II

Au moment même où M. Thiers prenait le pouvoir, arrivait la nouvelle

de l'occupation, par les troupes autrichiennes, russes et prussiennes,

de la petite république de Cracovie. Cette ville et sa banlieue,

peuplées d'environ cent mille habitants, avaient été reconnues, en

1815, comme un État souverain, jouissant d'une complète indépendance,

sous la protection des trois puissances qui l'entouraient: combinaison

assez bizarre, née en réalité de l'impossibilité de s'entendre sur

celle de ces puissances à qui l'on aurait attribué ce territoire.

L'article 9 du traité de Vienne portait qu'aucune force armée ne

pourrait jamais être introduite sur le sol de la république, «sous

quelque prétexte que ce fût». Seulement, le même article interdisait à

la république de «donner asile à des transfuges ou gens poursuivis par

la loi», appartenant à l'une des puissances protectrices. Or, comme il

eût été facile de le prévoir, Cracovie était devenue le foyer du

patriotisme polonais. Après l'insurrection de 1830 et 1831, les

réfugiés y avaient afflué; bien plus, ils ne s'étaient pas gênés pour

fomenter de là des complots et lancer des invectives contre les

oppresseurs de leur nation. Tout récemment, la fête du Czar y avait

été l'occasion de désordres et de manifestations outrageantes.

Irritées de cette conduite, les trois puissances avaient résolu, dans

l'entrevue de Toeplitz, à la fin de 1835, de prendre des mesures de

rigueur. Ces mesures étaient demandées surtout par l'Autriche, plus

intéressée à cause du voisinage de la Galicie.

Le 9 février 1836, sommation fut faite au sénat de la république

d'avoir à expulser, dans les huit jours, tous les réfugiés, faute de

quoi l'Autriche, la Russie et la Prusse y pourvoiraient elles-mêmes.

Le délai était illusoire. Les autorités de Cracovie, se fiant à

l'inviolabilité de leur territoire, à l'irrésolution habituelle des

puissances, à la protection des États occidentaux, essayèrent une

réponse évasive et dilatoire. Mais les trois cours étaient résolues à

tout brusquer; le 17 février, les Autrichiens, bientôt suivis des

Russes et des Prussiens, envahirent la république. Avis fut donné à

Paris de l'occupation: on prétendit même se faire valoir auprès de

nous de cette politesse, en nous faisant remarquer qu'on n'avait pas

pris cette peine avec le gouvernement de Londres[82]. Tout, en cette

affaire, le sans gêne avec lequel aucun compte n'avait été tenu des

stipulations du traité de 1815, comme la brutalité de l'exécution,

était fait pour émouvoir l'opinion française, alors si susceptible en

ce qui touchait à la Pologne. Cette opinion n'était-elle pas encore

tout échauffée des polémiques de presse et des débats parlementaires

qu'avait soulevés le discours provocant du Czar à la municipalité de

Varsovie[83]? Mais M. Thiers ne voulait pas risquer de se brouiller

avec les trois puissances, particulièrement avec l'Autriche, qui avait

joué le premier rôle dans cette entreprise. Il ne lui paraissait pas

d'ailleurs que nous fussions bien venus à invoquer les traités de

1815, après n'avoir permis qu'on nous les opposât en Belgique. Il

chargea donc son ambassadeur de déclarer à M. de Metternich «qu'il

n'engagerait point de controverse sur le sens de quelques phrases plus

ou moins vagues du traité de Vienne»; il reconnaissait que «la

conduite turbulente d'un certain nombre de réfugiés polonais à

Cracovie autorisait les cours voisines à exiger que ce loyer

d'agitation fût dissous». Il se bornait à demander que «la ville et le

territoire de la république fussent évacués promptement, et que les

mesures de rigueur n'atteignissent que des hommes réellement

dangereux». Quant à ceux des réfugiés qui, par leur infortune et leur

caractère, méritaient quelque intérêt, il pourrait consentir à les

recevoir en France[84]. Notre modération fut d'autant plus remarquée

qu'au même moment, sous le coup des interpellations irritées de son

parlement, lord Palmerston proclamait à la tribune que l'occupation de

Cracovie était une violation ouverte des traités. M. de Metternich se

félicita fort de nous trouver si faciles. Du moment que nous ne nous

associions pas aux protestations de l'Angleterre, il pouvait les

négliger et même y répondre de haut. Il nous déclara «n'avoir rien de

plus à coeur que la prompte évacuation de la république», sans fixer

du reste aucun délai précis, et nous promit quelque adoucissement dans

les mesures d'exécution[85]. Pendant ce temps, les puissances se

trouvaient à l'aise pour mener à fin leur entreprise: elles

expulsèrent tous les réfugiés, et ne commencèrent à retirer leurs

troupes qu'après avoir terminé à Cracovie tout ce qu'elles avaient

dessein d'y faire. Encore l'évacuation ne fut-elle pas complète et y

laissa-t-on une petite garnison autrichienne. Au parlement français,

ceux qui eussent été le plus disposés à réclamer pour les Polonais,

étaient en même temps les plus désireux de ne pas causer d'embarras à

M. Thiers: ils se turent; ou du moins la question ne fut soulevée

qu'en juin, lors de la discussion du budget: alors tout paraissait à

peu près fini, et le ministre se tira facilement d'affaire[86].

[Note 82: Interrogé sur la raison de ce traitement différent, un

diplomate autrichien avait répondu «que cette communication était, non

de droit, mais de pure confiance; que la confiance ne se commandait

point; que le cabinet français s'était toujours montré bienveillant

pour l'Autriche, que le Roi et ses ministres avaient toujours cru ce

qui était vrai, et compris ce qui était nécessaire; tandis que lord

Palmerston avait, en toute occasion, témoigné malveillance, méfiance,

hauteur; qu'ainsi l'on avait cru devoir rendre procédés pour

procédés.» Dépêche de M. de Barante à M. Thiers, du 20 avril 1836.

(_Documents inédits._)]

[Note 83: Voir sur ces incidents, qui s'étaient produits à la fin de

1835 et au commencement de 1836, ce qui a été dit plus haut, t. II, p.

419 et 420.]

[Note 84: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi

dépêches de M. Thiers à M. de Barante et à M. de Sainte-Aulaire, en

date des 3, 12 et 14 mars 1836. (_Documents inédits._)]

[Note 85: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, du 15 avril 1836.

(_Documents inédits._)]

[Note 86: L'incident de Cracovie ne fut pas le seul où M. Thiers se

montra disposé à faire passer son désir de plaire aux puissances

continentales, même à la Russie, avant les sympathies alors si vives

de l'opinion française pour la Pologne. Il écrivait, le 2 mai 1836, à

notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg: «J'ai provoqué, avant toute

demande du comte Pahlen, la dispersion des Polonais qui avaient signé

la grande confédération. J'ai agi spontanément, parce que je regarde

commue une violation du droit des gens de laisser organiser sur son

territoire des moyens d'insurrection contre les gouvernements avec

lesquels on est en paix. Je serai attaqué à la tribune et je me

défendrai sans embarras et sans crainte, sur ce sujet. Trente-deux

Polonais ont été frappés; vingt-et-un ont voulu quitter la France;

onze sont renvoyés de Paris dans des dépôts, et dans des dépôts

différents. Nous ne leur laisserons jamais organiser l'insurrection

chez nous.» (_Documents inédits._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 18 / 95 题