»Passons à d'autres. Nous avons eu deux blessés de la grande bataille,

Vital et le comte Achille. Tous les deux avaient été fort malmenés.

Achille portait cinq blessures, dont une assez dangereuse au-dessus des

reins; Vital avait été frappé de quatre coups, dirigés avec une sorte

d'adresse chirurgicale. Il n'a évité la mort que de quelques lignes.

»Nos assassins deviennent savants. Ils font des études préparatoires et

fréquentent les cours d'anatomie.

»Te souviens-tu de ces livres de chevalerie où l'heureux blessé est

toujours pansé par une adorable princesse? Bien des gens pourraient

envier le sort de Vital. Césarine n'a pas quitté son chevet, cela du

consentement du maréchal. Tu ne saurais croire combien notre Césarine

est devenue charmante. Béatrice l'aime mieux que nous, l'ingrate! mais

c'est toujours ainsi. Au ciel même, on fait, dit-on, assaut de caresses

autour du pécheur repentant.

»Il faut bien te dire, cependant, la grande, l'énorme, l'incroyable

nouvelle. Si j'étais Sévigné, tu n'en serais pas quitte pour trois

épithètes. Je ne te donne pas en mille à deviner, ce serait peine

perdue. J'ai pitié de toi. Tiens-toi bien et ne tombe pas à la renverse!

»Le maréchal a voulu payer d'un seul coup la dette de son neveu...

»Te voilà déjà dédaigneuse et disant: La belle malice! Il a proposé à

Béatrice les rides de sa glorieuse main, et Béatrice a refusé d'être

maréchale?...

»Un gage! tu n'y es pas.

»Béatrice a refusé, mais autre chose,--quelque chose de bien plus

facile à accepter que la main glorieuse et ridée du maréchal.

»Le maréchal lui-même, soit dit sans l'offenser, est trop homme de bon

sens pour avoir eu pareille idée.

»Quelques jours après la catastrophe, le maréchal vint chez moi. Henri

était convoqué, ainsi que plusieurs de nos amis... Nous vîmes arriver

Marguerite Vital et sa fille. La petite bonne femme n'aime pas ces

exhibitions. Elle veut, dit-elle, _se tenir à sa place_. Le maréchal la

mène rondement en ces occasions et lui déclare qu'elle fera salon avant

la fin de ses jours.

»Si la petite bonne femme le voulait bien, elle aurait dans un mois les

manières de notre monde. C'est une fée. Mais espérons qu'elle ne le

voudra pas. Je la trouve parfaite telle qu'elle est.

»Le maréchal proposa de but en blanc à Béatrice de l'adopter, selon la

forme légale, en qualité de fille. Il n'a point d'enfant et se trouve

dans les conditions où l'adoption ne peut soulever aucune difficulté.

Béatrice déclina cet honneur. Malgré les grâces qu'elle mit dans

l'expression de sa reconnaissance, le maréchal se fâcha tout rouge.

Nous fîmes auprès de Béatrice toutes les instances imaginables. Elle

resta inflexible. Ces natures si douces sont entêtées prodigieusement.

»Je crus un instant que le maréchal allait me briser quelque chose

sur mon étagère, tant il était furieux. Déjà je songeais à diriger

adroitement son choix vers un très-vilain sèvres que ma femme de

chambre a omis jusqu'à présent de casser, lorsque le lieutenant Vital,

convoqué pour la circonstance, arriva, le bras en écharpe et tout

essoufflé d'avoir monté notre premier étage.

»Tu sais que nous avons repris triomphale possession de notre hôtel.

»--Voilà votre affaire! dit Henri au maréchal.

»--Monsieur Vital, m'écriai-je, si vous refusez, prenez garde à moi!

»Ce mot avait beaucoup de portée, parce que j'ai l'honneur d'être la

confidente des amours du lieutenant Vital avec mademoiselle Césarine de

Mersanz. Ils sont fous l'un de l'autre, et, depuis qu'il est fou, ce

beau garçon a gagné cent pour cent.

»Cela ne l'empêche pas d'être encore très-timide. Il rougit comme

une jeune fille, et, quand je lui offris ma main, il la serra

machinalement, au lieu de la baiser, comme c'est son habitude.

»Le maréchal nous faisait les gros yeux, à Henri et à moi. Marguerite

était grave comme un évêque. Vital salua le maréchal, qui lui répondit

du bout des lèvres:

»--Bonjour, lieutenant, bonjour!

»Sa colère était un peu tombée, mais son embarras grandissait.

»Il menaça du doigt Béatrice et se tourna vers nous.

»--Mes enfants, nous dit-il, je voulais bien déshériter ce misérable

coquin d'Achille... pour l'exemple... mais je n'entendais pas que le

bien sortît de la maison.

»--C'était mal remplir votre but, maréchal, répondis-je; vous savez

l'inexorable détermination de Béatrice...

»--Bon! bon!... gronda-t-il; les femmes... Ces rancunes sont une

mascarade de l'amour... Vous autres femmes, vous ne saurez jamais haïr

ceux qui vous tuent!

»Je passai mon bras sous le sien et je lui parlai tout bas à l'oreille.

»Marguerite avait les larmes aux yeux en me regardant.

»Le maréchal se tourna brusquement du côté de Vital.

»--Comment! s'écria-t-il, mademoiselle de Mersanz!... Il oserait!

»--Pas beaucoup, l'interrompis-je; ce n'est pas par l'audace qu'il

brille... mais votre chère filleule a fait une si grande partie du

chemin...

»--Césarine! m'interrompit-il.

»Puis, les sourcils froncés:

»--Vos paroles sont légères, madame la vicomtesse!

»Ce malheureux Vital saisissait quelques mots çà et là. Il changeait de

couleur comme un caméléon.

»Remarque une chose. Il n'avait point connaissance de la proposition

faite à sa sœur. Il ne savait absolument pas de quoi il s'agissait.

»--Maréchal, répondis-je, mes paroles légères expriment des pensées

qui sont sérieuses. La sœur du lieutenant Vital vient de refuser

d'être votre fille, comme elle a refusé déjà d'être la femme du père de

Césarine... Si nous parlons de mésalliances, vous n'êtes pas du côté de

ceux qui reculent.

»Ceci fut prononcé tout bas et pour lui seul.

»J'ai dû te dire qu'Achille, pendant sa maladie, avait fait supplier

par deux fois Béatrice de rentrer à son hôtel.

»Les sourcils du maréchal étaient toujours froncés; mais je voyais le

sourire naître derrière cette grimace.

»Ses yeux venaient de rencontrer ceux de Marguerite.

»--Mésalliance! mésalliance! grommela-t-il en gardant son ton de

mauvaise humeur. Il s'agit bien de mésalliance!... Vital est le fils

de la Perlette! Voilà ce qu'il fallait me dire! Personne ne sait me

prendre... Pardieu! lieutenant, s'interrompit-il avec brusquerie,

vous avez du courage... plus de courage que moi!... La conduite de

mademoiselle ma filleule et de son respectable père...

»--Ne les défendez pas, Vital, m'écriai-je voyant que notre Amadis

pâlissait; le maréchal joue la comédie du Bourru bienfaisant... Le

maréchal me charge de vous dire que, si vous voulez être son fils

d'adoption, ce qui donnera un nom glorieux à votre femme, il vous

accordera, en tant que cela le concerne, la main de sa filleule,

mademoiselle Césarine de Mersanz.

»Crois bien, ma bonne Aglaé, que je savais ce que je faisais en

risquant cette sortie, qui te semblera si téméraire.

»Elle amena dans mon salon un étonnement qui se traduisit par un grand

silence. Je vis une expression d'inquiétude derrière les paupières

demi-closes de Marguerite. Pour moi, sa fierté se révoltait déjà. Le

danger ne pouvait venir que d'elle.

»Cependant le vieux maréchal eut peut-être l'idée de protester. Il

me regardait d'un air un peu hostile, et je préparais ma bordée pour

repousser son attaque, lorsque sa physionomie changea tout à coup. Il

tourna les yeux vers Vital, fort embarrassé de sa contenance, et le

rouge lui monta au front avec une telle véhémence, que j'eus peur d'un

coup de sang.

»--De par tous les diables! s'écria-t-il en s'appuyant des deux mains

sur sa canne,--est-ce que celui-là va me refuser aussi!

»Je n'ai jamais mieux senti en ma vie l'énergique vérité de cette

locution populaire: _rompre la glace_. Ce fut un coup de théâtre.

Toutes les physionomies s'éclairèrent à la fois. L'étonnement général

changea de nature et devint joyeux jusqu'au rire. Si bien que le vieux

héros demanda avec toute sa colère revenue:

»--M'a-t-on fait venir ici pour se moquer de moi?

»Marguerite et Vital tenaient chacun déjà une de ses mains. Il les

repoussa, disant:

»--Accepte-t-on, oui ou non?

»Marguerite reprit sa main de force et voulut la porter à ses lèvres.

Il ne la laissa point faire et la prit dans ses bras comme un enfant.

Il riait à son tour; mais les larmes lui jaillirent des yeux quand il

dit tout bas:

»--Ma pauvre femme nous voit...

»Nous étions tous émus jusqu'au fond de l'âme.

»Vital fut parfait de noblesse, de reconnaissance et d'attendrissement.

Le voilà duc, ma chère, si le roi le veut,--et le roi voudra, car il ne

refuse rien au maréchal.

»Est-ce un dénoûment, cela?

»La chose impossible, c'est de te dire le bonheur de Césarine quand

elle a su la nouvelle. C'est bien charmant et bien bon, va, mon Aglaé,

de voir la joie revenir comme un rayon de soleil, après toutes ces

violences et ces désolations.

»Comme tu le penses, les blessures de ce pauvre don Juan battu, le

comte Achille, n'ont pas été aussi poétiquement soignées que celles

de Vital. Césarine a fait son devoir, et ces messieurs, Frémiaux,

Montmorin et autres, sont venus assez régulièrement savoir de ses

nouvelles; mais, en définitive, si je n'avais pas été là, je crois

qu'il aurait passé une triste convalescence.

»Je me suis dévouée. Je suis si heureuse, que je deviens bonne à faire

peur.

»Tu sais déjà que le pauvre Achille a mis de l'eau dans son vin.

Je ne puis assurément désapprouver les démarches qu'il a faites

auprès de notre chère Béatrice; c'est moi qui, la première, les ai

inspirées.--Mais, faut-il l'avouer, il me peine de le voir oublier si

vite et si aisément cette jeune fille, si admirablement belle et si

saintement malheureuse: Maxence de Sainte-Croix.

»C'est souvent le destin de ces hommes de faire vivre ou mourir des

quantités de femmes dont chacune les vaut un million de fois.

»Est-ce la faute des femmes? Ce type odieux et idiot: don Juan moderne,

n'existe-t-il que par notre faiblesse et la perversion lamentable de

nos sentiments?

»Je ne sais. Dussé-je vivre cent ans, je n'oublierai jamais Maxence

telle que je l'ai vue, sérieuse et fière, portant à son front, comme un

pur diamant, l'étoile de son malheur et passant devant nos yeux éblouis

comme un miraculeux éclair de beauté...

»Il ne songe plus à elle.

»Cette mort mystérieuse l'a frappé un jour.--Puis tout a été dit.

»La science est impuissante à sonder les secrets de Dieu. J'ai entendu

affirmer que les crotales, les scorpions, les tarentules et autres

animaux malfaisants, avaient leur raison d'être bien marquée dans

l'échelle des êtres. Peut-être que ces hommes beaux, bons quelquefois,

spirituels à leurs heures--et plus malfaisants que les tarentules ou

les serpents à sonnettes, ont aussi leur providentielle utilité.

»Je t'assure que le pauvre bourreau des cœurs, ce terrible comte

Achille, aime maintenant sa femme autant qu'il est capable d'aimer. Il

est vaincu déplorablement; il est malheureux: de temps en temps, il m'a

fait sincèrement pitié durant ces dernières semaines.

»Je t'engage néanmoins à ne pas me faire cette question: Si tu étais à

la place de Béatrice?...

»Seigneur Dieu! la possibilité même d'échanger mon Henri contre ce

Lovelace de carton me donne la chair de poule...

»Eh bien, figure-toi qu'il est superbe avec sa pâleur et la

languissante paresse de ses regards; tu y serais trompée: on dirait un

homme.

»C'était un soir de la semaine dernière, dans le petit logement des

Vital, encombré d'amis; car nous étions tous là, sachant que le comte

Achille viendrait tenter une suprême démarche.

»Il est venu. Le maréchal avait consenti à l'accompagner, ainsi que

Césarine, pour qui Béatrice a toujours l'affection d'une mère.

»Je dois te dire que, le matin de ce même jour, le pauvre vieux Roger

avait donné quelques signes d'un prochain réveil intellectuel. Béatrice

avait passé la journée entière à son chevet, guettant la première lueur

de raison.

»On ne l'avait point avertie. On voulait laisser au comte Achille

toutes ses chances.

»Nous eûmes lieu tout d'abord de nous en repentir, car l'effet produit

par la vue du comte fut foudroyant. Béatrice tomba évanouie entre

les bras de sa mère. Quand elle reprit ses sens, elle renouvela son

refus avec une autorité si calme, que nous dûmes croire sa décision

irrévocable.

»Achille était à genoux. Je ne saurais te rapporter ce qu'il dit. Ce

fut fort bien: il sait se conduire.

»Cependant, la petite bonne femme tenait toujours sa fille entre ses

bras. Elle lui tourna la tête vers le lit du vieux Roger et lui dit

doucement:

»--S'il s'éveille, tu ne pourras pas lui dire qu'il a rêvé, ma fille.

»Béatrice resta un instant immobile et muette.

»Achille joignit les mains en silence.

»--Pour mon pauvre bon père... murmura-t-elle, tandis que deux grosses

larmes roulaient sur la pâleur de ses joues.

»Elle a attiré Césarine contre son cœur, puis sa main s'est

abaissée. Achille, qui sanglotait, y a collé ses lèvres.

»Si bien que trois jours après, le vieux Roger s'éveillait dans son

ancienne chambre à l'hôtel de Mersanz. Tout ce qui s'est passé n'est

plus pour lui qu'un cauchemar; il ne garde aucune envie de _se faire

sauter le caisson_ comme le lieutenant Toussaint; on ne le dépersuadera

que le jour de la noce.

»Sont-ce là des dénoûments?

»En voici encore! Tends ton tablier!

»Les deux demoiselles du Tresnoy sont mariées. La baronne _n'a plus ses

filles_. M. de Jolien et M. de Mussaton de Bazagude, deux gendres, s'en

aperçoivent, ma foi, bien. Dorothée a pris un peu le genre artiste;

Juliette fait l'austérité. Ce sont deux grandes femmes laides dans le

bon ordinaire.

»Jean Lagard a promis sous serment d'être sage comme une image. Il est

garde au château du maréchal.

»Mélite et Philomène Géran vont partout, se vantant d'avoir

_régularisé_ la position du comte Achille. Ce sont elles qui ont fait

le mariage de notre Béatrice.

»M. Baptiste et mademoiselle Jenny sont rentiers.

»Le sergent Niquet et l'adjudant Palaproie rôdent comme deux ombres

autour de la grille fermée.

»Le précieux Frémiaux... Mais je suis sûre que tu as envie de savoir ce

qu'est devenu M. Garnier de Clérambault. Il est allé, comme on dit, se

faire pendre ailleurs. Je ne sais le moyen qu'il a pris; mais, blessé,

malmené, écrasé qu'il était et à moitié mort, il a pu échapper à la

main de la justice.

»On dit qu'il est passé en Amérique. Il y a peut-être quelque chose à

faire dans ce pays neuf et libre. Vingt-cinq ans de succès permettront

à Garnier d'établir là-bas tout un nouveau système de relations dans la

société. Débarrassé de sa terrible commanditaire, il rétablira sur des

bases solides sa fabrique de mariages, et fera enfin fortune, s'il peut

échapper aux caresses de la civilisation républicaine: la loi du Lynch,

les revolvers à douze coups, etc....

»Fromenteau a une _position_. Il l'a eue un jour trop tard. Stéphanie

était remariée à son cinquième époux.--Mais ce rival heureux tousse un

peu: Fromenteau attend désormais avec confiance.

»Barbedor est fou. Il croit avoir percé la barrière des Paillassons.

»Est-ce assez de dénoûments?...

»Ma bonne et chère Aglaé, faut-il omettre le dernier, celui qui me

concerne?... Je suis heureuse. Henri m'aime.

»Te souviens-tu quand j'allais dans le Maine nommer la petite Anna; je

pleurais...

»Dieu m'a exaucée. Dans quelques mois, tu nous viendras à ton tour, et

tu seras marraine. Il y a une larme sur cette ligne; elle est de joie.

Comme je l'aimerai! Je vois déjà son premier sourire...«

FIN.

TABLE DES CHAPITRES.

TROISIÈME PARTIE.--LA GUERRE SAINTE.

(SUITE.)

VI. Grande lutte d'hommes. 7

VII. Une nuit noire. 41

VIII. Temps de bras, temps de hanche,

temps de ceinture et temps de cou. 61

IX. La maison Roger. 95

X. Drame nocturne. 111

XI. Avant-goût de l'enfer. 137

XII. Post-scriptum. 163

FIN DE LA TABLE DU SIXIÈME VOLUME.

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La fabrique de mariages, Vol. 6 · 第 7 / 7 段