Clérambault obéit. Ils se dirigèrent tous les deux, le long du

sentier gras et glissant, vers l'entrée particulière de la maison de

Barbedor. De la route où ils étaient, les fenêtres de la salle étaient

complétement cachées; le logis avait une apparence honnête. On eût dit

une de ces pauvres petites villas de la banlieue qui ont le malheur

d'appuyer leurs derrières au mur d'un bouge.

En marchant, Clérambault demanda:

--Où est la voiture?

--De l'autre côté de la rue de l'École, au coin du nº 38... Les chevaux

m'ont paru bons: ils nous mèneront comme des anges jusqu'au premier

relais.

Elle s'arrêta pour demander à son tour:

--Tu as tes hommes?

--Oui, répondit Garnier.

--Où sont-ils?

--Vous étiez assise à dix pas de l'un d'eux, tout à l'heure.

--C'est vrai. J'ai entendu respirer derrière la haie... Tu es sûr d'eux?

--Pourvu que je m'en mêle.

La marquise appuya ses deux mains sur le caban de Garnier et se dressa

comme si elle eût voulu voir son visage malgré l'obscurité.

--Et tu t'en mêleras?... murmura-t-elle.

--Oui, répondit encore le marieur.

--C'est bien. Je sens que tu dis vrai. Encore quelques minutes, et nous

aurons atteint le port.

Le petit perron de la maison Barbedor était devant eux. Garnier mit

dans la serrure une des deux clefs qu'il tenait à la main.

--Et s'il n'allait pas venir!... murmura-t-il avant de tourner la clef.

--C'est que la dernière de nos trois hypothèses serait vraie, répondit

froidement Flavie, il aurait vu Maxence.

--Mais alors?...

--Me demandez-vous ce qui arriverait de vous ou de moi?

--De vous et de moi, Flavie.

--De vous, je n'en sais rien... les hommes sont lâches quelquefois à

ces suprêmes instants... mais, moi, je vous donne ma parole d'honneur

que la justice des hommes, comme ils disent, ne peut rien contre ma

volonté... Je porte toujours sur moi de quoi éviter la cour d'assises.

--Avez-vous donc la crainte...? s'écria Clérambault épouvanté.

--D'autres l'auraient, ami, répliqua Flavie reprenant son air de

reine; car ils ont entre les mains de quoi me perdre dix fois. Le baron

du Tresnoy a parlé du fond de sa tombe: ils savent tout, ils ont des

preuves de tout, mon histoire est écrite dans leurs dossiers; leur

procédure est prête, et il ne leur reste plus qu'à trouver ma piste,

chose facile, si je n'ai point, moi, pour leur donner le change, ce

talisman qu'on nomme million... Mais rassure-toi, si tu as compté sur

moi, mon ami, mon second, mon bras droit, toi qui as ta part dans

toutes les actions qu'ils qualifieront de crimes. Je n'ai pas peur,

mon espoir est entier. Nous avons bien employé, sois-en certain, nos

dernières finances! Nos ennemis font fausse route, leurs alguazils

galopent, à l'heure qu'il est, sur un grand chemin où nous ne sommes

pas... La nuit est à nous, je te l'affirme: c'est cent fois trop de

temps pour triompher... Dans cinq minutes, je serai là-haut, et cette

fenêtre, maintenant toute noire, brillera. C'est le signal convenu.

Cinq minutes après, sois-en sûr, Achille s'engagera dans le sentier

désert; car ce signal lui dira: «Maxence est là!»

--Viendra-t-il seul? demanda Garnier.

Au lieu de répondre, Flavie continuait en s'animant:

--Notre rôle, ce soir, c'est d'attendre une heure, deux heures s'il

le faut... d'attendre patiemment, le bras sûr, le cœur prêt...

d'attendre jusqu'à ce qu'il vienne, car il viendra: sa passion m'en est

garant.

--Mais, répéta Garnier, viendra-t-il seul?

--Seul... Il n'a plus d'amis... j'ai fait le vide autour de lui...

Cherche qui pourrait l'accompagner. Est-ce le maréchal outragé? Est-ce

Béatrice chassée? Est-ce le vicomte de Grévy blessé de sa main? Est-ce

sa fille, enfin, qui a voulu un refuge loin de la maison paternelle?...

Il viendra seul te dis-je... Il pénétrera seul auprès de moi... Si je

parviens à l'abuser jusqu'au bout; s'il me confie son portefeuille...

--Et comment vous le confierait-il? l'interrompit Garnier,--puisqu'il

verra déjà qu'on lui manque de parole: Maxence ne sera pas là.

--Ses amis nous servent en ceci, répliqua Flavie, dont l'inflexion de

voix laissa deviner un sourire;--ses amis le traquent. Il sait que

maître Souëf, notaire, a subi un interrogatoire au sujet des immeubles

vendus. Il croit que toute cette meute est lancée non pas contre lui,

mais contre ses deux millions... S'il ne se doute de rien, il ajoutera

foi au départ de Maxence, qui l'attend à Marseille...

--Qui l'attend?... répéta Clérambault.

--Je le lui dirai, du moins, fit la marquise avec un mouvement

d'impatience.--Il est bien naturel que mademoiselle de Sainte-Croix

n'ait point voulu se trouver dans ces embarras, dans ces fuites

précipitées... Me comprends-tu?

--Parfaitement.

--Il est bien naturel encore que le comte, chassé à courre comme il

l'est par sa famille et ses amis, dépose entre des mains tierces ce

qu'il a pu réaliser de sa fortune... et dans quelles mains mieux que

dans les miennes...?

--Sans doute, sans doute, fit Clérambault presque gaiement.

La marquise lui mit sur le bras sa main gantée de noir.

--Tout cela ne veut pas dire qu'il le fasse, murmura-t-elle;--car il y

a des gens que leur destinée pousse. Cela veut dire seulement que la

chance vaut la peine d'être tentée... Achille ne m'a jamais fait de

mal... Nous allons trop loin, cette fois, pour craindre de laisser un

vivant derrière nous... Je n'aime pas le sang au début d'un voyage.

--Je ne l'aime jamais, moi, dit Clérambault,--quand on peut s'en passer.

--Il est donc entendu, reprit Flavie, que, s'il lâche le portefeuille,

tes hommes le laisseront passer.

--Comment saurais-je qu'il a lâché le portefeuille?

--J'éteindrai ma lumière, répondit la marquise... Est-ce entendu?

--C'est entendu... La lumière éteinte est signe de clémence.

--Dans le cas contraire..., commença Flavie.

Garnier l'interrompit précipitamment et répéta:

--C'est entendu!

La porte fut ouverte. La marquise entra seule. Garnier s'engagea de

nouveau dans le sentier. Arrivé à moitié chemin du château de la Savate

à la rue de l'École, il fit entendre à bas bruit ce fameux cri de

chouette que les malfaiteurs s'obstinent à choisir pour signal, malgré

l'état banal où il est tombé.

Trois cris pareils lui répondirent dans les buissons voisins.

La pluie augmentait. Le terrain humecté devenait de plus en plus

glissant.

--Mauvaise nuit pour M. le comte! grommela Garnier, qui serra son caban

autour de ses reins.

Puis, après un silence et regardant la maison Barbedor:

--S'il entre là, tout est en question. Une fois qu'elle aura le

portefeuille, le diable sait quelle part du lion elle se fera...

L'ordre et la marche sont arrêtés... il faut que l'affaire de ce beau

garçon soit réglée en allant et non pas en revenant.

Il franchit un talus et passa dans les terres. Par trois fois il

s'arrêta, et l'on aurait pu entendre quelques mots échangés à voix

basse.--Il donnait à ses hommes leurs nouvelles instructions.

Quand il regagna le sentier, une lumière isolée brillait

mélancoliquement au premier étage de l'arrière-façade du château de la

Savate.

Cette lumière était la lampe qui éclairait madame la marquise de

Sainte-Croix.

Flavie était, comme d'habitude, vêtue de noir, avec un voile épais sur

le visage. En entrant dans la chambre, elle avait trouvé en tâtonnant

les allumettes,--comme ces pauvres ouvrières qui reviennent chez elles,

à la nuit, après leur journée achevée.

Elle connaissait les êtres. La lampe fut vite allumée, et la porte

communiquant à l'établissement Barbedor fut fermée à double tour, avec

accompagnement de verrous.

Flavie, avant de s'asseoir, alla prendre dans un placard une bouteille

et un verre qu'elle posa sur la table.

Il faisait froid. Elle grelottait sous sa robe mouillée. La cheminée

n'avait point de bois. Son regard fit le tour de la chambre pour en

chercher; puis elle se laissa choir sur un siége, au-devant de la table

en murmurant:

--Une demi-heure est bientôt passée!...

Elle releva son voile, et, prenant la bouteille d'un geste plein de

fatigue, elle emplit son verre aux trois quarts.

C'était de l'eau-de-vie pure.

Son œil morne resta un instant fixé sur le verre.

Sa taille, sous les plis mouillés de son vêtement noir, semblait

affaissée et comme racornie. La dentelle molle de son voile tombait

droit, de chaque côté de ses joues amaigries. Elle était blême; sa tête

s'inclinait sur sa poitrine creuse. Tout parlait de ruine dans cette

femme. C'était, dans toute la force du terme, un être ravagé.

Au bout de deux ou trois minutes, elle avança la main et porta son

verre plein à ses lèvres. Elle but d'un trait, mais avec effort,

l'énorme quantité d'eau-de-vie qu'elle s'était versée.

Puis elle demeura immobile, ramassée sur elle-même pour se réchauffer.

Un silence complet régnait dans la chambre; mais, par intervalles, des

bruits tumultueux montaient de la salle de lutte. La pluie fouettait

sourdement les carreaux.

Après un autre intervalle de deux minutes, l'alcool faisant son effet,

un peu de sang revint aux joues de Flavie. Son regard ressuscita. Sa

lèvre flétrie et froncée eut comme un sourire.

C'était une pensée gaie qui lui traversait la cervelle.

--Pauvre Garnier! fit-elle, si je voulais, il n'aurait rien... je

partirais toute seule... Avec deux millions, en Allemagne ou en Italie,

on fait grande figure... Mais pourquoi le frustrer? C'est un domestique

qui ne coûte rien... La part qu'on lui donne, il est toujours temps de

la reprendre... Ce serait folie que de briser cette tirelire vivante où

je trouve toujours une poire pour la soif...

Le vent secoua les châssis de la croisée.

Flavie se retourna lentement et tout d'une pièce.

--Beau temps pour quitter Paris! murmura-t-elle; là-bas où je vais, le

soleil est chaud et le ciel bleu... Ce misérable climat, vanté par la

mode idiote, ne me convient plus. Il me faut la chaleur et la lumière...

Elle tendit vivement l'oreille. Sa face, un instant ranimée, changea de

couleur.

--Les millions montent-ils? pensa-t-elle tout haut.

Puis, après un silence anxieux:

--Pas encore... Cette chambre en a bien vu, de l'argent!... mais jamais

tant à la fois... Deux millions!... c'est le plus beau coup de ma

carrière de joueuse...

En ce moment où le tapage du rez-de-chaussée s'amoindrissait jusqu'au

murmure, un roulement lointain se fit entendre. C'était une voiture qui

cahotait sur l'inégal pavé de la rue de l'École.

Les joues de Flavie devinrent toutes rouges, tandis qu'un cercle bistré

se creusait profondément autour de ses yeux.

Elle appuya ses deux mains contre sa poitrine oppressée.

--Mon cœur bat encore! dit-elle; voici ma fortune qui vient!

VIII

-- Temps de bras, temps de hanche, temps de ceinture et temps de cou. --

Parfum de roses! tendres émanations des acacias en fleurs! douce odeur

des violettes! arome poético-culinaire de l'oranger, du thym et de la

vanille! enivrantes effluves de toutes sortes qui avez vos gammes comme

les sons et les couleurs, ô belles jouissances de l'odorat délicat et

sensuel!--La salle de Barbedor! voilà une cassolette!

Tout ce qui peut exaspérer le nerf olfactif était réuni dans cette

vénérable enceinte: la fumée des pipes et des cigares, l'huile des

quinquets, le cuir des bottes, le vin des haleines, l'ail des fils de

la Provence, le caoutchouc des hommes riches et bien mis, la pommade

des demoiselles, combinée avec l'eau de Cologne perfidement glissée

dans leurs mouchoirs, la garance des militaires, et par-dessus tout la

puissante transpiration des bonshommes!

Ils sont presque tous du Midi. Le Midi est la terre des parfums. Quand

un fort-et-adroit, natif d'Arles ou de Sète, est en effervescence,

approchez-vous, si vous avez du cœur.

Aucune plante, depuis le syringa jusqu'au basilic, aucun animal, depuis

la civette jusqu'au putois, ne possède assurément une aussi vaillante

odeur. C'est le comble! c'est le sublime! Avec un seul Hercule de

Tarbes, distillé convenablement, on empoisonnerait l'atmosphère de

Paris tout entier et de sa banlieue.

Or, ils étaient dix, ils étaient vingt, tous plus ou moins charabias,

tous disant: _Qui est-ceu?_ tous jurant tron de l'air, et nourris

d'oignons depuis leur plus tendre enfance.

On avait lutté déjà. Ils étaient tous en sueur. Chaque pouce carré

d'air valait un demi-boisseau de guano pour l'agriculture.--Mais on va

chercher bien loin les engrais qu'on a sous la main.

Vous auriez pu couper l'atmosphère au couteau. C'était superbe, Un

oiseau du bon Dieu y fût mort en trois minutes.--Niquet et Palaproie

ouvraient leurs narines gourmandes, ces dames s'éventaient avec les

cartes du restaurant Barbedor; nos lions respiraient en désespérés la

fumée de leurs cigares et les gamins de la galerie frétillaient comme

le goujon dans l'eau sale.

Chaque être organisé se réjouit quand il trouve le milieu qui lui est

propre. L'atmosphère est pour beaucoup dans la passion que beaucoup de

gens comme il faut nourrissent pour les assauts de force et d'adresse.

L'atmosphère et les mâles harmonies de l'orchestre Soufflard!

Vingt-quatre hommes de cuivre! quarante-huit poumons de cannibales!

polkas de Pilodo, valses de Musard: musique faisant sur l'oreille le

bon et salutaire effet de l'étrille sur la peau.

Ce sont les assaisonnements nécessaires de la lutte, du bâton, du

chausson et de la canne. Sans ces condiments appropriés, les dandys,

les artistes, les bourgeois, les demoiselles, les gamins et les

militaires ne trouveraient nul charme à ce spectacle.

Voici, cependant, Jean-François Vaterlot qui s'avance sur la pointe

du pied, au milieu d'applaudissements frénétiques. Il dandine

agréablement son vaste abdomen et se pose au centre de l'arène pour

_faire l'annonce_.

L'annonce, au premier abord, semble peu de chose; mais il n'y a pas de

petit détail.

Barbedor a la bouche en cœur et le sourire aux lèvres,--et,

cependant, un observateur habile découvrirait sur sa large face

quelques signes d'inquiète préoccupation.

Barbedor salua trois fois avec une grâce mêlée de dignité.

--Messieurs, dit-il en s'adressant spécialement aux gentlemen de cinq

francs,--je n'ignore pas qu'il est de mon devoir de faire le boniment

d'usage ici présent à cette place, au début, sur le coup de huit heures

sonnantes, tel que l'affiche annonce le début de la soirée... Il a

fallu que le diable s'en mêle pour m'excuser, quoique j'espère que

Casseur ne s'est pas rendu désagréable à la société.

Il y eut un bienveillant murmure à l'adresse de Casseur.

Barbedor continua:

--En foi de quoi, nous allons compliquer la séance par le jeu d'adresse

promis expressément entre M. Malebranche, élève du fameux Soubeyrol,

et le jeune Mustapha, quarteron de Madagascar, d'où la reine du pays

l'estimait à sa juste valeur.

--Bravo, Vaterlot, bravo!

NIQUET: Est-il bête, ce gros-là!

PALAPROIE: Pour bête... ça y est!

UN RAPIN _qui est venu là pour étudier le muscle_: Un commissaire! un

sergent de ville! un gendarme!

UN HOMME SANS COL DE CHEMISE, _s'approchant_: Qu'est-ce qu'il y a?

LE RAPIN: Un invalide et quart qui parlent d'assassiner Louis-Philippe!

NIQUET, _au rapin, noblement_: Vous proférez une imposture, blanc-bec!

PALAPROIE: Ah! mais oui!

QUELQUES VOIX: Silence, la campagne d'Égypte!

NIQUET: On y était... avec honneur!

PALAPROIE: Attrape! dans le cinq cents!

MONTMORIN: Barbedor, vous parlez avec plus de facilité que l'année

dernière.

FRÉMIAUX: Votre organe a gagné!

BEAUMONT: Vous êtes un orateur.

UN MEMBRE DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS (section de sculpture): Voyons

ces torses!

QUELQUES CASQUETTES, _à la galerie_: Assez causé! le prince Albert de

Madagascar!

BARBEDOR, _aux dandys_: Flatté comme toujours d'avoir su vous plaire...

En foi de quoi, les susnommés vont avoir l'honneur de travailler sous

vos yeux et... allez, la musique!

M. Malebranche, élève du fameux Soubeyrol, arriva en marchant sur les

mains; Mustapha, quarteron, favori de la reine des Madécasses, se

présenta en exécutant une série de sauts périlleux par le flanc à la

manière indienne. Cela fit bien plaisir à la société.

Ils se mirent en garde. L'élève de Soubeyrol était un Spartacus de

faubourg, blanc comme du lait et bâti à l'avenant. Mustapha avait un

corps de chimpanzé et une figure d'alligator.

Barbedor s'écria avant de rentrer dans le vestiaire:

--Attention! c'est une belle partie... ces deux hommes ont du talent...

Assez de musique!

Je crois bien qu'ils avaient du talent! Le Struensée malgache surtout.

Quel favori! A peine la première poignée de main d'usage était-elle

donnée et reçue, qu'il écrasa d'un coup de pied le nez étonné du

faubourien.--Bravo!--Le faubourien voulut répliquer par un arrêt

sur place; mais, _ramassé_ aussitôt, il mordit la poussière aux

applaudissements du public.

--Un peu plus de soin, Malebranche! dit Casseur sévèrement.

Malebranche obéit et fit un rouge à l'œil du Malgache. La couleur

de ce sauvage Monaldeschi ne permettait pas qu'on lui fît un noir. Il

poussa un rauque hurlement. Les nègres n'aiment pas à être battus,

malgré tout ce que disent les abolitionnistes. Il porta deux coups de

boxe, de pied ferme; puis, voltant avec une prodigieuse rapidité, il

posa la main droite par terre et lança son pied gauche à l'oreille de

Malebranche.

Celui-ci se fâcha, malgré le célèbre nom de philosophe qu'il avait

l'honneur de porter. Il se rua sur Mustapha et parvint à lui incommoder

l'autre œil.

Alors, tous les deux y allèrent de bon cœur, à la grande joie des

casquettes et même des chapeaux doublés de blanche soie. La lutte se

fit sérieuse. Coups de poing et coups de pied plurent comme grêle. Le

faubourien rugissait comme un lion; le nègre montrait en grinçant la

double rangée de ses dents de crocodile. C'était horrible à voir.

Bravo! Convenons d'une chose. Il n'y avait que Barbedor pour donner

des satisfactions pareilles à ce public d'élite. Les autres directeurs

escamotent l'affiche; Barbedor, au contraire, allait au delà des

promesses de l'affiche.

Quel homme! et que son souvenir est resté profondément gravé dans le

cœur de ceux qui aiment les torgnoles sincères!

Eh bien, le croiriez-vous? pendant que cette belle partie avait lieu,

pendant que ces deux hommes de talent s'assommaient loyalement et

de bonne loi, Barbedor était distrait, Barbedor songeait, Barbedor

n'aurait pas su dire lequel de Malebranche ou de Mustapha avait reçu le

plus d'_atouts_.

Il s'appuyait, mélancolique, au montant de la porte du vestiaire.

Jean Lagard l'observait du coin de l'œil.

On eût dit que la préoccupation de son oncle le gagnait. Il était

inquiet, et plus d'une fois déjà, depuis que la séance était commencée,

ses collègues l'avaient entendu grommeler:

--Il y a anguille sous roche!

Au moment où le Malgache et le faubourien s'entre-prodiguaient le

plus généreusement les produits de leur industrie, Barbedor se sentit

toucher l'épaule par derrière.

Il tressaillit. Dans la situation d'esprit où il était, le premier

mouvement est toujours la frayeur.

--Qu'est-ce que tu as donc, papa? lui demanda Jean Lagard, dont les

yeux perçants étaient fixés sur ses yeux.

Le cabaretier haussa les épaules avec mauvaise humeur.

--Ce n'est que toi! gronda-t-il.

--Et qui croyais-tu donc que c'était, papa, pour avoir si grand'peur?

insista Jean.

--Moi, peur?...

--Papa, tu as mauvaise figure!... Tu n'es pas à ton affaire.

Barbedor essaya de sourire.

--Grand fou! murmura-t-il en rentrant dans son rôle.

Car, depuis quelque temps, il accablait son neveu de caresses.

--Je ne sais pas si je suis fou, papa, répliqua Jean,--mais tu as

quelque chose.

--Allons donc! protesta Vaterlot.

--Je n'aime pas à te voir ainsi, continua Jean Lagard,--parce que je me

souviens et que je me méfie.

--Tape-t-il bien, ce Malebranche! fit Barbedor.

--Tu sais bien, papa, l'interrompit Lagard en le saisissant par le

bras,--qu'avec moi, feintes, fausses attaques et remises ne servent à

rien... Où as-tu été tout à l'heure?

--Bon! s'écria le cabaretier,--voilà que je te dois des comptes, à

présent!

--Tu ne veux pas me dire?

--Non... Je ne peux donc plus avoir mes affaires, avec un établissement

comme le mien!...

--N'y a pas d'affaires pour te forcer à quitter ton rang au moment de

l'annonce.

--Paraît que si...

--Pourquoi n'a-t-on pas envoyé la stalle à mon cousin Vital?

--On l'a envoyée.

--C'est un faux!... il serait là!... Il me l'avait promis!... Et ma

marraine, maman Carabosse, lui a-t-on envoyé son billet?

--Aussi vrai que Dieu est Dieu...

--Papa, c'est comme ça que tu parles chaque fois que tu vas mentir!...

Fais attention à une chose: c'est que, s'il y a du Garnier sous jeu, ce

n'est pas avec les amis que je vas me prendre!

Un tonnerre d'applaudissement lui coupa la parole.

Le faubourien, littéralement tatoué de coups par le nègre, avait fini

par le saisir dans ses bras et faisait le tour de la salle en le

brandissant au-dessus de sa tête. Le caïman, furieux, déchaussait sa

machine et cherchait en vain à se dégager.

--La musique! cria Barbedor.

Sur l'honneur, les déchirants accords de l'orchestre Soufflard parurent

douçâtres après ce qu'on venait de voir.

--L'ancien, dit Niquet en abordant Vaterlot,--nous sommes venus, nous

deux Palaproie, voir vos bamboches avec notre argent... Vous ne nous

remettez pas?... Nous avons trinqué ensemble avec Roger, là-bas, sur

l'esplanade.

--Ah! mais oui! appuya l'adjudant, et c'était pas de la piquette.

--Payez-vous un verre de quelque chose? demanda franchement le

sergent;--votre contrôle a mis la caisse à sec.

--Ça y est! fit Palaproie;--rien dans les mains, rien dans les poches.

Barbedor ne fut pas fâché de trouver quelqu'un sur qui décharger sa

sourde colère.

--Qui m'a amené cette vieille paire de pique-assiettes!

s'écria-t-il;--Casseur! mets-moi cela au dépôt des béquilles et

parapluies!

--A moi, l'autorité! dit Niquet,--j'ai payé ma place, prix fort!

--A moi, l'armée! hurla plaintivement Palaproie:--au vieux drapeau

insulté par les amis de l'étranger!

On ne sait pas comment ces choses se font. En un clin d'œil, tous

les gamins de Paris étaient descendus de la galerie et entouraient la

porte du vestiaire.

Certes, nous ne nous sentons pas de force à combattre en bloc tous les

préjugés naïfs du peuple le plus spirituel de l'univers. Le Parisien

jure par la gentillesse du gamin comme il s'attendrit sur l'honnêteté

de l'Auvergnat, sur la fidélité du Savoyard, sur la vénérabilité de

l'invalide. Ce sont là des proverbes aussi véridiques que la locution

fameuse: fort comme un Turc! Bornons-nous à dire timidement qu'il est

sage de ne point tenter l'Auvergnat, de surveiller le Savoyard et de

tenir à distance le gamin et l'invalide.

L'invalide et le gamin surtout sont à redouter.

Niquet et Palaproie, se voyant soutenus par leurs alliés naturels,

commencèrent un chant alterné à la façon des bergers arcadiens de

Virgile.

Niquet éditait les outrages; Palaproie les approuvait par des _ah! mais

oui!_ et des _ça y est!_ bien nourris.

--Quoi donc! fit Niquet en se retirant vainqueur;--voilà ce que c'est

que de s'encanailler, comme on dit, et d'aller avec des personnes de

basse classe! Si nous n'avions pas fréquenté le Roger, qui a été mis à

la porte de chez l'homme qui entretenait sa fille, nous n'aurions pas

fait la connaissance de monsieur!

--Voilà où en est l'histoire! murmura Frémiaux.--Mais quand donc

Achille épouse-t-il son astre?

--On parle de le faire interdire, repartit M. de Beaumont;--et je

ne sais plus qui m'a dit que le parquet s'occupait de madame de

Sainte-Croix.

--Pas possible!

--Grévy est là dedans... surtout sa femme.

--Cette Béatrice était bien belle!... soupira Montmorin.

C'était comme une oraison funèbre.

Il fallut la force publique pour remettre en place Niquet, Palaproie

et le gamin. Encore, la force publique eût-elle échoué à rétablir

le silence, si l'orchestre Soufflard, déchaîné à propos, n'eût

fait pleuvoir tout à coup cette averse de notes offensantes qui

stupéfie.--Un homme d'esprit, du temps de Louis-Philippe, avait inventé

les pompes contre l'émeute. C'est usé désormais. Essayez à l'occasion

l'orchestre Soufflard, et vous verrez la révolution détaler en se

bouchant les oreilles.

La fabrique de mariages, Vol. 6 · 第 2 / 7 段