La direction nouvelle donnée par M. Thiers à la diplomatie de la
monarchie de 1830 apparut mieux encore dans les rapports avec la
Confédération helvétique. Pour bien comprendre cette question qui
devait, jusqu'en 1848, occuper souvent le gouvernement français, il
convient de revenir un peu en arrière. La Suisse était un des pays où
le contre-coup des événements de Juillet s'était le plus fait sentir.
Dans plusieurs cantons, des révolutions avaient aussitôt violemment
renversé les constitutions aristocratiques établies après 1815. À ces
révolutions locales se joignit bientôt, en 1831 et 1832, une agitation
pour la réforme du pacte fédéral. La constitution d'un gouvernement
central, en état de jouer un rôle actif au dehors et d'imposer au
dedans sa volonté aux cantons, était depuis longtemps le premier
article du programme radical. Pendant la première révolution
française, par l'effet de la contagion, la Suisse avait été
transformée en république une et indivisible. C'était faire violence à
la tradition historique, au génie de la race et même à la nature des
lieux. Aussi, en 1803, les populations reçurent-elles comme un
bienfait l'Acte de médiation par lequel Napoléon Ier rétablit
l'indépendance des cantons et organisa la Confédération helvétique. Le
pacte fédéral, décrété, en 1815, par le congrès de Vienne, était, à
peu de chose près, fondé sur les mêmes principes. Si peu heureuse
qu'eût été la première expérience du régime unitaire, le parti radical
refit campagne dans ce sens aussitôt après 1830. Il fut appuyé, dans
une certaine mesure, par les libéraux, qui, sans vouloir détruire
complétement l'autonomie cantonale, cherchaient à augmenter
notablement les attributions du gouvernement fédéral; leur prétention
était de transformer la Suisse, jusqu'alors confédération d'États, en
un État confédéré[87]. Au moyen de ce pouvoir central fortifié, ils
comptaient imposer les réformes démocratiques à certains cantons
demeurés fidèles aux vieilles idées.
[Note 87: M. Rossi, alors réfugié à Genève, fut le rapporteur d'un
projet de révision dans ce sens. Ce fut même l'échec de ce projet qui
le détermina à s'établir en France.]
Les puissances, qui déjà n'avaient pas vu sans déplaisir les
révolutions cantonales, s'émurent plus encore de ce projet de
révolution fédérale. Une Suisse unitaire et radicale leur paraissait
devoir changer, à leur détriment, les conditions de l'équilibre et de
la sécurité de l'Europe, M. de Metternich, plus que tout autre,
attentif à ce qui se passait de ce côté, s'inquiétait d'un tel
voisinage pour les possessions italiennes de l'Autriche. Le roi de
Prusse avait un intérêt particulier à la question, étant demeuré, par
une combinaison bizarre, souverain du canton de Neuchâtel, qui
cependant faisait partie de la Confédération. Quant au Czar, il
prétendait continuer, à l'égard de la petite république, le rôle de
protecteur et surtout de surveillant qu'avait assumé Alexandre après
1814. Enfin tous, et avec eux le gouvernement anglais[88], soutenaient
que le pacte fédéral, sanctionné par l'Europe, en 1815, ne pouvait
être modifié sans son aveu; qu'il était la condition essentielle de
l'indépendance et de la neutralité alors garanties par les puissances
signataires du traité de Vienne. Des remontrances furent donc
adressées à la Suisse, et, pour les appuyer, la plus proche
intéressée, l'Autriche, ordonna quelques concentrations de troupes sur
sa frontière.
[Note 88: Dépêche de lord Palmerston du 9 juillet 1832. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 609.)]
La France de Juillet, sans trop se demander si, dans l'agitation
unitaire, il n'y avait pas plus de passion de secte que d'esprit de
liberté, se crut d'abord tenue à protéger ce mouvement né de sa propre
révolution. Il lui semblait que les mêmes raisons qui lui faisaient
soutenir les patriotes de Bruxelles ne lui permettaient pas
d'abandonner les radicaux de Berne. N'était-ce pas d'ailleurs une
façon d'augmenter sa clientèle en Europe, de faire une recrue pour la
ligue libérale qu'elle rêvait d'opposer à la coalition des puissances
absolutistes? Et puis, ne fallait-il pas avant tout faire échec à
l'influence autrichienne qui prétendait s'exercer en maîtresse jusque
sur nos frontières? Ces considérations parurent décisives à Casimir
Périer et au duc de Broglie[89]. Ils ne se contentèrent pas de
proclamer que la Suisse était, avec la Belgique et le Piémont, l'un
des pays où ils ne toléreraient jamais l'intervention d'une puissance
étrangère; notre ambassadeur, le marquis de Rumigny, pensa suivre ses
instructions en soutenant, ouvertement et souvent même avec un zèle un
peu intempérant, le mouvement de réforme fédérale. Sentant la France
derrière lui, le gouvernement helvétique répondit d'assez haut aux
puissances, revendiqua le droit de régler à sa guise sa constitution
intérieure, et fit même mine de mettre la main sur la garde de son
épée, en appelant sous les drapeaux une partie de son armée. Notre
attitude avait peut-être préservé la Suisse d'une intervention
européenne; mais elle ne parvint pas à triompher de l'attachement des
cantons pour leur indépendance; malgré l'appui de notre ambassadeur,
la révision, discutée dans deux diètes successives, ne put aboutir
(1833).
[Note 89: M. de Broglie avait eu, à Coppet, occasion de lier des
rapports personnels avec plusieurs des libéraux de Genève, de Berne et
de Lausanne. C'est pour cela que Louis-Philippe, causant, un peu plus
tard, en 1835, avec des ambassadeurs étrangers, se plaignait de la
«marotte suisse» de son ministre. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, p. 612.)]
À cette question constitutionnelle s'en joignit bientôt une autre qui
touchait plus encore les autres puissances. La Suisse était devenue, à
la suite des insurrections avortées ou réprimées dans divers pays
d'Europe, l'asile des pires réfugiés. Ceux-ci, protégés par les
radicaux indigènes, conspiraient ouvertement contre les gouvernements
voisins. Ils ne s'en tenaient pas à des menaces en l'air. En janvier
1834, une expédition armée, préparée par Mazzini, tenta, sans succès
il est vrai, d'envahir le Piémont. Peu après, la main des mêmes
réfugiés fut visible dans les insurrections de Lyon et de Paris. Tous
les États étaient menacés par eux. Au mois d'avril 1834, ils s'étaient
constitués en _Jeune France_, _Jeune Italie_, _Jeune Allemagne_,
_Jeune Pologne_, fractions diverses de la _Jeune Europe_. Il s'y
joignit bientôt une _Jeune Suisse_ qui devait s'emparer du pouvoir
fédéral, afin de le mettre au service de la révolution universelle.
Chose étrange de voir cette nation, autrefois si exclusivement
renfermée dans le soin de ses propres affaires, si ombrageuse et si
méfiante à l'égard de l'étranger, se livrer aux démagogues
cosmopolites, débarqués de la veille sur son sol. Elle les laissait
non-seulement la compromettre par leurs attentats contre les autres
gouvernements, mais expérimenter sur elle les théories subversives
qu'ils n'avaient pu faire triompher dans leurs propres pays. On eût
dit que la Suisse n'existait plus que pour les réfugiés, pour être
leur asile, leur domaine et aussi leur instrument.
L'Autriche, dont la police avait suivi de près cette agitation,
entreprit, en 1834, pour obtenir l'expulsion des réfugiés, une
croisade diplomatique, où elle fut secondée par la Russie, la Prusse,
les États de l'Allemagne du Sud, le Piémont et le royaume de Naples.
Seules la France et l'Angleterre refusèrent de s'y associer. Ce ne
pouvait être, de notre part, sympathie pour des hommes qui, au même
moment, fomentaient chez nous la révolte et même l'assassinat. Mais
l'intérêt de ne pas laisser s'exercer à nos portes l'ingérence
autrichienne l'emporta sur toute autre considération. Le duc de
Broglie, alors ministre, écrivait, le 19 février 1834, à M. de
Sainte-Aulaire, qui eût désiré voir le gouvernement français se
rapprocher, sur cette question, du cabinet de Vienne: «L'influence que
nous exerçons en Suisse tient précisément à ce qu'on nous y considère
comme des protecteurs éventuels contre les exigences de quelques
gouvernements.» Peu après, M. de Rigny déclarait aussi aux autorités
fédérales que «la protection de la France ne leur manquerait pas
contre quiconque voudrait attenter à leur indépendance[90]». En même
temps, notre ambassadeur, M. de Rumigny, appuyait ouvertement, en
Suisse, les défenseurs des réfugiés, et incitait la diète à repousser
les demandes des puissances.
[Note 90: _Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire._]
L'Autriche n'avait été qu'à moitié fâchée de notre refus: elle se
flattait de réussir sans nous et par suite contre nous. Sa campagne
fut vivement conduite; des notes très-roides menacèrent la Suisse, si
elle ne cédait, du blocus de toutes ses frontières, sauf du côté de la
France. Sous cette pression, et malgré notre ambassadeur, la diète
finit par adopter une déclaration contre les réfugiés (1834). M. de
Metternich triompha, pendant que M. de Rumigny ne dissimulait pas son
désappointement. À Vienne, cependant, on ne tarda pas à s'apercevoir
que le succès remporté était plus apparent que réel. En effet, la
diète n'avait voté qu'une invitation aux autorités locales de prendre
des mesures contre les réfugiés, invitation qui n'emportait pas
contrainte et à laquelle résistèrent quelques-uns des cantons, entre
autres celui de Berne, où était le principal centre révolutionnaire.
Force fut donc à l'Autriche de reprendre son action diplomatique
contre les autorités bernoises, qui finirent par céder (1835).
C'est vers la fin de cette année 1835 qu'on commence à entrevoir une
modification dans les tendances de la politique française en Suisse.
Louis-Philippe aimait ce pays où lui aussi avait trouvé autrefois
asile; mais il se faisait moins illusion que quelques-uns de ses
ministres sur les périls du radicalisme. «Beau pays, disait-il plus
tard à M. Guizot, et bon peuple! vaillant, laborieux, économe; un fond
de traditions et d'habitudes fortes et honnêtes. Mais ils sont bien
malades; l'esprit radical les travaille; ils ne se contentent pas
d'être libres et tranquilles; ils ont des ambitions de grand État, des
fantaisies systématiques de nouveau gouvernement. Dans mes jours de
mauvaise fortune, j'ai trouvé chez eux la meilleure hospitalité; tout
en en jouissant, je voyais bien à regret fermenter parmi eux des
idées, des passions, des projets de révolution analogue à la nôtre, et
qui ne pouvaient manquer d'attirer sur eux, d'abord la guerre civile,
puis la guerre étrangère[91].» En outre, le Roi, bien loin de chercher
les occasions de faire échec aux puissances continentales, désirait au
contraire s'en rapprocher. Fallait-il d'ailleurs s'étonner qu'il se
sentît peu encouragé à continuer sa protection aux complices de ses
assassins? Chaque jour donc, il avait plus de doute sur la politique
jusqu'alors suivie en Suisse par son gouvernement, et tâchait de la
faire modifier. Il ne s'en cachait pas aux ambassadeurs étrangers[92].
Il finit même par obtenir de M. de Broglie qu'il remplaçât, à
l'ambassade de Berne, M. de Rumigny, trop compromis avec les radicaux,
par M. de Montebello, dont les sympathies étaient tout opposées.
[Note 91: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 417.]
[Note 92: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. Ier p. 609-612.]
Tel était l'état des choses, quand M. Thiers arriva au pouvoir.
Aussitôt, il s'engagea résolûment dans la direction nouvelle que le
Roi avait indiquée. Il ne voulut pas sans doute agir de concert avec
les puissances, comme le lui demandait M. de Metternich[93];
seulement, pour ne pas avoir l'air de suivre l'Autriche, il la
dépassa. Il demanda, plus haut et plus rudement qu'elle, l'expulsion
des réfugiés, sans s'inquiéter de n'être plus suivi par le
gouvernement anglais qui déclarait, à la Chambre des communes, «n'être
pour rien en cette affaire». M. Thiers écrivait, le 26 avril 1836, à
M. de Montebello: «La faction radicale se montre d'autant plus
entreprenante qu'elle s'imagine qu'en dépit de ses excès et des
complications où sa conduite pourrait entraîner la Suisse, la France,
qui voit dans ce pays un boulevard du coté de l'est, se trouverait
engagée, par son propre intérêt, à le défendre contre toute action
hostile ou répressive de l'étranger. C'est une illusion qu'il importe
de détruire... Le parti radical est insensé de croire qu'il y ait
possibilité pour lui de s'établir en Suisse d'une manière solide et
durable, lorsque, partout ailleurs, ses adhérents en sont réduits à
n'oser lever la tête... Quand, en France, les factions sont
terrassées, quand le pouvoir y est fermement dirigé dans le sens de
l'ordre et de la modération, il est ridicule de penser qu'un petit
pays comme la Suisse puisse, entre les mains d'une poignée
d'agitateurs, remuer à son gré le reste de l'Europe...» Et quelques
semaines plus tard, le 7 juin 1836, M. Thiers déclarait ne pas vouloir
souffrir que, «contrairement à tout principe de justice et de droit
international, la Suisse devînt un foyer d'agitation révolutionnaire,
un lieu de rassemblement pour les factieux de tous les pays, quand
partout la Révolution, terrassée au profit de l'ordre, est impuissante
et réduite à n'oser relever la tête[94]».
[Note 93: Lettre au comte Apponyi, du 14 avril 1836. (_Mémoires de M.
de Metternich_, t. VI, p. 142.)--M. Thiers écrivait à notre
ambassadeur, le 25 juin 1836: «J'ai refusé toute démarche commune,
faite en nom collectif. Si l'Autriche trouve notre conduite bonne et
sensée, et veut l'imiter, soit! Mais il ne nous convient pas de faire
avec elle un petit fragment de Sainte-Alliance.» (_Documents
inédits._)]
[Note 94: Ces dépêches ne furent pas connues du public sur le moment.
M. Guizot les apporta à la tribune, le 3 février 1848, pour se
défendre contre M. Thiers redevenu l'avocat des radicaux suisses.]
Les autorités fédérales essayèrent d'abord de satisfaire la France par
une déclaration analogue à celle dont s'était contentée l'Autriche en
1834: cette déclaration «engageait, de la manière la plus pressante,
les gouvernements cantonaux à faire arrêter et à tenir à la
disposition du pouvoir central les réfugiés les plus dangereux»; mais
on n'y ajoutait pas le _conclusum_ qui eût dû être voté par la diète
pour imposer la mesure aux cantons. M. Thiers insista vivement pour
obtenir ce _conclusum_, et il fit adresser, le 18 juillet, au
gouvernement suisse, une note sévère qui se terminait ainsi: «Le
Directoire comprendra sans doute que, si les gages que l'Europe attend
de lui devaient se borner à des déclarations, sans qu'aucun moyen de
coercition vînt les appuyer au besoin, les puissances intéressées à ce
qu'il n'en soit pas ainsi seraient pleinement en droit de ne plus
compter que sur elles-mêmes, pour faire justice des réfugiés qui
conspirent en Suisse contre leur tranquillité et pour mettre un terme
à la tolérance dont ces incorrigibles ennemis du repos des
gouvernements continueraient à être l'objet. Il n'est pas moins
évident que la France n'aurait plus qu'à pourvoir, dans le même but,
en ce qui la concerne, à ce que lui prescrirait l'intérêt non moins
légitime de sa propre sécurité.» Charmée de rencontrer, dans notre
ministre, un chef de file si résolu et si inattendu, les puissances
continentales lui envoyèrent aussitôt leurs vives félicitations et
donnèrent ordre à leurs agents à Berne d'appuyer la démarche de
l'ambassadeur français. M. de Metternich complimentait, non sans
quelque ironie, M. de Sainte-Aulaire sur notre conversion si soudaine,
et il témoignait même quelque inquiétude que notre fougueux ministre
n'eût dépassé la mesure[95]. M. de Nesselrode rendait hommage à la
«manière sage et salutaire dont nous exercions notre influence[96]».
Chez les radicaux suisses, nos clients de la veille, la surprise, la
colère furent extrêmes. Les journaux, les clubs éclatèrent en
invectives enflammées contre le gouvernement français, et sommèrent
les autorités fédérales d'exiger le renvoi de M. de Montebello. M.
Thiers, ne se laissant pas arrêter par ces clameurs, ordonna à son
ambassadeur d'être plus pressant encore. «Il faut, dit-il, faire
entendre à la Suisse un langage franc, quoique dur. Si elle n'écoute
pas nos conseils, elle peut se considérer comme brouillée avec la
France, et sa résistance sera immédiatement suivie d'un blocus
hermétique.» Ainsi pressée, la diète finit par céder, et vota, le 11
août, le _conclusum_ exigé.
[Note 95: _Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire_, et dépêche de
M. Thiers à M. de Barante, du 15 août 1836. (_Documents inédits._)]
[Note 96: Dépêche de M. de Barante, du 21 mai 1836. (_Documents
inédits._)]
La question des réfugiés n'était pas la seule qui eût occupé M.
Thiers. Le territoire de Porrentruy avait été, en 1815, détaché de la
France et réuni au canton de Berne, sous la condition expresse que les
habitants ne seraient point troublés dans l'exercice du culte
catholique. M. Thiers, continuant du reste sur ce point ce qu'avait
commencé avant lui le duc de Broglie, estima que cette clause lui
donnait le droit de réclamer contre l'espèce de constitution civile
que les autorités bernoises avaient prétendu imposer au clergé de
cette région. Dès mars 1836, il leur rappela que, «dans la religion
catholique, la discipline ecclésiastique ne pouvait être régulièrement
changée qu'en s'entendant avec le Saint-Siége», et déclara que
l'honneur de la France était intéressé à ne pas souffrir qu'il fût
porté atteinte à des droits garantis par elle. Le gouvernement bernois
fut obligé de reconnaître la justesse de cette thèse et de renoncer,
au moins pour le moment, aux mesures qu'il avait prises: succès qui
nous valut «les plus vives félicitations[97]» de l'Autriche et de la
Prusse.
[Note 97: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, 14 juillet 1836.
(_Documents inédits._)]
Ces diverses contestations ne furent pas sans laisser entre les deux
pays des relations singulièrement aigries et tendues. Les Suisses se
prétendaient atteints dans leur indépendance et juraient de défendre,
comme autrefois à Sempach et à Morgarten, leur liberté menacée. Le
gouvernement français, naguère si populaire parmi eux, était maudit.
Nos journaux de gauche faisaient écho aux menaces et aux injures des
radicaux de Berne et de Zurich. À les entendre, le ministère avait
méconnu les traditions de la politique de Juillet, trahi ses devoirs
de gouvernement libéral, pour se mettre à la remorque de la
Sainte-Alliance et se faire la «maréchaussée des rois absolus».
Polémiques singulièrement violentes auxquelles l'affaire de l'espion
Conseil, désagréable épilogue de ce conflit, vint fournir un nouvel
aliment.
Les menées des réfugiés en Suisse, les complots qui s'y tramaient si
librement contre la vie même de Louis-Philippe, avaient obligé le
gouvernement français à y entretenir une police secrète: c'était une
mesure de légitime défense sur l'emploi de laquelle il eût été niais
d'éprouver quelque scrupule; seulement, en semblable matière, les
gouvernements ont toujours tort quand ils sont maladroits. Peu après
l'attentat d'Alibaud, un agent, nommé Conseil, avait été envoyé à
Berne, avec mission de gagner la confiance des réfugiés les plus
dangereux et de découvrir ainsi s'il se préparait quelque nouveau
crime. Il devait en outre se conduire de façon à justifier une demande
d'expulsion qui serait adressée au gouvernement fédéral en temps
opportun; il pourrait ainsi suivre les réfugiés dans leur nouvel
asile, en Angleterre probablement, et continuer sa surveillance. En
effet, le 19 juillet 1836, sur l'invitation de M. de Montalivet, M.
Thiers, qu'on n'avait pas mis dans la confidence de cette manoeuvre de
police, faisait demander au directoire fédéral l'expulsion du «sieur
Conseil, réfugié politique en Suisse». Tandis que cette demande était
examinée, Conseil agissait avec tant de sottise et de lâcheté, qu'il
se laissait arracher par des réfugiés le secret de son véritable rôle;
non content de leur livrer ses papiers, il les complétait par un récit
détaillé de ses rapports avec le gouvernement français, et il
affirmait même que l'ambassade de France à Berne venait de lui
remettre tout récemment un passe-port avec un faux nom et une fausse
date. Les réfugiés, fort empressés à se porter à leur tour accusateurs
contre le gouvernement qui les accusait naguère, livrèrent Conseil
avec ses papiers et ses révélations au directoire fédéral. Celui-ci,
bien loin d'étouffer le scandale, sembla s'attacher à lui donner plus
de retentissement: acceptant la dénonciation des réfugiés, il la
soumit à la diète, qui chargea une commission de faire une enquête et
un rapport; croyait-il trouver là une revanche de la mortification
diplomatique que le gouvernement français venait de lui faire subir?
Si M. Thiers avait été au courant du vrai caractère de Conseil,
peut-être eût-il su, au premier bruit, prendre des mesures pour
arrêter l'affaire; mais, dans l'ignorance étrange où on le laissait,
il déclara aussitôt au chargé d'affaires de Suisse que Conseil
n'appartenait pas à la police française, et qu'il ne voyait aucune
raison de ménager ce vulgaire imposteur. La vérité lui fut enfin
connue quand il n'était plus temps de rien empêcher: les faits avaient
été livrés au public, et ils provoquaient, chez les radicaux suisses,
une explosion inouïe de colère, d'injures et de menaces contre la
France; à les entendre, on se fût cru à la veille d'une déclaration de
guerre; l'ambassadeur de France en était réduit à prendre des
précautions pour sa sécurité personnelle. Cette affaire, que M. Thiers
n'eut pas le temps de terminer, devait être léguée, dans ce fâcheux
état, à ses successeurs.