Marguerite comprit tout, comme si la scène se fût passée devant elle en
plein soleil.
Achille et Vital étaient réunis; mais combien avaient-ils d'adversaires?
Le cri au secours et le nom de Jean Lagard vinrent à ses lèvres en
même temps, et s'échappèrent de sa poitrine comme un gémissement.
Qu'espérait-elle? Il faut le temps pour sortir d'une salle fermée et
emplie de foule. A supposer même que Jean Lagard entendît, parmi tout
le fracas qui se faisait autour de lui, pouvait-il quitter la lutte?
S'il quittait, par impossible, son travail entamé, avait-il des ailes
pour franchir la distance?
En ces moments suprêmes, les heures se comptent par centièmes de
seconde. Il ne faut pas un centième de seconde pour donner le coup de
la mort.
Mais qu'importe cela? La détresse ne réfléchit pas; Dieu l'a voulu,
elle appelle.
Et Dieu veut que souvent son appel désespéré exalte le sauveur jusqu'à
ce point qu'il franchit la barrière du possible.
--Jean Lagard! au secours!
Marguerite attendit après avoir poussé ce cri. Ses yeux se portèrent
avidement vers le château de la Savate. Son cœur battait à fêler les
parois de sa poitrine. Le vertige tournoyait autour de ses tempes.
Il lui semblait, dans sa fièvre, que les murailles de cette maison
allaient s'entr'ouvrir et crouler pour laisser passer le vengeur.
Mais la maison restait noire et immobile. On n'y voyait qu'une lumière,
brillant à la fenêtre du premier étage.
--Flavie! murmura la petite bonne femme dont les poings se
crispèrent:--elle attend!...
Puis elle ajouta en joignant ses mains convulsives et en tombant à
genoux:
--Mon Dieu! je n'entends plus Vital!... Mon Dieu, un coup de foudre!
Un effroyable craquement se fit au rez-de-chaussée de la maison
Barbedor. Marguerite entendit tomber les châssis brisés d'une croisée
qu'elle ne voyait point, tandis que les carreaux volaient en éclats.
--Jean Lagard! au secours! au secours!
--Où êtes-vous, maman? Est-ce que ça chauffe? demanda une voix bien
connue.
Puis Marguerite, dont les yeux étaient habitués à l'obscurité, vit la
forme athlétique de son filleul qui se dessinait en blanc dans le noir.
Sa voix s'étouffa dans sa gorge. Elle ne put dire que ceci:
--Là-bas, Jean!... Ils me tuent mon Vital.
Jean fit une demi-douzaine de bonds en poussant un sauvage cri de guerre.
Marguerite avait appelé la foudre.
Là-bas, à l'endroit de la bataille, on entendit quelques blasphèmes
sourds, puis des râles...
M. le comte Achille de Mersanz se laissait aller depuis trois semaines
sur cette pente fatale que suivent les gens qui ont une fois rompu avec
le devoir. Sa passion l'entraînait, passion très-vive et qu'on savait
entretenir en lui avec une habileté parfaite,--passion sans cesse
excitée, jamais assouvie, qui tuait en lui ce qui restait de sens moral
et lui enlevait jusqu'à la possibilité de réfléchir.
Il n'avait pas revu Maxence depuis le bal donné en l'honneur de
Césarine; ceci était souverainement politique. Les hommes de l'espèce
d'Achille marchent mieux, plus vite et plus longtemps, quand, selon
l'expression populaire, on leur _tient la dragée haute_.
Madame la marquise de Sainte-Croix savait cela. Elle savait tout.
Pas n'est besoin de dire que, pendant ces trois semaines, elle lui
avait fait faire du chemin.
Souvenons-nous qu'on avait pris d'abord le comte Achille non-seulement
par sa fantaisie, mais encore par sa faiblesse. Il avait dû croire que
le monde serait avec lui pour sanctionner sa lâcheté, ou mieux, pour
_régulariser sa position_. La chose n'était pas impossible au début, si
certaines limites n'avaient pas été franchies.
Mais la défection du maréchal avait tout gâté. Le monde s'était
retourné tout d'une pièce contre ce traître maladroit qui ne savait
même pas user des échappatoires acceptées. On trouvait volontiers que
l'expulsion de Béatrice était chose toute simple; mais la brouille avec
le maréchal ne se pouvait point pardonner.
Quant aux ventes d'immeubles, c'était du délire.
Une fois entré dans cette voie, un homme va droit à Charenton.
Quiconque l'y pousse, fait une bonne œuvre et peut se vanter aussi
d'avoir à sa manière _régularisé une position_.
Vertubleu! que la régularité est une jolie chose et que le monde est
bonne personne!
Voici un axiome humiliant pour notre espèce humaine: il y a des gens
qui ont besoin absolument d'être encouragés, approuvés, soutenus par
le monde. Il y en a même beaucoup. On pourrait presque dire qu'il
n'y en a point d'autres. C'est la béquille de l'immense majorité des
boiteux.--Notez que cela ne les empêche pas de mépriser amèrement le
monde, en pleine connaissance de cause.
Bien souvent, ils ne reconnaissent même pas au monde ce que le monde a
de bon.
Tant que le monde leur sourit, ils peuvent, à la vérité, faillir çà
et là, trébucher, buter, glisser; mais ils ne font jamais la culbute
complète.
Si le monde les abandonne, au contraire, ce monde qu'ils regardaient
de si haut, ce monde vassal, tributaire, esclave, ils cherchent
incontinent l'eau qui va les noyer.
Ils perdent la tête, ils ferment les yeux, ils se lancent à corps perdu
par-dessus le premier garde-fou qu'ils rencontrent.
Le comte Achille en était là.
La conscience du comte Achille, c'était le monde.
Le comte Achille n'avait plus de conscience.
Il sentait de vagues et sourds remords qui ne le défendaient aucunement
contre les suggestions de la marquise. On ne saurait trop dire,
étant donnée une pareille nature, ce qu'était sa passion; mais il
l'exagérait lui-même et lui faisait dans sa vie une place si énorme,
que, pour le surplus, rien ne restait.
Depuis deux jours, après avoir touché le prix de ses immeubles vendus,
il avait quitté son hôtel clandestinement et comme un fuyard. Il
semblait qu'il eût plaisir à mettre tous les torts de son côté. Il
brûlait, de parti pris, ses derniers vaisseaux. Il se contraignait
lui-même à sauter le fossé.
Pendant ces deux jours, personne ne l'avait approché, sinon la
marquise. Il était très-possible qu'il ignorât la position tout à fait
désespérée de celle-ci. Elle n'avait pas été lui dire qu'un mandat
d'arrêt pesait sur elle et que la police la chassait à courre.
Or, aucun autre renseignement n'avait pu lui venir dans la retraite
qu'il s'était choisie. Mais, tout en admettant son ignorance comme
probable, nous ajoutons que, à notre sens, elle modifiait peu sa ligne
de conduite. Il ne s'était pas isolé au milieu de ce Paris, plein de
ses amis, pour se recueillir et délibérer en lui-même; il avait tout
uniment fui les conseils, les représentations, tous ces obstacles que
la charité humaine jette en travers du chemin de ceux qui vont se noyer.
La marquise aurait su lui parer le bord de l'abîme. Il y avait un
thème si facile à varier! Maxence, la pauvre enfant, était-elle
solidaire des malheurs de sa mère? Il s'agissait d'enlever Maxence et
de l'épouser, voilà tout. La marquise, mère spartiate, s'il en fut, se
serait sacrifiée. On n'aurait plus jamais entendu parler d'elle...
Le péril où était tombée Flavie avait eu cependant un résultat
majeur. Il avait fait avancer le dénoûment et supprimait une foule
de préparations très-habiles qui devaient amener tout doucement la
catastrophe. Sans la brusque attaque dirigée par madame de Grévy et le
maréchal, sous les ordres de notre petite bonne femme, il est mille
fois probable que Flavie n'en serait jamais venue à ces brutales et
dangereuses extrémités. Elle eût employé les moyens ordinaires, et,
comme à l'ordinaire, elle eût triomphé.
Le mandat d'arrêt changeait tout. On n'avait plus le choix. Il fallait
improviser la victoire.
Flavie, qui s'était assurée de ce fait: la présence du prix des
immeubles vendus entre les mains du comte Achille, combina rapidement
son plan de bataille et résolut de jouer son va-tout.
Voici ce qui fut dit:
Maxence ne pouvait se résoudre à respirer le même air que cette
infortunée comtesse Béatrice, à qui elle prenait tout son bonheur.
Cette pensée rentrait tellement dans les scrupules exprimés par
mademoiselle de Sainte-Croix, qu'Achille n'eut pas l'ombre d'un doute.
Maxence l'aimait; elle le lui avait dit elle-même en ajoutant: «Jamais
je ne vous appartiendrai.»
Paroles d'enfant romanesque! Depuis un mois, que faisait Achille, sinon
battre en brèche cette résolution?
Maxence cédait enfin. Il fallait bien qu'elle donnât quelque
satisfaction aux délicatesses de sa conscience.
Le comte Achille trouva donc tout simple la volonté manifestée par
Maxence de quitter Paris. Cela rentrait, du reste, dans ses vues.
La marquise posa ainsi le surplus de ses conditions: en sa qualité
de tutrice et de mère, elle voulait ses sûretés complètes. Avant le
départ, il fallait stipuler. Une réunion aurait donc lieu le soir même
dans une maison tierce qu'elle désigna avec beaucoup de soin et que son
isolement protégerait contre tous les espionnages. On dresserait le
contrat, on signerait les dédits.
Le comte Achille ne demanda qu'une chose:
--Verrai-je Maxence?
Sur la réponse affirmative, il accepta avec transport.
Le choix de cette maison hors barrière était expliqué pour lui par sa
propre situation et par l'intérêt qu'avait Flavie à le soustraire aux
obsessions de ses amis.
Car il faut toujours bien comprendre que le comte Achille savait
parfaitement que, de la part de la marquise, tout ceci était affaire,
affaire commerciale.
Ces dupes, expressément consentantes, sont beaucoup moins rares qu'on
ne pourrait le croire.
Il est donc vrai de dire que le seul point omis entre Flavie et Achille
fut le guet-apens préparé. Encore, cette idée de guet-apens ne fut-elle
pas absente; car Achille, en sortant de son hôtel garni, acheta un
couteau-poignard qu'il cacha sous ses vêtements.
Quelques-uns diront:
--S'il en était là, comment se fait-il que sa répugnance ne prît pas le
dessus sur son caprice?
C'est là le secret de la passion. La passion dit rarement son secret.
Elle est comme l'ivresse, qui, le lendemain, ne se souvient plus.
Comment se fait-il que des gens réputés sages commettent, à une heure
donnée, de si cruelles folies? Comment cet ange a-t-il pu tomber?
Tenez, je vous le demande! comment tel père qui était tendre et bon,
qui adorait son enfant, laissa-t-il, une fois remarié, une indigne
marâtre tourmenter son ancienne idole? Je vous demande cela parce
que, depuis quelque temps, chaque semaine, le journal nous raconte
paisiblement quelque atroce scène de famille. La mode est aux petits
enfants massacrés par leurs belles-mères.
Parfois le père s'en mêle, le père qui, autrefois, souriait et pleurait
près du berceau. Comment cela se fait-il?
Comment se fait-il que l'arsenic tue et que le charbon asphyxie?
L'opium endort parce qu'il possède une vertu dormitive. Ce mode de
répondre est bien souvent le dernier mot de la science et de la
philosophie. Deux bêtes orgueilleuses, pourtant!
L'itinéraire pour se rendre à la maison Barbedor par la barrière et la
rue de l'École fut minutieusement tracé. La lumière du premier étage
fut indiquée comme phare, le rendez-vous fixé de huit à neuf heures, ce
soir.
En se séparant du comte Achille, Flavie rejoignit Clérambault. Elle lui
donna mission de chercher des _hommes_. Clérambault faisait tout ce
qu'elle voulait.
Quant aux _hommes_, Paris, centre de la civilisation, n'en manque
jamais.
Nous savons le reste pour ce qui regarde Clérambault et la marquise.
A huit heures, le comte Achille monta en voiture et se fit conduire
rue de l'École, hors barrière.
C'était à peu près vers cette heure que Vital enfourchait à cru un
cheval de fiacre et piquait des deux pour se rendre au château de la
Savate.
Vital arriva le premier, bien qu'il eût laissé son coursier rendu sur
le boulevard extérieur. Vital était en uniforme. Il avait son épée.
Il suivit, pour entrer dans les terrains, la même route que devait
prendre plus tard sa mère. La pluie tombait déjà à torrents. Le hasard
lui fit trouver du premier coup le sentier qui menait à la rue de
l'École. Il s'y promena pendant plus de dix minutes comme un soldat en
faction. Il ne vit rien; il n'entendit rien.
Vital ne pouvait pas raisonner comme sa mère. Il ne connaissait de
Flavie que ses grâces de femme du monde. La solitude de ces champs et
le voisinage de cette foule rassemblée au château de la Savate firent
sur lui une impression tout autre. Il se dit:
--Nous avons rêvé.
La lumière du premier étage de la maison Barbedor n'avait pour lui
aucune espèce de signification.
Nous n'avons pas besoin de dire que, si Vital n'apercevait personne
dans ce désert inondé, plusieurs paires d'yeux étaient fixées sur lui.
Sa présence inquiétait vivement Clérambault et ses hommes.
Il n'y a dans les marchés que ce qu'on y met, dit le proverbe. On
n'avait pas mis Vital dans le marché.
Du reste, la nuit était si sombre, que Garnier ne reconnaissait
nullement les traits de cet incommode rôdeur. Il n'était pas éloigné de
le prendre pour un confrère.
--Deux au lieu d'un! dit-il à ses invisibles compagnons, prix double et
pourboire!
La première créature humaine aperçue par Vital fut cette ombre qui
devait passer quelques instants plus tard auprès de Marguerite. Il
voulut lui barrer le passage. L'ombre se jeta dans les marais et
disparut à ses yeux.
Peut-être l'aurait-il poursuivie, si un bruit de pas ne s'était fait
à l'instant même du côté de la rue de l'École. Vital rentra dans le
sentier et attendit.
Ce pas approchait. Comme Vital prêtait l'oreille, il reçut un coup de
poignard dans le dos, et presque au même instant deux mains se nouèrent
autour de son cou. Il n'eut pas le temps de dégainer. Un cri étouffé
qu'il entendit près de lui, lui donna à penser qu'une autre attaque
avait lieu simultanément.
Vital, vigoureux et vaillant comme nous le connaissons, ne pouvait
se laisser égorger sans défense. Malgré sa blessure, il parvint à
dégager son cou. Sa main se porta vivement à son épée. On la lui avait
arrachée. Il fondit néanmoins sur les deux assaillants réunis contre
lui et parvint à s'acculer au mur que bordait le sentier.
Ceci n'avait pas duré la dixième partie d'une minute.
Ce fut à ce moment que Vital, reconnaissant la voix de sa mère, lui
cria de ne pas approcher. Ce fut à ce moment aussi que le comte
Achille, déjà frappé de deux coups de couteau, croyant que le jeune
lieutenant était au nombre de ses meurtriers, prononça les paroles que
nous avons rapportées.
Mais Vital avait trouvé sous sa main un bout de perche. Sa propre épée
que Clérambault dirigeait contre lui vola en éclats. Il s'élança de
nouveau et parvint à dégager Achille, qui mit le poignard à la main.
Telle était la position du combat lorsque Jean Lagard, à la voix de
Marguerite, sortit de la salle d'assaut par la fenêtre brisée.
Marguerite avait appelé la foudre. Ce fut pardieu bien la foudre qui
tomba sur les assassins! L'un des hommes de Garnier s'en alla tomber
à dix pas, la poitrine écrasée par un coup de tête à la bretonne que
Jean lui avait donné dans son premier élan.
Un autre s'affaissa, demi-étranglé; le troisième se prit à hurler
sourdement. Le pied de Jean Lagard était sur sa gorge.
--Courage, Jean! courage, mon fieux! criait la petite bonne femme en se
hâtant.
Puis, d'une voix étouffée par l'épouvante:
--Vital!... Es-tu mort?... On ne t'entend plus!
Vital ne répondait pas. Il était temps que la foudre éclatât.
Vital était assis contre le mur. Il baignait dans son sang.
Il avait reçu une seconde blessure, destinée au comte Achille.
Et le comte Achille, accroupi près de lui, râlait.
Jean était aux prises avec Clérambault, et c'était une lutte terrible,
celle-là!
Clérambault lui avait dit:
--J'étais là pour défendre M. de Mersanz contre les assassins payés
par les Vital... par le lieutenant Vital, par Béatrice Vital, par
Marguerite Vital... J'ai un couteau dans chaque main: si tu fais un
pas, je te tue!
Ce fut un bond de lion que fit Jean Lagard. Il reçut les deux coups de
couteau sans broncher et saisit les deux poignets du marieur. Celui-ci
poussa un rugissement de détresse. Sa tête s'abaissa, puis se releva,
essayant de briser la mâchoire de Jean, qui, se rejetant en arrière,
l'attira à lui et le saisit à bras le corps.
Les côtes de Clérambault craquèrent. Il voulut mordre. La douleur le
dompta et il cria:
--Grâce! grâce!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il y avait là cent personnes sous la pluie, autour du lieu où s'était
livré le combat. Plusieurs portaient des lumières; on avait mis en
réquisition toutes les lanternes des voitures et fiacres stationnant
devant le château de la Savate.
Marguerite s'agenouillait auprès de Vital, qui perdait beaucoup de
sang. Lenfant et Boichel apportaient pour lui une civière. Frémiaux,
Montmorin, Beaumont et les autres, entouraient le comte Achille, qui
avait perdu connaissance.
Tous ces gens sortaient de la salle d'assaut. Personne ne savait au
juste ce qui s'était passé. On glosait de mille manières, et, comme il
arrive, toutes les versions tour à tour accréditées étaient plus ou
moins en dehors de la vérité.
Le comique trouve toujours à se glisser parmi le sang et les larmes. Au
moment où la foule arrivait avec les lanternes, Jean Lagard, blessé,
furieux, ivre de ses efforts et de son triomphe, traînait dans la
fange Clérambault, qui n'était plus qu'une masse informe.
Personne ne songeait à s'interposer, pas même Barbedor, qui semblait
près de défaillir.
Une voix de femme, rauque et presque virile, s'éleva. Elle appartenait
à une des _dames_ de la salle d'assaut.
--Tue-le, Jean, s'écria-t-elle;--il a fait notre malheur!
Cette femme sortit des rangs. Les rayons d'une lanterne montrèrent son
chapeau voyant et les éclatantes couleurs de son tartan. Elle avait dû
faire de l'effet chez Barbedor.
Jean Lagard avait tressailli au son de sa voix.
--Tue-le! répéta la mégère,--c'est lui qui nous a empêchés de nous
marier!
--Justine! murmura Jean avec un étonnement où le dégoût se montrait
énergiquement.
Il repoussa la femme et lâcha l'homme en disant:
--Puisque tu m'as empêché d'épouser celle-là, coquin, je te pardonne.
Clérambault resta inanimé.
On emporta les brancards qui soutenaient Vital et le comte Achille.
D'autres coururent chercher la police.
A chaque instant, la foule grossissait. On venait déjà de la rue
de l'École et des barrières. Les trois _hommes_ de Clérambault,
horriblement maltraités, étaient liés en tas et attachés à un arbre.
Jean Lagard dépouilla Barbedor de son paletot et le jeta sur ses
épaules nues, répondant à ceux qui parlaient de le panser:
--On en a vu bien d'autres!
Le gamin de Paris, blotti sous le parapluie d'un monsieur, dit à haute
et intelligible voix:
--N'y a plus rien ici... faut rentrer... L'affiche promettait un assaut
de bâton et des tours de force!
XI
-- Avant-goût de l'enfer. --
La chambre du premier étage de la maison Barbedor, où brillait cette
lueur qui devait servir de phare au comte Achille, était dans l'état
que nous avons décrit. Rien n'y avait été changé. La lampe brûlait
toujours sur la table, éclairant la bouteille d'eau-de-vie et le verre.
Flavie elle-même n'avait pas bougé.
A la voir immobile et profondément affaissée, on aurait pu croire
qu'elle dormait sous la dentelle épaisse de son voile. Il n'en était
rien, pourtant, car la lueur de ses yeux apparaissait parfois au
travers des mailles,--et, de temps à autre, sa main livide s'avançait
pour verser de l'eau-de-vie dans le verre.
Il y avait à peu près une demi-heure qu'elle attendait. Elle avait bu
trois verres d'eau-de-vie.
La troisième fois, en reposant son verre, elle dit:
--Cela ne me réveille plus!...
Puis, consultant sa montre:
--Il tarde!...
Elle croisa les mains sur ses genoux:
--Je serai jeune encore dès que je serai riche!
murmura-t-elle;--d'ailleurs, il y a une volupté qui ne vieillit pas...
la seule chose qui soit vraie en cette vie... le jeu!
Ses prunelles lancèrent un éclair.
Après un long silence, elle dit encore:
--Il tarde!...
Au même instant, elle tendit l'oreille avidement. Parmi les
clapotements de la pluie, elle distingua un bruit qui venait du dehors.
--C'est lui! fit-elle.
Ses deux mains s'allongèrent à la fois pour faire disparaître le
verre et la bouteille, mais elle n'eut pas le temps. La porte
s'ouvrit.--Cette ombre que nous avons aperçue dans l'embrasure d'une
porte, rue Bourbon-le-Château, en face du logis de Marguerite;--cette
ombre qui glissait naguère sous l'averse, dans les marais voisins de la
maison Barbedor,--cette ombre que Vital avait aperçue, que Marguerite
avait appelée,--se montra tout à coup sur le seuil.
Flavie mit ses deux mains au-devant de ses yeux, comme si elle eût été
visitée par un fantôme.
--Maxence! balbutia-t-elle.
Celle-ci entra et referma la porte derrière elle. Elle avait, en effet,
la pâleur d'un fantôme.
--Que viens-tu faire ici? demanda Flavie machinalement et sans savoir
qu'elle parlait.
Maxence répondit:
--Je viens mourir avec vous, ma mère.
Sa voix était calme, mais sourde et si changée, qu'elle semblait déjà
n'appartenir plus à une créature humaine.
Flavie se remettait. Un sourire sarcastique venait à sa lèvre.
--Ils n'ont pas voulu de toi? murmura-t-elle.
Maxence ne répondit point.
--Tu es allée chez eux? reprit Flavie.
Maxence fit un signe de tête affirmatif.
--Pour me trahir?
Une expression d'amertume dédaigneuse passa sur le visage immobile de
mademoiselle de Sainte-Croix.
--Savais-je vos secrets? dit-elle.
Flavie eut comme un choc intérieur. Sa main toucha son front, qui se
rida.
--C'est vrai!... mais c'est vrai! s'écria-t-elle avec une inquiétude
soudaine;--qui t'a dit?... comment as-tu pu trouver la route de cette
maison?
--J'ai suivi ceux qui s'y rendaient, repartit lentement Maxence.
--Explique-toi...
--Nous n'avons plus le temps, ma mère... les événements vont parler
d'eux-mêmes!
Deux cris passèrent dans le silence nocturne. Flavie s'élança vers la
fenêtre.
--Qu'est cela? murmura-t-elle éperdue et s'accrochant à l'espagnolette
de la croisée;--c'est au retour que Garnier devait attaquer!...
--C'est donc bien vrai! prononça Maxence en un gémissement;--ma mère!
ma mère! vous étiez avec les assassins!
Flavie haussa les épaules.
--Toujours des idées romanesques et folles! dit-elle essayant de donner
le change après s'être trahie.
--Et c'était moi, n'est-ce pas, ma mère, poursuivit la jeune
fille,--moi que vous aviez choisie pour être l'appât mortel!... Que
vous avais-je donc fait?...
Flavie écoutait, l'oreille collée au châssis.
--C'était vous pourtant, ma mère, reprit Maxence,--qui m'aviez inspiré
cet amour funeste... Vous seule au monde saviez comme je l'aimais!
Le bruit de la lutte montait.
--Si tu l'aimes tant, va donc le défendre! s'écria la marquise avec cet
emportement factice de la mauvaise foi qui se voile derrière la colère.
Mademoiselle de Sainte-Croix secoua sa belle tête redressée. Il y avait
presque un sourire sur sa mortelle pâleur.
--Achille n'a pas besoin de moi, ma mère, dit-elle;--s'il avait dû
mourir, je serais avec lui...
--Vital! Vital! cria la voix de Marguerite presque sous la fenêtre.
Flavie se rejeta violemment en arrière, comme si cette voix l'eût
fouettée au visage. Ses dents claquèrent dans sa bouche et sa poitrine
rendit un râle.
--Que se passe-t-il en bas?... balbutia-t-elle; sont-ils tous là?...
--Je vous ai dit la vérité en entrant, ma mère, répliqua Maxence; si
vous savez prier encore, priez... Je suis venue pour mourir avec vous.
Flavie, telle que nous la connaissons, n'était pas femme à accepter
cette sentence.
--Prier! répéta-t-elle retrouvant cet accent de raillerie froide qui
lui était si habituel. Mourir!... Vous a-t-on envoyée jouer ici la
comédie de l'effroi?... Que veut-on de moi?... Je sais maintenant
comment vous avez trouvé votre route!
Maxence croisa ses bras sur sa poitrine et ne répondit point.
La marquise fit un pas vers elle. Mais en ce moment la croisée du
premier étage produisit, en se brisant sous les coups de Jean Lagard,
ce grand fracas dont nous avons parlé.
Flavie s'arrêta, les jambes tremblantes et la bouche crispée.
Elle écouta.
Les bruits et le tumulte allaient toujours augmentant.
Les cris se croisaient.