II

Ce fut d'abord aux conservateurs que M. Thiers jugea nécessaire de

donner des gages. Le jour même où il venait de prendre le pouvoir, le

22 février, quand il se rendit à la Chambre, l'attitude de l'ancienne

majorité le frappa. Autour de M. Guizot qui était entré la tête haute,

une foule empressée. Le nouveau président du conseil se trouva au

contraire si délaissé, qu'un doctrinaire, M. Duvergier de Hauranne, le

prit en compassion et vint s'asseoir un moment auprès de lui; M.

Thiers le remercia, en lui serrant la main avec effusion. «La force

des choses, lui dit-il en manière d'excuse, m'a porté là malgré moi,

mais je ne veux changer ni de principes, ni d'amis; vous allez en

juger par ma déclaration[12]» Celle-ci, en effet, fut telle, que M.

Guizot lui-même en eût accepté tous les termes. «Vous n'oublierez pas,

je l'espère,--disait le président du conseil en parlant de lui et de

ses collègues,--que, pour la plupart, nous avons administré le pays au

milieu des plus grands périls, et que, dans ces périls, nous avons

combattu le désordre de toutes nos forces... Ce que nous étions il y a

un an, il y a deux ans, nous le sommes aujourd'hui. Pour moi, j'ai

besoin de le dire tout de suite et tout haut, car je ne veux rester

obscur pour personne: je suis ce que j'étais, ami fidèle et dévoué de

la monarchie de Juillet, mais convaincu aussi de cette vieille vérité,

que, pour sauver une révolution, il faut la préserver de ses excès.»

M. Thiers, ne craignant même pas de faire allusion aux lois de

septembre, si attaquées par la gauche, continuait ainsi: «Quand ces

excès se sont produits dans les rues ou dans l'usage abusif des

institutions, j'ai contribué à les réprimer par la force et par la

législation. Je m'honore d'y avoir travaillé de concert avec la

majorité de cette Chambre, et, s'il le fallait, je m'associerais

encore aux mêmes efforts pour sauver notre pays des désordres qui ont

failli le perdre. Voilà ce que j'avais besoin de dire, et de dire à

haute et intelligible voix...» Plus loin, à la vérité, il paraissait

vouloir adoucir un peu ce programme de combat, par des paroles de

conciliation et de pacification. «Nous ne voulons pas, disait-il,

perpétuer la division des esprits, éterniser les haines. Non,

messieurs, les troubles qui ont affligé notre beau pays paraissent

toucher à leur terme; des jours meilleurs nous sont promis, et nous ne

viendrons pas inutilement affliger la paix, des images et des

souvenirs de la guerre.» Toutefois, comme s'il craignait qu'on ne vît

là une intention de distinguer sa politique de celle du 11 octobre, il

ajoutait aussitôt: «Ici encore, nous serons fidèles à la pensée du

dernier cabinet.» La déclaration apportée, le lendemain, à la Chambre

des pairs fut plus formelle encore. Non-seulement le ministre y

rappelait la part qu'il avait prise aux lois de résistance, mais il

annonçait la volonté de les appliquer. «Nous ne souffrirons pas,

disait-il, qu'on s'associe pour des machinations factieuses, qu'on

discute publiquement le principe du gouvernement établi, qu'on propose

publiquement ou un autre prince ou une autre forme de gouvernement,

et, pour empêcher de tels désordres, s'ils pouvaient se reproduire,

nous en appellerions aux juridictions établies.» Il ajoutait seulement

que, «dans sa conviction, il y aurait peu à faire pour obtenir de tels

résultats». Loin de contredire leur chef, les ministres venus du tiers

parti s'attachaient à établir, dans leurs conversations, que leur

avénement à la place des doctrinaires n'impliquait aucun changement de

système. «Il n'y a rien de changé, disait M. Sauzet, si ce n'est qu'à

la place de cinq personnes désagréables à la Chambre, on a mis, sur le

banc des ministres, cinq personnes qui lui sont agréables[13].» Le

langage de M. Thiers ne pouvait que plaire à l'ancienne majorité: il

devait être naturellement moins agréable au centre gauche et à la

gauche. À le prendre même à la lettre, n'eût-il pas été un démenti à

toutes les espérances que ces partis avaient fondées sur le nouveau

cabinet? Mais, de ce côté, on ne parut pas vouloir l'interpréter

ainsi, ou tout au moins on évita de s'en plaindre tout haut.

[Note 12: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 13: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Ce n'était pas la seule épreuve à laquelle M. Thiers devait mettre la

bonne volonté de l'ancienne opposition. Quelques jours plus tard, la

Chambre discutait la loi sur les chemins vicinaux[14]. M. Odilon

Barrot avait présenté un amendement qui enlevait au préfet, pour le

transporter au conseil général, le droit de distribuer les

subventions. Le débat se poursuivait, fort calme, quand M. Thiers

intervint tout à coup et prit à partie le chef de la gauche avec une

rudesse qui surprit tout le monde et que l'ardeur même des opinions

centralisatrices professées par le président du conseil, ne suffisait

pas à faire comprendre. Le _Journal des Débats_ proposa aussitôt son

explication: «Cette vivacité, disait-il, aurait paru dépasser

peut-être ce que pouvait exiger le besoin de la discussion

particulière et un peu subalterne dont il s'agissait, si l'on n'avait

pas cru voir que le dissentiment de la circonstance présente rappelait

tout d'un coup à M. le président du conseil beaucoup d'autres

dissentiments d'une nature plus grave et que personne n'a encore pu

oublier. M. Thiers semblait presque revenu aux jours où, dans sa lutte

incessante contre le désordre et contre les principes générateurs de

tout désordre, il avait à gauche ses adversaires les plus déclarés et

comptait pour lui les hommes qu'on appelle aujourd'hui l'ancienne

majorité[15].» Autour de M. Odilon Barrot, on fut tout d'abord quelque

peu effaré de cette sortie. Mais des négociateurs officieux

s'interposèrent, avec des explications conciliantes; celles-ci furent

acceptées, et, malgré les provocations railleuses du _National_, les

journaux de la gauche dynastique laissèrent passer l'attaque sans la

relever.

[Note 14: 3 mars 1836.]

[Note 15: _Journal des Débats_ du 4 mars 1836.]

Ce silence, rapproché de l'attitude gardée en face des déclarations du

ministère, révélait toute une tactique de la part des anciens

opposants. Ceux-ci croyaient, ou du moins feignaient de croire que les

paroles de M. Thiers étaient une comédie destinée à faciliter

certaines évolutions, et qu'entre le ministère et eux, il y avait un

sous-entendu autorisant toutes leurs espérances. C'est ce que l'un des

députés de la gauche, qui aimait à jouer les enfants terribles, M. de

Sade, ne craignit pas d'exprimer tout haut, à la tribune, quelques

semaines plus tard. «Nous savons bien, dit-il, que M. le président du

conseil nous a fait certaines déclarations pour nous annoncer qu'il ne

comptait rien changer à sa politique, et que son ministère n'était que

la continuation du ministère précédent; mais nous savons aussi ce que

valent ces déclarations de tribune. Il faut ménager les transitions,

et, comme on l'a dit, c'était une dernière politesse qu'on faisait à

ses amis, avant de se séparer d'eux[16].»

[Note 16: Séance du 24 mars.]

Les doctrinaires n'étaient pas d'humeur à faciliter cette tactique de

la gauche. Dès le premier jour, leurs journaux s'étaient employés à

compromettre M. Thiers en appuyant sur ses déclarations, à provoquer

l'ancienne opposition en lui demandant quelle comédie cachait sa

satisfaction feinte, à empêcher enfin qu'il restât entre eux aucun

sous-entendu. Cela ne suffit pas. M. Guizot et ses amis résolurent de

continuer avec plus d'éclat la même manoeuvre à la tribune de la

Chambre. Une demande de fonds secrets leur fournit l'occasion qu'ils

cherchaient. Le rapport de la commission, rédigé par l'un d'eux, M.

Dumon, posa tout d'abord la question avec une netteté calculée pour

interdire toute échappatoire. Après avoir rappelé que le vote des

fonds secrets était un vote de confiance, il concluait à l'accorder,

par la raison que le cabinet avait formellement promis de continuer le

«système» du 11 octobre et du 13 mars. Il insistait sur cet

engagement, puis donnait à entendre que ceux qui, après une telle

déclaration, soutiendraient le ministère, se rallieraient, par cela

même, au «système» et feraient amende honorable de l'avoir autrefois

attaqué.

Le débat, ainsi préparé, s'ouvre le 24 mars. Après quelques discours

sans grand intérêt, M. Guizot paraît à la tribune, et chacun a

aussitôt le sentiment qu'une grosse partie se joue. Dans son discours,

aucune apparence d'attaque contre M. Thiers, mais tout y est combiné

pour l'enchaîner à sa déclaration du 22 février. L'orateur rappelle

comment cette déclaration a été faite pour rassurer ceux qui avaient

pu craindre qu'un changement de cabinet n'amenât un changement de

système; il insiste sur ce que cette politique, à laquelle on a promis

de demeurer fidèle, est la sienne, celle qu'il a toujours pratiquée et

dont il se pose encore comme le champion et le docteur; il se félicite

enfin, non sans ironie, d'y voir ralliés des hommes qui l'ont si

longtemps combattue. De là, il s'élève à une magnifique apologie de

cette politique, revendiquant fièrement pour elle l'honneur d'être le

vrai «progrès», appuyant avec intention sur son caractère de

résistance, confessant le mal de la «révolution qui pèse encore sur

toutes les têtes, qui trouble et égare la raison de l'homme»,

proclamant bien haut la nécessité de réagir contre ce mal. Rarement

sa parole a été aussi élevée, aussi imposante; rarement il a été aussi

maître de sa pensée et aussi libre de l'exprimer tout entière, et

cette liberté contraste avec les réticences et les équivoques dans

lesquelles on sent M. Thiers obligé de s'envelopper. Sans malice trop

visible et tout en semblant planer dans la seule région des principes,

bien au-dessus des questions de personne, M. Guizot accomplit peu à

peu, autour du cabinet et contre la gauche, la manoeuvre qu'il avait

en vue. «Ne vous y trompez pas, s'écrie-t-il en terminant, quelles que

soient leur nécessité et leur légitimité, les révolutions ont toujours

ce grave inconvénient qu'elles ébranlent le pouvoir et qu'elles

l'abaissent: et quand le pouvoir a été ébranlé et abaissé, ce qui

importe par-dessus tout à la société, à ses libertés comme à son

repos, à son avenir comme à son présent, c'est de raffermir et de

relever ce pouvoir, de lui rendre de la stabilité et de la dignité, de

la tenue et de la considération. Voilà ce qu'a fait la Chambre depuis

1830, voilà ce qu'elle a commencé, car Dieu me garde de dire que tout

soit fait! Non, tout est commencé parmi nous, rien n'est fait, tout

est à continuer». L'effet est immense: l'ancienne majorité éclate en

une superbe et puissante acclamation; la gauche est comme écrasée; au

centre gauche et sur le banc des ministres, l'embarras est

visible[17]. Malgré l'émotion de la Chambre, M. Odilon Barrot essaye

de répondre immédiatement. Mais son discours n'est pas fait pour

diminuer la gêne du cabinet. En effet, le chef de la gauche proteste

que son parti n'a rien abandonné de ses anciennes préventions contre

la politique de résistance, et il donne à entendre que s'il ménage le

nouveau ministère, c'est qu'il a lieu d'espérer le changement de cette

politique.

[Note 17: «Les huit ministres avaient l'air, sur leurs bancs, de huit

criminels attachés au carcan. On ne peut en effet, si l'on n'a été

présent, se figurer, et l'accent de M. Guizot, et l'enthousiasme de la

majorité.» (_Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._)]

Le soir, dans les salons parlementaires, on ne cause que de la séance.

L'avis général est que, sans avoir été directement attaqué, M. Thiers

sort de là gravement atteint. M. Guizot a parlé en chef de la majorité

et s'est approprié la politique que le ministère se vantait de

continuer. Si le président du conseil accepte cette situation, il se

trouve diminué; s'il proteste, ne risque-t-il pas de tomber à gauche?

En tout cas, après cette rencontre de M. Guizot et de M. O. Barrot, il

semble impossible de réunir plus longtemps les amis de l'un et de

l'autre autour du même ministère: il faut choisir. Aussi attend-on

avec curiosité la séance du lendemain, pour voir comment M. Thiers se

tirera de cette difficulté.

La trouve-t-il au-dessus de ses forces? à la surprise générale, il

prend le parti de se taire et se fait remplacer à la tribune par le

garde des sceaux, M. Sauzet. Celui-ci, venu du tiers parti, profite de

la mission qui lui est confiée, pour donner--est-ce par l'ordre ou

seulement avec la tolérance de son chef?--un coup de bascule à gauche.

Au lieu de se présenter, ainsi que l'a fait M. Thiers, le 22 février,

comme le continuateur de l'ancienne politique, il proclame que le

ministère a une politique nouvelle. «J'ai dit sa politique,

déclare-t-il, et je l'ai dit à dessein, car cette politique est la

sienne, elle est à lui; il s'appartient à lui-même.» Puis il ajoute:

«À chaque époque ses nécessités: nous ne pouvons être ni le ministère

du 13 mars, ni le ministère du 11 octobre. Nés dans d'autres

circonstances, nous ne sommes et nous ne devons être que le ministère

du 22 février. Et ces paroles, messieurs, ont leur portée; elles vous

annoncent en effet que, quand l'administration nouvelle s'est formée,

elle a porté son attention sur l'état des esprits, sur la politique à

suivre, sur les combinaisons ministérielles et parlementaires qui

convenaient à la situation présente et à l'époque même où le cabinet

était constitué.» Tâchant ensuite de définir cette nouvelle politique,

le ministre lui donne surtout un caractère de détente, de

conciliation, de rapprochement entre les partis autrefois divisés:

phraséologie un peu vague et molle, mais d'où ressort le désir de

répudier la thèse de M. Guizot. C'est d'ailleurs à ce dernier qu'il

fait allusion, sans le nommer, quand il s'écrie: «Nous voulons que

notre amour pour la conciliation soit efficace, et nous pensons tous

que ce serait un gouvernement insensé que celui qui, au moment où les

esprits se rapprochent, les irriterait par les souvenirs du passé,

voudrait les contraindre à confesser des erreurs, leur imposerait des

amendes honorables et des génuflexions, et chercherait péniblement de

quel côté furent les torts dans le passé.» Pendant ce discours, la

partie la plus conservatrice de l'ancienne majorité laisse voir sa

surprise et son mécontentement. De temps à autre, au contraire, la

gauche applaudit. Que vont faire les doctrinaires? Protesteront-ils?

Proclameront-ils que le ministère a cessé de mériter leur confiance et

qu'ils lui refusent les fonds secrets? M. Guizot, à qui ce rôle eût

naturellement appartenu, répugne à une déclaration de guerre si

ouverte et si prompte. La majorité de la commission cherche à se

concerter; peu s'en faut que le rapporteur, M. Dumon, ne demande la

parole. Mais, pendant qu'on hésite, le président met aux voix le

crédit: voté aussi bien par ceux qui ont approuvé le garde des sceaux

que par ceux qui avaient acclamé M. Guizot, il est adopté par 251 voix

contre 99, majorité trop forte pour avoir une signification bien

précise.

Ce vote ne mit pas fin à l'émotion produite par le discours de M.

Sauzet. Le soir, aux Tuileries, il y eut une sorte de protestation des

membres de l'ancienne majorité. «Nous formions un cercle autour du

Roi, rapporte l'un d'eux, et successivement nous lui faisions, sur ce

qui s'était passé le matin, des plaintes qu'il paraissait fort bien

écouter[18].» Cet incident devenait le sujet de toutes les polémiques

de la presse. À l'inverse de ce qui s'était produit après la

déclaration du 22 février, c'était maintenant à la gauche de

triompher, et le _Journal des Débats_ dénonçait avec insistance

l'espèce de répudiation qui avait été faite du 13 mars et du 11

octobre: «Voyez la joie de l'opposition, disait-il; les espérances

qu'elle a aujourd'hui, les avait-elle il y a deux mois[19]?»

[Note 18: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 19: 28 mars 1836.]

M. Thiers s'inquiéta-t-il de se trouver trop porté à gauche? On le

vit s'efforcer de détruire, par ses conversations particulières,

l'effet produit à la tribune. Il invita les membres du centre à venir

chez lui et, avec son adroite souplesse, chercha à leur persuader que

le discours du garde des sceaux n'avait pas la portée qu'on lui

attribuait. En même temps, il écrivait à notre ambassadeur à

Saint-Pétersbourg, M. de Barante, qu'il savait en correspondance avec

les doctrinaires: «Il n'y a pas un seul fait, un seul qui puisse

fournir prétexte fondé aux accusations de déviation. Le langage a été

adouci, parce que le temps le comportait ainsi. Nous ne pouvons pas

parler aujourd'hui comme du temps des émeutes. Mais, sauf la douceur

des formes, le fond est le même[20].» Cela ne suffisant pas, M. Thiers

résolut de faire donner, du haut de la tribune, un nouveau coup de

bascule, cette fois à droite. Le ministre de l'intérieur, M. de

Montalivet, en apportant, le 29 mars, aux pairs, le projet relatif aux

fonds secrets, protesta que le cabinet resterait fidèle aux principes

qui, depuis six années, avaient dirigé la politique du gouvernement et

rendu au pays sa tranquillité comme sa force au pouvoir. Cette

déclaration, qui semblait destinée à effacer celle de M. Sauzet, parut

assez importante pour que la commission voulût en prendre acte dans le

rapport. Le ministre fut d'ailleurs amené à la confirmer, non sans

éclat, dans la discussion publique[21]. Et même, pour donner un gage

plus décisif aux conservateurs, il se prononça très-nettement,

«non-seulement en son nom, mais au nom du cabinet tout entier», contre

l'amnistie. La déclaration était d'autant plus remarquable que cette

amnistie figurait depuis longtemps en tête du programme de la gauche,

que le tiers parti l'avait soutenue, et que quelques-uns des ministres

actuels, M. Sauzet entre autres, en avaient été les champions. «Que

serait-ce aujourd'hui que l'amnistie, s'écria M. Montalivet, sinon la

négation de la répression en matière politique? Le gouvernement ne

peut l'admettre.» Au tour de la gauche à être désappointée. Cette fois

même, quelques-uns de ses journaux, en dépit des explications

atténuantes aussitôt fournies par les officieux du tiers parti, ne

purent contenir l'explosion de leur mauvaise humeur. Le _Courrier

français_, qui, au lendemain du discours de M. Sauzet, s'était montré

presque ministériel, déclara que ce nouveau manifeste détruisait ses

illusions, et qu'il ne voulait pas, en affectant de conserver encore

quelque espérance, se rendre complice d'une déception.

[Note 20: Lettre du 15 avril 1836. (_Documents inédits._)]

[Note 21: Dans cette discussion, qui s'ouvrit le 21 avril, M. de

Tascher rappela la contradiction qui avait apparu entre le langage de

M. Thiers et celui de M. Sauzet. «Prenant au sérieux, dit-il, le

gouvernement représentatif, la présidence du conseil et les paroles du

chef du cabinet, je déclare devant la Chambre, qui peut-être ne me

désavouera pas, que je vote le crédit demandé, dans la confiance que

la marche du ministère, moins vacillante que ses paroles, restera

fidèle au système auquel la Chambre des pairs s'est constamment

associée depuis cinq ans.» Loin de repousser une confiance ainsi

motivée, M. de Montalivet déclara que le cabinet suivrait avec

fermeté, avec énergie, les principes qui avaient dirigé le

gouvernement depuis le 13 mars 1831; il affirma qu'il s'était mis en

mesure, non-seulement de maintenir les lois de défense sociale, mais

encore de les exécuter avec cette constance qui est la meilleure

alliée de la modération. À l'entendre, le discours de M. Sauzet avait

différé par la forme, non par le fond, de celui de M. Thiers; le garde

des sceaux avait voulu dire seulement que l'apaisement des esprits

n'exigeait plus autant d'énergie dans l'application des mêmes

principes. Faisant allusion à la façon dont ce discours avait paru

proclamer une politique nouvelle, datant du 22 février: «Acceptons,

dit-il, la date indiquée par mon éloquent ami, M. le garde des sceaux,

non comme une date de scission ou de reproche, mais comme une date

d'espérance et d'avenir.» Puis il ajoutait: «Si la révolte venait de

nouveau à éclater sur nos places publiques, nous retrouverions toute

l'énergie qui a signalé le ministère du 13 mars et celui du 11

octobre.»]

Le double jeu du président du conseil se manifestait jusque dans ses

invitations à dîner. Un jour, il avait à sa table la fine fleur de

l'ancienne majorité et même des doctrinaires; alors il semblait n'être

que l'homme du 13 mars, du 11 octobre; la gauche, le tiers parti même

étaient traités lestement et de haut. Le lendemain, autour de la même

table, s'asseyaient MM. Dufaure, Vivien, Étienne; cette fois le 13

mars et le 11 octobre avaient fait leur temps, et la chute

irrémédiable des doctrinaires égayait la conversation. Dans ces libres

propos, l'ancienne opposition avait le sentiment qu'elle était mieux

partagée que l'ancienne majorité. Cela l'aidait à se consoler du

déplaisir que lui causaient certaines déclarations de tribune.

D'ailleurs, quand ce déplaisir était trop vif, il restait toujours au

cabinet un moyen de l'apaiser, c'était de lui distribuer des places,

d'offrir aux personnes la compensation de la résistance que l'on

croyait encore prudent de faire aux idées. M. Thiers aimait cet

expédient. Il se fiait d'ailleurs, un peu présomptueusement peut-être,

à son adresse à manier les hommes, pour se faire servir par ses

nouvelles recrues, sans se laisser compromettre par elles. Ce genre

d'avances n'était pas moins goûté de ceux à qui elles étaient faites.

Il leur semblait que c'était, de la part du président du conseil, une

manière de leur dire, en clignant de l'oeil et en leur faisant des

signes d'intelligence: «Vous voyez bien qu'au fond et malgré les

protestations apparentes, nous sommes avec vous, ou que tout au moins

nous marchons vers vous.» Outre le côté pratique de ces avantages, les

anciens opposants y trouvaient une revanche d'amour-propre, prêts à

beaucoup pardonner au ministre qui leur rouvrait enfin cette porte des

fonctions publiques, si sévèrement fermée pour eux, depuis la chute de

M. Laffitte.

En dépit donc de la mauvaise humeur plus ou moins passagère que

pouvait lui causer telle ou telle déclaration de tribune, la gauche ne

sortait pas d'une attitude expectante où dominaient la bienveillance

et surtout l'espoir d'attirer peu à peu à elle le ministère. Aussi,

l'année suivante, quand M. Thiers ne sera déjà plus au pouvoir, M.

Barrot pourra-t-il définir ainsi la conduite que ses amis et lui

avaient tenue en face du ministère du 22 février: «Bien que ce

ministère ait paru craindre beaucoup plus d'être appuyé qu'attaqué par

nous, quoiqu'il ait eu grand soin de désavouer tout contact avec les

opinions auxquelles j'ai l'honneur d'être associé, cependant cette

opposition qu'on représente comme si violente, lui a-t-elle créé des

entraves? Lui a-t-elle fait une guerre systématique? Non, nous avons

mis l'arme au bras et attendu.» Il rappellera même, pour mieux faire

sentir le mérite de cette «réserve» et de cette «modération», que «ses

amis les plus avancés les lui avaient reprochées». En effet, le

_National_ et les autres journaux d'extrême gauche ne se faisaient pas

faute de railler avec mépris une tactique qu'ils trouvaient niaise,

et où ils dénonçaient une sorte de trahison[22]. Mais ces railleries

étaient sans effet. La gauche dynastique n'en persistait pas moins

dans son attitude, tout en s'étonnant parfois de ne plus se voir dans

l'opposition[23].

[Note 22: «L'opposition dynastique,--écrivait Carrel dans le

_National_, à la date du 31 mais 1836,--ressemble à une bande de

déserteurs qui se seraient introduits dans une ville assiégée, en

jetant leurs armes à la porte, et qui, reçus par la garnison comme

transfuges, crieraient aux gens du dehors qu'ils sont maîtres de la

place. Oui, la gauche dynastique s'est fait recevoir dans la ville

assiégée, mais elle y est entrée désarmée, elle a courbé la tête sous

les lois de septembre, sous la censure, sous les violations du pacte

fondamental qu'elle avait dénoncées avec fureur; elle a passé sous les

Fourches Caudines de la Doctrine, portant au dos son _Compte rendu_

comme un écriteau infâme. Elle a l'honneur insigne de manger

aujourd'hui le pain des vainqueurs; elle a ramassé les os de leur

table... Elle a pitié de nous, pauvres esprits qui consentons à nous

morfondre encore dans une opposition systématique... On ne sait ce qui

doit inspirer le plus de pitié de cette morgue ou de cette niaiserie.»

Carrel terminait en raillant ces «hommes habiles du tiers parti et de

la gauche dynastique» qui ont pris «pour général en chef M. Thiers,

leur plus insultant adversaire». Quelques semaines plus tard, le 6

mai, il disait encore: «Doctrinaires, tiers parti, gauche dynastique,

tant que l'oeuvre législative des six ans demeure, tout nous est

indifférent.»]

[Note 23: M. Léon Faucher, rédacteur d'un journal de gauche, écrivait

alors à un de ses amis: «On dirait que la presse a fait peau neuve. Le

_Journal des Débats_ a des velléités d'opposition; le _Temps_ et le

_Constitutionnel_ accourent à l'appui du ministère. M. Barrot

fréquente le salon de M. Sauzet et celui de M. Thiers; M. Guizot n'y

paraît plus. Le monde politique est à moitié renversé.» (_Léon

Faucher_, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 44.)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 3 / 7) · 第 12 / 95 题