ANT. En bonne foy, nous voylà bien. Si la guerre dure encore quelque
sepmaine, nous sommes tous à la besasse, voire à la faim, et pour cela
il n'en faut pas aler au devin. On ne faisoit que se remettre un peu
des maux et desolations qu'avoient aporté les guerres civiles, et nous
voilà pis que jamais. Toute ma ferme a esté raflée. Les veaux, les
moutons, les aigneaux de mon fermier, son blé, son vin, en ont paty.
Par S. Jean le bon S., ces mangeurs de cul de poule ont fait gorge
chaude de tout. O! qu'on dit bien vray que les chevaux qui labourent
l'avoine ne la mangent pas! C'estoit tout le vaillant de mon fermier,
et sa femme trouvoit par son calcul que par ce moyen il pouvoit
s'avancer pour estre quelque jour un gentil homme de son vilage. En ce
temps de rumeurs et de confusion que tout le monde s'avance aux
honneurs, hé! pouvoit-il pas bien esperer ce grade? Voicy le compère
Panurge. Et bon jour!
PAN. Monsieur mon amy, vous ne sçavés pas les grosses nouvelles et
malheureuses. Toute ma ferme a esté gaulée, on n'y a rien laissé
jusques à une poule. Tout fut empieté en ma presence et mangé par ces
epicuriens zelateurs transcendans de la picorée[373].
[Note 373: Comme le capitaine Picotin, dont nous avons déjà
parlé (t. 6, p. 279), et dont le nom étoit un souvenir de
cette bonne dame _Picorée_ qui l'avoit fait vivre si
longtemps.]
ANT. Je vous en dis de mesme, tout fut pris et emmené; ils dirent à
mon fermier Nicolas qu'ils le contenteroient jusques à une maille à la
premiere monstre de messieurs les reformateurs. J'ay opinion que ce
sera en monoye de singe[374]. Patience, cela ne durera pas, à ce que
m'a dit le compere Guéridon, qui vient de la grande ville. Vous sçavez
qu'il a nouvelles à commendement, et des bonnes.
[Note 374: Cette locution vient de ce que les péagers des
ponts laissoient passer _gratis_ tout jongleur qui faisoit
danser devant eux son singe ou qui chantoit une chanson. «Li
jongleurs sont quitte por un ver de chancon», lit-on dans
_l'Establissement des metiers de Paris_, par Estienne
Boileau. MM. Le Roux de Lincy (_Chants historiques_, t. 1,
p. 31) et Quitard (_Dictionnaire des Proverbes_, p. 646) ont
avec raison donné crédit à cette étymologie, que Boursault
avoit d'ailleurs soupçonnée bien longtemps avant eux. V. ses
_Lettres_, 1722, in-8, t. 1, p. 214-215.]
PAN. Vous a-il pas dit d'où procède ceste meschante guerre de
trousse-vache et de mange-veaux? Je voudrois et tous ceux de nostre
vilage que ceux qui en sont la cause principale eussent quelques
dragmes du feu S. Anthoine dans le perinée[375] aussi bien qu'ils font
manger nos poules.
[Note 375: Ce mot, qu'Antitus va prendre pour un mot latin,
désigne l'espace qui se trouve entre l'anus et les parties
génitales. C'est d'une fistule en cet endroit que mourut le
vainqueur de Marignan; M. Cullerier, chirurgien de l'hôpital
du Midi, l'a démontré dans sa curieuse brochure: _De quelle
maladie est mort François Ier?_ Paris, 1856, in-8. Nous
avions déjà avancé qu'il n'étoit pas mort du mal vénérien.
(V. _l'Esprit dans l'histoire_, p. 99.) Cette nouvelle
autorité nous donne pleinement raison.]
ANT. Vous avez dit là un mot latin, vous l'entendez donc?
PAN. Je n'en sçai gueres, et si me coute bon, car ce fut l'année du
cher latin. Mais voicy venir Guéridon en chantant. Quoy qu'il ait, il
est tousjours gay.