les terrains. On entrevoyait déjà le cercle formé par la foule autour
de la scène de carnage.
--Tout est-il donc fini? murmura Flavie, dont les bras tombèrent.
Maxence se laissa glisser sur ses genoux. Elle avait les larmes aux
yeux.
--Les sauveurs sont venus! dit-elle par deux fois avec une exclamation
joyeuse.
Puis, les mains jointes et priant tout haut:
--Grâces vous soient rendues, mon Dieu!... Qu'il vive et que Béatrice
soit heureuse!
--Ont-ils tué ce misérable Garnier, au moins! gronda Flavie à la
fenêtre.
Elle traversa la chambre d'un pas rapide et gagna la porte de
communication qui donnait à l'intérieur de la maison de Barbedor. Elle
mit la clef dans la serrure. Le pêne se dégagea. Mais la porte resta
fermée.
--Oh! oh! fit-elle, tandis que la trace bistrée qui était sous ses
paupières se creusait, on a mis le verrou de l'autre côté.
Elle s'approcha de Maxence et lui secoua le bras.
--Suis-je perdue? demanda-t-elle rudement.
--Perdue! répéta Maxence, qui la regardait en face.
--Que sais-tu?... s'écria Flavie avec un éclat de voix; dis-moi ce que
tu sais!... Tu es ma fille!... tu ne peux vouloir qu'on me tue!...
--Ma mère, répondit la jeune fille, je voudrais vous sauver; mais
il n'y a plus pour vous de salut en ce monde... Vos complices sont
châtiés...
--S'ils sont morts, qu'ai-je à craindre?... Ils ne parleront pas.
--Ils ont parlé sans doute. Ils n'avaient pas attendu cette heure
suprême pour vous trahir... S'ils n'ont pas parlé, d'ailleurs, peu
importe. Quand j'ai pris le chemin de cette maison, la police était
déjà sur vos traces... L'endroit où nous sommes doit être cerné...
Flavie traversa de nouveau la chambre et revint à la fenêtre, qu'elle
entr'ouvrit.
Elle se pencha au dehors avec précaution.
Il y avait deux hommes qui semblaient monter la garde auprès du petit
perron. Deux lanternes étaient placées sur les marches.
Flavie se laissa choir sur un siége. Ses dents grincèrent et sa gorge
râla.
Elle sentit une main qui prenait les siennes. C'était Maxence. Elle la
repoussa.
La jeune fille se tint désormais à distance.
--On se doit à sa mère, prononça-t-elle comme en se parlant à
elle-même; c'était pour faire mon devoir.
Puis, d'une voix très-basse:
--Vous m'avez répété souvent, dit-elle, que votre vie vous
appartenait... que vous étiez au-dessus du danger et du malheur... que
vous portiez toujours sur vous un flacon...
Les yeux de Flavie s'allumèrent.
--Cela fait-il partie de tes instructions? dit-elle; t'a-t-on chargée
de me dire: «Il est l'heure de boire le poison?...»
--Il est l'heure, répéta Maxence, immobile comme une fière statue.
--Et tu fuiras, toi!... s'écria Flavie.
--Où fuir, quand on est votre fille, ma mère?... C'est la troisième
fois que je vous le dis: Je suis venue pour mourir avec vous.
--Tu partagerais le poison?...
--Si vous voulez, je boirai la première.
Flavie se leva d'un temps. Elle rejeta en arrière le voile épais qui
lui couvrait le visage. Elle se rapprocha de la table. Un peu de sang
était revenu à ses joues. Elle saisit la bouteille, tandis que sa
bouche convulsive grimaçait un sourire, et remplit le verre aux trois
quarts.
--Tu fais bien de mourir, dit-elle; c'est toi qui es cause de tout ceci.
Elle tira en même temps de son sein un tout petit flacon dont elle
versa le contenu dans le verre. L'eau-de-vie ne subit aucune altération
dans sa couleur; mais il y eut à la surface de la liqueur une légère et
courte effervescence.
A dater de ce moment, sa physionomie changea. Une sombre et suprême
résolution releva le caractère de ses traits. Elle redevint elle-même,
la tragédienne des passions modernes.
--J'ai vécu, dit-elle grandissant tout à coup en quelque sorte et
couvrant de son regard perçant Maxence, plus grande, plus résolue, plus
forte qu'elle;--je ne me repens d'aucune de mes actions passées: j'ai
lutté pour conquérir ce qui faisait l'objet de mes ambitions. C'est la
loi des lions, des rois, des peuples: il n'y a de vrai sur la terre
que cette loi... Ma croyance est qu'en tuant mon corps, j'anéantis
mon âme... Je subis la peine de ma défaite, comme j'aurais savouré la
récompense de ma victoire... Qu'est Dieu et qu'est la société, puisque,
tous deux réunis, ils ne peuvent pas me garder pour l'échafaud, leur
brutale et dérisoire sanction?... Je suis au-dessus d'eux, puisque je
les brave; je suis libre, puisque je meurs!
Elle porta le verre à ses lèvres, qui avaient cette fois un véritable
et orgueilleux sourire. Elle en but d'un seul trait la moitié,--puis
elle tendit le reste à Maxence.
Maxence, sérieuse et froide, le prit sans hésiter.
Mais, au moment où elle allait boire à son tour, Flavie la retint.
--J'ai pitié, dit-elle d'une voix adoucie;--on change quand on va
mourir... Vous êtes toute jeune, Maxence, et belle autant que le fut
jamais une créature humaine... Ceci est la mort, je vous l'affirme;
elle est en moi: je ne saurais plus mentir... Pourquoi mourez-vous?
--Parce que je suis votre fille, répondit Maxence froidement.
--Est-ce pour cela seulement?
--Et parce que je suis condamnée, ma mère.
--Qu'entendez-vous par-là? demanda la marquise avec une nuance de
protection dédaigneuse dans la voix.
Comme la jeune fille gardait le silence, Flavie ajouta:
--Condamnée!... Vous n'avez pas seize ans!
Sa main, qui retenait le bras de Maxence, se porta involontairement à
sa poitrine, contractée déjà par une sourde angoisse.
Maxence recula d'un pas et vida le restant du verre. Flavie essaya de
se jeter sur elle. Il n'était plus temps.
Pendant un instant, le beau visage de Maxence réprima un profond
dégoût, causé par l'eau-de-vie. Le verre, échappé de ses mains, tomba
et se brisa.
--Qu'avez-vous fait! s'écria la marquise avec stupeur.
Puis, lui saisissant les deux mains:
--Allez-vous-en! dit-elle;--descendez l'escalier; appelez du
secours!... Je le veux, entendez-vous, je le veux!
Un rouge vif couvrait les joues de Maxence. L'eau-de-vie agissait avant
le poison.
Elle repoussa Flavie et dit:
--Moi, je ne le veux pas, ma mère.
--Mais c'est de la folie! s'écria celle-ci s'oubliant un instant
elle-même, pour la première fois de sa vie;--tu peux être sauvée, je te
le dis... quand les secours viennent à temps...
--Ma mère, l'interrompit la jeune fille,--les secours ne viendront pas.
--Écoute, reprit Flavie persuasive et caressante;--je n'ai pas besoin
de ta mort, moi... tu peux vivre... Veux-tu que je te l'affirme
sous serment?... Tu es restée pure au milieu de nous... Va-t'en...
va-t'en!... Tu me fais rire avec tes grands mots! Condamnée!...
Elle haussa les épaules en étreignant sa poitrine.
--Condamnée! répéta-t-elle;--pourquoi?... pourquoi?...
--Par moi-même et par mon amour, répondit Maxence... Écoutez à votre
tour, ma mère: si j'étais comme les autres jeunes filles, si j'avais un
avenir... moins que cela, si j'avais seulement un refuge, peut-être
que j'hésiterais... mais je n'ai rien. Cet amour qui m'a fait naître à
la vie, je le réprouve et je le déteste: voilà pour l'avenir... Pour
le refuge, vous ne m'avez pas appris à le chercher en Dieu, ma mère...
Je vacille entre l'incrédulité que vous m'avez enseignée et la foi qui
voudrait naître en moi... Je ne sais... je souffre... et, quand je
regarde autour de moi, cherchant à qui demander aide ou protection,
j'entends la voix du monde qui me repousse impitoyablement avec votre
nom, ma mère!
--Tu me hais donc bien? prononça tout bas Flavie.
Puis, sans attendre la réponse et de ce ton qu'on prend pour secouer
une discussion importune:
--Que me fait tout cela, jeune fille? Je ne sais pourquoi j'ai tardé à
te le dire. Que tu vives ou que tu meures, je m'en lave les mains...
Reste ou va-t'en, selon ta fantaisie: ton existence est à toi... mais
sache une chose avant que je garde le silence pour toujours: je ne suis
pas ta mère.
Maxence secoua la tête lentement et sans mot dire.
--Je te dis que je ne suis pas ta mère! s'écria Flavie s'exaltant
devant cette résistance;--regarde moi: serais-je tranquille et froide
en face de ton agonie si tu étais mon enfant!... Tes yeux se creusent:
le masque paraît autour de tes lèvres... Regarde-moi: je puis voir
cela sans trembler ni frémir... Il n'y a point de larmes sous mes
paupières... Touche mon cœur: il ne bat pas!
--Vous êtes ma mère, prononça Maxence d'un ton glacial.
Tout son corps souple et gracieux semblait subir un lent affaissement.
Flavie repoussa son siége avec colère. Le mouvement qu'elle fit en se
levant lui arracha une exclamation de douleur.
Elle parvint néanmoins à se redresser, et, la main étendue dans une
attitude solennelle:
--Aussi vrai qu'il n'y a rien au delà de la mort, dit-elle, je jure que
tu n'es pas ma fille.
Puis, se prenant au rebord de la table pour étayer sa
défaillance,--mais gardant toute sa force de blasphémer:
--Si ce maître aveugle et sourd que vous appelez Dieu, et qui est le
hasard, ajouta-t-elle,--m'avait donné une fille, aurais-je vécu comme
je l'ai fait?... Comprends-tu, à ton âge, de quelle égide mystérieuse
la maternité couvre la conscience?... Si j'avais pu aimer, l'enfer
n'aurait-il pas été chassé de mon cœur?
--Vous savez bien pourtant que vous avez été mère, repartit Maxence
toujours impassible.
Flavie eut un court frémissement.
--Ils t'ont dit cela! murmura-t-elle; c'est vrai, mais mon fils est
mort.
--C'est une fille que vous avez eue, ma mère.
Flavie se ramassa en quelque sorte sur elle-même pour vaincre la
douleur qui la domptait.
--C'est vrai, dit-elle,--pourquoi mentir si tard?... Mais ma fille,
abandonnée, a trouvé une autre famille... Celle-là est heureuse: elle
ne connaît point sa mère...
Maxence, au lieu de répondre, se prit à fouiller dans son sein.
Ses mains engourdies cherchaient mal. Elle fut longtemps à soulever les
plis de sa robe.
Flavie, cramponnée à la table, la suivait d'un œil évidemment
inquiet.
Elle ne parlait plus. Un silence profond régnait dans la chambre.
Au dehors, les bruits avaient cessé. La foule s'était dispersée,
suivant les divers spectacles offerts à sa curiosité. Les uns
avaient accompagné les blessés, les autres avaient fait cortége aux
prisonniers. Quelques-uns attendaient la force publique dans la rue de
l'École, dont tous les habitants étaient sur le pas de leurs portes.
Les marais avaient repris leur aspect de sombre solitude.
On n'entendait plus que l'ondée patiente, tombant à petit bruit, et le
faux hurlement du vent, engouffré dans le tuyau de la cheminée.
Maxence avait enfin pris dans son sein l'objet qu'elle cherchait.
--Ma mère, dit-elle,--ce maître que vous appelez le hasard, je
l'appelle Dieu avant de mourir. Peut-être est-ce trop tard, car je
viens de commettre un crime en abrégeant mes jours;--mais il aura pitié
de l'abandon où se perdit ma jeunesse... Dieu est grand, ma mère, je le
sens mieux à mesure que mon dernier soupir approche: je me confie sans
réserve à sa miséricorde... Dieu vous a écoutée quand vous disiez: «Je
suis au-dessus des vengeances de la terre et du ciel... Il y a autre
chose que l'échafaud...»
--Ce papier!... s'écria Flavie pendant que la jeune fille reprenait
péniblement haleine;--quel est ce papier?
C'était, en effet, un papier que Maxence tenait à la main.
Elle poursuivit:
--Dieu se venge!... Sur ce chemin d'infamie où vous poussiez de pauvres
jeunes filles aveuglées, Dieu a conduit au-devant de vous votre propre
enfant...
--Ce papier! râla Flavie;--ce papier!
--Vous ne le connaissez pas, ma mère... mais madame Octave Merriaux
saura bien ce que c'est que l'acte de naissance de la fille de madame
Seveste, née le 7 décembre 1819, au nº 37bis de la rue du Cherche-Midi.
Elle tendit le papier à Flavie, qui s'en empara en poussant un cri
étouffé.
Les dernières paroles de Maxence avaient épuisé ses forces. Elle se
laissa aller sur une chaise où elle demeura immobile.
Flavie avait ouvert le papier, mais elle ne pouvait pas le lire. Une
ombre était au-devant de ses yeux. Elle se rapprocha de la lumière et
parvint à épeler quelques mots. Le papier s'échappa de ses mains. Deux
grosses larmes coulèrent sur ses joues.
Elles se séchèrent bien vite dans le regard d'ardentes menaces qu'elle
jeta vers le ciel.
Elle voulut parler. Elle ne put. Elle se tordit les bras en poussant
des gémissements inarticulés.
Puis, tombant à genoux de son haut:
--Grâce! grâce! dit-elle:--Maxence! ma fille! ne meurs pas!
Quand ses mains touchèrent la main froide de la jeune fille, on eût pu
voir les muscles de son cou se nouer et se gonfler.
Ce qu'elle éprouvait ne se dit point.--Dieu se vengeait.
Le supplice était à la taille du crime.
Elle s'accroupit, baisant le bas de la robe de Maxence et répétant dix
fois de suite, comme une pauvre folle:
--Ma fille!... ma fille!... ma fille!...
La souffrance physique n'était plus. Les ravages du poison s'arrêtaient
sous la violence inouïe de la réaction morale. Elle avait toute sa
force et toute sa vie.
Il y a quelque chose d'animal dans cette tendresse des mères. C'est
toujours la lionne léchant ses petits, et c'est sublime. On entend
sortir de ces poitrines maternelles des sons qui sont les mêmes que
l'amoureux gémissement de l'oiselle dans son nid ou de la biche libre
qui a son faon pendu à la mamelle. La nature est là, doublant et
soutenant la passion.
Flavie appuya sa tête sur les genoux de Maxence, et, de ses deux mains
entourant les reins de la jeune fille immobile et morne, elle se mit à
pleurer abondamment.
Sait-on ce qu'il y a de femme dans ces tigresses? A-t-on mesuré jamais
la ténuité de cet atome d'amour qui suffit à transformer leur âme.
C'était bien un cœur de bronze que cette marquise de Sainte-Croix!
Le bronze de ce cœur se fondait en larmes. Chacune des fibres de son
corps palpitant aimait. Tout son être s'élançait vers cette idole qui
venait de lui révéler les navrantes ivresses de la piété maternelle.
Savait-elle ce qui s'était passé? Avait-elle conscience du lieu où elle
se trouvait?
Non. Rien ne restait en elle, sinon la fièvre de ses jeunes transports.
--Ma fille! ma fille! ma fille!
Ce mot cent fois répété, c'était son souffle et le battement de son
cœur.
Je vous l'ai dit: c'étaient de jeunes amours. Cette folie des mères est
toujours jeune. Je ne sais ce qui emplit leurs caresses de naïvetés
chères et de ravissants délires...
Maxence avait appuyé sa tête au dossier de la chaise. L'effet de
l'ardent breuvage qu'elle avait goûté ce soir-là peut-être pour la
première fois, combattait les pâleurs de son visage.
En elle, avant l'action du poison, il y avait le travail de l'alcool...
Le sang montait à ses tempes. L'ivresse morne précédait l'agonie.
Flavie fut trompée à cela.
Quand elle se dressa sur ses deux bras tendus pour contempler de plus
près les traits de Maxence, elle eut un sourire heureux.
--Que tu es belle, ma fille! murmura-t-elle;--parle-moi, je t'en
prie... Il me semble que je n'ai jamais entendu ta voix.
Sa parole était douce comme un chant.
Les paupières de Maxence étaient closes.
Flavie dit:
--Elle dort!
Et sa bouche effleura les joues de la jeune fille.
Celle-ci tressaillit faiblement.
--T'éveilles-tu? demanda Flavie;--oh! si tu savais comme je crois en
Dieu, maintenant, ma fille!... J'étais morte, puisque je n'aimais
pas... Parle-moi! parle-moi, je t'en prie.
Maxence fit effort pour entr'ouvrir ses lèvres roidies.
--Je souffre!... dit-elle si bas, que sa mère eut peine à l'entendre.
Celle-ci se redressa. Un éblouissement terrible passa devant ses yeux.
Dans l'espace d'une seconde, ses tempes et ses joues furent inondées de
sueur froide, tandis que ses cheveux se hérissaient sur son crâne.
Elle se souvenait.
Elle répéta d'une voix déchirante:
--Tu souffres!
Puis son œil s'égara, et le rire des démences foudroyantes éclaira
son front et ses lèvres de ses sinistres lueurs.
Mais Dieu ne voulait pas qu'elle perdît la raison. Dieu se vengeait.
Le rire, à peine né, se glaça. Sa face devint livide et comme marbrée.
Des sillons mobiles s'y creusèrent.
Il eût été manifeste pour un observateur que Flavie s'interrogeait
elle-même au milieu de son angoisse.
Ses deux mains à la fois se crispèrent sur sa poitrine, d'où s'échappa
ce cri profond, qui ne se rapportait point à elle, mais bien à Maxence:
--Le poison!
Elle se jeta sur Maxence comme pour ressaisir la proie qui lui
échappait.
Elle la couvrit de son corps, cherchant à réchauffer ses mains déjà
froides et ses membres qui allaient se roidissant.
--Je suis là! je suis là! disait-elle sans savoir qu'elle parlait;--ne
crains rien... c'est moi... ta mère... Tu es jeune, tu es forte... Vois
si je meurs, moi!...
Mais sa figure tout à coup ravagée et vieillie de dix ans démentait ses
paroles. La torture indescriptible qui poignait son cœur était dans
ses yeux.
Maxence eut des frissons courts et répétés. Le rouge abandonna ses
joues. Ses tempes battirent et un douloureux soupir s'arrêta dans sa
gorge.
--De l'air! s'écria Flavie, qui courut ouvrir la fenêtre toute
grande;--l'air va te soulager!
Elle revint, courbée en deux et brisée. La tête de Maxence pendait sur
son épaule.
--Où souffres-tu? demanda Flavie d'une voix que les sanglots
étouffaient.
Puis, sévèrement:
--Il faut du courage aussi!... Lutte comme moi!... m'entends-tu?
Un sourire calme et doux naissait sur les lèvres blêmes de Maxence, qui
murmura en essayant de joindre ses mains sur sa poitrine:
--Mon Dieu, je vous donne mon cœur...
Elle ajouta:
--Quand j'étais toute petite, je savais une prière qui commençait
ainsi...
Flavie, les yeux démesurément ouverts et la bouche béante, la guettait.
--Tu vas mieux, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
Maxence se tordit, prise par une convulsion.
--Dieu! Dieu! s'écria Flavie les bras levés au ciel et les cheveux
épars; que faut-il te donner pour qu'elle vive?
--Oh!... oh!... fit Maxence, dont les mains cherchaient un appui dans
le vide. Achille... Béatrice!... J'ai bien souffert.
--Et moi... moi!... râla Flavie; tu ne dis pas mon nom, moi qui suis ta
mère!
--Oh!... oh!... gémit Maxence épuisée.
Flavie l'entoura de ses bras, essayant cette œuvre impossible, de
lui transmettre sa propre existence.
--Tu ne mourras pas, disait-elle, je suis là... je ne veux pas que tu
meures!...
Elle la sentait froidir contre son sein. Elle voyait bien que son
souffle faiblissait. Elle luttait cependant; elle s'efforçait; elle
adressait à Dieu tour à tour des prières sublimes et d'extravagantes
menaces.
Un spasme arrêta la respiration de Maxence.
Flavie lâcha prise, glacée qu'elle fut jusque dans la moelle de ses os.
Une minute se passa. Flavie, affaissée sur le sol, guettait toujours,
ouvrant à demi ses pauvres yeux, où les larmes étaient séchées.
--Rien pour moi! pensait-elle; elle ne m'a pas parlé... M'a-t-elle
maudite?
Un souffle faible passa entre les lèvres de Maxence, qui murmura comme
en un rêve:
--Les autres ont des mères... J'ai vu des fiancées qui revenaient de
l'autel avec leurs couronnes de fleurs... Elles souriaient à tout un
avenir d'amour... Moi, je meurs.
--Maudite! maudite! balbutia Flavie.
--Moi, je meurs avant l'âge où les autres sont heureuses, poursuivait
Maxence; je meurs... Ai-je rien à regretter?... Ma consolation n'est
pas ici... mon espoir est ailleurs...
Sa parole n'était plus qu'un murmure indistinct.
Flavie se rapprocha et mit son oreille tout contre ses lèvres en
murmurant:
--Un mot pour moi... un mot... fût-ce l'anathème!
Maxence essaya de tourner vers elle ses yeux mourants. Elle articula
dans son dernier soupir:
--Que Dieu vous pardonne comme moi, ma mère!
Elle n'était plus.
Flavie se roula sur le sol à ses pieds.
Puis, se redressant, effrayante de rage, elle menaça le ciel de ses
poings fermés en vomissant des blasphèmes fous.
Puis encore, elle se traîna sur ses genoux, se frappant la poitrine et
mettant sa face contre terre. Elle demandait un miracle, au prix d'une
éternité de tortures.
Elle eût fait horreur, mais aussi pitié à ceux-là mêmes dont la
vengeance la poursuivait en vain depuis si longtemps. Ses cheveux épars
balayaient son visage, qui se creusait et maigrissait en quelque sorte
à vue d'œil. La folie la cherchait, et toujours revenait la raison
impitoyable.
Quand son regard se détachait un instant du corps de sa fille, une
invincible attraction l'y ramenait. C'était alors d'effrayantes
tortures. Cette femme était déjà en enfer.
Et le poison n'agissait pas. L'agonie cruelle s'allongeait. C'est à
peine si quelques douleurs sourdes traversaient parfois sa poitrine.
L'écume était à sa bouche. Il y avait des mèches de ses cheveux qui
blanchissaient.
Le premier spasme la prit, couchée aux pieds de Maxence, dont ses deux
bras entouraient les jambes. Par les mouvements désordonnés qu'elle
fit, Maxence glissa hors de la chaise et tomba la face contre le sol.
Flavie, secouée qu'elle était par d'atroces convulsions, s'acharna à la
relever. Elle parvint à l'adosser contre la table. Elle mit la lampe
par terre auprès d'elle; puis, se traînant, elle s'éloigna à reculons,
de peur de violer, par ses étreintes épileptiques, le repos de ce
cadavre si beau dans la mort.
Elle s'éloigna jusqu'à ce qu'elle rencontrât l'angle du mur, où elle
s'arrêta.
La lumière de la lampe tombait en plein sur l'admirable beauté de
Maxence.
Quand les vertiges de la mort prirent Flavie, elle éprouva comme un
soulagement; mais ce n'était qu'un répit trompeur, avant d'atteindre
aux suprêmes déchirements de son inénarrable supplice.
Les vertiges de la mort lui montrèrent, en effet, sa fille se dressant
comme un spectre et marchant vers elle la main étendue.
Cette malédiction que la pauvre Maxence n'avait point prononcée, Flavie
l'entendait.
Elle faisait effort pour fuir, la misérable. La main roidie du fantôme
menaçait son front; l'anathème tournait autour de ses oreilles.
Ses yeux se vitrifièrent, gardant cette effrayante expression d'horreur.
Elle mourut en regardant sa fille, transformée en furie vengeresse.
Son dernier rôle fut un cri d'épouvante...
Une demi heure après, la justice descendait dans cette chambre muette.
On ne vit d'abord que le cadavre de Maxence, qui semblait sourire dans
son suprême sommeil.
Il fallut chercher pour découvrir dans un coin cet autre cadavre,
incrusté au mur, rapetissé, racorni, et déjà marbré de noir et livide.
XII
-- Post-scriptum. --
«... Un dénoûment! Tu veux un dénoûment, mon Aglaé chérie? écrivait, à
quelque temps de là, cette charmante vicomtesse de Grévy. Sais-tu que
tu es bien exigeante! Un dénoûment! En connais-tu beaucoup dans les
livres ou dans la vie? Est-ce un mariage qu'il te faut? Mais le mariage
est un prologue, une promesse ou une menace, et non pas, certes, un
dénoûment.
»Cherche bien. De tous les dénoûments, quel est le plus net, le plus
tranché, le plus brutal? C'est la mort, n'est-ce pas?
»Comment définir la mort, cependant, sinon: le commencement d'une autre
vie?
»Les dénoûments sont rares, ma chère.--Mais tu es née coiffée: il se
trouve précisément que notre histoire a un dénoûment, deux dénoûments,
dix dénoûments, si l'on prend le mot dans son acception familière: des
larmes, des sourires, des morts, des mariages.
»Va, nous ne manquons de rien!
»Pendant qu'avait lieu cette démoniaque bagarre du château de la
Savate, M. Léon Rodelet avait tenté un enlèvement sur la personne
de Césarine de Mersanz. C'était probablement un des fils de la
trame ourdie par la marquise; mais les tenants et les aboutissants
m'échappent. Il te suffira de savoir que notre Césarine, enfermée dans
une chaise de poste, domina si bel et si bien ce pauvre petit homme,
qu'il fit la route à deux genoux, et qu'au premier relais il disparut
pour ne plus revenir.
»Ce cinquième clerc de notaire, héros de roman de septième classe, a dû
rentrer en son bercail chartrain. On a fait quelque chose pour sa mère,
l'une des victimes de la Sainte-Croix. Je pense qu'il épousera une
sienne cousine beauceronne. Es-tu contente? Voilà déjà, ce me semble,
un petit dénoûment.