouvernement espagnol. La
légion étrangère que nous lui avions prêtée se trouvait réduite à
3,000 hommes: il fut convenu qu'on permettrait d'en élever le chiffre
au moyen d'enrôlements volontaires faits dans notre armée, et qu'un
général français serait autorisé à en prendre le commandement. La
situation n'en restait pas moins très-tendue entre Louis-Philippe et
son ministre. L'ambassadeur de France à Madrid, M. de Rayneval, étant
gravement malade, M. Thiers voulut envoyer, pour le suppléer, un agent
sûr et capable; il s'adressa à M. de Bois-le-Comte, qui demanda à voir
le Roi avant de partir: «Qu'en est-il besoin? lui dit le président du
conseil avec humeur. Ne suis-je pas ministre responsable?» Puis, comme
M. de Bois-le-Comte insistait: «Eh bien! soit; venez me prendre ce
soir, nous irons ensemble aux Tuileries, et vous partirez pour Madrid
demain matin.» Louis-Philippe reçut les deux visiteurs froidement; M.
de Sainte-Aulaire a conservé de l'entretien qui s'engagea cette sorte
de procès-verbal: LE ROI: «Vous direz à la reine Christine, monsieur
de Bois-le-Comte, que j'enverrai à son secours dix ou douze mille
hommes de mes troupes. (_Le Roi se tournant vers M. Thiers:_) N'est-ce
pas ce qui a été convenu dans le conseil, monsieur le ministre?»--M.
THIERS: «Oui, Sire.»--LE ROI, _à M. de B. le C.:_ «Le drapeau et la
cocarde française ne paraîtront pas en Espagne; mes troupes serviront
sous le drapeau et la cocarde espagnols. (_À M. Thiers:_) Cela est
bien entendu, n'est-il pas vrai, monsieur le ministre?»--M. THIERS:
«Oui, Sire.»--LE ROI, _à M. de B. le C.:_ «Pour commander mes troupes,
j'offre à la Reine le maréchal Clauzel et le général Bugeaud; elle
sera libre de choisir entre eux. (_À M. Thiers:_) Vous y consentez,
n'est-ce pas, monsieur le ministre?»--M. THIERS: «Oui, Sire.»--LE
ROI: «Le général français commandera toutes les troupes, soit
espagnoles, soit françaises, qui opéreront en commun.» Ici encore,
Louis-Philippe se retourna vers M. Thiers qui fit un signe
d'assentiment, puis Sa Majesté se leva, et, sans ajouter une parole,
congédia ses deux interlocuteurs[144].
[Note 143: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 636.]
[Note 144: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire._]
À peine arrivé en Espagne, M. de Bois-le-Comte, tout en annonçant les
secours, déclara qu'il fallait renoncer à l'espoir d'une action
directe de la France; mais il avait beau dire, à Madrid, on comptait
toujours sur l'intervention, et le public interprétait la venue de
l'envoyé français comme l'annonce de cette intervention ou tout au
moins d'une mesure devant y conduire. Tel était, du reste, le secret
dessein de M. Thiers. Il se flattait d'amener, bon gré, mal gré, le
Roi à l'intervention, dût-il l'y contraindre par des moyens
révolutionnaires. «Je vais faire à mon aise mes affaires en Espagne,
écrivait-il alors à M. de Sainte-Aulaire. Je recrute la légion
étrangère; elle serait de cinquante mille hommes si nous voulions; il
n'en faut pas tant, avec un bon général, pour mettre au néant le héros
de Navarre. MM. d'Apponyi et de Werther jettent feu et flamme contre
moi, ils livrent des assauts au Roi; s'ils m'obligent à ouvrir les
fenêtres et à crier au secours, il n'entrera que trop de monde dans la
maison pour me prêter main-forte.» En attendant, d'accord avec le
ministre de la guerre, le président du conseil poussait activement
l'organisation de la légion, sans s'inquiéter de l'humeur témoignée
par les puissances continentales[145], et sans se gêner pour sortir,
sur plus d'un point, des conditions convenues avec la Couronne.
[Note 145: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, du 15 août 1836.
(_Documents inédits._)]
Louis-Philippe était trop fin pour ne pas voir qu'on cherchait à le
jouer. Il se plaignait que son ministre «eût recours au système du
Mazarin qui disait que le nocher tournait le dos au but vers lequel il
conduisait son bateau». De là des questions, des explications, des
récriminations incessantes, au sein du conseil des ministres. Tout cela
n'était pas fait pour diminuer les doutes et les répugnances du Roi au
sujet des mesures adoptées; il en venait à se demander si ces mesures
n'étaient pas plus mauvaises encore que l'intervention directe. Lui-même
exposait ainsi les raisons de ses inquiétudes: «Un corps français de
dix, douze ou quinze mille hommes tirés de nos régiments, recruté et
formé sous la direction du ministre de la guerre et des autorités
françaises, composé de Français et de nos meilleurs soldats, commandé
par des officiers et des généraux français, organisé en France, est en
fait une armée française; la fiction de le faire entrer au service
d'Espagne, n'ayant d'autre garantie qu'une cocarde et un drapeau
espagnols, serait détruite à l'instant où elle les rejetterait pour
reprendre les siennes, ce qui ne serait ni long ni douteux; d'ailleurs
ce serait faire ce qu'aucun gouvernement, jaloux de son honneur et de
celui de la nation, n'a jamais admis ni toléré, puisque ce serait
remettre le sang, la force et la puissance nationales à la disposition
d'un gouvernement étranger, enlever une armée française à l'allégeance
de la France. Et remarquez bien ceci: c'est que, l'Espagne ne pouvant ni
les payer, ni les satisfaire, vous les exposeriez à tous les
ressentiments du désespoir, à toutes les séductions républicaines,
d'autant plus dangereuses que le gouvernement et le pays d'Espagne
deviendraient plus révolutionnaires[146].»
[Note 146: Lettre écrite, quelques jours plus tard, par Louis-Philippe
à M. Dupin, pour lui rendre compte des causes de la crise. (_Mémoires
de Dupin_, t. III, p. 223.)]
On devait commencer à se rendre compte, aux Tuileries, qu'on était
loin d'avoir gagné au change, en remplaçant le duc de Broglie par M.
Thiers. Le premier, sans doute, n'était pas un ministre commode; par
une conception trop absolue du régime parlementaire et par une
méfiance excessive des interventions parfois un peu tatillonnes de
Louis-Philippe, il avait exagéré l'indépendance ministérielle jusqu'à
refuser à la Couronne sa part d'action légitime: c'était le cas, par
exemple, quand il ne voulait pas montrer au Roi les lettres
confidentielles des ambassadeurs et ne lui communiquait qu'à
grand'peine les dépêches officielles; mais, après tout, il était loyal
et respectueux, n'usant, pour faire triompher sa volonté, ni de ruse
ni de violence, offrant seulement une démission qu'il était prêt à
donner sans éclat et sans rancune. Dans M. Thiers, avait-on trouvé le
ministre désiré qui devait se borner, selon la parole de M. de
Talleyrand, à être «l'organe éloquent de la politique royale[147]»?
Après quelques mois d'épreuve, il était visible que sa souplesse
cachait autant d'esprit d'indépendance que la roideur de M. de
Broglie; il avait en moins la sûreté dans le jugement et dans le
caractère; ce n'était plus un système raisonné qu'il prétendait
imposer, mais les aventures où le poussaient son caprice et son dépit;
et, pour arriver à ses fins, il ne se faisait pas scrupule d'essayer
de tromper ou d'opprimer la Couronne.
[Note 147: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Pendant que les rapports devenaient ainsi de plus en plus difficiles
entre le Roi et son ministre, les événements se précipitaient en
Espagne. Le 12 août, les deux régiments en garnison à Saint-Ildefonse,
où résidaient alors Isabelle et sa mère la régente, s'insurgeaient,
envahissaient le palais de la Granja, et, après une scène de violence,
la Reine se voyait contrainte «d'autoriser la troupe à jurer la
constitution de 1812». Insurrection analogue à Madrid, suivie du
massacre du brave général Queseda. Les ministres étaient obligés de
prendre la fuite. L'émeute victorieuse imposait un nouveau cabinet,
plus révolutionnaire encore que le précédent. Les Cortès étaient
dissoutes, et une assemblée nouvelle convoquée selon le système
électoral prescrit par la constitution de 1812, avec mission de
remettre celle-ci en vigueur. En même temps, on entendait répéter,
dans les cafés de Madrid, ces mots qui finissaient par y devenir
proverbiaux: «_A ver ahora lo que haran esos picaros de Franceses._
Nous allons voir maintenant ce que feront ces vauriens de
Français[148].»
[Note 148: Dépêche de M. de Bois-le-Comte, citée dans les _Mémoires de
M. Guizot_, t. IV, p. 165.]
M. Thiers n'avait sans doute aucun goût pour la constitution de 1812
et pour le parti qui s'était emparé du pouvoir à Madrid, mais il
soutenait toujours que, pour faire cesser le désordre, il fallait
d'abord abattre don Carlos, que la France seule le pouvait, et
qu'abandonner la jeune reine dans le péril qu'elle courait, c'était
vouloir sa ruine. Il pressait donc plus que jamais l'organisation de
la légion étrangère. Le général Lebeau, auquel avait été confié un
commandement dans ce corps, se croyait autorisé à annoncer, non sans
fracas, aux autorités espagnoles de Pampelune que la légion était
l'avant-garde d'une nombreuse armée envoyée par la France à leur
secours.
Quand cette démarche fut connue à Paris, le Roi s'en montra fort ému.
En l'absence de M. Thiers, qui chassait chez M. de Rothschild, il fit
aussitôt insérer par M. de Montalivet, dans le _Moniteur_ du 24 août,
la note suivante: «Plusieurs journaux ont publié un ordre du jour du
général Lebeau, daté de Pampelune, le 13 août, dans lequel il annonce
aux troupes sous ses ordres qu'il a été nommé par le roi des Français
au commandement des légions qui sont au service de S. M. la reine
d'Espagne. C'est une erreur que nous devons rectifier. Le général
Lebeau a été autorisé par le Roi à passer au service de la reine
d'Espagne; mais le Roi n'a eu aucune part à la nomination de cet
officier général à ce commandement.» Cette note indiquait une
préoccupation bien marquée de dégager le gouvernement français des
affaires espagnoles. En effet, bien loin de voir dans l'insurrection
victorieuse de Saint-Ildefonse un motif d'intervenir davantage,
Louis-Philippe y trouvait plutôt une raison de retirer les secours
qu'il n'avait consentis qu'à regret. Si l'on avait promis l'aide d'une
légion composée de soldats français, c'était à la Reine libre, non à
la Reine prisonnière; c'était à un gouvernement monarchique, non à la
constitution républicaine de 1812. Quelques jours avant
l'insurrection, M. Isturitz, qui se sentait débordé, avait posé cette
question à M. de Bois-le-Comte: «Si la constitution de 1812 était
imposée à la Reine par la violence, le gouvernement français
regarderait-il le traité comme subsistant encore pour ce qui regarde
l'Espagne?--Tout ce que je puis dire, répondit l'envoyé français,
c'est que j'ai été chargé d'annoncer des secours à la Reine libre et
indépendante, agissant avec le concours de la nation et avec celui
des corps politiques régulièrement organisés, et non à la Reine
réduite à être le jouet d'un parti, ou l'organe d'une volonté
étrangère à la sienne.» Louis-Philippe n'ignorait pas, d'ailleurs,
l'effet produit sur les autres puissances par les événements de
Saint-Ildefonse. M. de Metternich avait dit aussitôt à M. de
Sainte-Aulaire: «Ne vous y trompez pas, notre inaction n'est pas de la
faiblesse; l'Autriche, la Prusse et la Russie n'abandonnent pas
l'Espagne à la France et à l'Angleterre, comme un sujet livré à leurs
aventureuses expériences; une intervention étrangère amènera
très-probablement une guerre générale en Europe... Jamais la coalition
de 1808 n'eût eu lieu contre la France, si l'empereur Napoléon n'avait
pas été engagé en Espagne.» Ce langage du prince de Metternich et
celui non moins explicite qu'il tint à l'ambassadeur d'Angleterre
laissèrent M. de Sainte-Aulaire convaincu «que, si le parti
constitutionnel triomphait en Espagne par ses propres forces, on
éprouverait, à Vienne comme à Berlin et à Saint-Pétersbourg, une
violente humeur, sans cependant se décider à nous faire la guerre;
mais que si don Carlos succombait sous l'effort de la France et de
l'Angleterre, les trois puissances du Nord n'attendraient qu'une
occasion de se venger, et que notre réconciliation avec l'Europe
continentale deviendrait impossible[149].»
[Note 149: _Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire._]
Chaque heure augmentait donc la distance qui séparait la politique du
Roi de celle de son ministre: une rupture était inévitable.
Louis-Philippe la provoqua dans les derniers jours d'août, en
demandant formellement que les corps rassemblés sur les Pyrénées
fussent dissous. Comme toutes les fois où les intérêts extérieurs de
la France lui paraissaient en péril, il était fort résolu et disait à
M. Thiers: «Je serai le second tome du roi Guillaume, et je ne vous
céderai pas, même si vous ameutiez une majorité contre moi.» Le
président du conseil combattit la mesure que proposait le Roi, par la
raison que ce serait renoncer définitivement à agir en Espagne. «Il
faut rompre la glace, dit-il: le Roi ne veut pas l'intervention, nous
la voulons; je me retire.» Ses collègues, sauf M. de Montalivet,
adhérèrent à sa déclaration. «Messieurs, répondit le Roi, il est donc
entendu que le cabinet est dissous; je vous demande de n'en point
parler et de rester à vos postes, pendant que je vous chercherai des
successeurs.»
Le secret ne fut pas longtemps gardé. Louis-Philippe annonça lui-même
l'événement aux ambassadeurs des puissances continentales[150],
sachant que, de ce côté, on lui saurait grand gré de son initiative. À
Vienne, à Berlin, ce fut comme un transport de reconnaissance: on ne
tarissait pas en éloges du Roi. «Il a prouvé disait M. Ancillon, qu'il
sait et veut non-seulement régner, mais aussi gouverner.» On admirait
surtout que M. Thiers eût été «renversé, non par la Chambre, mais par
le Roi seul[151]». L'empereur Nicolas, qui évitait d'ordinaire de
parler de Louis-Philippe, comme si ce nom seul lui brûlait les lèvres,
en venait à dire à notre ambassadeur: «Combien le Roi a eu de sagesse
et de fermeté, en s'opposant à l'intervention! L'Europe lui doit
beaucoup, et jamais il n'a donné une preuve plus forte de sa prudence
et de sa volonté[152].» Par contre, vive irritation chez lord
Palmerston, plus ou moins protecteur des radicaux espagnols; c'est au
Roi personnellement qu'il en voulait, et il lui prêtait les plus noirs
desseins. «Ces insurrections militaires en Espagne et en Portugal sont
le diable, écrivait-il à son frère; elles n'auraient pas éclaté, si
notre digne ami et fidèle allié, Louis-Philippe, avait rempli ses
engagements et avait agi dans l'esprit de la Quadruple-Alliance. Mais,
quelle qu'en soit la cause, il nous a jetés à peu près par-dessus
bord, nous, la Reine et le traité. Les uns disent que c'est par peur
des républicains, les autres par désir de plaire à l'Autriche et à la
Russie, d'autres qu'il veut le succès de don Carlos et donne une
princesse française à un fils de don Carlos...» Peu de jours après,
il revenait à la charge: «Louis-Philippe nous a traités indignement
dans les affaires espagnoles; mais le fait est qu'il est aussi
ambitieux que Louis XIV et veut mettre un de ses fils sur le trône
d'Espagne, comme mari de la jeune reine; il croit qu'il atteindra
mieux ce but par la continuation du désordre en Espagne.» Une autre
fois, il accusait le gouvernement français de convoiter les provinces
du nord de l'Espagne[153]. Ce ressentiment ne fut-il pas pour quelque
chose dans le mauvais coup que lord Palmerston devait nous porter en
1840? Beaucoup l'ont pensé, non sans quelque raison[154].
[Note 150: «Eh bien, mon cher baron, disait le Roi à M. de Werther,
j'ai été dans une nouvelle cuisson, depuis que je ne vous ai vu.»
(Dépêche de Werther citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t.
I, p. 593.)]
[Note 151: _Ibid._, p. 596 et 636.]
[Note 152: Dépêche de M. de Barante, des 8 et 22 octobre 1836.
(_Documents inédits._)]
[Note 153: H. L. BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 24, 27,
28.]
[Note 154: Tel est le sentiment de Bulwer lui-même, t. II, p. 218.]
En France, les conservateurs ne pouvaient pleurer beaucoup un ministre
qui avait tout le temps coqueté à leurs dépens avec les amis de M.
Odilon Barrot, dont l'oeuvre la plus certaine avait été de décomposer
l'ancienne majorité et de désorienter l'administration, et qui
semblait même, à la fin, vouloir se jeter dans les aventures
extérieures. D'autre part, la gauche avait fini par trouver que
l'exclusion des doctrinaires ne suffisait pas à ses principes et à ses
passions; elle s'était lassée des ménagements qu'elle s'imposait pour
marcher avec le tiers parti, et il lui reprenait envie de combattre
sous sa propre bannière. Il n'était pas jusqu'à M. de Talleyrand qui
ne désavouât le ministre qu'il avait tant contribué à faire et qui ne
donnât pleinement raison au Roi[155]. Aussi M. Duchâtel pouvait-il
écrire, le 1er septembre: «La position de Thiers est des plus
mauvaises; il est universellement abandonné.» Quant aux spectateurs
non classés dans les partis, le _Constitutionnel_ ne parvenait pas à
leur persuader que la chute de M. Thiers fût un grand malheur: ils ne
voyaient pas ce que, dans sa mobilité équivoque et stérile, ce
ministre avait fait jusqu'alors, au dedans ou au dehors, qui le rendit
particulièrement regrettable; encore moins se faisaient-ils une idée
nette de ce qu'eussent été ses projets d'avenir. À régler le compte de
ces six mois de gouvernement, la part des déboires dépassait celle
des satisfactions; il était survenu plus d'inquiétude qu'il ne restait
d'espoir. Si bien qu'à la nouvelle de la démission du ministère,
l'impression dominante fut une impression de soulagement.
[Note 155: Lettre de M. Royer-Collard à M. Molé, en date du 2
septembre 1836. (_Documents inédits._)]
D'ailleurs, cette intervention en Espagne, à propos de laquelle avait
éclaté la crise, était loin d'être populaire. Elle l'était même si peu
qu'on se demande comment M. Thiers avait choisi pour livrer sa
dernière bataille une question où il devait être tellement assuré
d'être battu. Peut-être avait-il assez conscience de l'avortement de
son ministère pour ne plus chercher qu'un moyen de s'esquiver, pareil
à ces joueurs impatients qui, aussitôt qu'ils devinent la partie
perdue, jettent de dépit les cartes sur la table. On a observé
plaisamment que, s'il était plus agile que tous à grimper au mât de
cocagne du pouvoir, nul n'était plus prompt à s'en laisser glisser:
contraste avec M. Guizot qui s'y hissait lourdement, mais s'y
cramponnait avec ténacité. Dans ces descentes, du reste, M. Thiers
mettait beaucoup de souplesse et d'art, s'arrangeant pour retomber
toujours sur ses pieds. En succombant sur la question d'intervention,
il échappait au danger qui l'effrayait entre tous, celui de se retirer
pour avoir tenté sans succès de s'unir aux anciens tenants de la
Sainte-Alliance. L'imprudence même de l'aventure révolutionnaire et
belliqueuse où il faisait mine de vouloir jeter la France contribuait
à mieux effacer les avances faites naguère aux puissances
continentales; il donnait un gage éclatant à cette Angleterre qu'il
venait de tant négliger; il se retrouvait, pour l'opposition à venir,
l'homme de la politique «libérale» et «nationale». Comédie si bien
jouée que, quelques semaines plus tard, M. Odilon Barrot, montrant
l'Europe divisée entre les États réformateurs et les conservateurs,
entre la révolution et l'ancien régime, félicitait, avec sa gravité
sentencieuse, M. Thiers d'avoir compris, au pouvoir, que la place de
la France de Juillet était dans le premier camp, à côté des
gouvernements ayant même principe et même origine qu'elle, et il
faisait honneur au pourfendeur des radicaux suisses, au négociateur du
mariage autrichien, d'être tombé victime de sa fidélité aux alliances
libérales et de son horreur pour la contre-révolution européenne.