Les ophycléides et les cornets à piston de l'orchestre Souff

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LA

FABRIQUE DE MARIAGES.

COLLECTION HETZEL.

LA

FABRIQUE DE MARIAGES

PAR

PAUL FÉVAL.

VI

Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,

interdite pour la France.

LEIPZIG,

ALPH. DURR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.

1858

BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,

Rue de Schaerbeek, 12.

TROISIÈME PARTIE.

LA GUERRE SAINTE.

(SUITE.)

VI

-- Grande lutte d'hommes. --

Il y avait, ma foi, six gros lampions le long de la ruelle

Saint-Fiacre, depuis le boulevard extérieur jusqu'à la petite avenue

de marronniers qui précédait le château de la Savate. On y voyait

assez pour distinguer les tas de boue dès qu'on avait trébuché

dedans. Le vent couchait les flammes fumeuses et montrait çà et

là, sur les murailles mal crépies, les mains peintes dont le doigt

tendu et démesurément long indiquait la route à suivre pour gagner

_l'établissement_ de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor.

Au bout de la ruelle, du côté du boulevard, un if se dressait, un if à

six pots, vis-à-vis duquel un poteau supportait une belle affiche rouge

et jaune où le nom de Jean Lagard éclatait en caractères gigantesques.

De l'autre côté apparaissait une grande lueur. C'était la façade du

château de la Savate, illuminé _à giorno_ par une douzaine et demie de

verres de couleur, pour le moins.

Le mur d'octroi était-il ébréché? La barrière des Paillassons

était-elle une vérité? Jean-François Vaterlot, plus fort que le destin,

avait-il conquis le rameau d'or et franchi le seuil de son paradis

terrestre?

Pas encore, mais patience! Paris n'a pas été bâti en un jour, et ils

ont de l'occupation dans les ministères!

Pas encore; les gens en blouse, les gens en veste, les gens en

pardessus doublé de soie, qui tournaient en ce moment l'angle de la

ruelle Saint-Fiacre, qui sur leurs souliers crottés, qui sur les

coussins de leur fiacre ou même de leur équipage, avaient tous été

forcés de prendre la barrière de l'École ou la barrière de Sèvres: une

des deux coquines.

Comme, encore aujourd'hui, les navigateurs sont obligés de doubler le

cap Horn, parce que Panama n'est pas percé, et de doubler le cap de

Bonne-Espérance, parce qu'il reste à Suez quelques kilomètres de sable,

protégés par la joyeuse Angleterre.

Mais Jean-François Vaterlot avait oublié pour ce soir les ambitieux

désirs et les hautes aspirations qui dominaient sa vie. L'histoire

rapporte que Christophe Colomb lui-même faisait trêve parfois à ses

songes sublimes. L'illustre Génois disait en ces occasions: «A demain

la terre promise!» Aujourd'hui, Barbedor disait: «A demain la barrière

des Paillassons!»

Ce soir, le château de la Savate suffisait au bonheur de Jean-François

Vaterlot. C'était la renaissance du château de la Savate, dont la

gloire, si longtemps éclipsée, reprenait de nouveaux rayons.

Barbedor avait enfin trouvé les éléments d'une affiche.

O vous, simples particuliers, hommes qui touchez des rentes, qui signez

des quittances de loyer ou qui vendez à poids douteux une bonne petite

marchandise quelconque, Français de tous les commerces et de toutes les

industries, vous ignorez les angoisses des hommes publics qui spéculent

sur l'art de divertir la foule, vous ne connaissez pas leurs joies,

vous n'avez nulle idée des tristesses, des transports, des agonies, des

délires de Bilboquet, qu'il soit directeur de l'Opéra ou commissaire

impérial près le théâtre des Délassements-Comiques.

Cette phrase navrante et radieuse: _faire une affiche_, n'éveille

en vous aucune fièvre. Vos marchandises sont connues et de première

nécessité. Tout le monde a besoin de votre sucre ou de votre sel.

Votre fortune dépend de cet heureux et obligeant brimborion de métal

qui soutient les plateaux de votre balance, et que le hasard moqueur,

présidant à la formation des langues, a si plaisamment nommé un fléau.

Vous n'avez à faire aucuns frais de génie: chez vous, le mensonge est

muet et n'exclut pas l'enviable sottise.

Mais Bilboquet, l'ardent et douloureux Bilboquet! mais l'entrepreneur

de plaisirs, mais le martyr commercial qui, loin de tromper sur le

poids, est toujours forcé de donner plus qu'il n'a promis, voilà

l'inventeur! voilà le génie fait homme et le labeur incarné!

Il y a plus d'esprit dans une simple affiche de spectacle, qui ruinera

son auteur, que dans une fortune de trois millions, faite à vendre des

étoffes de coton (tout laine) ou des culottes au rabais.

Et cependant, quand Bilboquet devient maire de son village, sur ses

vieux jours, tout le monde s'étonne, tandis que tout le monde accepte

Barrabas, passé à l'état de marguillier.

Pour faire une affiche, il faut un nom. Or, malgré la folâtre bénignité

du public, qui trop souvent prend les oies pour des cygnes, les noms

sont rares.

Le talent de Bilboquet est précisément de faire des civets sans

lièvres. Bilboquet vit parfois longtemps sur cette attitude, et nous en

avons de cruels exemples dans nos théâtres, si féconds en civets sans

lièvres; mais, un jour de méchante humeur, le public s'écrie: «A bas le

matou!»

Alors, Bilboquet aux abois cherche un gibier véritable. Son affiche se

tait. La baraque est en deuil.

Un nom! Il faut un nom! Pour trouver un nom, Bilboquet escaladerait le

ciel!

C'est Bilboquet lui-même qui a inventé ce substantif: un NOM. Sa

modestie native lui défendait d'employer le mot gloire. La gloire est

désintéressée: le nom entre dans le commerce. Un jour viendra où tous

les noms payeront patente. Ce sera bien fait.

Qu'est-ce qu'un nom? Purement une valeur. Il y a des noms de cinq

francs par soirée et des noms de cent louis. Le public se compose

d'un certain nombre de couches superposées. On ne peut pas dire, en

thèse générale, que le prix d'un nom est en raison directe du nombre

des couches qu'il traverse, quand il est lancé par le tromblon de

l'affiche. Il faut tenir compte, en effet, de la nature des couches.

Les couches varient comme les noms.

Il y a les couches de cinq sous et les couches d'un louis.

En bon commerce, une couche de dix francs vaut juste vingt couches de

cinquante centimes.

Elle vaut beaucoup mieux, même, si Bilboquet a le nez susceptible,--car

elle n'a pas d'odeur.

Habituellement, Bilboquet, fût-il millionnaire, dédaigne les vaines

délicatesses de l'odorat. Il partage à ce sujet les opinions

économiques de l'empereur Vespasien.

Jugez cependant des calculs à faire et des combinaisons possibles

avec cette série de noms gradués de cent sous à cent louis,--passant

à travers cette échelle de couches variant de vingt centimes à vingt

francs.

C'est à effrayer l'esprit fort qui dressa le premier des tables de

logarithmes!

Il faut que Bilboquet ait dans la tête le barême de cette prodigieuse

arithmétique; sans quoi, il est obligé, chaque année, de sauver la

caisse.

Conçoit-on, après cela, qu'il y ait des prétendants assez hardis pour

escalader ces trônes boiteux? La puissance suprême a-t-elle tant de

charmes? Et cette couronne d'épines qui coiffe le chef de Bilboquet,

possède-t-elle de si entraînantes séductions?

Barbedor avait un nom de lutteur, de boxeur et de tireur, mais un nom

usé et qui ne _faisait plus d'argent_. Son ventre tuait son nom.--Jean

Lagard avait un nom qui était un éblouissement.

On pouvait l'imprimer en lettres de six pouces, sans craindre le

méprisant sourire des badauds.

On pouvait le répéter quatre fois au moins dans la composition, car

Jean Lagard était l'effroi des lutteurs du Midi et des Hercules du

Nord, le bourreau des habiles de la canne et du bâton, le maître de la

boxe anglaise, et l'Achille de cette escrime nationale, _le chausson_,

qui a porté si haut et si loin le nom de notre belle France.

Comment Barbedor avait fait pour conquérir le droit d'afficher Jean

Lagard, après ce qui s'était passé entre eux, nous ne saurions trop

le dire. Ils avaient beaucoup de souvenirs communs. Entre une choppe

de Strasbourg et un verre de suisse, l'éloquence des souvenirs est

irrésistible.

Le fait est que Jean Lagard avait cédé, consentant à revêtir encore

une fois le caleçon de laine qui est l'uniforme des Alcides. Ce

consentement était les trois quarts de l'affiche. Il ne restait plus

qu'à faire un choix éclairé parmi les forts-et-adroits présents à

Paris, afin que l'illustre _rentrant_ eût au moins un cortége digne de

lui.

Barbedor se mit en quête. Il passa trois jours à croiser dans ces

quartiers excentriques où respirent les athlètes. Il y a pour cela des

zones propices: le boulevard des Ternes, la Chapelle Saint-Denis, la

Villette et tous les abords de la barrière des Vertus. Barbedor pouvait

voyager sans boussole dans ces latitudes héroïques. Au bout de trois

jours, il avait sa _botte de bonshommes_.--Alors, il entra en loge et

produisit ce chef-d'œuvre que nous prenons la liberté de mettre sous

les yeux du lecteur:

CHATEAU DE LA SAVATE

_Établissement spécial pour tous les genres d'adresse et de force_,

TENU PAR BARBEDOR,

BOULEVARD DE L'ÉCOLE, EN FACE DE LA BARRIÈRE DES PAILLASSONS.

Le jeudi 27 mai 1836, à huit heures du soir,

GRANDE LUTTE D'HOMMES

à main plate, à l'instar de celles du Midi,

COMPLIQUÉE

_par divers jeux d'adresse et assauts de force, dans lesquels

paraîtront les premiers sujets_

DU MIDI ET DU NORD,

engagés pour cette fois seulement, à la demande générale des

amateurs, pour la rentrée de

M. JEAN LAGARD,

Premier lutteur des arènes du Midi, professeur de boxe et d'adresse

française, premier bâtonniste de l'Académie de Paris, sauveteur

médaillé, breveté pour le sabre et la danse des salons, etc., etc.,

etc., qui a bien voulu consentir à faire ses adieux au public

parisien avant son départ irrévocablement fixé pour le nouveau monde.

M. JEAN LAGARD,

donnera un jeu d'adresse française, un jeu de boxe, un assaut de

contre-pointe, et quatre luttes à outrance, savoir:

1º Contre =M. PLANTEHOUX=, _dit le Poteau de Béziers_,

connu par sa méthode et ses succès;

2º Contre =M. BOICHEL=, _dit le Redoutable Auvergnat_,

premier sujet, jusqu'alors invincible;

3º Contre =M. LENFANT=, _dit le Toulousain Sans-Quartier_,

lutteur de style, ayant travaillé à Paris, à Lyon, à Berlin et dans

toutes les diverses capitales, connu, en outre, dans les ateliers

pour la pose;

4º Contre =M. MUSCAMEL=, _dit le Buffle de Carpentras_,

pesant 127 kilogr., vainqueur du célèbre SOLIMAN, brisant le cristal

de roche avec ses dents et portant quatre artilleurs sur chaque bras

avec facilité.

M. JEAN LAGARD

luttera, en outre, contre tout amateur qui aura préalablement déposé

une somme de

MILLE FRANCS,

entre les mains des juges, choisis par la société.

L'ORCHESTRE SOUFFLARD,

composé de 24 musiciens à vent et militaires, jouera, dans

l'intervalle des parties,

VALSES, POLKAS, MAZURKAS.

Le tout sous la protection de l'autorité, éclairé au gaz, avec

rafraîchissements de première qualité, sans augmentation de prix; à

proximité, dans l'établissement même, salons et cabinets de société,

soupers à la carte et autres. L'affiche du jour donnera l'ordre des

parties et les détails complets de cette

CÉRÉMONIE, UNIQUE EN SON GENRE.

Prix des places pour cette fois seulement: Enceinte des lutteurs, 5

fr.; chaises du second rang, 3 fr.; pourtour, 2 fr.; galerie, 1 fr.

Moitié partout pour les enfants, les bonnes et les militaires.--On

pourra entrer moyennant 20 fr. dans le vestiaire où MM. les

bonshommes font leur toilette.

De bonne foi, nous pensons que la rédaction d'une semblable affiche

n'est pas l'œuvre d'un génie ordinaire. Il y a cependant quelque

chose de plus fort encore et de plus méritant que la rédaction:

c'est, si l'on peut ainsi s'exprimer, la pondération, c'est-à-dire le

classement équilibré des différentes valeurs qui la composent.

Ceci est une affaire de tact.

Gutenberg n'avait peut-être point songé aux affiches, quand il inventa

l'imprimerie; mais ses successeurs ont comblé cette lacune. Nos

imprimeries modernes, considérées sous le rapport de l'affiche, sont

des orgues immenses, possédant toutes les octaves possibles, tous les

registres imaginables. La gamme ascendante des caractères est d'une

prodigieuse richesse. Si nous voulions nous donner le puéril plaisir

de parcourir un peu ce noir clavier, en donnant à chaque note son nom

technique, nous pourrions éditer ici le plus fatigant et le plus long

de tous les chapitres. Nous méprisons ce succès facile, et nous disons

seulement qu'avec une échelle de caractères, partant de l'imperceptible

et atteignant le gigantesque,--depuis l'_œil_ le plus fin jusqu'à

l'_œil_ le plus gros,--les Meyerbeer de l'affiche possèdent un

instrument de beaucoup supérieur à l'orchestre de l'Opéra.

Or, plus un instrument est parfait, plus il oblige.

Un homme de la force de Barbedor sur l'affiche pourrait produire des

choses surprenantes, s'il dirigeait vers l'art pur ses merveilleuses

facultés.

Mais ils sont ordinairement modestes, ces harmonistes excellents.

Beaucoup meurent dans l'humble peau des sous-régisseurs de théâtre.

Quelques-uns vendent leurs sueurs fécondes aux marchands de haillons

confectionnés qui, depuis quelque temps, usent de l'affiche avec une

effronterie miraculeuse.

Barbedor fit coller son chef-d'œuvre dans les bons endroits. Il

répandit, en outre, quelques prospectus aux abords du Jockey-Club et

devant les cafés du boulevard. C'est là que s'obtiennent les places à

cinq francs.

La lutte à main plate n'est pas sans posséder quelque ferveur parmi

notre jeunesse mal dorée.

Ces sortes de spectacle ont un public assez restreint, très-disséminé,

mais fidèle. Il s'agit de l'aller chercher. L'affiche de Barbedor

avait ce but: elle l'atteignit. Tout ce qui, dans Paris, affectionne

l'art aimable des Arpin, des Rabasson et des Marseille, fut dûment

averti de la _rentrée_ de Jean Lagard. Aussi, le soir venu, le fameux

soir, quand l'affiche du jour eut donné les détails, trois ou quatre

cents personnes, représentant les classes les plus diverses de notre

civilisation, se trouvèrent-elles réunies au château de la Savate. Dès

sept heures, on avait reçu du monde; à huit heures moins le quart, les

voitures avaient commencé à rouler dans la ruelle Saint-Fiacre et dans

la rue de l'École.

Huit heures sonnantes, Casseur, le chef, installé à la caisse en

qualité de contrôleur, dut refuser des chaises de second rang.

L'enceinte elle-même était presque remplie.

C'était une recette.

Casseur et ses marmitons se reprenaient à vénérer Barbedor.

A l'intérieur, la salle, éclairée par une douzaine de quinquets

remplaçant le gaz promis, présentait un aspect entièrement

satisfaisant. Un vieux tapis, tendu sur une couche de sciure de bois,

tenait le milieu de l'arène. On fait d'avance ce lit pour adoucir

la chute des vaincus. Aux angles du tapis, on voyait des carafes et

de petits tas de sciure fine: les carafes pour rafraîchir la gorge

haletante des champions, la sciure pour étancher les muscles baignés

de sueur et permettre aux mains des athlètes de _prendre_ sur le corps

ruisselant de l'adversaire.

Les galeries laissaient pendre des drapeaux un peu fanés, mais

couverts de devises où l'honneur et la gloire étaient exaltés en style

confiseur. On se demande pourquoi la gloire et l'honneur sont les

divinités obligées de ces séjours malhonnêtes et obscurs.

Les poteaux étaient entourés de banderoles. Les cigares et les pipes

chargeaient l'atmosphère d'un brouillard horriblement suffoquant.

L'orchestre Soufflard démenait ses cuivres comme un diable et faisait

le plus affligeant tapage.

Il y avait des femmes. Tombez aux pieds de ce sexe auquel on doit M.

Legouvé!

Au premier rang, dans l'enceinte, c'était un composé assez curieux de

sporting gentlemen gourmés dans leur cravate et de grands gaillards

hautement débraillés qui faisaient évidemment partie de l'honorable

société des forts-et-adroits. Ceux-là sont à reconnaître d'une lieue:

ils ont tous des coquins de bras qui sortent violemment de leurs

manches fatiguées, des cous hardis et musculeux auxquels ne convient

point la cravate. Quand ils marchent, leur _cassure_ produit un

déhanchement tout particulier; quand ils sont assis, leur fainéantise

les affaisse comme des tas de vieux linge.

Car les forts-et-adroits ont cette religion de n'employer jamais au

travail utile leur force ni leur adresse.

Les lions se mêlaient à eux volontiers. On échangeait le feu de la pipe

au cigare, et réciproquement. Si vous désirez voir en votre vie un

touchant tableau d'égalité, franchissez le seuil d'une salle d'adresse

et de force.

L'âge d'or est là, le pauvre vieil idiot. Je donne son adresse sans

scrupule parce qu'il n'a plus que le souffle. Si quelqu'un lui ouvrait

traîtreusement la porte, il n'aurait pas la force de sortir.

Les chaises du second rang--à trois francs--présentaient un aspect

moins caractérisé. C'était le vrai public: les curieux qui ont entendu

parler, les gens qui disent: «Il est bon de tout voir!» les pères de

famille, les petits étudiants, le _profanum vulgus_. Beaucoup parmi ces

agneaux avaient la main sur le gousset de leur montre. Leur physionomie

disait en général: «Si ma femme savait où je suis!»

Une belle et vertueuse compagnie, c'étaient les gens du parterre.

Morbleu! de rudes figures! peu de linge, quelques emplâtres sur

l'œil,--moustaches faites pour inspirer la terreur, des redingotes

demi-solde, des balafres, des bottes dangereusement blessées.

Qui sont ces guerriers? Ma foi, je n'en sais rien. La police,

quoi qu'on dise, n'est pas assez naïve pour employer ces néfastes

visages. Ce sont plutôt d'anciens forts-et-adroits qui viennent faire

opposition, monter des cabales, ou soutenir, au contraire, moyennant

quelque gratification, les phases chancelantes du spectacle. Il y a

parfois dans cette zone des batailles sérieuses; ce qui tendrait à

sanctionner notre dire. Les mœurs y sont farouches. Sous péril de

prise de corps, il faut partager l'avis de ses vilains voisins.

Les dames étaient dans les boîtes qui bordent le pourtour. Certes, une

langue aussi riche que la nôtre devrait avoir un mot pour désigner

ces créatures. On n'aime pas à parler gras. Le mot coquine s'écrit

difficilement. D'un autre côté, il est obscène d'appliquer à cela

l'expression qui nous sert pour nos sœurs et pour nos mères.

Nous laisserons de côté les dames, s'il vous plaît.

Et, pour en finir avec le public, nous monterons aux galeries, zone des

spectateurs naïfs, payants et sérieux, qui veulent pour leur argent

toutes les plaies et toutes les bosses annoncées. S'il manque un coup

de pied ou un coup de poing, ceux-là se fâchent tout rouges. Il leur

faut leur compte exact de contusions. Mais aussi, pour peu que la

mesure déborde, ils entrent en liesse franchement et font les succès

de tapage. C'est le parterre de ces vigoureux théâtres, où la parole

est remplacée par des ruades; parterre tout émaillé de blouses et

d'uniformes, quand la séance a lieu avant l'heure de la retraite.

--A bas la musique!

--La paix, Soufflard! Tais ton cuivre!

A cette audacieuse apostrophe, vous avez reconnu cette petite bête

criarde, pointue, vieillotte et coiffée de cheveux couleur poussière,

qu'on nomme le gamin de Paris.

Les blouses répètent en chœur:

--Soufflard, tais ton cuivre!

Aux places à deux francs (qu'on a pour cinquante centimes au bureau,

quand on sait son affaire):

--A bas la cabale!... Allez, la musique!

--Il est huit heures cinq... L'affiche!

--On nous fait poser!

--La lutte! la lutte! la lutte!

Ce dernier et formidable cri partit de tous les coins de la salle

en même temps. C'était l'_ultimatum_ de la cohue impatientée.

On s'attendait à voir paraître Barbedor, si éloquent dans ces

circonstances solennelles. La draperie de coton qui fermait l'entrée

du vestiaire s'ouvrit en effet; mais ce fut le Casseur qui montra sa

figure à la fois impudente et déconcertée.

--A bas le Casseur! A tes casseroles, fricotier!

--Bravo, Casseur!... Laissez parler le Casseur!

Celui-ci fit quelques pas à l'intérieur de l'enceinte. Il était rouge

comme une grosse tomate. Il salua. Il a avoué depuis, à sa famille et

à ses amis, que jamais il n'aurait soupçonné les difficultés de l'état

d'orateur, sans cette occasion qu'il eut de s'adresser à la multitude.

--Messieurs et mesdames, dit-il.

--Bravo, Casseur!

--Mets les dames devant, c'est plus comme il faut!

--Mesdames et messieurs...

--N'y a pas de dames! cria un amateur au-dessus de la grammaire; n'y a

que des demoiselles.

LE GAMIN: Savez-vous pourquoi on l'appelle Casseur?

UNE BLOUSE: C'est à cause qu'il est la mort aux assiettes.

UN MILITAIRE: Faites la paix; voir, en silence, qu'on peut écouter ce

qu'il est pour dire!

VOIX AIGUES: Vive la ligne!

CHŒUR: La lutte! la lutte!

CASSEUR: Messieurs et mesdames, c'est pour avoir l'honneur de vous

énoncer...

LE GAMIN: Barbedor! nous voulons Barbedor!

CHŒUR: La lutte! la lutte! Jean Lagard!

LE SERGENT NIQUET, _en dehors au contrôle_: Entrée de faveur aux

amis!... Nous sommes celui de M. Vaterlot, l'adjudant et moi ici

présents, par l'entremise de son cousin le capitaine Roger, dont il

nous a invités maintes fois à visiter son bazar quand nous serions en

permission... Pas vrai, Palaproie?

PALAPROIE: Ah! mais oui!

MONTMORIN, _jetant un louis sur la tablette du contrôle_: Quatre

fauteuils.

QUELQUECHOSE (M. Aymar de), _lorgnant l'intérieur_: Je ne vois que des

banquettes.

FRÉMIAUX: Voici les tenants et les aboutissants: ce Jean Lagard est le

neveu de Barbedor; Barbedor est cousin du vieux Roger... Achille serait

ici en famille.

NIQUET, _accostant Frémiaux_: Excusez la liberté, quoiqu'il n'y a pas

d'offense à s'entendre interpeller par un ancien, dont l'uniforme est

un témoignage éclatant de ses services rendus à la patrie... Est-ce

vrai que le Roger est dégommé de sa position de coq en pâte à l'hôtel

de Mersanz?

BEAUMONT: Ce sont les deux invalides du jardin!

FRÉMIAUX, _posant son lorgnon à cheval sur son nez_: Ils sont

splendides!

NIQUET, _le poing à la hanche_: Plaît-il?

PALAPROIE, _de même_: De quoi?... Ah! mais!...

CASSEUR, _dans l'enceinte_: ... De telle façon que, au moment de

comparaître devant vous, on est venu chercher le patron, qui a été

obligé de me déléguer, comme on dit, pour y prendre la parole au sein

de la respectable compagnie.

(_Applaudissements mêlés de sifflets. Casseur s'essuie le front à

l'aide de son bonnet de cuisinier, qu'il tient à la main._)

UN MARMITON, _à la galerie_: C'est égal, Casseur n'est pas si fier ici

qu'aux fourneaux!

NIQUET, _déposant une pièce de vingt-cinq centimes au contrôle_: Voilà

le compte: cinquante centimes par place; nous sommes deux, ça ferait

vingt sous. En qualité de militaires, nous payons demi-places, ça

n'est plus que dix sous... et, comme il nous en manque pas mal, de nos

anciens ustensiles en chair et en os,--rapport au service de la patrie,

le tout étant resté au champ d'honneur,--nous soldons moitié de moitié,

et en avant, marche!

PALAPROIE: Ça y est!

(_Ils entrent tous deux et se faufilent dans la foule, qui les regarde

en riant et leur livre passage._)

NIQUET: Rien ne résiste à l'audacieux et fluet!

PALAPROIE: Ah! mais non!

NIQUET: C'est égal... ce Roger faisait trop sa tête.

PALAPROIE: Ah! mais oui!

NIQUET: Fallait qu'il ait des revers! Il était trop vain de son orgueil

avec les amis!

PALAPROIE: Ça y est!

CASSEUR: _au milieu du tumulte_: N'ayant pas l'habitude de la parole...

LA FOULE: La lutte! la lutte!

CASSEUR: La soirée va s'ouvrir par une partie entre M. Lenfant, dit le

Toulousain Sans-Quartier, et M. Muscamel, dit le Buffle de Carpentras...

LA FOULE: Bravo! bravo! Casseur!

CASSEUR: Poussez, la musique!

Les ophycléides et les cornets à piston de l'orchestre Soufflard

firent incontinent et cruellement leur devoir. La salle s'emplit d'une

harmonie tellement diabolique, que les trois quarts des assistants se

bouchèrent les oreilles.

Il faut cela. C'est le plaisir.

Deux gros hommes, vêtus comme notre père Adam, sauf de légers caleçons

qui leur prenaient les reins, se ruèrent en scène, égalant en grâce

les deux principaux ours de notre jardin des Plantes. Ils se donnèrent

la main en souriant et prirent des poses aimables; après quoi, ils

s'empoignèrent (que l'expression me soit pardonnée), et, du premier

coup, le Buffle de Carpentras fut lancé, roide comme balle, par-dessus

la tête du Toulousain Sans-Quartier. Il tomba sur le côté: besogne

nulle. Pour que le coup vaille, il faut que les deux épaules du vaincu

touchent à la fois le tapis fatal.

Le Buffle et Sans-Quartier reprirent leurs poses aimables et se

posèrent front contre front, les jambes accroupies, le torse tendu, les

mains libres et cherchant une prise favorable.

C'étaient deux bonshommes!

Mais que faisait cependant Jean-François Vaterlot, dit Barbedor?

Comment n'était-il pas là? Pourquoi aurait-il cédé au Casseur le

privilége si cher de parler au public?

Quelques minutes avant huit heures, et au moment où Jean-François

Vaterlot, dans la plénitude de sa jubilation d'artiste et d'impresario,

contemplait le troupeau de ses athlètes, moutonnant autour de lui, un

de ses serviteurs était venu lui parler à l'oreille.

Vaterlot avait changé aussitôt de couleur, et son allégresse s'était

évanouie comme par enchantement.

--Où allez-vous, papa? demanda Jean Lagard, qui, tout nu sous son

paletot, faisait une partie de bezigue avec le féroce Plantehoux,

surnommé le Poteau de Béziers.

--A mes affaires, répondit laconiquement Barbedor.

Il jeta en même temps sa houppelande sur le costume amphithéatral

qu'il avait revêtu pour se présenter devant son public, et sortit à

grands pas.

Cela fit un certain effet parmi les différents virtuoses qui se

pressaient dans le vestiaire. Généralement, boxeurs, lutteurs,

bâtonnistes, tireurs de sabre, de canne ou de chausson, nourrissent

une très-médiocre confiance à l'endroit de leur directeur. Tous ces

gaillards peu vêtus, mais surabondamment musclés, eurent ensemble la

même pensée: «Si le Barbedor allait évaporer la recette!»

Il y eut un mouvement vers la porte; mais Casseur était là.

--Pas de bêtises! s'écria-t-il d'une voix tonnante,--on va lever le

rideau... Si un quelqu'un de parmi vous nous mettait dans le cas de

rendre l'argent au bureau, ça serait moi qui lui ferais son affaire!

Je ne suis pas le premier à faire la remarque que ces colosses sont

très-habituellement poltrons. Casseur ne travaillait plus guère en

public; mais il avait, ainsi que son patron, la renommée d'un homme

horrible sur le terrain. On se tint tranquille.

Jean Lagard appela Casseur du doigt.

--Tu sais que, moi, lui dit-il amicalement,--je t'enverrais par la

fenêtre comme un bouchon, mon gros... Y a-t-il quelqu'un là-haut?

Cette phrase avait une signification particulière. Ceux de nos lecteurs

qui se souviennent des événements accomplis au château de la Savate,

devineront le sens caché de cette interrogation.

Casseur haussa les épaules et répondit:

--Un jour comme celui-ci!... vous êtes fou, monsieur Lagard!

Jean le menaça du doigt. Son air était moitié riant, moitié sérieux. Il

reprit sa partie en grommelant.

--C'est égal! Il y a quelque chose ici autour... J'ai idée qu'on va

travailler ailleurs que sous les quinquets, cette nuit!

Le vestiaire avait une sortie sur le jardin. Barbedor traversa les

allées d'un pas furibond, essayant de boutonner du haut en bas sa

houppelande trop étroite. Au lieu de gagner la claire-voie qui

rejoignait la rue Saint-Fiacre, il tourna sur la gauche, et poussa du

pied une petite porte vermoulue, donnant sur les marais.

Un homme était là, derrière cette porte. Un ample caban de couleur

sombre enveloppait sa taille. Le collet, relevé, lui cachait la figure

jusqu'aux yeux.

--Tonnerre du ciel! s'écria Barbedor dès qu'il l'aperçut, avez-vous

juré de me faire perdre la tête, vous?

--Parlez moins haut, répliqua l'homme au caban; les haies, les

murailles, les choux, tout a des oreilles, cette nuit!

Il plongea dans l'ombre un regard circulaire et ajouta:

--Savez-vous de quoi il retourne?

--Et qui me l'aurait appris, nom d'un cœur! gronda Barbedor,

puisqu'on ne vous a pas vu depuis trois jours.

Si ce puissant maître du château de la Savate eût été un observateur,

il aurait très-positivement remarqué le soupir de soulagement qui

souleva la poitrine de l'homme au caban à cette réponse.

Et il aurait traduit ainsi ce soupir en bon français: «Il ne sait rien!

Dieu soit loué.»

Du reste, pour un diplomate de moyenne force, d'autres indices auraient

corroboré le témoignage de cet imprudent soupir. En effet, l'homme au

caban changea de ton aussitôt et reprit d'un accent délibéré:

--Nous n'avons pas le temps de causer, mon vieux Jean-François; tout

va bien... Le percement de la barrière des Paillassons est décidé en

principe...

--Allez conter vos histoires à d'autres! l'interrompit Barbedor, dont

la voix trembla un petit peu.

Trompez cent fois un tendre amant, votre cent et unième parole lui fera

battre le cœur.

Jean-François Vaterlot était l'amant de la barrière des Paillassons.

Au fond, cette passion nous paraît aussi poétique et aussi gracieuse

que celle de Pygmalion pour sa statue. Si Jean-François eût vécu du

temps d'Hésiode, il aurait eu sa place dans la mythologie.

--Croyez-moi, ne me croyez pas, reprit brusquement l'homme au caban, la

question n'est pas là, et peu m'importe. Je n'ai pas compté sur votre

reconnaissance, ami Jean-François, mais sur votre intérêt... Il nous

faut votre maison ce soir.

--Impossible! fit Barbedor.

--Ce qui est impossible, repartit l'homme au caban, c'est de nous

refuser quelque chose, quand nous le demandons.

Barbedor se recula d'un pas et son regard inquiet guetta les mains de

son compagnon.

--Allons-nous changer de jeu, monsieur Garnier? dit-il en baissant la

voix; faudra-t-il décidément nous entre-casser quelque chose?

--Mon bon, répondit Garnier avec le plus grand calme, je n'ai pas le

temps aujourd'hui... Vous savez que je ne boude pas, quoiqu'il me fût

permis peut-être de me retrancher derrière ma position et ma qualité

d'homme du grand monde... Un jour qu'on aura le loisir, je vous

casserai avec plaisir tout ce que vous voudrez... ce soir, il y a de

l'ouvrage, et la marquise veut votre maison.

--Elle veut?... répéta Barbedor.

--Elle veut! fit Garnier comme un écho.

Ce disant, il écarta les plis de son caban, comme s'il eût voulu ôter

au cabaretier toute inquiétude au sujet d'un guet-apens possible ou

d'armes cachées. Ils étaient à une cinquantaine de pas du château. La

salle avait quatre fenêtres de ce côté. L'éclairage inusité qui faisait

resplendir l'établissement de Barbedor envoyait de vagues reflets dans

la campagne. Les boutons dorés de l'habit bleu brillèrent. Barbedor dit:

--Quand même vous seriez armé comme un brigand de l'Ambigu, je n'aurais

pas peur de vous.

--Ce n'est pas avec des armes que je veux vous faire peur, mon gros,

riposta Garnier.

Il ricanait. Il reprit d'un ton doucereux, mais en piquant chacune de

ses paroles:

--Il nous faut la clef de la maison... et tout de suite.

Barbedor étouffa un jurement énergique.

--Voyons, monsieur Garnier, reprit-il essayant la douceur après la

colère, comme font tous les gens violents et sans caractère, soyons

raisonnables... Vous voyez bien qu'il n'y a pas mauvaise volonté...

c'est aujourd'hui la rentrée de Jean, mon neveu... nous avons huit

cent trente-neuf francs de recette avant huit heures... je ne peux

absolument pas m'occuper de vous.

Les premiers murmures de la salle se firent entendre en ce moment.

Garnier saisit la main du cabaretier, qui faisait un mouvement pour

s'éloigner.

--Nous ne demandons pas que vous vous occupiez de nous, dit-il; au

contraire.

Ce dernier mot fut prononcé avec une si singulière inflexion, que

Barbedor n'essaya point de se dégager. Loin de là, il se rapprocha, et,

baissant la voix:

--Ah! ah! fit-il; au contraire!... Vous aviez promis que c'était fini,

les mauvais coups.

L'habit bleu enfla ses joues et laissa tomber une dédaigneuse

exclamation.

--Plus on fait de bruit à votre rez-de-chaussée, prononça-t-il du bout

des lèvres, mieux nous serons à votre premier étage.

--Vous me donneriez mille francs comptant, s'écria le cabaretier, que

vous n'auriez pas mes clefs!

De grandes clameurs sortaient de la salle. Garnier reprit d'un ton

railleur:

--On vous appelle, mon gros... donnez le trousseau, et à votre besogne!

Jean-François se prit à crier comme si on avait pu l'entendre:

--On y va, mes petits, on y va!

Puis, dégageant son poignet par une rude secousse:

--Monsieur Garnier, ajouta-t-il, ne me tentez pas! Je dormais

tranquille avant de vous connaître. Pour un oui, pour un non,

voyez-vous, je vous briserais les côtes!

--Monsieur Vaterlot, repartit Clérambault du même ton, ne nous

poussez pas à bout... nous avons déjà beaucoup à nous plaindre... Si

la compassion ne nous retenait pas, vous coucheriez cette nuit à la

Conciergerie.

--Que dites-vous, infâme scélérat?... balbutia Barbedor, qui sentait sa

voix s'arrêter dans sa gorge gonflée.

Garnier avait la tête haute et les bras croisés sur sa poitrine.

Dans la salle, le tumulte arrivait à son comble; mais Barbedor ne

l'entendait plus.

--Je dis, reprit Garnier après un silence, que nous sommes las de vos

hésitations et de vos résistances. Je dis que le parquet a les yeux

sur vous. Je dis que le Code pénal contient au moins une douzaine

d'articles qui vous cloueraient au bagne pour le restant de votre

vie... Je dis...

Vaterlot plia les jarrets et s'élança sur lui comme un animal furieux.

Garnier le reçut de pied ferme. Ce ne fut pas dans la salle qu'eut lieu

la première lutte. Au bout de quelques secondes, le cabaretier, vaincu,

tomba sur ses genoux.

--Tonnerre du ciel! dit-il, que je voudrais vous voir avec Jean, mon

neveu!... C'est bête de se mettre en colère!... Ne sais-je pas bien que

vous ne pourriez m'entraîner à l'eau sans vous noyer avec moi!... C'est

vrai que j'ai fait des sottises... c'est vrai que vous m'avez mené

loin... mais...

--Mais quoi? l'interrompit l'habit bleu avec un air bonhomme; vous êtes

toujours le même enfant obstiné. On est bien obligé de faire la grosse

voix avec vous... Ça n'empêche pas qu'on est des amis au fond et qu'on

irait bien loin pour vous épargner un tort... Voyons, mon gros, pas de

niaiseries! Madame ne saura rien de ce qui vient de se passer, si vous

voulez être gentil...

Au travers des vitres enfumées de la salle, un grand cri passa:

--Barbedor! Barbedor!

Le cabaretier sourit en se caressant le menton.

--C'est tout de même flatteur, dit-il, d'être connu comme ça de toute

une nation!

Il fourra ses mains dans les vastes poches de sa houppelande, et reprit:

--Vous comprenez, monsieur Garnier, que, aujourd'hui, le moindre

esclandre pourrait amener des malheurs...

--Il n'y aura pas d'esclandre.

Barbedor tenait la clef à demi sortie de sa poche.

--C'est un _mariage_? demanda-t-il en appuyant sur ce mot.

--Oui, répliqua Garnier, c'est un mariage.

--Qu'y aura-t-il pour moi?

--Tout le solde de notre compte et vingt mille francs par-dessus le

marché.

--Oh! oh! fit le cabaretier, c'est bien de l'argent, monsieur

Clérambault! Quelle affaire est-ce donc?

--La fin de tout, repartit Garnier, la grande affaire.

--L'affaire de Mersanz?

Garnier secoua la tête affirmativement. Barbedor remit la clef dans sa

poche.

--Eh bien? fit l'habit bleu.

--Écoutez donc, monsieur Clérambault, grommela le cabaretier, cette

histoire-là fait bien du tort à ma famille... Et, si Jean Lagard

savait... je ne vous dis que ça, je pourrais commander mes deux mètres

au cimetière Montparnasse.

--Eh! s'écria Garnier, Jean Lagard ne saura pas!... Le diable soit de

vos scrupules, ce soir, ami Vaterlot!

C'était le moment où l'éloquence de Casseur calmait l'impatience du

public à l'intérieur de la salle. On n'entendait plus qu'un sourd

murmure.

--Si je donne mes clefs, dit tout à coup Barbedor, je veux tout

savoir!... M. le comte n'apportera pas ses fermes et ses châteaux dans

sa poche.

--Le comte a vendu plus de la moitié de ses immeubles.

--En si peu de temps?

--Maître Souëf mène les choses rondement, quand il y a pourboire... Le

comte a près de deux millions dans son portefeuille.

--Pas possible! fit le cabaretier ébloui.

Puis il ajouta par réflexion:

--Et je n'aurais que vingt malheureux mille francs?

--Quarante! s'écria Clérambault, et le mur d'octroi démoli... Mais pas

de façons, mon gros, ou nous t'envoyons paître en te promettant que tu

auras de nos nouvelles!

Vaterlot sortit enfin la clef de sa poche. Il semblait réfléchir, et

quelque chose comme un sourire se jouait autour de sa lèvre violette.

Il pensait:

--Nous irons un peu inspecter ça dans les entr'actes.

Comme si Garnier eût deviné cette préoccupation secrète, il dit en

prenant la clef que le cabaretier lui présentait:

--Et l'autre?

--Quelle autre?

--Cette clef n'est-elle pas celle de la porte qui donne sur les

terrains?

--Oui... après?

--Je veux aussi celle de la porte qui donne dans le couloir intérieur.

--Vous ne comptez pas faire une descente dans ma salle, pourtant?

--Nous ne voulons pas que votre salle fasse une montée chez nous.

Cette fois, Barbedor n'opposa aucune résistance; il tira une seconde

clef de sa poche et la remit à Garnier en disant:

--On en passe toujours par toutes vos volontés, monsieur Clérambault.

Garnier l'examinait maintenant d'un air soupçonneux. A son gré, le

cabaretier s'était rendu trop vite.

Le tumulte, cependant, recommençait dans la salle. Les galeries

demandaient Barbedor à grands cris. Garnier lui tendit la main.

--A quelle heure finit votre assaut? demanda-t-il?

--A onze heures, par ordonnance.

--A onze heures et demie, vous aurez votre sort fait, mon gros... Et

vous pourrez vous vanter d'avoir gagné commodément votre fortune.

VII

-- Une nuit noire. --

Ces hautes pyramides d'Égypte sont l'œuvre de la volonté patiente

et implacable. La volonté de l'homme peut tout. Certes, il était plus

difficile de tailler dans le granit rouge de l'Assouan l'obélisque qui

décore notre place de la Concorde, que de percer le mur d'octroi et de

donner naissance à la barrière des Paillassons.

Il était même plus malaisé de dresser ce lourd monolithe sur sa base de

pierre bretonne que de pratiquer une brèche à l'enceinte municipale.

Personne ne contestera cette vérité.

Cependant, l'obélisque de Louxor, solidement planté, regarde de ses

quatre faces les Tuileries, énigme plus profonde que celles du sphynx,

la Madeleine, temple païen qui n'eût point déparé la Thèbes aux cent

portes, l'arc de triomphe de l'Étoile, autre œuvre cyclopéenne que

Sésostris eût sans doute saluée d'un bienveillant coup d'œil, et le

palais Bourbon, mascaron bavard, dont chaque pierre, frappée par la

verge de Moïse, rendrait au lieu d'eau des flots de paroles inutiles.

L'obélisque existe. On peut, Dieu merci, le voir. Il a fait, ce colis

de 250,000 kilogrammes, le voyage de Memphis morte à Paris viveur.

Et la barrière des Paillassons n'est pas née!

Les promeneurs du boulevard de ceinture jettent encore leur regard

distrait sur cette étrange masure, flanquée de deux petits jardinets

mouillés, qui bouche effrontément une des entrées marquées sur les

plans officiels de la capitale du monde!

Moins fort que les monarques égyptiens, Jean-François Vaterlot, dit

Barbedor, n'a pas pu édifier sa pyramide.

Mais ce ne fut pas la faute de Barbedor. Cet échec ne doit point

rabaisser sa mémoire.

Moïse, dont nous citions tout à l'heure la baguette, éprouva un sort

analogue. Il ne lui fut point donné de passer la frontière de Chanaan.

Hélas! il est des sentences écrites au livre mystérieux des destinées.

M. le baron de Rothschild lui-même ne pourrait pas reconstruire le

temple de Salomon. Peut-être est-il écrit là-haut que la barrière des

Paillassons ne sera jamais percée!

A peine Barbedor et M. Garnier de Clérambault venaient-ils de se

séparer, qu'on put entendre un léger coup de sifflet à quelque

cinquante pas de là, dans la direction de la rue de l'École.

C'était une nuit triste et froide. Il n'y avait point de lune. Les

lueurs rouges qui sortaient du château de la Savate faisaient paraître,

par ce contraste, les ténèbres plus profondes. Par une opposition

analogue, le silence et l'abandon semblaient s'augmenter de tous les

bruits joyeux qui sortaient de la maison de Barbedor.

L'endroit où Garnier était resté seul regardait la façade donnant sur

le jardin, et enfilait de profil cette contre-façade qui formait, du

dehors, maison séparée et jouait habitation bourgeoise.

Les fenêtres de cet annexe n'étaient point éclairées.

Au contraire, on voyait briller dans l'obscurité toutes les croisées

de la salle et celles du café-estaminet, situé du côté de la ruelle

Saint-Fiacre.

Le lieu, comme nous avons dû le dire, ne présentait par lui-même

absolument rien de pittoresque. C'étaient des terrains vagues, coupés

de murs bas et caducs, où croissaient çà et là, parmi les légumes,

quelques arbres fruitiers rabougris. Mais la nuit change si étrangement

la physionomie des paysages, que ces marais prenaient en ce moment

physionomie de vaste et mélancolique solitude.

La lumière basse qui venait des fenêtres illuminées prolongeait à

l'infini l'ombre du moindre arbrisseau.

Les murailles demi-ruinées prenaient des formes fantastiques, et les

tilleuls malades qui bordaient l'habitation de Barbedor semblaient des

géants de l'ordre végétal.

Du côté opposé, la réverbération des mille feux qui éclairent Paris

nocturne teignait en gris cuivré la voûte abaissée du ciel, qui

paraissait appuyée sur les ormes du boulevard extérieur.

Vous eussiez dit que l'Océan était au delà, brisant son flot éternel

contre une grève plate et sourde, tant étaient larges les murmures

que la brise du soir apportait. Enfin, les maisons de triste figure

qui bordent la rue de l'École, empruntaient à l'obscurité des lignes

et des saillies: cela formait une sorte de barrière monumentale qui

fermait fièrement l'horizon.

Clérambault, malgré sa profession de marieur, qui est incontestablement

la plus poétique et la plus impalpable de toutes les professions

connues, avait l'esprit de la prose. Les objets extérieurs

l'influençaient médiocrement. Il n'était pas homme à subir ces vagues

inquiétudes que font naître chez les caractères impressionnables la

nuit et la solitude.

Et, cependant, il n'est pas douteux que Clérambault n'était point à

cette heure dans son assiette ordinaire. Si le soleil eût éclairé tout

à coup son visage, vous l'eussiez trouvé pâle et défait. Sa taille,

d'ordinaire si crâne, s'affaissait sous son caban. A chaque instant,

son corps était agité de frémissements qui n'avaient point pour cause

le vent humide du soir.

C'est que toute grande résolution porte avec elle sa fièvre et sa

souffrance. Si Napoléon dormit au bivac d'Austerlitz, César eut, avant

de passer le Rubicon, d'illustres insomnies, et chacun sait les visions

qui agitèrent la nuit de Pompée sur le champ de bataille de Pharsale.

Du petit au grand, les comparaisons sont permises, sans que le petit

offense le grand. D'ailleurs, Garnier de Clérambault n'était point

petit. Pour Fromenteau et bien d'autres qui l'ont connu, les boutons de

son habit bleu forment une constellation au ciel des hardis coquins.

Garnier de Clérambault était à la veille de Pharsale et devant le

Rubicon.

Les deux à la fois, remarquez bien ceci.

Il avait à livrer une immense bataille et à prendre une suprême

résolution.

Bien qu'il eût entendu parfaitement le coup de sifflet dont nous avons

parlé, il ne bougea pas jusqu'au moment où la porte de l'enclos ayant

été refermée, la marche pesante de Barbedor s'étouffa sur le sable du

jardin. Il fit alors un pas vers l'endroit d'où le coup de sifflet

était parti,--mais il ne fit qu'un pas.

Il s'arrêta. Ses deux mains pressèrent ses tempes, puis tombèrent le

long de ses flancs.

--Vais-je manquer de courage? se dit-il;--voilà bien longtemps que je

n'avais senti la sueur froide autour de mon cou... Je suis ensorcelé,

c'est clair, et j'aurai bien de la peine!

Un second sifflement se fit entendre. Clérambault serra son caban

autour de son corps et frissonna.

--Chante! grommela-t-il,--chante, couleuvre!

Mais il avait beau railler. Sa voix, profondément altérée, accusait en

lui le comble de l'agitation.

--J'aurai de la peine! répéta-t-il;--je ne peux pas me faire à l'idée

de me séparer de cette femme-là!... Il n'y en a pas deux comme elle...

Il essaya de sourire et ajouta:

--Heureusement!

Puis, après un nouveau silence:

--Allons! morbleu! reprit-il en secouant la torpeur qui s'emparait

de lui;--c'était décidé tout à l'heure: d'où vient que j'hésite à

présent?... Il y a deux millions: elle prendra tout... et je n'aurai,

moi, que ma part du sang!

Le frisson revint si violent, que ses dents claquèrent. Un troisième

coup de sifflet grinça dans la nuit et fut suivi d'une grande clameur

partant du château de la Savate: sans doute, les applaudissements qui

accueillaient l'entrée de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor.

Clérambault se mit à marcher lentement vers la rue de l'École. Au

bout de quelques pas, il joignit le sentier qui menait à l'entrée

particulière du logis de Barbedor. Une femme était assise sur l'herbe

mouillée, au bord de ce sentier.

Nous disons une femme; mais, pour quiconque eût suivi ce chemin sans

être averti, ce n'aurait été qu'une masse informe et toute noire.

--Vous voulez donc vous tuer, Flavie! dit Garnier en s'arrêtant près

d'elle;--malade comme vous êtes, commettre de pareilles imprudences!

Madame la marquise de Sainte-Croix fit effort pour se lever; mais il

lui fallut l'aide de Garnier. Dès qu'elle fut sur ses pieds, elle

chancela et trembla.

--Je ne suis pas malade, dit-elle d'une voix creuse;--avez-vous des

nouvelles de Maxence?

--Aucune.

La marquise s'appuya plus lourdement sur l'épaule de Garnier.

--Il y a trois choses possibles, murmura-t-elle:--Maxence s'est tuée...

ou elle nous a vendus... ou elle s'est jetée d'elle-même entre les bras

de ce grand benêt d'Achille.

--Dans les deux dernières hypothèses, grommela Clérambault,--nous

serions bien!

--La dernière, répliqua très-froidement Flavie,--est la plus dangereuse

et la moins probable... La seconde est dangereuse encore; mais je n'y

crois guère, et, d'ailleurs, elle ne sait rien de nos projets: nous

aurions le temps... La première est sans danger aucun et je la trouve

plausible.

Ceci fut dit avec une effrayante tranquillité.

Garnier était tout blême derrière les mentonnières de son caban.

--C'était une belle créature! murmura-t-il;--l'argent coûte cher!

--L'argent vaut toujours plus qu'il ne coûte, repartit Flavie essayant

une pointe de lugubre gaieté.

Mais elle ajouta aussitôt, et sa voix avait je ne sais quelle vague

émotion:

--Oui, c'était une belle créature!

Puis, d'un ton si bas, que Garnier eut peine à l'entendre:

--Si Dieu m'avait donné une fille comme cela...

Elle se redressa en un ricanement aigu.

--Sotte habitude, dit-elle, de parler toujours de Dieu!... Les autres

aussi étaient belles!...

--Le hasard! s'interrompit-elle en frappant un coup gaillard sur

l'épaule de Garnier, voilà un dieu qui nous a toujours bien servis...

excepté au jeu!... Vois l'idée qu'il a inspirée à cette masse de chair

inepte: notre ami Barbedor?... Pouvions nous avoir une meilleure

occasion? et n'y a-t-il pas là de quoi dérouter tous les limiers qui

nous poursuivent?... Allons, Garnier, relève-toi! c'est ici notre

dernier combat! Tu seras riche demain et nous choisirons quelque bonne

capitale, Dresde, Vienne, Berlin, où, moins connu qu'ici, tu pourras

enfin accomplir le rêve de toute ta vie et trancher un peu du grand

seigneur!

Elle semblait avoir repris vie. Elle ne grelottait plus, malgré la

pluie fine et froide qui commençait à tomber.

--Donne-moi ton bras! ordonna-t-elle.

La fabrique de mariages, Vol. 6 · 第 1 / 7 段