(22 février--6 septembre 1836.)
I. Le gouvernement se rapproche des puissances
continentales. M. Thiers veut «faire du cardinal Fleury».
Satisfaction des trois puissances. Mécontentement de
l'Angleterre.--II. Occupation de Cracovie. Attitude
conciliante de M. Thiers.--III. Le contre-coup de la
révolution de 1830, en Suisse. L'agitation pour la réforme
fédérale. La question des réfugiés. La politique du
gouvernement français se modifie peu à peu. Démarches
comminatoires de M. Thiers. La Suisse cède. Son irritation.
Affaire Conseil.--IV. M. Thiers repousse l'intervention en
Espagne. Il propose le mariage d'Isabelle et de don Carlos.
Éloge fait, à Berlin et à Vienne, du roi Louis-Philippe.--V.
Pourquoi M. Thiers se rapprochait-il des puissances
continentales? Le duc d'Orléans. On désire, aux Tuileries,
un mariage avec l'archiduchesse Thérèse. Résistance à
Vienne. M. Thiers se flatte d'enlever le mariage. Voyage du
duc d'Orléans et du duc de Nemours. Leur succès à Berlin et
à Vienne. Pourparlers relatifs au mariage avec l'archiduc
Charles et M. de Metternich. Les princes à Milan. L'effet de
l'attentat d'Alibaud. Derniers efforts de M. Thiers. Refus
de l'archiduc Charles. Le roi de Prusse propose la princesse
Hélène de Mecklembourg-Schwerin.--VI. M. Thiers veut se
venger. Il revient à l'idée d'une intervention en Espagne.
Le Roi consent à l'organisation d'une légion étrangère.
Désaccord entre le Roi et son ministre. Ce désaccord
s'aggrave après l'insurrection de la Granja. Démission du
ministère. Effet produit à l'étranger et en France.
I
Si M. Thiers se bornait, dans les affaires intérieures, a vivre
d'expédients, d'ajournements et d'équivoques, sans rien tenter
d'éclatant ni de décisif, était-ce qu'il se réservait de chercher au
dehors le succès qui devait illustrer son administration? Les
circonstances dans lesquelles il avait remplacé le duc de Broglie au
ministère des affaires étrangères, les influences qui l'avaient poussé
à ce poste, indiquaient à elles seules un changement de politique. Il
semblait que ce fût un pas décisif vers le système diplomatique que le
Roi, depuis quelques années, avait tâché de faire prévaloir sur les
idées différentes de son ministre doctrinaire, système tendant à
rapprocher la France des puissances continentales. M. Thiers s'était
laissé persuader par M. de Talleyrand qu'il était seul capable de
réconcilier la révolution de Juillet avec ces puissances. «Monsieur,
l'Europe vous attend», lui avait dit sentencieusement le vieux
diplomate. Aussi le président du conseil marqua-t-il, dès le premier
jour, par son langage, cette direction nouvelle donnée à la politique
française. Au lieu de s'attacher, comme l'avait fait M. de Broglie, à
former la ligue des États libéraux en opposition à l'alliance des
cours absolutistes, et de proclamer leur antinomie en quelque sorte
essentielle et permanente[64], il écrivait à ses ambassadeurs: «Il ne
faut pas nous placer entre deux camps, l'un composé des trois cours du
Nord, l'autre des deux puissances maritimes, et se préparant, par des
hostilités de langage ou de visage, à des hostilités plus réelles. Si
le temps le voulait, il faudrait resserrer l'alliance anglaise; mais,
tout le monde se rapprochant de nous, il ne faut pas repousser ceux
qui tendent vers nous et faire du Toeplitz en sens contraire[65].» Le
ministre revenait souvent sur le «danger» de cette séparation de
l'Europe en «deux camps ennemis[66]». Il exprimait du reste ainsi
l'idée personnelle du roi Louis-Philippe, qui faisait assurer le
gouvernement prussien de son désir de «faire cesser les deux camps qui
divisent l'Europe et de les fondre en un seul, en se rapprochant de
plus en plus des trois puissances continentales[67]». M. Thiers
protestait encore de la «satisfaction bien vive avec laquelle il avait
vu les grands États de l'Europe, prenant envers nous une attitude plus
amicale, nous mettre en mesure de leur prouver que nos sentiments à
leur égard n'étaient pas tels qu'ils avaient pu se le figurer. Je n'ai
pas besoin d'ajouter, disait-il, que plus ils avanceront dans cette
voie nouvelle, plus ils nous trouveront disposés à y marcher avec eux.
Notre voeu le plus sincère est d'imprimer à nos rapports avec les
cabinets étrangers un caractère de confiance bienveillante[68].»
[Note 64: Cf. notamment les instructions données, le 3 avril 1833, à
M. de Sainte-Aulaire, quand il alla prendre possession de l'ambassade
de Vienne. «L'antagonisme de la France et de l'Autriche, y lit-on, se
rattache à la différence absolue des principes de leurs gouvernements,
de l'esprit des populations, de tout ce qui constitue la force morale
de l'un et de l'autre, de tout ce qui fait qu'indépendamment des
accidents de la politique intérieure, la France en réalité n'a pas
cessé, depuis un demi-siècle, d'être à la tête du mouvement des idées
nouvelles, tandis que l'Autriche, au contraire, a constamment favorisé
le maintien ou le rétablissement des anciennes institutions...
L'hostilité morale, existant entre la France et l'Autriche, ne se
rattachant pas à des motifs accidentels, mais au fond même de la
situation, ce serait se faire une dangereuse illusion que de compter,
pour la faire cesser, sur des motifs puisés dans les vicissitudes
ordinaires de la politique. Cette hostilité durera tant que les deux
pays continueront à marcher à la tête des deux ordres d'opinions et
d'idées qui partagent aujourd'hui l'Europe en deux camps ennemis... Il
ne saurait être question, pour longtemps à moins de circonstances bien
extraordinaires, de travailler à opérer un rapprochement intime entre
deux pays séparés par des divisions aussi profondes... Le rôle de
l'ambassadeur du Roi auprès de la cour impériale est d'observer
attentivement les manoeuvres ténébreuses d'un cabinet où viendront
toujours aboutir tous les fils des combinaisons dirigées contre la
France...» (_Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire._)]
[Note 65: Lettre particulière de M. Thiers à M. de Barante,
ambassadeur à Saint-Pétersbourg, en date du 15 avril 1836. (_Documents
inédits._)]
[Note 66: Lettre de M. Thiers à M. de Sainte-Aulaire, destinée à être
communiquée à M. de Metternich. (_Mémoires inédits du comte de
Sainte-Aulaire._)]
[Note 67: Dépêche d'Ancillon, du 3 avril 1836. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 590.)]
[Note 68: Dépêche de M. Thiers, en date du 15 avril 1836. (_Documents
inédits._)]
M. de Broglie, à la fin de son ministère, avait, lui aussi, rêvé d'un
rapprochement avec l'une des cours continentales, avec l'Autriche;
mais c'était dans le dessein de séparer celle-ci des deux autres
cours, de la rattacher à l'alliance franco-anglaise. Ce projet, si
lointain qu'en fût la réalisation dans la pensée du ministre, n'avait
pas laissé que de préoccuper le gouvernement prussien. Quand M. de
Barante était passé par Berlin, en décembre 1835, M. Ancillon lui
avait demandé, avec inquiétude, s'il était vrai que nous eussions le
désir de faire «une trouée entre les trois cours, de tâter l'Autriche
pour la ramener à une alliance avec l'Angleterre et la France»,
affirmant que «ce serait une vue erronée, que l'on échouerait dans ce
dessein[69]». M. Thiers se hâta de dissiper ces alarmes. «L'idée de
diviser les cours continentales, écrivait-il à l'un de ses
ambassadeurs, d'en détacher une ou deux sur les trois, serait un
projet, et je ne suis pas disposé pour les projets. Je les trouve en
général ridicules, et inexécutables la plupart du temps. J'ai toujours
été en guerre avec les faiseurs de projets, et je ne le deviendrai pas
moi-même. Sur les trois cours du Nord, s'il y en avait une seule qui
tendît vers nous plus visiblement qu'aucune autre, alors on pourrait
peut-être exécuter le projet auquel vous faites allusion. Mais sur les
trois, deux, la Prusse et l'Autriche, sont également bien, sans qu'on
puisse distinguer entre les deux. Il y a bon sens, bon vouloir de leur
part. Il n'y a donc aucune manière de faire une scission pour ajouter
une troisième alliance à l'alliance des deux cours de France et
d'Angleterre. Tout cela, d'ailleurs, ce sont des agitations d'esprit,
et il n'en faut ni de corps ni d'esprits.[70]»
[Note 69: Dépêche de M. de Barante au duc de Broglie, en date du 20
décembre 1835. (_Documents inédits._)--Il est vrai qu'en 1836, il y
avait peu de chances d'opérer cette dissolution. Une dépêche de M. de
Barante, adressée à M. Thiers, le 22 mars 1836, indiquait
judicieusement d'où venait la difficulté: «Dans la situation présente,
toutes choses restant ce qu'elles sont, en quoi pourrait servir à une
des trois puissances de se détacher des deux autres? Si elle avait un
dessein à exécuter, si elle entrevoyait un péril dont elle eût à se
garder, je conçois qu'elle vînt chercher notre aide et notre appui.
Mais il n'y a rien de pareil en ce moment, chacun veut le _statu quo_,
chacun se trouve bien de l'équilibre européen et en souhaite la
préservation actuelle. Or, rien, selon les cabinets de Berlin et de
Vienne, ne peut mieux maintenir cet équilibre que l'union des trois
cours du Nord, destinée à arrêter les invasions révolutionnaires, et
l'alliance de la France avec l'Angleterre, qui retiendra la Russie
dans ses projets d'invasion ou de conquête... Si nous faisions
quelques tentatives, si l'on nous voyait quelque désir de dénouer les
liens qui unissent les cabinets du Nord, ces liens en deviendraient
plus serrés et plus intimes, car nous donnerions ainsi l'indice d'un
esprit d'inquiétude ou de projets ultérieurs.» Rappelons-le, du reste,
quand le duc de Broglie songeait à détacher l'Autriche des autres
puissances, c'était seulement en vue de la question d'Orient et pour
le jour où cette question se poserait. Il n'y avait donc pas
contradiction entre lui et M. de Barante.]
[Note 70: Lettre particulière de M. Thiers à M. de Barante, en date du
15 avril 1836. (_Documents inédits._)]
Cette dernière formule était faite pour aller au coeur de M. de
Metternich. M. Thiers insistait sur cette idée, sachant qu'il n'en
était pas de plus agréable aux puissances dont il voulait se
rapprocher. Il se déclara résolu à éviter les «motifs de controverse»,
les «questions périlleuses», à les «résoudre par des transactions» ou
à les «éluder», en se fiant au «temps[71]». «La conservation du _statu
quo_, disait-il encore, voilà, suivant moi, la vraie sagesse. Quand on
a cru que la paix était le meilleur des systèmes, il faut la vouloir
franchement. Être tranquille de corps, et ne pas l'être d'esprit,
serait la plus triste des façons d'être. Puisque nous n'armons pas des
armées, il est inutile de nous adresser des notes qui seraient la
guerre de plume, en attendant la guerre du canon.» Puis, après cette
déclaration où les hommes d'État du continent pouvaient voir un
désaveu de certaines notes de M. de Broglie, M. Thiers concluait
ainsi: «Il n'y a aujourd'hui rien à faire en Europe qu'à attendre et,
en attendant, à améliorer notre situation intérieure, à nous
renforcer, à devenir riches et forts. Il faut faire du cardinal
Fleury. Nous verrons ensuite. Quand l'imprévu surviendra, il nous
trouvera préparés par le repos et une longue paix. Voilà mon système.
Ceux qui pensent et agissent autrement sont des brouillons[72].» Que
M. Thiers eût tort, que ce ne fût pas la conduite la plus sage à ce
moment, nous ne le prétendons certes pas: mais le cardinal Fleury
était bien le dernier homme d'État sous le patronnage duquel on se fût
attendu à voir se placer le jeune, mobile et aventureux ministre.
[Note 71: Dépêche précitée du 15 avril 1836.]
[Note 72: Lettre précitée, en date du 15 avril 1836.]
Les puissances continentales ne devaient voir qu'avec plaisir le
pouvoir aux mains d'un personnage ainsi disposé. À l'ambassade
d'Autriche, où il y avait réception le soir même de la constitution du
cabinet, on affectait de faire un pompeux éloge de M. Thiers. De
Vienne, M. de Metternich exprimait l'espoir que le Roi, débarrassé des
doctrinaires, «trouverait plus de facilité avec le nouveau ministre
des affaires étrangères[73]». M. Ancillon, ministre dirigeant de
Prusse, saluait l'avénement de ce cabinet comme «un vrai progrès en
bien»; «à Berlin, d'ailleurs, écrivait M. Bresson, on voit, dans le
changement ministériel, la prépondérance de l'influence royale, et
l'on s'en montre joyeux[74].» Il n'était pas jusqu'à Saint-Pétersbourg
où M. de Nesselrode et le prince Orloff ne témoignassent leur
satisfaction «des rapports faciles qu'on allait entretenir» avec le
nouveau ministère[75]. Les ambassadeurs des trois cours, ravis de
n'avoir plus affaire au duc de Broglie[76], s'empressaient à cajoler
son successeur. Entre eux et lui, s'établissaient tout d'abord des
relations que l'esprit brillant, le caractère facile du jeune
ministre, l'animation et l'abandon de sa conversation rendaient aussi
agréables que commodes. On les voyait faire de la propagande en sa
faveur, parmi les députés et les pairs. «Vous avez tort, disait M. de
Werther à l'un d'eux, de regretter le dernier cabinet. Sans doute, MM.
les doctrinaires sont des gens de mérite; mais ce sont presque des
républicains. Si on les croyait, le Roi n'aurait pas la plus petite
part au gouvernement[77].» La duchesse de Dino avait mis M. Thiers en
rapport avec la princesse de Lieven, grande dame russe, fort mêlée
alors à la diplomatie européenne: il dînait chez elle et la recevait
chez lui. Spectacle piquant, en vérité, que celui du parvenu de la
révolution de Juillet, devenu, pour ainsi dire, le favori des
diplomates de la Sainte-Alliance. Il était du reste beaucoup plus
sensible que ne l'eût été le duc de Broglie à ces coquetteries
aristocratiques, si nouvelles pour lui. C'était un sujet de sarcasme
pour ses anciens collaborateurs du _National_: «On sait, écrivait
Carrel, que M. Thiers est le très-humble serviteur des grands
seigneurs hongrois, prussiens, russes, anglais, qui veulent bien lui
pardonner d'être plébéien comme nous[78].»
[Note 73: Cependant, quand il envisageait les choses au point de vue
de la politique intérieure de la France, M. de Metternich regrettait
qu'on eût fait de M. Thiers un président du conseil. Cela lui
paraissait «un véritable danger pour la durée du nouveau ministère».
«Je n'ai rien, ajoutait-il, contre l'homme personnellement; mes doutes
ne portent pas sur ses facultés intellectuelles, mais il me semble
avoir trop peu de poids. Aussi ne lui vois-je d'autre soutien que
celui que lui prêtera la couronne, et les hommes qui vivent de fonds
prêtés ne sont jamais forts par eux-mêmes... Mais tout en France est
placé en dehors des calculs, j'accepte donc le nouveau président du
conseil, et j'attends l'événement...» (_Mémoires de M. de Metternich_,
t. VI, p. 137, 138.)]
[Note 74: Lettre de M. Bresson à M. de Barante, en date du 7 mars
1836. (_Documents inédits._)]
[Note 75: Dépêches de M. de Barante, en date des 9 et 23 mars 1836.
(_Documents inédits._)--Cf. aussi HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-70, t. I, p. 606.--Il est vrai que le czar Nicolas,
plus passionné que ses ministres, se plaignait au contraire qu'on
montrât, à Vienne et à Berlin, trop de condescendance pour Paris.]
[Note 76: «MM. d'Apponyi et de Werther ne se cachaient pas du plaisir
que leur causait l'avénement de M. Thiers.» Lettre de M. Bresson du 7
mars. (_Documents inédits._)--La duchesse de Dino, fort suspecte, il est
vrai, et passionnée en cette affaire, écrivait à M. de Sainte-Aulaire,
le 2 mars, que «les rapports du corps diplomatique avec M. de Broglie»
étaient devenus «tellement désagréables, que tout autre ministre, quel
qu'il fût, aurait paru aux ambassadeurs étrangers un ange du ciel».
(_Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire._)--Plus tard, en 1842, M.
de Metternich, causant avec M. de Flahaut, du duc de Broglie, lui
disait: «Le duc de Broglie, ah! nous avons bien contribué dans le temps
à le renverser. On nous avait persuadé que cela serait utile à notre
politique.»]
[Note 77: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
[Note 78: _National_, 3 mai 1836.--C'est ce qui fera dire plus tard au
vicomte de Launay (madame de Girardin): «M. Thiers croit aux grands
seigneurs; quand un lord daigne lui écrire pour le mystifier, cela le
flatte.» (T. III, p. 76.)]
L'Angleterre, par contre, était inquiète et mécontente: elle
comprenait que la première conséquence d'un rapprochement entre la
France et les puissances continentales était, sinon une rupture, du
moins un relâchement entre les deux États occidentaux. M. Thiers
n'avait-il pas dit assez haut pour être entendu des ambassadeurs
étrangers: «Après la révolution, l'alliance anglaise a pu être
nécessaire, parce que nous avions besoin d'un appui et que les autres
puissances nous repoussaient: alors survint München-Graetz, auquel
nous opposâmes la quadruple alliance; mais les choses sont bien
changées[79]...» Il ne déplaisait pas à nos nouveaux amis de nous voir
en froid avec les anciens. M. de Metternich ne manquait pas une
occasion de nous signaler le «métier de dupe» que nous faisions avec
l'Angleterre. «Dans la plupart des affaires que vous traitez de compte
à demi avec elle, disait-il à notre ambassadeur, vous avez des vues et
des intérêts opposés. Vous vous en apercevrez tôt ou tard. Vous vous
brouillerez nécessairement, un jour, en Orient, en Suisse, en Espagne.
Pour la Suisse et pour l'Orient, peut-être parviendrez-vous à vous
raccommoder et à vous remettre ensemble; mais pour l'Espagne, jamais.
Une fois brouillés, le mal sera sans remède. Souvenez-vous de ce que
je vous dis[80].» Prophétie qui devait se réaliser avec une singulière
précision.
[Note 79: Dépêches de Sales, du 29 janvier 1836, et de Werther, du 22
mars, citées par HILLEBRAND (_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 598).]
[Note 80: _Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire_, et aussi
_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 137.]
Parfois cependant, quand cette altération de nos rapports avec
l'Angleterre devenait trop visible, M. Thiers s'en alarmait, et pour
la politique de son pays, et pour sa propre popularité: il s'épuisait
alors en protestations auprès de l'ambassadeur britannique, l'assurant
que l'intimité des deux pays ne recevrait aucune atteinte[81]. Il
n'hésitait même pas à porter ces protestations à la tribune; c'est
ainsi que, le 1er juin 1836, il saisissait l'occasion d'une attaque
véhémente du duc de Fitz-James contre l'Angleterre, pour faire une
éclatante apologie de l'alliance des deux monarchies libérales, et
pour rappeler de quel secours cette alliance nous avait été dans les
trois grandes questions de Belgique, d'Espagne et d'Orient. En même
temps, à la vérité, il se félicitait d'avoir «des rapports, tous les
jours meilleurs, avec le reste de l'Europe», et proclamait que la
«méfiance» des premiers jours allait sans cesse diminuant. Il se
défendait d'avoir, pour acheter cette bienveillance, «abjuré la
révolution de Juillet», de «s'en être montré embarrassé». S'il «est
arrivé, ajoutait-il, que, de toutes les parties de l'Europe, il y a eu
concours vers nous, confiance, empressement», cela tient à notre
«sagesse», à notre résolution «pacifique», à la volonté où nous
étions, «tout en maintenant la révolution chez nous, de ne pas la
porter chez les autres». La vérité était que M. Thiers, tout en
estimant que le duc de Broglie avait tenu trop exclusivement à
l'alliance britannique, ne désirait pas la rompre. Il se flattait
d'être bien avec toutes les puissances. Seulement, tandis qu'il ne
donnait que de belles paroles à l'Angleterre, il accordait aux autres
États des gages plus positifs. C'est ce qui apparut aussitôt dans les
questions alors soulevées à Cracovie, en Suisse et en Espagne.
[Note 81: _Documents inédits._--C'est sans doute à la suite de quelque
protestation de ce genre que lord Palmerston écrivait, le 5 mars 1836:
«Thiers est tout à fait pour l'alliance anglaise. Madame Lieven et
Talleyrand seront désappointés. Ils se sont efforcés de se débarrasser
de Broglie, comme ils ont tâché de me mettre dehors, dans l'espoir de
briser ainsi l'alliance entre l'Angleterre et la France.» (BULWER,
_The Life of Palmerston_, t. III, p. 16.) Cette confiance de
Palmerston ne devait pas durer.]