GUER.

Tous lous habitans de nos bonnes villes

Disant qu'estiant sous de guerres civiles.

PAN. Ceux qui sont aux champs en sont bien encore plus souls et plus

las (Guer., mon amy), car ils n'ont ny murailles ny fossés pour se

garentir, et faut avoir recours aux bourgeois des villes, qui vendent

bien chère leur courtoisie, ou bien aux gentils hommes voisins, qui

les tondent quelque fois ras à l'espagnolle, et encore les appellent

vilains.

ANT. La belle chose d'estre sous son toict en toute seureté, sous

l'authorité de son prince souverain! Mais voicy le plus eveillé

Guéridon que je vis de cest an. Dictes-moy, je vous prie, faut-il dire

Guéridon, ou Guérindon[376]?

[Note 376: On disoit, en effet, l'un et l'autre. «Je m'en

vas, lisons-nous dans une pièce du temps, chanter avec ma

cornemuse vos louanges, sur le chant de _Guérindon_.» (_La

Suitte très plaisante et Masquarades veue en l'autre monde

par le capitaine Ramonneau_, 1619, in-12, p. 15.) Dans le

_Ballet des Argonautes_ on l'appelle même _Guélindon_.]

GUER. I n'en sé per la cordiène ren.

PAN. Voyez l'humeur des François! ils se prenoient au poil l'autre

jour (des gens d'esprit) par ce que les uns opiniatroient qu'il faloit

dire Guerindon, les autres Gueridon. Ils s'atachent tousjours à des

choses de neant.

GUER. Olet vré iqu. I me souvien que lous clgercs disiant qui quets

Gregeois (qu'is apeliant) donniriant de grousses et sanglantes

batailles per ine voyele[377]. Agarés sis nestiant pas ben de lesi, et

lous Françez fesiant lou mesme. Is se batiant per iquet honour qu'is

ne cognoissiant mie. Cré ben qu'is ariant grand besoin d'étre in poy

trapanez. O let in grous cas diquets cerveas.

[Note 377: Sur ce fait et quelques autres du même genre, V.

t. 2, p. 286.]

ANT. Laissons tout cela et dites nous encore quelque guéridon,

compère, mon amy.

GUER. I vous en diré in tout nouvea:

Les Walons estiant venus à la guerre,

S'en retourairant ben tost à louer terre.

Olet per vray. Is lour prometiant grousses richesses per lou sac d'ine

bonne ville. Quand is s'aprochirant is lour vouliant donné deux escus

per téte, is s'en retournirant tous gromelous, hormis quauques uns

agarés les gens diquelle nouvele reformation. Iqu me fai souveni des

gens d'in prince dau tans passé. Les femmes disiant: Ique les gens

diquet Seignour nous travaillant ben, mais ne nous donant ren.

ANT. Il sçait tout, le compagnon, et n'espargne personne, entre dans

les lieux secrets et souterrains comme un chien d'Artois et dit sa

ratelée du monde. Je te prie, mon Bedon, dy nous des nouvelles.

GUER. Vous otres en sçavez plus que mé. I me sens la téte rompue de

questions. Iquets qui hantiant la cour ne demandant que nouvelles

fresches portées par lous chassemarée. Et qui ato de neuf? Que dit on

de nouvea? Que vous en semblge de la paix, de la guerre? Tousjours sur

iquele demarche, mais qu'est igu? I vous voy tous meshaignés[378] et

tristes; lous affaires vont elles pas ben?

[Note 378: Chagrins, morfondus de tristesse. Quelquefois

même ce mot se prenoit pour _blessé_, _estropié_. V. Cl.

Fauchet, _Recueil de l'origine de la langue et poésie

françoise_, 1581, in-4, p. 141.]

ANT. Non, certes, on nous mange; et si nous ne sommes pas bien venés,

nos fermiers ont tout perdu.

GUER. I vous en dis lou mesme, iquets gendarmeas me mangirant tout,

jusques à ine belle oie; oletet plgene de gravité espagneule, et

sembglet ine grosse espousée de vilage, la povre oye! Olet ine grousse

perte, elle fut engoulée avec les otres, et cré qu'is la mangirant

plgume et tout tant is estiant afamez.

PAN. Tu l'as donc perdue?

GUER. Voire, da! et aguis ine bele pour iquele journée. Vous otres

avés ouy dire et avés veu que d'otre tans lous gendarmeas se couvriant

d'acié, de lames treluisantes qui esclatiant au soleil; mai olet ben

in otre tans. I rencontris l'otre mardy diquets reformatours qui

vouliant faire ine otre France, ô qu'is estiant afrous! lous uns

chargés d'ine pèce de terre, otres montés sur daus mouleins à vent,

plusieurs sur mouleins d'eue, otres jambe deça, jambe de la sur ine

pièce de vigne; otres sur des fiefs en parchemin. Is estiant tous

suans et poudrous.

ANT. Voilà de belles gens, et fort ambitieux! Nous cognoissons tous

ces vaillans guerriers. O les bonnes lames!

PAN. Messieurs de la Vigne, du Pré, du Moulin[379], des fiefs en

parchemin fort nouveau qui se fait baroniser; c'est un gentil

fredaine[380] mirelaridaine. Ces gens là sont tous aliés. Ce compagnon

du parchemin en fief nouveau avoit un gros vignier de père qui fut

capitaine durant les guerres civiles. J'en fis ce gueridon:

Il n'en est de tel de Paris à Rome,

Car il est baron et point gentil-homme.

[Note 379: Il a déjà été parlé de ces paysans qui

s'ennoblissoient de leur propre autorité et se faisoient

appeler, soit, comme ici, _M. du Pré_, soit _M. du Buisson_,

_M. de la Planche_. V. t. 6, p. 332, une citation du _Paysan

françois_ à ce propos.]

[Note 380: Le mot _fredaine_, d'après ce passage,

n'auroit-il d'abord été, comme le mot qui suit, qu'une sorte

d'onomatopée chansonnière? Du refrain gaillard il seroit

passé dans la langue courante, pour désigner la chose qu'il

a servi a chanter. Je pourrois citer plus d'un exemple de

ces mots de fantaisie créés par les refrains, et à qui

l'usage finit par donner un sens.]

GUER. Ha! ha! vela pas ine gaillarde noblgesse? Mais hau! compère, me

voudriés vous ben oté mon metié?

PAN. Que vous semble de monsieur du Pré?

GUER. Olet in benet. Car qui point n'a pré, point de foin, _ergo_

point de chevos, so ne sont dique le race de Pacolet[381]. Pour iquet

moulein à vent, ha! ha! ô merite ben d'estre habillé en moulein à vent

et vivre de vent[382] et d'air come iquets lesardeas (que lous

clgercs apeliant cameleons) et non de poules et poulets. Olet in grous

cas de porté in moulein à la guerre: lou vent (i cré ben) emporteroit

ique le vaillance; olienat qui deveniant d'evesques mouinés et olet

devenu de mounié gendarmea.

[Note 381: Sur _Pacolet_, V. plus haut, p. 38.]

[Note 382: Tabarin se moqua, sur son théâtre, de ces pauvres

paysans habillés de toile, comme les ailes d'un moulin. Il

se montra lui-même dans cet accoutrement, et c'est ce qui

donna lieu à la facétie: _Le Procez, plainte et informations

d'un moulin à vent de la porte Sainct-Antoine contre le

sieur Tabarin, touchant leur habillement de toille neufve_.

1622, in-8. «Quand il a veu, dit-il, le pauvre moulin, que

j'avois mes habits des dimanches, il m'est venu despouiller

une de mes aisles, c'estoit la plus belle jacquette que

j'avois jamais eue.»]

PAN. Voicy venir M. Jean, le savetir de nostre vilage, qui ne fait

qu'arriver de la grande ville, où il a demeuré longtemps; il chante le

_Te Deum_ et jargone des affaires d'estat.

GUER. Is disiant quo lest opiniatre comme in mule; mais dites-mé, que

vous semble encore de tous iquets lous gendarmeas nouvellement creés?

PAN. Je dis qu'ils auront tous un pié de nais quand ils verront que la

guerre s'en retournera au premier passage de rivière; et puis il n'y a

ny foin ny avoine de ceste année.

GUER. Je vis l'otre matein l'aine dau compère Estienne, is le vouliant

faire passé au pont de Satein, is ne puguirant jamais. Olavét pour,

ayant passé, de ne trouvé ren à petre. O faudrét doné l'anguillade[383]

à tous iquets picourours si serré que lour peu ne vosit ren après à

faire vèzes[384] ou cornemouses, comme disiant iquets courtisans.

[Note 383: Les pédagogues romains fouettoient leurs écoliers

avec une peau d'anguille. (Pline, liv. 9, ch. 23.) L'usage

étoit resté, et le mot ici employé en étoit venu. Il se

trouve plusieurs fois dans Rabelais (liv. 2, ch. 30; liv. 5,

ch. 16). Je lis aussi dans Regnier, sat. 8, v. 155-156:

Ce beau valet, à qui ce beau maistre parla,

M'eust donné l'_anguillade_ et puis m'eust laissé là.]

[Note 384: La _vèze_ étoit une sorte de cornemuse plus

particulièrement en usage dans le Poitou, selon La Monnoye,

dans son _Glossaire_ des noëls bourguignons. La _vèze_ étoit

la partie par laquelle on souffloit; l'outre s'appeloit

_bille_, et des deux mots on avoit fait celui de

_bille-vezée_ pour _balle soufflée_, et au figuré pour

toutes les sornettes d'où il ne sortoit que du bruit et du

vent.]

ANT. Celuy qui a vendu le bois tortu est un sot homme; vous diriés

qu'il est bien amy des armes, mais il est indigne de jamais avaler du

piot, et que Bachus luy pardonne.

GUER. Olet per vrè in nigaut,

O vaudret ben meux estre en la cuisine

Pre se rejoui que vendre sa vigne.

PAN. Maistre Jean s'est arresté, mais il viendra à nous. C'est un

grand fat; comment il tranche du politique! Nous sommes en un temps

qu'il n'y a petit pelé de secretaire de S. Innocent, clerc, pedant,

magister croté, artisan, qui ne se mele d'escrire et de parler des

affaires d'estat; ils sont fricassés sur les pons et par les rues, que

c'est pitié. Tu verras tantost que ce maistre savetier enfilera les

affaires comme grains benits[385].

[Note 385: Ce n'étoit qu'un cri dans toute la noblesse et la

bourgeoisie contre les gens de métier qui se mêloient de

pérorer sur les affaires publiques. «Aujourd'hui, écrivoit

Mornay un peu auparavant, il n'y a boutique de factoureau,

ouvroir d'artisan ni comptoir de clergeau, qui ne soit un

cabinet de prince et un conseil ordinaire d'Etat; il n'y a

aujourd'hui si chetif et miserable pedant qui, comme un

grenouillon au frais de la rosée, ne s'emouve et ne

s'esbatte sur cette cognoissance.» (Cité par Mayer, _Galerie

philosophique du XVIe siècle_, t. 2, p. 271.) Je lis encore

dans un pasquil du même temps, _les Entretiens du diable

boiteux_, p. 26: «Quand le savetier a gagné, par son travail

du matin, de quoi se donner un oignon pour le reste du jour,

il prend sa longue epée, sa petite cottille, son grand

manteau noir, et s'en va sur la place decider des interets

de l'Etat.» De même que Picard, cordonnier de la rue de la

Huchette, qui fut pour une si grande part dans les

soulèvements populaires, contre le maréchal d'Ancre, tous

les gens de ce métier, et le savetier maître Jean, que vous

allez voir paroître, en est un exemple, se croyoient alors

de grands clercs en politique; ils avoient mis à honneur de

se ranger des premiers parmi les mécontents. Ils n'y

gagnèrent rien que les quolibets des bourgeois de bon sens

et les épigrammes des faiseurs de _pasquils_. Picard,

toutefois, fit bien ses affaires; sa réputation de factieux

achalanda sa boutique, et, à partir de ce moment, il eut le

bon esprit de n'en plus sortir. Il se mit en état de lancer,

son fils dans les grandes affaires. Ce fils devint, non pas

procureur au Parlement, comme dit Amelot de la Houssaye

(_Mémoires historiques_, t. 2, p. 399), mais trésorier des

parties casuelles et marquis de Dampierre. V. le _Catalogue

des Partisans_, dans le _Choix des mazarinades_ de M. C.

Moreau, t. 1, p. 117-118. Il mourut au mois d'avril 1660

(_Lettres choisies de Gui Patin_, 1707, in-8, t. 2, p.

15).]

ANT. Il faut bien qu'il y en ayt tousjours qui parlent, qui escrivent

et qui donnent suject de rire. Vous sçavés comment Pasquin et Marforio

en font à Rome.

GUER. Mais olet in grous fait quin chacun se mele dans affaires. J ne

vis jamés tant de conseillers diquet estat. I cré ben quiquet Pierre

du Pui[386] (quis apeliant) demanderat de letre. I pense qu'en fein

or en fairat lou mulet de quauque presidant. Per vré olet in grousse

pitié. I fis ine rimaille lotre matein sur iqu.

De l'Estat oh parle entre nous,

In chasqu'un sur icu caquete,

Is s'en vouliant melé tretous,

Jusques au fis de la jaquete.

[Note 386: Sur ce pauvre fou, qui couroit les rues, et à

qui, comme à maître Guillaume, on faisoit endosser toutes

sortes de petits livrets, V. t. 2, p. 273.]

PAN. Le voicy venir, ce maistre discoureur, qui nous resoudra sur

toutes questions d'estat: car il est grand politique en plusieurs

poins. Vous soyés le bien rencontré, maistre Jean, et le bien revenu.

M{e} JEAN. Et à vous, messieurs et amis. J'ay ouy dire que vous autres

avés fait des pertes: ce n'est rien, il faut bien que les gendarmes

vivent. Par S. Crespin, je leur eusse faict bonne chère s'ils fussent

venus chés moy, et sans pleurer.

PAN. Par ma barbe, c'est bien rentré pour un courtisan à la grande

forme. Il faudra donc que les bons François nourrissent les mauvais de

poules, de poulets et de veaux?

M{e} JEAN. Aga, je sçay bien que j'ay travaillé pour des grans

seigneurs de la cour, et que j'ay oüy dire à plus de quatre savetiers

de bonne mémoire que cest esloignement de monsieur le Prince n'estoit

à autre fin que pour racoutrer l'estat[387].

[Note 387: Le prince de Condé avoit quitté Paris le 6

janvier 1614, pour se mettre à la tête des mécontents.]

ANT. A! maistre Jean, il est bien aisé à dire, mais on ne racoutre

pas l'estat comme une paire de botes ou de souliers. Il y a bien à

tirer au chevrotin et des bouts à metre.

PAN. Mon grand ayeul maternel m'a conté souvent que du temps de Loys

douziesme, père du peuple, il y avoit en son vilage une bonne et sage

dame s'il en fust oncques; mais les vilageois ne la peurent soufrir,

et firent les chevaux eschapés parce qu'ils estoient trop à leur aise.

Elle fut contraincte de les quiter là, et un sien parent vint qui les

assomoit tous de coups, leur prenoit leur bien par belle force, les

rançonoit, deshonnoroit femmes et filles. On s'ennuye souvent de

manger du pain blanc.

M{e} JEAN. Sur mon honneur, je pense que ces grans Princes ne songent

qu'au bien public.

GUER. Oyés in poi iquet juron d'aleine. Is aviant donc de l'onour,

lous savetiés? Je ne disons mie quiquets seignours nous pensiant qua

lour profit particulié et ne tiriant qu'à iquet Papegaut, maistre

nigaud.

M{e} JEAN. Aga, mes amis, ils sont bonnes gens et veulent soulager le

povre peuple de tailles, desirent que tout aille par ordre, que les

bons soient reconnus, les meschans chassés et punis, et que les estats

ne se vendent plus.

GUER. Agarês ce goguelu[388], coment ol en contet et quolet ben avant

en hote mer. I sè ben qu'en ma paresse oliat trois ans que j'avons eu

soulagement de plgus de deux cens francs de tailles, et oüy dire à

des gens de ben, qui queles gens qui gouverniant aviant osté plgus de

quinze cens mille escus de tailles et otres subsides depus iquet tans.

O faut tousjours trouvé in mantea pré couvry lou mau, mais olet ben

malaisé astoure que lou monde n'est plus nigaud. I fus ine fois à ine

maison toute rompue, ô ny avet que dea peas de vea pendues en ine qui

serviant de tapisserie. Ol y avet en escrit, au bas diqueles peas: _O

les gros veas!_ Is vouliant dire que c'estet à des veas de croire qui

queles ruines aguissiant esté faites durant les guerres pré lou ben

publgic.

[Note 388: V., sur ce mot et sur sa curieuse étymologie, une

note excellente de M. Ch. d'Héricault dans son édit. des

_Oeuvres de Coquillart_, t. 2, p. 287-288.]

PAN. Ce maistre ligneul[389] n'est Parisien, encore qu'il die

aga[390]: car les Parisiens sont fort sages et affectionnés au service

du Roy, tesmoin monsieur le Prevost des marchands[391], qui offrit

ces jours passés à leurs Majestés cent mile hommes armés qui

s'entretiendroient six sepmeines à leurs despens. Alés moy dire que

ces nouveaux refondeurs d'estat en trouvent autant.

[Note 389: C'est le fil _poissé_ dont se servent les

cordonniers.]

[Note 390: Cette interjection populaire est une apocope de

_agardez_, regardez. Théodore de Bèze (_De Franc. linguæ

recta pronunctatione_, p. 84) est de cet avis, ainsi que La

Monnoye (_Oeuvres choisies_, 1770, in-8, t. 3, p. 334). On

trouve maintes fois ce mot dans nos anciens auteurs,

notamment dans les _Contes_ de Des Périers, édit. elzevir.,

t. 2, p. 204. Nulle part, comme on le dit ici, il n'étoit

plus employé que dans le peuple de Paris. C'étoit pour ce

populaire une exclamation partout de mise. Saint-Julien, en

ses _Courriers de la Fronde_, ne lui en fait pas pousser

d'autre. Ainsi, dans le 1er (édit. Moreau, t. 1, p. 12,

107), il dit:

Monsieur de Mesme harangua,

D'un style qui fit dire: Aga!]

[Note 391: Le prévôt des marchands étoit alors Robert Miron,

seigneur du Tremblay, conseiller d'Etat et président des

requêtes du Palais.]

GUER. Si lours Majestés vouliant, cordiene, is lous metriant tous à

sac; mais iquets bons Princes ne vouliant ja lour ruine. Lou compère

Panurge parle de refondre. I me treuvis l'otre mardy qu'is refondiant

ine cgloche, oliat ben de lengin à iquelle besongne. Is demeuriant

beacoup de tans, is estiant tous suans et tous mehaignés. I pensés en

mé meme: oliaret ben à faire de refondre ine si grousse cgloche qui

quele d'in tel estat.

M{e} JEH. Aga, mes amis, ce bons Princes et messieurs ses associés ont

force gens, Anglois, Flamans, Alemans, et argent prou.

GUER. Olet in mantour iquet ravodour: car is n'aviant ja diquets

estrangers sô n'est comme de l'arche de Noé, de chacun in paire.

L'otre matein in bachelié de mon village en parlét ben et disét qui

quel Rey d'Angleterre, qui est in gran Rey, desire faire lou mariage

de son fils avec ine des sours de nostre bon Rey[392], que Dieu

maintienne, et que lous fers en estiant ben avant dans lou feu. Pré

lous otres, is ny songeant mie. Quand à l'argent, nut farlorum[393];

et, saincte Dame, d'où lou tireriant is?

[Note 392: Le mariage du fils de Jacques Ier avec Henriette

de France, soeur de Louis XIII, étoit en effet déjà projeté;

mais il n'eut lieu que bien plus tard, le 11 mai 1625. V. t.

1, p. 39.]

[Note 393: _Perdu_, du mot allemand _verloren_, qui, importé

par les Suisses et les Lansquenets, étoit devenu le mot

_frelore_ employé dans le Pathelin (édit. G. Chateau, p. 50)

et par Rabelais, liv. 4, chap. 18. Il se trouve aussi dans

la chanson de la bataille de Marignan par Cl. Jennequin.]

PAN. A tout le moins ces nouveaux soldats ne trouvent rien à brouter à

la campaigne; on a tout serré dans les villes. Ils ressemblent les

compaignons d'Ulysse, ils ont esté jeté sur le roc de bon apetit et

n'ont faute que de mengeaille.

GUER. Is voudriant ben trouvé parmy tous champs de bons logis come

iquele Pome du pein[394], Cormié[395] et la Croix blganche[396]; ô

qu'is aimeriant la guerre! I cré ben qu'is en serant pglustot sous que

de fozes[397] de gelines.

[Note 394: La _Pomme-de-Pin_, cabaret trop célèbre pour que

j'aie besoin d'en parler ici. V. d'ailleurs notre _Histoire

des hôtelleries et cabarets_, t. 2, p. 304-305.]

[Note 395: Fameux cabaretier dont la taverne se trouvoit

près de Saint-Eustache. V. _Caquets de l'Accouchée_, p. 268,

note; _Saint-Amant_, édit. Livet, t. 1, p. 143.]

[Note 396: Cabaret chéri de Chapelle, qui se trouvoit près

de la place Saint-Jean, auprès de la ruelle, aujourd'hui

disparue, qui lui devoit son nom. V. t. 3, p. 318, et t. 4,

p. 50.]

[Note 397: _Foze_, renard, vient de l'allemand _fuchs_, qui

a le même sens.]

M{e} JEH. Par S. Crespin, je gageray que ces princes ne demandent que

l'ordre.

PAN. Comment est-ce, maistre benet, que l'ordre peut estre mis par le

plus grand desordre[398] du monde, qui est la guerre civile? Nous en

voyons des exemples à l'entour de la grande ville, où les gendarmes

mesmes du Roy font chere lie et puis batent leurs hostes: tesmoing le

jardinier de M. Du Harlay, jadis premier president de la Cour des

Pairs.

[Note 398: Voilà le système de M. Caussidière en 1848

condamné, et même avec sa propre expression, _faire de

l'ordre avec du désordre_.]

GUER. Ine compaignie de carabins faira plus de mau en in jour que

toute iquele reformation ne scaurét aporté de ben en in an. Is aviant

desja mangé la Champaigne, la Bourgoigne et la Brie, is ne sçariant

jamés reparé lou tort qu'is fesiant au Rey nostre seignour, et à ses

sujets, non pervré.

ANT. Ces reformateurs me font souvenir d'un voisin que j'avois, qui

avoit une fort belle maison percée et ouverte en quelques endroits. Il

fut si fin que pour la racommoder il la fit abatre un beau matin

jusques aux fondemens.

GUER. Agarés iqui in bea mesnage. O ly avét de méme in homme au vilage

de ma mere grand, la grousse Jaquete, ô metit lou feu dans sa maison

pré chassé lous rats et les souris. I me trouvés ine fois avec ine

femme quo n'avét qu'ine robe un poi dechirée, et n'en pouvet aver

d'otre; o ne fut jamés possibgle de ly faire entendre quo se pouvet

racoutré. O la metit en pieces et fausit qu'alit en chemise toute

rompue, et si bien quo monstrét lou darré. Olet in gran fait d'in

opiniatre.

M{e} JEH. Vous dires ce qu'il vous plairra, mais ces Princes ont bien

avancé la besongne.

PAN. Voir da! bien advancé; ils ont mis de leur bon argent, et la plus

part de ceux qui l'ont pris ont fait voile. Ils ont alarmé le royaume,

attiré sur eux l'imprecation des peuples, et puis c'est tout.

GUER. Mais vous ne sçavés pas come is disiant qu'is estiant

magnifiques en iquele seance de lours estats de la nouvelle

impression? In secretaire d'in des gros monsieurs m'a tout conté. Ha!

ha! Oly en at per rire. O m'assurét qu'à in mesme banc de monsieur lou

Prince et des otres Princes et Seignours estiant assis i ne sé queles

gens qui teniant la plgace de lours maistres, en qualité (come a disét

iquet secretaire) de deputés presumptis. I n'enten ja iquet parlange;

que vous en sembgle, diquele nouvele espousée?

PAN. Ceste piece n'est pas de bonne mise.

M{e} JEH. Par S. Crepin, si est, et monsieur le Prince n'est-il pas

lieutenant-general pour le Roy ès terres et pays de son obeissance, et

protecteur de l'estat?

GUER. Hô! maistre Goguelu, vous estes ine bete de dire iqu. I cré ben

que lou grand Prince n'y a songé maille. Lou curé de nos vilage disét

l'autre matein quo ne songe mie à toutes iqueles fredaines.

PAN. Guéridon, mon amy, il y en a qui disent qu'il met ce tiltre là

dans les commissions qu'on tient qu'il a envoyées en Poictou et

Guyene. Je n'en sçay rien que par le bon homme Ouy-dire, qui va

partout.

GUER. S'ol étet vré iqu, ol yarét ben que dire, mais i ne le cré ja:

car o se rendret coupabgle. Olet vré qu'iquets hanicrochemens

apartenant aux clgercs. I n'enten ja lou latein.

M{e} JEH. Il ne sçauroit mal faire en quoy que ce soit, par S.

Crespin, et je vous en pleuvis; il est certain qu'à Nevers[399]

l'argent ne manque non plus que l'eaue de la fontaine; qu'il a près de

luy huit cens gentils hommes; que tout le Languedoq et la Guyene sont

à sa devotion, avec huit mile gentis hommes, tous des parles.

[Note 399: L'un des quartiers généraux des mécontents. V.

plus haut, p. 237.]

PAN. Vous mantés, inposteur; vous aurés dronos[400] sur ce beq de

corbin. Je ne pouvois plus tenir mon eau. Je luy ay fait manger ses

parolles.

[Note 400: Expression toute rabelaisienne (_Gargantua_, liv.

1, ch. 27; _Pantagruel_, liv. 2, ch. 14). Elle paroît venir

du langage toulousain, dont Le Duchat invoque à ce propos le

dictionnaire. Claude Odde, de Triors, dans les _Joyeuses

recherches de la langue tolosaine_, dont M. G. Brunet a

donné une nouvelle édition (1847, in-8), n'en a toutefois

pas parlé. Elle se prend pour _tape_, _horion_.]

GUER. Estrille, estrille le, Panurge, iquet marroufgle. I m'en vais li

faire ine Guéridon.

Ce crassous savetié, infantour de miseres,

Come inpaerturbatour en soit mis os galeres.

Ainsi tous les factions y puissiant allé per ecrire di quele longue

plgume; coment olat fait gile, iquet vilein! I dis sur iqu: malhour à

qui prendrat les armes, so nest pre lou service do Rey.

PAN. Il faudrait punir ces discoureurs et conteurs de balivernes. Il y

en a qui parlent si advantageusement de ceux qui troublent l'estat et

qui nous mangent, que c'est une honte. Je veux coiffer le premier que

je rencontreray, qu'il s'en souviendra trois jours après la feste.

ANT. Mes bons amis, vous voyés en la personne de ce maistre savetier

une vive image et naïfve representation de la populace et des esprits

foibles qui courent à la nouveauté sans sçavoir pourquoy. Ils ayment

et hayssent, louent et blasment une mesme chose. Ainsi les anciens ont

dit que le peuple estoit une beste à plusieurs testes, aveugle,

ignorant, et par consequent opiniastre et inconstant.

GUER. O l'et come la girouete din chatea qui se viret à tous vens.

Agarés ben la lune, i cré quo serèt malaisé de li faire ine robe per

tous lous jours.

ANT. Cependant, comme dit Panurge, il faudroit punir ces charlatans

qui contre toute justice exaltent ainsi les perturbateurs du repos

publiq: car posé qu'ils fussent bien fondés, les moyens et procedures

ne sont pas justes.

GUER. Ol en est come des antes[401] dau compère Michea, qui estiant

des beles diquele terre; o les emundit hors de tans: cordiene, li

mourirant toutes une nuit.

[Note 401: Ce mot se prenoit pour branche, comme dans ces

vers de François Habert, dans sa fable du _Coq et du

Renard_:

Le coq, de grand peur qu'il a

S'envola,

Sur une _ente_ haute et belle.

Il se disoit aussi pour un jeune arbre nouvellement enté.

C'est dans ce sens qu'il est pris ici. Alors il ne faisoit

pas double emploi avec le mot arbre et pouvoit se trouver

près de lui, comme dans ces vers du poème du _Rossignol_,

par Gilles Corrozet:

Le jour esleu, aussy l'heure assignée.

S'en vint l'amant, la fresche matinée,

En un jardin, paré d'arbres et _entes_,

D'arbres et fleurs très odoriférantes.]

ANT. A Dieu, Panurge; à Dieu, Guéridon; mes amis, le ciel nous

conserve en paix. O que c'est une bonne chose! et souvenés vous que

jamais personne ne s'ataque à son Prince souverain qu'il n'en paye les

pots cassés tost ou tart.

Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 33 / 60 题