La position était difficile. Nous savons que Béatrice ne voulait pas

être secourue et que le vieux Roger n'avait même pas la conscience de

son malheur.

Les lettres de la vicomtesse nous ont dit, en outre, jusqu'à quel point

le comte Achille était engagé avec la marquise. La retraite de Césarine

hors de la maison paternelle nous donne d'ailleurs la mesure de la

chute de M. le comte de Mersanz.

Il n'y avait rien à espérer de son côté. Tous les efforts tentés contre

sa fantaisie devaient tourner à mal.

C'était contre Flavie qu'on pouvait le plus utilement diriger l'attaque.

Mais nous aurions étrangement échoué dans les explications jusqu'à

présent fournies, si le lecteur pouvait croire que, de ce côté,

légalement parlant, l'attaque fût aisée.

Flavie n'était vulnérable que par certains vices, atteints par la loi

seulement dans le cas de flagrant délit, et par une série de méfaits

anciens, enveloppés de ténèbres épaisses.

Nous avons été obligé d'affirmer ces crimes en racontant l'histoire

de Flavie; mais c'est beaucoup plus que la justice n'aurait pu faire,

en l'absence des renseignements qui étaient pour nous la base même de

cette histoire et dont la justice ignorait le premier mot.

Il ne faut pas oublier que les notes de feu M. le baron du Tresnoy

étaient restées dans l'ombre depuis l'instant de sa mort, et que ce

décès lui-même n'avait été l'objet d'aucune instruction judiciaire.

En dehors des notes de l'ancien préfet de police, il n'y avait rien,

sinon quelques témoignages épars, lesquels ne s'appuyaient sur aucun

fait précis.

Citons un exemple:--comment attaquer une femme, posée comme l'était

la marquise, sous prétexte de la comédie jouée au chevet de mort de

la première comtesse de Mersanz? Quelle preuve donner de ces faits

romanesques?

L'habileté suprême chez l'assassin est de porter de ces coups qui ne

laissent point de traces. Flavie avait cette habileté.

Tous les deuils qu'elle avait laissés derrière elle semblaient

l'œuvre du destin.

Il y avait bien son industrie ordinaire, ces mariages de ses nièces;

mais, outre que son nom n'était jamais compromis dans ces intrigues,

il eût fallu une instruction longue et subtilement conduite pour

débrouiller le réseau de précautions dont elle s'était toujours

enveloppée.

M. du Tresnoy, disposant de toutes les ressources de la police,

avait passé des années à élucider ce seul fait: sa complicité avec

Clérambault,--et il était mort à la peine.

Elle avait le génie de ces ruses à la fois grossières et souverainement

adroites, qui réussissent à coup sûr. Elle joignait la prudence la plus

consommée à ce courage brutal qui fait que, à l'heure donnée, on baisse

la tête pour aller en avant.

Ces observations nous ont paru nécessaires pour rétorquer l'objection

banale de ces lecteurs Guzman qui ne connaissent pas d'obstacles:

«Pourquoi ne pas la planter tout uniment devant la cour d'assises?»

Mon Dieu, tout uniment aussi, c'est qu'elle n'y voulait point aller et

qu'elle avait agi en conséquence.

Ne vous est-il donc point arrivé,--je ne dis pas une fois, mais cent

fois,--de vous trouver en face d'honnêtes gens qui avaient fait pis que

pendre et de qui l'on racontait, tout bas, des choses atroces?

Vous les avez salués, madame;--monsieur, vous leur avez peut-être donné

la main!

Je ne vous accuse pas. S'il fallait croire à tous les cancans, on

tiendrait toujours ses deux mains dans ses poches.

Mais, enfin, le fait s'est éclairci plus tard. La société a enfin pris

le malfaiteur au collet.

Ne triomphez pas! Plus tard, vous entendez bien.

Cela nous donne de la marge pour notre marquise. Ce que la société fera

d'elle plus tard, nous l'ignorons encore.

La société attend souvent très-longtemps. Et, croyez-moi, c'est qu'elle

ne peut pas faire autrement.

Il y avait une dernière circonstance qui renforçait puissamment

la position de Flavie. Ses ennemis ne pouvaient pas l'attaquer

franchement, c'est-à-dire pour le fait qui motivait leur haine. Il leur

fallait faire un coude et aller chercher des armes dans le passé. En

effet, la conduite de madame de Sainte-Croix vis-à-vis du comte Achille

et de Béatrice pouvait être, au point de vue moral, un modèle achevé de

perfidie, de captation, de tout ce que vous voudrez;--mais, vis-à-vis

de la loi, qu'y avait-il?

Césarine avait chassé sa belle-mère prétendue,--une concubine de son

père!

Le comte ne s'y était pas opposé.

C'était tout. Qu'y faire?

Vis-à-vis du monde, la part que Flavie avait prise à ce fait se

colorait d'un mot accepté, choyé, presque béni:--elle avait fait son

possible pour _régulariser une position_.

Et quels étaient ses aides? des brigands? Point. Deux respectables

personnes, les propres institutrices de la fille de la maison:

mademoiselle Mélite Géran et mademoiselle Philomène Géran.

Ses autres complices l'avaient été à leur insu. C'étaient tous les

invités du bal de l'hôtel de Mersanz.

Était-elle cause, en effet, que ce capitaine Roger fût le plus ridicule

des hommes et qu'il eût mis le comble à la mauvaise humeur d'Achille en

faisant de son jardin une guinguette d'invalides?

Postérieurement, il est vrai, les choses avaient pris une teinte plus

foncée. Il y avait eu coup sur coup ventes d'immeubles.--Mais Achille

était surabondamment majeur.

Et si Césarine avait fui, ne pouvait-on faire jouer son fol amour pour

Vital,--un lieutenant!--amour qui était la fable de la pension Géran

tout entière.

Cet âge est innocent; son ingénuité

N'altère point encore la simple vérité.

Les pensionnaires de la maison Géran étaient de terribles témoins à

décharge pour madame la marquise!

Encore une fois, on pouvait, à la rigueur, avoir raison de tout cela;

mais il fallait le temps,--et madame la marquise était femme à faire

tant de chemin en peu de jours, que l'instruction achevée se trouvât en

face d'une porte close et d'une maison vide.

Nous soumettons la difficulté à Guzman.

C'était le soir de ce jour où madame la vicomtesse de Grévy avait écrit

sa dernière lettre à sa bonne amie du Maine, et c'était l'heure, à

peu près, où madame la marquise de Sainte-Croix, assise sur l'herbe

mouillée, attendait Clérambault derrière la maison Barbedor.

La nuit allait se faire noire. Béatrice était seule auprès de son père,

qui dormait.

Béatrice, toujours charmante derrière le voile de mortelle pâleur

qui recouvrait ses traits, se laissait aller à sa morne rêverie. Un

médaillon était ouvert sur ses genoux. Ce médaillon contenait le

portrait d'Achille. Quand le sommeil de son père s'agitait, elle

relevait ses yeux sur lui, contemplant à travers ses larmes sa pauvre

face amaigrie et hâve.

--Ils ne savent pas!... murmurait-elle; mais j'ai bien compris... S'il

s'éveille de cet engourdissement sauveur, s'il mesure jamais la chute

de sa fille, il fera comme le lieutenant Toussaint, il se tuera.

Roger rejetait brusquement ses couvertures. Il appelait Niquet et

Palaproie, disant avec une vaniteuse emphase:

--Faites ce que vous voudrez, cartouchibus! Mangez, buvez, fumez,

chantez, dansez!... On a un gendre ou on n'en a pas!

Les yeux mouillés de Béatrice se reportaient alors sur la miniature.

Son souffle s'embarrassait dans sa poitrine et son cœur se brisait.

Vers huit heures, Marguerite rentra. Elle avait l'air triste, et,

malgré les préoccupations qui la tenaient, Béatrice remarqua son

abattement profond. Elle l'embrassa et lui demanda:

--Qu'avez-vous, ma mère?

La petite bonne femme s'assit sur la chaise que Béatrice venait de

quitter.

--Cette femme nous échappera! murmura-t-elle; je ne donnerais pas six

blancs de la vie du comte Achille!

Béatrice se prit à chanceler sur ses jambes. Elle fut obligée de se

retenir à la tête du lit pour ne point tomber à la renverse.

--Tu l'aimes encore?... murmura Marguerite.

--Je l'aimerai toujours! répondit Béatrice d'une voix si basse qu'on

avait peine à l'entendre.

La petite bonne femme lui jeta ses deux bras autour du cou et la pressa

passionnément contre son cœur.

--Si nous le sauvions et qu'il revînt à toi?... commença-t-elle.

--Ma mère, interrompit Béatrice, sauvez-le, et je vous devrai deux fois

la vie.

--Ce n'est pas me répondre, dit Marguerite.

--Je vous ai répondu déjà bien des fois, ma mère... Achille et moi,

nous sommes séparés pour jamais!

La petite bonne femme laissa tomber sur sa main son front pensif.

--Il faut que les mères veillent sur leurs enfants, pensa-t-elle tout

haut; qu'est-ce que c'est qu'un père?... Si je ne l'avais jamais

quittée, je l'aurais protégée contre son premier amour...

--Bonne mère, fit Béatrice, qui lui prit les deux mains, vous parliez

d'un danger qui menace M. de Mersanz...

--Que fait Maxence? demanda Marguerite au lieu de répondre.

--Elle dormait quand je l'ai quittée.

--Je parlais d'un danger, reprit la petite bonne femme, parce qu'il

porte sur lui une énorme somme et qu'il ne s'agit plus de mariage...

On le trompe grossièrement; par conséquent, on doit se garer contre sa

vengeance... Le stratagème employé ne peut pas l'abuser longtemps, il

faut donc agir vite...

--Je ne vous comprends pas, ma mère, fit Béatrice, dont la pauvre tête

cherchait en vain à suivre le fil de ce raisonnement.

--Quand les brigands dépouillent un voyageur sur le grand chemin,

dit Marguerite, s'ils l'épargnent, c'est qu'ils ont un masque sur le

visage ou qu'ils espèrent n'être point connus... Dès qu'ils se voient

reconnus, ils tuent...

C'est la logique même du crime. Un cri s'échappa de la poitrine de

Béatrice: elle avait compris.

--S'ils avaient Maxence, continua Marguerite, ce ne serait entre eux

qu'un marché!... mais, comme ils ne peuvent livrer l'objet du marché,

il faut qu'ils frappent...

--Et vous restez là, vous, ma mère! s'écria Béatrice éperdue.

--J'ai fait ce que j'ai pu! murmura la petite bonne femme, dont la

tête s'inclina sur sa poitrine; ils ont été avertis... par qui?...

je l'ignore... Je croyais connaître le lieu de leurs réunions... Les

rapports de nos gens contredisent mes renseignements, à moi, et je sens

que le temps presse... Quelque chose me dit qu'à l'heure où je parle

les événements marchent... Si je savais où diriger mes pas, ma fille,

je courrais bien assez vite pour rattraper les événements; mais j'ai un

bandeau sur les yeux... Tout me manque... j'ai perdu la piste...

Sa figure s'animait. Elle essuya la sueur de son front. Béatrice

l'écoutait, oppressée et navrée.

--Je ne crois plus au rapport de nos hommes, poursuivait Marguerite;

on a pu les acheter... Ils ont dit que Flavie et Clérambault avaient

pris la route de Senlis, pour passer en Belgique... Selon eux, le

rendez-vous est à Senlis, où madame de Mersanz doit les rejoindre... Le

maréchal a dirigé la police sur Senlis, et peut-être...

Elle se leva tout à coup et dit:

--Je veux interroger Maxence.

Rendue à son impétuosité naturelle, elle s'élança dans la chambre

voisine et en ressortit presque aussitôt après, plus pâle, en s'écriant:

--Maxence s'est enfuie!... Depuis combien de temps l'as tu quittée?

--Depuis une heure.

--La porte de l'escalier de service est ouverte.

--La malheureuse enfant va se tuer! murmura Béatrice.

--Qu'elle se tue! prononça Marguerite avec une implacable froideur; je

voulais la sauver!

La sonnette retentit tout à coup, violemment agitée.

L'instant d'après, Fromenteau se précipitait dans la chambre, les

habits en désordre, les cheveux ruisselants de sueur.

On ne l'interrogea pas, on écouta.

--Mes hommes sont ivres-morts à la barrière de Fontainebleau! dit-il:

ils ont les poches pleines d'argent! Ils se vantent de nous avoir

_bouché l'œil_!

Les bras de Marguerite tombèrent.

--Il n'y a rien sur la route de Senlis! poursuivit Fromenteau; mais

voici bien autre chose: le lieutenant Vital, votre fils, a enlevé

mademoiselle Césarine...

--Mon frère! s'écria Béatrice; c'est impossible.

--Qui parle du lieutenant Vital? demanda une voix mâle et joyeuse sur

le seuil.

La belle figure du jeune officier se montra derrière Fromenteau.

Celui-ci se retourna et le regarda bouche béante.

--Alors, grommela-t-il, le diable s'en mêle et je n'y vois plus

goutte... Je n'aurai ni mes mille francs, ni ma position, ni

Stéphanie...

--Ils auront lancé Léon Rodelet!... pensa tout haut Marguerite.--C'est

pour donner le change sur tous les points à la fois!

Elle mit sa tête entre ses deux mains, pendant que Fromenteau soufflait

comme une baleine et se tamponnait avec le lambeau qui lui servait de

mouchoir. Vital s'était approché de Béatrice et l'interrogeait.

La petite bonne femme resta ainsi un instant immobile et silencieuse.

Elle faisait un effort désespéré pour mettre de l'ordre dans ses idées.

--Garde la maison! dit-elle soudain à Béatrice.

Puis, saisissant Fromenteau par le bras, elle le poussa dehors.

--En avant, marche! ordonna-t-elle à Vital tout surpris.

Ils descendirent tous les trois l'escalier rapidement.

En bas, Marguerite dit à Fromenteau:

--Te souviens-tu de ce gros homme que tu rencontras une nuit sur le

boulevard extérieur?

--L'homme de la barrière des Paillassons! s'écria Fromenteau: si je

savais où il perche, je ne chercherais plus!

--Tu penses que leur nid doit être là?

--J'en mettrais ma main au feu!

De l'autre côté de la rue Bourbon-le-Château, une ombre se détacha

de la muraille et gagna l'enfoncement d'une porte. Ni Marguerite, ni

Fromenteau, ni Vital ne l'aperçurent, trop occupés qu'ils étaient de

leurs propres affaires.

Dès qu'elle fut dans le cadre de la porte, l'ombre demeura immobile.

La petite bonne femme réfléchit l'espace de deux ou trois secondes,

puis d'un ton impérieux:

--Vital! dit elle, au château de la Savate!... il y a une entrée par

derrière...

--C'est aujourd'hui l'assaut de Jean Lagard, objecta Vital.

--Il y a une entrée par derrière! répéta Marguerite; chaque minute vaut

une heure...

Un cabriolet de place passait au bout de la rue. Marguerite appela le

cocher.

--Cent francs pour ton cheval, d'ici à deux heures! s'écria-t-elle;

j'ai comme une odeur de sang autour de moi!

Le cocher détela, malgré le règlement de police. On ne résiste pas à

cent francs. Vital, que cette dernière action de sa mère mettait en

fièvre, sauta sur le cheval et partit comme un trait.

La petite bonne femme mit les cinq louis dans la main du cocher, déjà

inquiet de son escapade; puis elle dit à Fromenteau:

--Vous, chez le maréchal et chez la vicomtesse de Grévy... Tous les

agents dont on peut disposer entre la ruelle Saint-Fiacre et la rue

de l'École, boulevard de Sèvres... Tu peux regagner d'un seul coup la

partie... Va!

Fromenteau partit presque aussi vite que le cheval de fiacre.

La petite bonne femme, dès qu'il se fut éloigné, se prit à trottiner

dans la direction de la rue Jacob.

L'ombre sortit alors de l'enfoncement où elle s'était cachée. C'était

une jeune fille, dont le pas chancelant indiquait une grande faiblesse

ou une grande souffrance. Elle suivit le même chemin que Marguerite, et

on aurait pu l'entendre murmurer.

--Il y a une entrée par derrière... ma mère est là!

X

-- Drame nocturne. --

Le premier cri entendu par Jean Lagard, tandis qu'il luttait avec

Lenfant, le plus redoutable de ses antagonistes, était un signal,

bien que rien n'eût été convenu entre Marguerite et le lieutenant.

Marguerite, arrivant, après une course désespérée, aux abords du

champ de bataille,--car pour elle ses pressentiments de plus en plus

douloureux équivalaient presque à une certitude,--Marguerite, le

cœur défaillant, la poitrine serrée comme dans un étau, s'était

arrêtée non loin de la principale entrée du château de la Savate.

Les abords de la guinguette étaient déserts. Les voitures et fiacres

stationnaient à quelques cents pas de là, au détour de la ruelle.

La solennité qui avait lieu chez Barbedor aurait peut-être rassuré

tout autre que notre petite bonne femme; mais elle savait à qui elle

avait affaire: elle connaissait sur le bout du doigt les audaces et les

calculs de madame la marquise de Sainte-Croix.

Elle se dit:

--Le moment a dû lui sembler favorable. C'est une impossibilité posée

d'avance, comme les virtuoses de l'assassinat se préparent avec soin

leur _alibi_.

Ce fut en quittant la ruelle Saint-Fiacre pour tourner l'enclos de

Barbedor et entrer dans les terrains qu'elle lança pour la première

fois son cri: «Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir!»

L'instinct l'y poussa autant que la réflexion. Elle était fort

troublée. Ce n'était pas la peur: nous savons bien que la Perlette ne

connaissait pas cette infirmité-là. La peur est l'égoïsme défaillant.

Dans le mal qui oppressait notre petite bonne femme, l'égoïsme n'avait

point de part.

Ses pressentiments funestes s'étaient aggravés pendant cette course

longue et acharnée qu'elle avait faite depuis l'Abbaye jusqu'à

Grenelle; ils lui étreignaient littéralement le cœur.

Pour elle, ces ténèbres où elle entrait en laissant derrière elle la

zone éclairée par le château de la Savate, étaient pleines de menaces

sanglantes. Elle était dans la position de ces postulants, admis

aux épreuves des mystères antiques, qui, plongés tout à coup dans

l'horrible nuit des cavernes sacrées, entendaient rugir autour d'eux

les tigres et siffler les serpents.

Chacun a son opinion sur la valeur des pressentiments, mais personne ne

peut nier la puissance de leurs effets ni leur prestigieux empire.

Marguerite, douce et vaillante créature, ne donnait pas beaucoup,

d'ordinaire dans cet ordre d'idées bizarres, excommuniées un peu bien

à la légère sous le nom de superstitions. La poésie ne l'étouffait

pas. Elle avait été trois fois concierge après avoir porté le baril de

la cantine,--nous n'avons point de honte à rappeler souvent cela,--et

pourtant Marguerite, opprimée par la poignante horreur de ses pensées,

écoutait au dedans d'elle-même une voix qui lui criait: «L'heure est

venue. C'est maintenant, et c'est ici.»

Elle était sûre,--SURE,--qu'un pas encore et son pied allait glisser

dans le sang.

Le sang de qui? Elle avait envoyé elle-même son fils à cette lâche

bataille où l'ennemi devait frapper dans l'ombre.

Son fils! son beau Vital! l'orgueil et l'amour de sa vie! Vital, sa

dernière joie! tout son cœur!

Les histoires anciennes qu'on nous fait apprendre au collége

s'extasient sur la vertu stoïque des Lacédémoniennes. J'avoue que

Sparte la voleuse m'a toujours inspiré une médiocre sympathie. Les

journaux judiciaires nous montrent encore parfois des mères Spartiates.

On les met à Clairvaux.--Mais que Dieu bénisse néanmoins les histoires

anciennes que l'on nous fait étudier au collége!

Y compris celle de Brutus, qu'il est permis d'admirer jusqu'en

rhétorique et non point plus tard.

Que d'amplifications universitaires et couronnées iraient en prison si

on les imprimait! Tout est bien, cependant, quoique tout finisse mal.

Marguerite était brave comme la poudre; mais elle n'avait rien de

commun avec Lacédémone. Elle était de chair et d'os. Le danger à la

fois certain et inconnu qui entourait son Vital la brisait.

Son premier cri était, avons-nous dit, instinctif. Il s'adressait à

Jean Lagard, qu'elle savait être dans la salle Barbedor. C'était déjà

une demande de secours.--Mais Jean Lagard avait-il entendu?

Il est à peine besoin de dire que l'idée vint à la petite bonne femme

d'entrer au château de la Savate et de donner franchement l'alarme.

Outre Jean Lagard, il y avait là des hommes qui n'auraient pu refuser

leur concours. Mais souvenons-nous qu'elle ne savait rien d'une manière

précise et qu'elle n'avait pour guide que son pressentiment. Elle avait

été _militaire_. L'absurdité naïve du point d'honneur des troupiers

était cachée en un petit coin de cette tête, si bien organisée

d'ailleurs.

C'est encore là quelque chose d'invraisemblable, mais de profondément

réel.

Notre vie est pleine de ces contrastes et il faut bien les noter.

L'enfantillage se glisse dans les horreurs mêmes du drame, et, si

l'on interroge la sincérité des événements, on voit qu'à l'heure des

péripéties les plus extrêmes, les tout petits motifs gardent leur

importance. Dans la nature, un caillou qui roule produit l'avalanche,

et, sur nos chemins de fer, cet immense convoi qui emporte quinze cents

existences, va dérailler pour une bûche posée en travers sur le rail,

pour moins que cela, pour un verre de vin ajouté à l'ordinaire du

mécanicien.

Marguerite, les deux mains sur la poitrine, la respiration haletante,

et la tête en feu, disparut dans l'ombre du mur. Jusqu'alors, la route

n'avait point manqué de clarté. Les rues, le boulevard extérieur

avaient leurs réverbères; la ruelle Saint-Pierre était éclairée par

les lampions de Barbedor. Désormais, une nuit noire l'entourait. Elle

frissonna sous ses vêtements trempés de pluie. Son pas s'alourdit et

glissa sur la terre délayée. Elle ne voyait point les obstacles, et dix

fois elle trébucha avant d'avoir atteint l'extrémité du mur.

Si parfois elle se retournait pour mesurer le chemin parcouru, les

lueurs qui venaient de la ruelle et qui s'épandaient dans l'atmosphère

mouillée l'éblouissaient. Quand elle reprenait sa marche, il lui

semblait qu'un opaque et impénétrable bandeau tombait sur ses yeux.

En même temps, parmi ce silence effrayant du dehors, sur lequel

l'averse étendait comme un grand murmure, les bruits de la salle de

lutte éclataient tout à coup de temps à autre, semblables à des fracas

d'orgie.

Ces clameurs arrêtèrent la petite bonne femme, qui cherchait son

souffle perdu.

Elle se disait:

--Je suis peut-être tout près... Ceux-là m'empêchent d'entendre.

Aussi, dès que le calme se rétablissait, elle écoutait de toutes ses

oreilles, appelant un son, un soupir, un indice.

Rien. Le vent seul parlait dans les branches encore dépouillées des

arbres, et l'ondée clapotait au loin, large comme la mer.

Au bout du mur, c'était la campagne, ou du moins les terrains cultivés,

placés entre l'arrière-façade du château de la Savate, le boulevard

extérieur et la rue de l'École.

Ce sentier, menant à la rue de l'École, traversait diagonalement ces

marais où les propriétés étaient séparées les unes des autres, tantôt

par des murs demi-ruinés, tantôt par des baies rabougries, le plus

souvent par une simple tranchée.

Marguerite leva les yeux pour examiner le premier étage de la maison

Barbedor. Elle était trop près. Elle ne vit rien. Le sentier lui-même

échappait à ses recherches.

Comme elle tâtonnait, glissant dans les flaques d'eau et s'enfonçant

dans la terre labourée, elle entendit un pas sonner à une distance

assez grande, vers la rue de l'École. Des bruits sourds se firent dans

les champs.

Elle appela tout bas:

--Vital!... Vital!...

Elle n'eut point de réponse.

Le pas approchait.

Elle se dirigea résolûment vers l'endroit d'où le bruit venait, de

façon, suivant son estime, à couper la route du voyageur nocturne.

Comme elle marchait péniblement, trébuchant à chaque pas dans la boue,

une grande acclamation s'éleva à l'intérieur de la maison Barbedor.

C'était la troisième victoire de Jean Lagard, qui venait de terrasser

Lenfant, dit le Toulousain Sans-Quartier.

Quand la clameur s'éteignit, Marguerite se reprit à écouter. Elle

n'entendit plus ce pas qui était son guide.

Mais une ombre légère passa sur sa gauche, se dirigeant vers la maison.

Du moins, Marguerite crut voir cela.

L'ombre ne lui apparut qu'un instant. Elle marchait comme elle-même au

milieu des terres.

--Vital! dit encore Marguerite.

Ce n'était pas Vital. On ne répondit pas.

Marguerite allait s'élancer à la poursuite de cette vision, lorsque de

nouveaux bruits se firent entendre vers la rue de l'École. Il y eut un

cri étouffé, puis ce fut comme une lutte.

--Vital! Vital! où es-tu? fit Marguerite éperdue.

On répondit cette fois, et ce fut la voix mâle du jeune officier.

--Mère, s'écria-t-il, n'approchez pas, au nom de Dieu!

Puis, tout de suite après, une autre voix déjà fort altérée:

--Du moment que le lieutenant Vital est au nombre de mes assassins, je

ne me défendrai pas... Je lui pardonne ma mort... que Béatrice pardonne

à ma mémoire!

Ces mots arrivèrent distincts à l'oreille de Marguerite, ainsi que la

réponse de Vital, qui s'écria, essoufflé comme un homme qui frappe:

La fabrique de mariages, Vol. 6 · 第 4 / 7 段