La dissolution du cabinet du 11 octobre et l'avénement du ministère
de M. Thiers marquent une date importante dans l'histoire du
gouvernement de Juillet. C'est la fin des luttes ouvertes, violentes,
souvent sanglantes, soutenues par la royauté nouvelle contre la
faction révolutionnaire; luttes périlleuses, mais non sans grandeur,
qui ont abouti à la défaite de cette faction. Désormais, la monarchie
semble maîtresse du présent et assurée de l'avenir; la paix extérieure
n'est plus en péril; le pays jouit d'une sécurité matérielle et, par
suite, d'une prospérité inconnues depuis six ans. Mais cette sécurité
même engendre, dans le parti vainqueur, des divisions néfastes. À
l'ère des combats tragiques, va succéder, pendant près de cinq ans,
l'ère parfois plus déplaisante et même plus nuisible des crises
parlementaires. Ces crises ont, dès cette époque, diminué dans
beaucoup d'esprits le crédit de cette forme de gouvernement libre,
que, depuis 1814, la France avait empruntée à l'Angleterre; et nous ne
nous dissimulons pas qu'aujourd'hui, vues de loin, dépouillées du
prestige oratoire qui enveloppait alors et voilait leurs misères,
elles risquent de paraître plus laides et plus stériles encore.
Conviendrait-il donc de glisser sur cette faiblesse passagère? On sait
que cette histoire est, de parti pris, rebelle à de telles
complaisances. Son système est de tout dire. Cette sincérité
n'est-elle pas plus honnête, plus virile, plus digne du régime dont
nous honorons la mémoire, plus profitable aux générations nouvelles
dont il importe d'aider l'inexpérience? D'ailleurs, à qui voudra
réfléchir il apparaîtra que ces crises ont été des accidents causés
par l'erreur des hommes et le malheur des temps, non le résultat
normal et essentiel du régime représentatif sagement contenu et
intelligemment pratiqué. On y apprendra donc à mettre, dans l'avenir,
la monarchie en garde contre le retour de fautes semblables, nullement
à douter des institutions elles-mêmes.
Dans le ministère tel que nous l'avons vu se constituer le 22 février
1836, M. Thiers exerce, pour la première fois, en qualité de président
du conseil, le pouvoir d'un chef de gouvernement et en porte la
responsabilité. Jusqu'alors, il avait été ministre; il n'avait eu ni à
former, ni à diriger un cabinet. Associé à des hommes considérables
dont le caractère et les idées différaient beaucoup des siennes, on
eût été embarrassé de dire dans quelle mesure la politique appliquée
avait été la sienne ou la leur. Désormais, il va donner sa vraie
mesure, et l'on pourra le juger d'après son oeuvre propre: d'autant
mieux qu'il ne risque pas d'être dominé ou éclipsé par aucun des
collègues qu'il s'est donnés[1]; quel que fût le mérite de ces
derniers, leur renom était loin d'égaler celui de leur président, et
d'ailleurs leurs origines étaient trop diverses, trop contraires même,
pour que leur réunion eût une signification bien nette. Aussi, dans le
cabinet, le public ne voyait-il que M. Thiers.
[Note 1: Rappelons la composition du cabinet: M. Thiers, président du
conseil et ministre des affaires étrangères; M. Sauzet, garde des
sceaux; M. de Montalivet, ministre de l'intérieur; M. d'Argout,
ministre des finances; M. Passy, ministre du commerce et des travaux
publics; M. Pelet de la Lozère, ministre de l'instruction publique; le
maréchal Maison, ministre de la guerre; l'amiral Duperré, ministre de
la marine.]
Cet effacement des autres ministres faisait ressortir davantage la
hardiesse, d'aucuns eussent dit volontiers la présomption, avec
laquelle leur jeune chef, de fortune récente et de considération
encore discutée, s'était élevé au poste naguère occupé par les Périer,
les Soult et les Broglie. La curiosité dont le nouveau président du
conseil se trouvait l'objet n'était pas, en effet, toute
bienveillante. Pour être plus populaire que M. Guizot, il n'avait pas
acquis une importance morale en rapport avec son talent. Les
circonstances mêmes de son avénement prêtaient aux critiques, et il
semblait naturel de soupçonner quelque intrigue dans le fait de cet
homme qui grandissait par la chute du cabinet dont il avait fait
partie, et qui prenait parmi les adversaires les plus acharnés de ce
cabinet plusieurs de ses nouveaux collègues. Pour le moins se
croyait-on autorisé à y voir une ambition un peu impatiente, et l'on
ne manquait pas d'y opposer le désintéressement si vrai et si fier du
duc de Broglie[2], ou la retraite, moins sereine au fond, mais
très-digne aussi, de M. Guizot; on montrait ce dernier rentrant
simplement, avec sa vieille mère et ses enfants, dans sa modeste
maison de la rue de la Ville-l'Évêque, et y reprenant cette vie de
famille et de travail dont l'austérité puritaine imposait le respect
aux plus ennemis. Chacun se disait que le jeune premier ministre, pour
justifier une élévation aussi anormale, chercherait à faire quelque
chose d'extraordinaire et d'éclatant. Mais que serait-ce? On
l'ignorait. Il avait déjà donné assez de preuves de son agilité et de
sa mobilité pour que personne ne pût prévoir, la veille, l'attitude
qu'il aurait fantaisie de prendre le lendemain. On attendait: attente
un peu inquiète; car, si la merveilleuse intelligence de l'homme était
connue, on n'ignorait pas ce qu'il s'y mêlait d'infatuation et de
légèreté aventureuse[3]. Aussi ceux-là même qui avaient, comme M. de
Talleyrand, le plus poussé au changement de cabinet, tenaient-ils,
aussitôt la chose faite, à dégager leur responsabilité, à se garer de
toute solidarité avec le nouveau président du conseil. Dans une lettre
écrite, le 2 mars, à M. de Sainte-Aulaire, la duchesse de Dino
protestait avec vivacité contre les bruits qui attribuaient à son
oncle le renversement du ministère précédent; ne pouvant nier
cependant toute participation de M. de Talleyrand à l'élévation de M.
Thiers, elle jugeait prudent de la limiter autant que possible. «Si de
connaître M. Thiers depuis dix ans, disait-elle, de lui avoir toujours
reconnu et beaucoup d'esprit, et beaucoup de talent, et l'humeur
facile, c'est l'avoir fait ce qu'il est aujourd'hui, en effet nous
sommes complices. Je ne nous connais point d'autre participation à ce
qui s'est fait, et peut-être que notre amitié pour M. Thiers lui
aurait souhaité une marche de plus entre celle sur laquelle il se
trouvait déjà et le sommet qu'il a atteint si rapidement. Du reste, il
a trop d'esprit pour ne pas mesurer la difficulté, trop de courage
pour ne pas l'affronter, trop de bon sens pour s'enivrer, trop de
ténacité pour se décourager. Il est possible qu'il périsse dans
l'entreprise... Cette maison-ci (c'est-à-dire la maison de M. de
Talleyrand) est trop dévouée au Roi pour ne pas désirer le succès de
ses ministres, mais elle n'accepte aucune responsabilité, n'admet
aucune solidarité. M. Thiers est trop habile pour qu'on essaye de le
diriger et de l'influencer, et s'il doit l'être par quelqu'un, c'est
par le Roi[4].» M. Molé écrivait de son côté, le 9 mars, à son ami M.
de Barante: «Les influences étrangères qui viennent aboutir à la rue
Saint-Florentin (c'était là que demeurait M. de Talleyrand) s'étonnent
et s'inquiètent de leur ouvrage. M. de Talleyrand le désavoue et fait
écrire partout qu'il n'a été pour rien dans tout ce qui s'est passé.
C'est l'habitude de sa vie entière de renier ou détruire ce qu'il a
fait[5].»
[Note 2: La duchesse de Broglie écrivait, le 25 février, à M. de
Barante, au sujet de son mari: «Nous retrouvons notre rôle tranquille
plus et mieux que l'année dernière. Personne n'a besoin de nous pour
rentier, et nous ne serons sur le chemin de personne. J'admire avec
quelle sérénité Victor reprend sa vie régulière. Il y a une grande
leçon sur les vanités du monde à avoir été placé plus haut pour les
bien voir.» (_Documents inédits._)]
[Note 3: Quelques années plus tard, Henri Heine écrivait de M. Thiers:
«La facilité avec laquelle il se meut a quelque chose d'effrayant;
elle nous inspire des inquiétudes étranges. Mais elle est toujours
extraordinaire et admirable, cette facilité, et, quelque légers et
agiles que soient les autres Français, en les comparant à Thiers, on
les prendrait pour des lourdauds allemands.» (Lettre du 20 mai 1840,
_Lutèce_, p. 63 et 64.)]
[Note 4: «On vous aura sûrement mandé, écrivait encore la duchesse de
Dino, que c'est cette maison-ci qui a tout fait: inspiré à M. Humann
la conversion, dicté à M. de Broglie l'âpre gaucherie de ses discours,
à la Chambre l'humeur qu'elle a prise, aux ministres la taquinerie
téméraire d'avoir fait d'une question incidente une question de
cabinet, au dernier cabinet la volonté de ne pas affronter la session
quand le Roi les priait de rester tous, et s'y refusant par l'organe
de M. de Broglie sous le prétexte assez cavalier que leurs convenances
personnelles s'y opposaient. C'est cette maison-ci qui a donc aussi
provoqué tous les refus qu'a essuyés M. Dupin, l'impossibilité pour M.
Molé de marcher sans Thiers, et la volonté de celui-ci d'aller tout
seul. Il faut convenir, en effet, que si nous avions fait tout cela,
nous serions des gens bien habiles, et je suis fâchée de devoir dire,
en l'honneur de la vérité, que nous ne sommes ni si coupables, ni si
sorciers.» (_Documents inédits._)]
[Note 5: Faut-il croire d'ailleurs que, rue Saint-Florentin, on avait
un moment pensé à un autre président du conseil? Nous lisons, en
effet, dans une lettre écrite par le duc Decazes, le 29 février 1836,
à M. de Barante: «M. de Talleyrand avait rêvé la présidence du conseil
sans portefeuille. Royer-Collard a fait manquer l'affaire, en en
faisant honte à madame de Dino. «Y pensez-vous, madame? lui dit-il,
vous voulez donc déshonorer les derniers moments de M. de Talleyrand?
Ne voyez-vous pas qu'il peut à peine soutenir une conversation? Lui
faire gouverner la France, dans un tel état, mais c'est une dérision!»
(_Documents inédits._)]
Cette incertitude sur la direction que suivrait M. Thiers avait pour
résultat qu'aucun parti ne se pressait de prendre attitude
d'opposition. C'était à croire qu'en débutant, le cabinet ne
rencontrait pas d'ennemis. Quand, le 1er mars, le président du conseil
ouvrit ses salons, les représentants des opinions les plus opposées
s'y rendirent, depuis M. Guizot jusqu'à M. O. Barrot, chacun conduit
par des raisons différentes. Les doctrinaires étaient sans doute au
fond fort irrités de ce qu'ils appelaient volontiers la «défection» de
leur ancien allié[6], mais ils jugeaient de leur dignité et de leur
intérêt d'éviter une hostilité trop prompte qui eût trahi leur dépit
et où ils n'eussent pas été suivis par la masse des conservateurs.
Aussi prirent-ils une attitude expectante. La duchesse de Broglie,
écho de son mari, écrivait, le 25 février, à M. de Barante: «Ce
ministère-ci a une attitude peu brillante; on désire sa durée, on lui
souhaite bon succès et bonnes intentions, mais on doute beaucoup[7].»
De Saint-Pétersbourg, le sage et fin M. de Barante écrivait à M.
Guizot, en voilant le conseil sous la forme d'un éloge: «Je suis sûr
que vous ne serez ni impatient ni ardent.» Le _Journal des Débats_ se
proclamait prêt à soutenir le cabinet, tant que celui-ci resterait
fidèle à la politique de ses prédécesseurs, et souhaitait de pouvoir
demeurer longtemps ministériel. Il feignait, non sans malice, de
croire imposable que M. Thiers désavouât son propre passé, en
changeant cette politique, et écartait, comme une injure pour le
président du conseil, les espérances manifestées par l'opposition. «Ce
que le ministère a à faire, disait-il, c'est de décourager au plus
vite ces espérances.»
[Note 6: Le duc de Broglie lui-même, bien qu'il fût personnellement
désintéressé du pouvoir et supérieur aux petites rancunes, ne
s'exprimait pas sans amertume sur la formation du nouveau cabinet; il
écrivait à un de ses amis, le 1er mars 1836: «Vous connaissez le
dénoûment de notre crise ministérielle. Jugez-en. Vous aurez quelque
peine à le concilier avec les notions les plus élémentaires du
gouvernement représentatif. Je ne me charge ni d'excuser ni
d'expliquer la conduite de personne. Il faudrait une bien longue
narration pour vous expliquer la série d'intrigues dont ceci est le
malheureux résultat.» (_Documents inédits._)]
[Note 7: _Documents inédits._]
Dans le tiers parti, satisfaction vive et sincère. Ce groupe était
heureux de voir dans le cabinet trois des siens, MM. Passy, Sauzet,
Pelet de la Lozère; plus heureux encore d'en voir exclus tous les
doctrinaires[8]. C'était, pour lui, la revanche du «ministère des
trois jours». Il ne se sentait pas gêné par le souvenir de la guerre
si rude que M. Thiers lui avait faite naguère à la tribune, ou du
mépris que, tout récemment encore, cet homme d'État lui témoignait
dans ses conversations[9]. Le _Constitutionnel_ se chargeait de
présenter le nouveau président du conseil comme un homme de Juillet
qui sortait enfin, le front levé, de sa longue captivité doctrinaire;
durant cette captivité, il avait été forcé de sacrifier aux faux dieux
et de voter, le coeur déchiré, les lois de septembre et toutes les
mesures de rigueur qui avaient marqué cette fatale époque; mais il
venait maintenant, le rameau d'olivier à la main, tout réparer, tout
apaiser, brûlant d'embrasser des frères dont il avait été trop
longtemps l'adversaire. Le _Constitutionnel_ en était tout attendri.
[Note 8: Le _Constitutionnel_ disait, le 23 février 1836: «Le fait
très-grave, c'est l'exclusion des doctrinaires. Le personnel du
cabinet nouveau ne fût-il pas satisfaisant, le pays l'accueillerait
avec faveur, seulement à cause de ce qui ne s'y trouve pas.»]
[Note 9: Pendant la crise même d'où était sorti le ministère, un jour
que M. Thiers, au milieu d'un groupe, s'égayait sur le tiers parti en
masse, et en détail sur MM. Dupin, Sauzet et Passy, un ami de ce
dernier, M. Legrand de l'Oise, s'approcha de lui: «Et pourtant, lui
dit-il, le tiers parti est à vos pieds.--Je l'y laisse», répondit
brusquement M. Thiers. À la même époque, comme il était question d'un
ministère Dupin, où M. Sauzet prendrait le ministère de la justice, M.
Thiers s'était écrié: «M. Sauzet garde des sceaux, quelle délicieuse
bouffonnerie!» Or ce fut précisément le poste que M. Sauzet occupa
dans le cabinet du 22 février. (_Notes inédites de M. Duvergier de
Hauranne._)]
Quant à la gauche dynastique, elle se flattait d'attirer et de
compromettre M. Thiers, en lui offrant sa protection: elle comptait
qu'une fois séparé de ses alliés du 11 octobre, il serait fatalement
conduit à s'appuyer sur elle; d'ailleurs, ce ministre ne lui
rendait-il pas tout de suite un inappréciable service, en rompant le
faisceau formé par Casimir Périer et maintenu depuis lors à si
grand'peine? «Il ne faut pas, disait M. O. Barrot, qu'on nous accuse
de ne vouloir d'aucun gouvernement; Soutenons ce ministère, et nous
l'enlevons à la Doctrine[10].» Aussi les journaux de gauche, à
l'exception des républicains du _National_ et du _Bon Sens_,
quittèrent immédiatement le ton d'opposition à outrance qui avait été
si longtemps le leur, se montrèrent aimables pour le nouveau cabinet,
affectèrent de voir dans le seul fait de son avénement une sorte de
détente, et indiquèrent seulement que, plus tard, ils lui
demanderaient l'abrogation des lois de septembre et l'extension du
droit électoral.
[Note 10: Lettre de M. Bresson à M. de Barante, du 7 mars 1836.
(_Documents inédits_).]
M. Thiers ne pouvait cependant se faire illusion sur les difficultés
que voilait cet accueil, en apparence si unanimement bienveillant. Les
divers partis prétendaient tous lui imposer leurs conditions, et
celles-ci étaient contradictoires et inconciliables. Les conservateurs
n'étaient disposés à le soutenir qu'autant qu'il resterait fidèle à la
politique de résistance, et il pouvait s'en fier à la vigilance peu
indulgente des doctrinaires, pour signaler toute déviation. Si la
gauche lui permettait les transitions et les dissimulations
nécessaires, c'était dans l'espoir qu'il se dirigerait réellement vers
elle. Entre les deux, à la vérité, était le tiers parti, mais il ne
pouvait suffire, ni comme qualité ni comme quantité; lui-même
d'ailleurs était malaisé à satisfaire: jaloux, si les ministres
ménageaient trop les doctrinaires; épouvanté, s'ils penchaient trop
vers la gauche.
Pour sortir d'embarras, M. Thiers imagina tout de suite une tactique
d'autant plus intéressante à étudier qu'elle lui servira dans
l'avenir, toutes les fois qu'il se retrouvera au pouvoir. Elle ne
consistait pas à prendre nettement parti dans un sens ou dans l'autre.
Le nouveau président du conseil ne songeait pas à rester enchaîné à
cette politique de résistance qui lui paraissait un peu vieillie et
qui, en le brouillant avec la gauche, l'eût placé sous la protection
et la dépendance des doctrinaires. Il n'avait pas davantage dessein de
passer nettement à l'ancienne opposition et d'y chercher une majorité
nouvelle qu'il aurait eu peine à trouver; son passé conservateur si
proche l'eût gêné pour cette complète évolution; et d'ailleurs il ne
lui convenait pas plus d'être à la merci de M. Odilon Barrot qu'à
celle de M. Guizot. La majorité fixe que, d'ordinaire, les hommes
d'État désirent comme un appui, M. Thiers semblait plutôt la redouter
comme un lien. Il lui suffisait d'empêcher qu'on n'en formât une
contre lui, se fiant à sa prestesse pour manoeuvrer entre les divers
groupes et y trouver, au jour le jour, des majorités formées
d'éléments multiples et variables. Le morcellement extrême de
l'assemblée paraissait faciliter cette tactique[11]. Le jeu du
ministre était de plaire simultanément, ou tout au moins
successivement, aux conservateurs et aux hommes de gauche, disant aux
premiers: «Ma présence vous garantit contre un ministère Barrot;» aux
seconds: «Je vous ai débarrassés des doctrinaires;» à ceux-là: «Ne me
connaissez-vous pas pour avoir combattu cinq ans à votre tête?» à
ceux-ci: «Ne suis-je pas, de tous les ministres, depuis Casimir
Périer, le premier qui ne vous traite pas en ennemis?» se faisant
honneur auprès des uns de ne rien abandonner des armes de la
résistance; donnant à entendre aux autres que cette fermeté n'était
que transitoire. Sans doute, il ne croyait pas lui-même qu'un tel
manége, si habile fût-il, pût durer indéfiniment. L'heure viendrait où
don Juan serait contraint de se prononcer entre les filles qu'il
courtisait. Pour laquelle? Il ne le savait peut-être pas bien
lui-même. Il se réservait de se décider suivant les circonstances et
les chances de succès, résolu d'ailleurs à reculer ce moment le plus
possible, et se flattant qu'il trouverait, d'ici là, l'occasion de
quelque coup d'éclat qui en imposerait à l'opinion et le dispenserait
de compter avec aucun parti.
[Note 11: Un contemporain décomposait ainsi la Chambre: 150 députés
dévoués à l'ancien cabinet, 50 faisant partie de la réunion Ganneron,
70 du tiers parti proprement dit se réunissant rue de Choiseul, 70 de
la gauche Odilon Barrot, 25 de l'extrême gauche, 20 légitimistes.]