pour un assaut de canne... La société est priée d'y donner toute son
attention, M. Mélussart venant de Bruxelles, où il a récolté une riche
moisson de succès, et M. Mélussart ayant eu l'avantage de se donner en
spectacle à Son Altesse royale le fils aîné de l'empereur de Russie.
--Altesse impériale, rectifia le rapin.
--Royale ou impériale, vous, là-bas, la chemise de l'été passé, riposta
Vaterlot,--c'est inférieur, vu que c'est tous les deux des hommes
de talent, distingués dans leur partie.--Pas de musique, vu l'heure
avancée!
Que dire d'une assemblée qui n'eût pas applaudi à ces chaleureuses
paroles!
L'absence de la musique fut surtout appréciée.
M. Faydenier et M. Mélussart entrèrent en scène d'un air noble.
Ils avaient tous deux cette belle tenue des hommes de l'art qui
ont longtemps manié _la trique_, pour employer l'expression un peu
familière du métier. Ils se campèrent sur les jarrets, une main à la
hanche, et prirent tous deux la garde de quarte pour saluer.
Le salut de la canne est long. Les gens qui s'y connaissent le
savourent comme un dilettante déguste une sonate de Beethoven.
Puis les masques furent mis, et nos deux champions tombèrent en garde
de tierce. L'air coupé siffla. Les deux cannes, frappées tour à tour,
résonnèrent. Le sol trembla sous les appels. Tête-bleu! M. Faydenier
eut le flanc sanglé par un coup franc qui lui ôta la respiration; mais
M. Mélussart reçut un plein coup de tête, suivi, à court intervalle,
d'un coup de fouet qui lui trancha la cuisse...
Mais trêve aux comparses. Le souverain public est las de s'amuser aux
bagatelles de la porte. Il a prononcé son arrêt:
--Une belle en trois coups!
Puis cent voix à la fois:
--Jean Lagard! Jean Lagard!
Barbedor parut et dit avec émotion:
--Vous allez l'avoir... Je n'ai pas besoin de vous spécifier ce
qu'il est... Les bonshommes qu'il va tordre sous vos yeux ont fait
leurs preuves... Plantehoux, dit le Poteau de Béziers, Boichel, dit
le Redoutable Auvergnat, Lenfant, dit le Toulousain Sans-Quartier,
Muscamel, dit le Buffle de Carpentras sont tous des premiers sujets...
et y a bien qui feraient une affiche avec un seul d'entre eux...
--C'est vrai! c'est vrai! approuva la partie équitable du public.
--Vous allez l'avoir! reprit Barbedor,--et, si vous ne l'avez pas eu
plus tôt, c'est qu'il veut vous servir un plat de son métier... Il ne
se contente pas d'affronter quatre hommes, il veut les _tomber_ l'un
après l'autre sans souffler, comme des capucins de cartes...
--Bravo! vivat! vivat!
--Parbleu! dit Niquet, qui était maintenant de l'opposition,--ils
s'entendent!
--Ah! mais oui! soutint Palaproie.
Mais leur faible voix fut étouffée par l'enthousiasme général.
--Allez, la musique!
Si l'enthousiasme n'avait pas suffi, c'était là de quoi étouffer de
bien autres bruits que les clameurs essoufflées de nos deux invalides.
Jean Lagard bondit dans l'arène, suivi de son premier antagoniste,
l'illustre Plantehoux.
Jean était nu, comme c'est la coutume. Un étroit caleçon rayé rouge
et noir lui serrait les reins. C'était la perfection de la structure
humaine, et vous eussiez dit, quand il se posa immobile au milieu de
l'arène, un marbre antique, échappé par miracle aux injures des siècles.
M. Plantehoux était beaucoup plus grand et beaucoup plus gros que Jean.
Il présentait le type accompli de cette vulgaire vigueur qui émerveille
nos foules en foire: bras volumineux et musclés brutalement, jambes
pléthoriques, vastes épaules supportant un cou très-court, surmonté par
une tête de batracien. En marchant, il faisait saillir ses pectoraux,
et ses poignets, posés sur ses hanches, gonflaient par un effort coquet
et caché ce bourrelet brachial dont les athlètes sont si fiers et dont
le nom scientifique est tombé dans le ruisseau: les biceps.
En voyant ces deux hommes en face l'un de l'autre, tout profane eût
parié pour M. Plantehoux. Mais il y avait peu de profanes chez Barbedor
et ce fut Jean Lagard qui fut bruyamment acclamé.
Après quoi, on les vit se poser tous deux souriants et alertes, puis se
tâter.
Se _tâter_, c'est chercher la prise.
Ce jeu a véritablement quelque chose de gracieux et de mystérieux.
Rien dans ses préludes n'annonce les violences du dénoûment. Ils sont
là, calmes et en apparence débonnaires. Leurs têtes amies se touchent.
Leurs mains luttent si doucement, que vous croiriez à des caresses.
Mais, tout à coup, l'un d'eux a écarté d'un mouvement rapide les mains
de son adversaire. Il a trouvé un passage: ses deux bras étreignent les
reins de l'autre, qui se roidit, qui gémit, qui souffle et met tous ses
efforts à ne pas perdre plante. C'est vif comme une explosion. Avant
que vous ayez le temps de voir comment la chose est advenue, un des
deux champions a mordu la poussière.
M. Plantehoux, dit le Poteau de Béziers, lutteur émérite, sachant sur
le bout du doigt tous les coups possibles, n'avait qu'un soin: se
garer. Il n'attaquait jamais et se retranchait dans sa prudente et
savante défense.
Jean Lagard n'en était pas là. Jean Lagard avait à soutenir sa
réputation éclatante. La défense lui était interdite. On attendait
de lui l'attaque brave et dangereuse, qui livre toujours son homme.
Noblesse oblige.
Jean Lagard, après deux ou trois minutes de prélude exécuté dans le
grand style, _ceintura_ M. Plantehoux, l'enleva de terre et le lança à
trois pas. Plantehoux tomba sur le flanc gauche et dit:
--N'y est pas!
Jean sourit, se livra, fut ceinturé à son tour, se dégagea comme une
anguille et laissa M. Plantehoux, terrassé sur le flanc droit.
--N'y est pas!
--Ça va venir, murmura Barbedor, qui oubliait toute préoccupation pour
se livrer aux jouissances de son dilettantisme éclairé.
Jean vint bonnement se présenter de dos à M. Plantehoux, que la colère
rendit écarlate. Plantehoux n'était pas sans savoir que cet insolent
défi cachait une feinte; mais, en rassemblant toute sa force pour
étouffer son homme, au moment où on l'enlève de terre, il n'y a pas de
feinte qui tienne.
Chacun pouvait lire sur la figure de Plantehoux quel effort désespéré
il allait tenter. Ses muscles se roidissaient par avance et les veines
de son front se gonflaient.--Il opéra la prise en poussant un cri
rauque. On entendit ses deux mains claquer en se rejoignant sur le
ventre de Jean, qui fut enlevé de terre comme une plume et renversé si
brutalement, que chacun craignit pour sa vie.
Mais Jean, souple comme un serpent, se retourna en l'air, sans lâcher
le bras gauche de son antagoniste. Il retomba élégamment sur ses deux
mains, et, voltant avec le bras de Plantehoux, emprisonné sous son
aisselle comme dans un étau d'acier, il l'entraîna, vaincu, dans son
mouvement de rotation et le coucha tout doucement sur les deux épaules.
--Il y est! il y est! il y est! cria la foule.
Plantehoux se releva, salua et s'enfuit, tandis que Jean Lagard,
souriant aux applaudissements de la foule, disait avec bonhomie:
--Un petit _temps_ de bras!
Dans la lutte, les différents coups se désignent par ce mot _temps_.
Barbedor s'essuya le front; car il peinait plus que les lutteurs en
scène.
--Ah! nom d'un cœur! murmura-t-il,--quel amour!... Est-ce exécuté?
Ça vaut-il l'argent?... M. Plantehoux est un premier sujet...
--A un autre, papa! dit Jean Lagard, qui frottait dans la sciure ses
mains mouillées.
--Tu ne veux pas souffler un peu, neveu?...
--Reposez-vous, Jean, reposez-vous, dit le public.
--Pas besoin, répliqua Lagard;--envoyez!
--Hein!... fit Barbedor,--quel amour!... Avance, monsieur Boichel...
Messieurs et dames, c'est M. Boichel, dit le Redoutable Auvergnat,
homme de talent et beau lutteur... Tais-toi, la musique!
Avez-vous vu un tigre se raser et bondir? Ce Redoutable Auvergnat
avait des allures de bête fauve. Loin d'avoir la pesanteur de ses
compatriotes, il était bâti comme un Arabe: long corps, longues
jambes, bras démesurés, peau de cuivre, abondamment velue, et que sa
musculature, qui semblait un réseau de cordes, soulevait au moindre
mouvement. De loin, il avait l'air d'une de ces études anatomiques
qu'on nomme des _écorchés_. Ses tendons, rudement dégagés, semblaient
en dehors de son épiderme.
Une barbe épaisse couvrait sa face basanée. Son front bas se montrait
à peine entre ses cheveux crépus et ses sourcils hérissés, au-dessus
desquels ses yeux brûlaient: deux charbons ardents.
M. Boichel était vierge de toute chute. On pouvait bien le renverser,
mais jamais sur les deux épaules. Son agilité de chat sauvage le
préservait toujours.
--Allons, vieux, lui dit jovialement Jean Lagard; faut pourtant y
passer!
Il n'avait pas achevé, que Boichel lui nouait ses deux mains noires
derrière la nuque. C'est le coup favori de ces lutteurs plus agiles que
vigoureux qui cherchent à user, à fatiguer, à congestionner,--si l'on
peut parler ainsi,--Hercule, plus lourd. Voyez le serpent aux prises
avec le buffle...
Quand Boichel tenait, c'était pour tout de bon. Il était d'acier,
ce chacal! Il avait une si terrible manière de secouer la nuque des
gens qu'il voulait étourdir, qu'on se sentait venir la sueur froide à
regarder cette lutte. Là-bas, dans le Midi, deux ou trois bonshommes
étaient morts d'apoplexie sous sa main.
Cela fait bien dans les états de service d'un fort-et-adroit.
Jean Lagard avait donné sa tête bonnement. Il se laissait secouer avec
une patience angélique. Ses cheveux allaient et venaient, fouettant
tour à tour son visage et sa nuque; mais il n'avait pas l'air d'en
éprouver beaucoup de gêne. Ses deux mains s'appuyaient contre ses
cuisses, et il tournait tranquillement, suivant les furieuses
évolutions de Boichel.
--Tu vas le décoller, coquin! dit Barbedor, qui n'avait plus un fil sec
sur le dos.
--C'est de franc jeu! ripostèrent les amis de Boichel; chacun sa
manière!
Boichel, se voyant soutenu, redoubla d'efforts. Il avait l'air d'un
diable acharné après une âme en peine.
Jean Lagard se mit à rire.
--C'est drôle, dit-il, que rien ne peut me donner la migraine, à moi!
Vous jugez du succès de rire.
Boichel en devint littéralement enragé.
--La! la! fit Jean, ne nous emportons pas, ma poule... Tu commences à
me gêner un petit peu.
Il se redressa brusquement, jetant son torse en arrière et ne prenant
même pas la peine de retirer ses mains appuyées contre ses cuisses. Il
souleva ainsi Boichel, suspendu par ses propres bras.
--De quel côté veux-tu tomber? lui demanda-t-il.
Boichel, râlant et grinçant, essayait de l'étrangler.
--Tu piques, la mouche! s'écria Jean.
Et, rabattant sa tête tout à coup, il pesa sur la poitrine de
l'Auvergnat, qui s'en alla rouler tout au bout du tapis. Jean n'avait
pas fait usage de ses mains.
Pendant que la salle éclatait en trépignements, Boichel se releva et se
rua pour ressaisir sa proie: la tête de Jean. Il était tombé sur les
reins, mais une seule de ses épaules avait touché le tapis.
Jean évita l'attaque en se jouant.
--Je n'en veux plus, dit-il, et je vas te punir par où tu as coutume de
pécher.
Il s'élança à son tour, et, malgré les sauts prodigieux de l'Auvergnat,
il le saisit par le cou. Alors commença une sorte de promenade
circulaire. Boichel, se débattant comme un démon, et Jean, tranquille
comme s'il eût fait les cent pas bras dessus bras dessous avec un ami,
se mirent à tourner autour du tapis. Le bras de Jean maintenait sous
presse la tête de Boichel.
Au commencement du troisième tour, Jean dit:
--Ce serait méchant de le faire languir.
Il pesa sur le cou en tournant sur lui-même et en faisant saillir
brusquement sa hanche droite. Le corps de Boichel bascula sur cette
hanche comme sur un pivot. Il resta un instant les jambes en l'air;
puis il s'étendit sur le dos, en plein, comme un noyé à la Morgue.
Jean mit ses mains derrière son dos, sourit, salua et dit:
--Temps de hanche!
Boichel s'esquivait tout honteux.
--N'y a pas d'affront! lui dit Barbedor avec emphase; quand on est
tombé par mon neveu, ça ne compte pas... Allez, la musique! Tonnerre du
ciel! du tapage pour cinquante sous!
Jean Lagard fit un geste de souverain commandement aux musiciens, qui
prenaient déjà leurs cuivres, et s'écria de sa bonne voix sonore et
franche:
--A un autre!
--A un autre, puisqu'il le veut! répéta Barbedor. Vous feriez le tour
du monde, mes amis, avant de rencontrer son pareil!
Frémiaux et les autres dandys adressaient au vainqueur des
félicitations exprimées en termes techniques. De nos jours, un des
grands mérites des jeunes sens à la mode est de connaître à fond tous
les argots. Cela dispense de parler correctement le français, ce qui
est bien commode.
--Messieurs, reprit Barbedor, j'ai l'avantage de vous annoncer M.
Lenfant, dit le Toulousain Sans-Quartier, homme de talent et de
résistance.
Lenfant était un _grazioso_, un favori. Il fit son entrée en
franchissant à saute-mouton les vastes épaules de Jean-François
Vaterlot. C'était un grand et beau gaillard, presque aussi bien
proportionné que Jean lui-même. Il avait les bras et la poitrine
criblés d'hiéroglyphes tracés au tatouage: des lyres, des cœurs, des
canons croisés, des bonnets de la liberté, des drapeaux, des poignards,
des grenades, des chiffres, des triangles maçonniques. C'était un
véritable album que le corps de ce superbe garçon.
Jean et lui se donnèrent la main et dansèrent, avant de commencer, un
petit bout de farandole.
Ils se prirent ensuite loyalement, bras de ci, bras de là, comme on
fait dans les luttes bretonnes, où toute la partie d'escrime est
supprimée pour ne laisser place qu'à la force pure.
Il était facile de voir que Lenfant était de taille à tenir tête à Jean
Lagard. Ce fut, en effet, une lutte de beau style, sans échappées ni
reculades. Jean, déjà un peu las, malgré sa puissante haleine, ne donna
pas d'abord tous ses moyens. Il tomba deux fois sur les mains, tandis
que Lenfant ne toucha terre qu'une fois. A la troisième reprise, les
fanatiques de Jean ne savaient trop que penser.
--Cinquante louis pour Lenfant! proposa Montmorin.
Personne ne releva le gant et ce fut Lagard lui-même qui répondit:
--Tenus!
Lenfant, s'adressant à Montmorin, demanda:
--Qu'y aura-t-il pour moi?
--Moitié.
--Voyadioux! alors, nous allons la danser.
Le jeu se serra aussitôt des deux côtés, et Lenfant, favorisé par la
chance, eut une excellente prise. Les pieds de Jean perdirent plante et
il fut obligé de mettre ses deux mains sur la figure de son adversaire
comme cela se fait en pareil cas.
Il y eut dans la salle un grand silence; parmi ce silence, on entendit
la pluie qui tombait au dehors.
Et, tout à coup, une petite voix doucette s'éleva du côté de la rue
Saint-Fiacre.
Elle chantait:
--Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir.
--Tiens, fit Niquet, maman Carabosse!
--Ça y est! ajouta Palaproie, fidèle comme l'acier.
--Et par un temps pareil! reprit le vieux sergent.
Barbedor, qui suivait d'un œil ardent la lutte, tressaillit de la
tête aux pieds et changea de couleur.
Les mains de Jean Lagard quittèrent les joues de Lenfant. Il se prit
à prêter l'oreille aussi attentivement que s'il eût été debout et
tranquille sur ses pieds.
Lenfant, profitant du moment, le fit valser et le renversa selon l'art.
Un grand cri s'éleva. Chacun crut à la défaite de Jean.
--Il y est! il y est! clamait-on déjà.
Mais Jean s'était retourné comme une carpe entre ciel et terre.
Il tomba pour la troisième fois sur ses mains, et resta immobile,
continuant à écouter.
On n'entendait plus que la pluie versant ses torrents. Le chant ne se
renouvela point.
--Renonces-tu, Jean? demanda insolemment le Toulousain Sans-Quartier.
--Il en a assez pour une fois, dit Niquet.
Et Palaproie, enchanté:
--Ah! mais oui!
Barbedor s'avança.
--Es-tu blessé, neveu?
--On connaît la chose! dit Lenfant, dont l'impertinence allait
croissant: c'est des échappements et des couleurs... S'il est blessé,
faut que le médecin donne un certificat!
Jean fit un petit signe de tête et prononça:
--Non, je ne suis pas blessé.
--Alors, en avant! crièrent cent voix; on n'est pas ici pour dormir!
--Qu'il se lève ou qu'il renonce!
--Renonces-tu, Jean? renonces-tu?
--Non, répondit Jean très-froidement, je ne renonce pas... Mais écoutez
voir un peu.
Il tendit l'oreille dans la direction de la rue Saint-Fiacre.
--Il veut acheter du plaisir! dit Niquet.
Quelques rires s'élevèrent. Jean se tourna vers son oncle en disant:
--J'avais donc bien entendu!
Barbedor haussa les épaules.
Jean était sur ses pieds.
--Brûlons ça! gronda-t-il;--je n'ai plus le temps de m'amuser!
Lenfant se présenta aussitôt de bonne grâce. D'un mouvement rapide
comme l'éclair, Jean le saisit aux reins. A dater de cet instant,
il n'y eut plus un pas de fait. La lutte eut lieu sur place. On vit
d'abord disparaître le brutal sourire du Toulousain Sans-Quartier, qui
fit un effort désespéré pour se retourner entre les bras de Jean et
lui donner le temps de hancher; mais ces deux bras serrés autour de sa
taille étaient comme un moule d'acier.
Jean ne fut même pas ébranlé.
La bouche de Lenfant s'entr'ouvrit; ses tempes battirent; ses jambes
eurent un tremblement, et peu à peu l'angle de cambrure de ses reins se
referma.
Le silence s'était rétabli si profond, qu'on entendait le tic tac de la
pendule à poids, fixée au mur.
Lenfant roula ses yeux injectés de sang. Ses bras s'ouvrirent tout
grands. Il poussa un cri de détresse. Jean le déposa sur le tapis comme
un fardeau.
--Temps de ceinture! dit-il.
La bourse de Montmorin vint sonner à ses pieds, tandis qu'une salve
épileptique d'applaudissements ébranlait les fondations du château de
la Savate.
Jean Lagard tendit la main à son adversaire et lui dit en montrant la
bourse:
--Moitié pour toi!
Puis, s'adressant à Barbedor:
--J'ai besoin de sortir, dit-il;--faut remettre la dernière lutte à la
fin de la soirée.
--C'est impossible, répliqua Vaterlot, qui baissa les yeux après
l'avoir regardé avec défiance;--l'annonce est faite, et c'est toi-même
qui l'as voulu.
Jean lui mit la main sur l'épaule.
--Papa, dit-il, c'est moi aussi qui t'ai promis que tu ne me tromperais
plus qu'une fois... Il y a quelque chose... Vital n'est pas ici... j'ai
entendu la voix de ma marraine.
Barbedor fit signe à la musique, et les vingt-quatre cuivres se mirent
aussitôt à hurler.
Figurez-vous bien que ces cuivres aiment leur lamentable état. Leur
plus grande peine est de se taire.
Mais il fallait bien se taire quand Lagard avait fantaisie de parler.
--La paix! cria-t-il d'une voix qui éclata comme un coup de
tonnerre;--apportez-moi le Buffle! J'ai de l'ouvrage, ce soir, et je
veux finir ici tout de suite... Bonjour, Muscamel! mon vieux, je vais
te _faire_ un temps de tête, pour le bouquet.
D'habitude, MM. les lutteurs sont muets. Jean Lagard avait des
priviléges.
M. Muscamel, dit le Buffle de Carpentras, méritait incontestablement
son surnom. Il était plus lourd que Plantehoux, et, contre l'ordinaire
des forts-et-adroits, ses muscles énormes avaient une riche doublure
d'embonpoint. Son crâne, aplati comme la tête d'une grosse couleuvre,
et son cou de taureau semblaient le mettre complétement à l'abri du
coup annoncé par Jean Lagard.
--Va pour la tête, dit-il en frottant ses mains dans la sciure;--moi,
je ferai comme je pourrai.
Il salua et se campa. C'était un obscène athlète: obèse et blafard de
peau, seins de nourrice, ventre de Silène.
L'idée d'essayer le temps de tête contre une pareille masse devait
sembler extravagante.
Mais Jean Lagard était pressé.
Il se présenta de face, comme s'il eût voulu escarmoucher un peu avant
la bataille; ses deux pieds frappèrent à la fois le sol; sa main toucha
la grosse épaule du Buffle. Le Buffle n'avait plus rien devant lui;
Jean Lagard venait de le franchir comme un cheval à la voltige.
Avant que le lourd colosse pût se retourner, Jean avait noué ses deux
mains autour de son cou.
--C'est le diable! dirent les forts-et-adroits avec une profonde
admiration.
Ils formaient tous galerie,--nus sous leurs paletots,--devant la porte
du vestiaire.
--C'est un cœur! rectifia Barbedor attendri.
Jean s'arc-bouta comme le meunier qui va soulever une somme de blé.
--Chut! fit-on de toutes parts;--silence! silence!
Le silence eut lieu.
Au milieu de ce silence, et comme on voyait déjà surgir les muscles de
Jean combinant son effort, un cri faible vint du dehors.
C'était du côté des terrains. Une voix de femme, une voix brisée avait
dit:
--Jean Lagard! au secours!
Tout le corps de Jean se détendit. Le Buffle, profitant de ce répit et
réagissant tout à coup, l'enleva à deux pieds de terre.
--Bravo, le Buffle!
Mais Jean, pâle comme la mort, désormais, parvint à toucher le tapis de
la pointe de l'orteil. Ce fut assez et ce fut foudroyant. Jean poussa
ce gémissement profond du boulanger qui bat la pâte. Il mit un genou en
terre. Le corps pesant du Buffle, décrivant une circonférence complète
dont sa tête était le centre, bascula irrésistiblement et vint tomber
sur le tapis avec une épouvantable violence.
Les applaudissements furent remplacés, cette fois, par un grand murmure
de stupeur.
Mais on n'était pas au bout.
--Je suis libre, maintenant! s'écria Jean Lagard, qui se redressa de
toute sa hauteur.
--Que vas-tu faire?... murmura Barbedor, dont le visage exprimait
l'épouvante.
Au pied de l'un des poteaux se trouvaient quatre ou cinq poids de
cinquante destinés à l'exécution des tours de force promis.
--Tu vas voir, papa! répondit Jean Lagard.
Il saisit un poids de chaque main et s'élança vers une des fenêtres qui
donnaient sur les marais. La foule, épouvantée, se déchira pour lui
faire une large voie.
--Arrêtez-le! criait Vaterlot, qui s'élançait pour le rejoindre.
Les deux poids de cinquante, lancés à tour de bras, brisèrent en mille
pièces le châssis de la croisée.
Par la brèche ouverte, Jean Lagard se rua au dehors, nu et ruisselant
de sueur sous la pluie battante.
Barbedor arriva pour le voir disparaître dans la nuit, en même temps
qu'un cri plus faible venait des marais:
--Jean Lagard! au secours! au secours!
IX
-- La maison Roger. --
C'était un petit appartement très-simple, situé au second étage d'une
vieille maison de la rue Bourbon-le-Château. Les étages supérieurs
étaient loués en garni à des étudiants. L'ensemble du logis n'avait pas
une très-bonne apparence.
Le temps avait manqué pour trouver mieux, et madame la vicomtesse
de Grévy avait installé provisoirement en ce lieu la famille Roger,
composée du vieux père, de Béatrice et de notre petite bonne femme.
Depuis lors, on voyait bien souvent de nobles équipages stationner
devant la porte bâtarde de cette pauvre maison.
Madame la vicomtesse y était plus souvent que chez elle et le vieux
maréchal duc de *** y faisait de fréquentes visites.
C'est ici qu'on nous reproche le péché d'invraisemblance, et c'est ici
que se trouve la partie rigoureusement historique de notre récit. Nous
sommes trop près du dénoûment pour faire un plaidoyer; les événements
nous poussent. Une autre fois, nous dirons notre avis sur la valeur de
ce mot _invraisemblance_ et sur la façon dont on l'emploie.
Invraisemblance n'a pas beaucoup de sens logique dans ce siècle de
l'absurde et du miracle. N'avons-nous pas vu réaliser tous les genres
d'impossible? Dans certaines bouches, le mot invraisemblance est, neuf
fois sur dix, un aveu d'ignorance.
C'est le mot, dit-on, le plus employé en Chine, à cause de la muraille.
D'ailleurs, c'est à prendre ou à laisser. La vicomtesse et le
maréchal étaient aux ordres de maman Carabosse, ancienne vivandière,
présentement marchande de plaisirs et de pommes d'api. Voilà le fait.
Les faits se moquent de la vraisemblance.
Avec l'étrange confiance qui était le fond de son caractère, elle
s'était fait fort d'amener les choses à bien.
On la croyait. Elle agissait à sa guise. Il lui arrivait de ne point
rendre ses comptes. C'était un ministre responsable, ou mieux, un
souverain absolu.
Le but de ces gens appartenant à des classes si diverses et réunis
pour bien faire: le maréchal, la vicomtesse, Marguerite et son fils
Vital, était de ressusciter Béatrice et le malheureux capitaine Roger,
de sauver Césarine et, s'il se pouvait, Maxence elle-même, enfin
d'arracher Achille et sa fortune aux griffes de ce redoutable oiseau de
proie: madame la marquise de Sainte-Croix.