_Conference d'Antitus, Panurge et Gueridon_[372].
[Note 372: Cette pièce, qui a trait à quelques événements
politiques de l'année 1614, est la première d'une sorte de
trilogie facétieuse dont nous avons déjà parlé, t. 1, p.
194, note, et qui, en outre d'elle, se compose ainsi: _Les
Grands jours d'Antitus, Panurge, Guéridon et autres_, s. l.
n. d., pet. in-8; _Continuation des Grands jours interrompus
d'Antitus, Panurge et Guéridon_, s. l. n. d., in-8. Si nous
donnons celle-ci de préférence, ce n'est point parce qu'elle
est la plus courte des trois: elles sont toutes assez
curieuses pour qu'on n'y regrette point la longueur; c'est
tout simplement parce qu'il s'y trouve beaucoup moins de
baragouin que dans les autres. Ici, Guéridon seul parle dans
son patois, et, bien qu'assez inintelligible par instant, ce
patois est presque toujours suffisamment accessible, et ne
manque pas d'ailleurs de comique. Dans les pièces suivantes,
au contraire, le texte se bigarre de trop de langages
différents. Chacun y parle le sien. D'abord c'est Guéridon,
puis un autre paysan nommé Arnauton, puis le capitaine
Guiraud, qui parle un gascon encore plus accentué que celui
du baron de Fæneste; puis le capitaine Diego, qui s'explique
en mauvais patois espagnol; enfin le capitaine Stephanello,
dont le jargon italien ne vaut guère mieux. Bref, c'est à
n'y rien comprendre, pour les lecteurs qui ne veulent pas
qu'une lecture soit un casse-tête de traduction. Voilà
pourquoi, encore un coup, nous n'avons, sur les trois
pièces, choisi que celle-ci, et pourquoi nous ne donnerons
qu'elle.--Toutes les trois sont fort rares. M. de La
Vallière possédoit de chacune un exemplaire, qui passa
depuis chez Méon, et qui se trouvoit, en dernier lieu, chez
M. Pressac, de Poitiers. (V. _Catal. de sa Bibliothèque_,
1857, in-8, p. 109.) M. Leber ne possédoit que deux des
trois pièces; _Les Grands jours d'Antitus_, etc., lui
manquoient. Il ne faudroit pas, pour les connoître, s'en
fier à son _Catalogue_. Il dit qu'elles sont en vers; or,
les trois sont, comme celle-ci, en prose entremêlée de ci de
là de distiques ou de quatrains. Un exemplaire complet
passa, en 1846, dans la vente de M. M... (V. le _Catalogue_,
Potier, 1846, in-8, p. 5, nº 27): il ne fut pas poussé au
delà de 11 fr.; aujourd'hui ce prix seroit au moins
quintuplé.--Parlons maintenant des personnages de cette
_Conférence_ en dialogue. On connoît _Panurge_; nous n'en
dirons donc rien, quoiqu'il ne soit plus ici le sublime
gamin créé par Rabelais, et qu'il tende à devenir plutôt un
raisonneur assez bonhomme. _Antitus_ est de la même famille,
puisqu'il nous vient aussi du _Pantagruel_. C'est le bon
Antitus des Cressonnières, «licentié maître en toute
lourderie», avec qui Rabelais nous a fait faire connoissance
en son livre 2, ch. 11. Comme Panurge, il est un peu
défiguré, mais il gagne à l'être. L'un remplace sa malice
par du simple bon sens; l'autre fait de même pour sa bêtise.
Le profit le plus réel est donc pour lui. _Guéridon_ est de
plus fraîche date; il ne remonte pas plus loin que l'époque
où l'on nous le met ici en scène. D'où vient-il? je ne sais.
Le patois qu'on lui fait parler nous donneroit à penser
qu'il est du Poitou, ou plutôt encore de la Marche, d'autant
que son nom pourroit bien être un dérivé de celui de
_Guéret_, principale ville de cette pauvre province. Il est
bien entendu que je n'avance cela qu'avec toute réserve et
parce que je ne vois rien de plus probable à supposer. Sous
Louis XIII, Guéridon est partout: d'abord, c'est, comme ici,
un villageois parlant par sentences et par distiques; puis
il devient un héros de chansons, et son nom, mis au refrain,
y ramène naturellement le _don don_ traditionnel. Voici, par
exemple, un des couplets où il intervient ainsi. On devinera
sans peine qu'il est dirigé contre Marie de Médicis et le
maréchal d'Ancre. Nous l'avons trouvé dans le _Recueil
Maurepas_, t. 1. p. 5:
Si la Reine alloit avoir
Un enfant dans le ventre,
Il seroit bien noir,
Car il seroit d'_encre_.
O Guéridon des Guéridons!
Don, daine,
O Guéridon des Guéridons!
Don, don.
L'air sur lequel se chantoit cette chanson étoit, on le voit
par une note du même volume (p. 333), l'air du _Toureloure_,
et il devoit venir, comme Guéridon lui-même, du pays de ces
Auvergnats ou de ces Marchois qui nous chantent encore avec
tant de plaisir les chansons où se trouve le _tourelourela_
natal. Pendant quelque temps le mot _guéridon_ fut pris dans
le sens de _vaudeville_ et le remplaça. Ainsi nous trouvons,
sous la date de 1616, et toujours dans le _Recueil
Maurepas_, t. 1, p. 323, _Le grand Guéridon italien et
espagnol, venu nouvellement en France, aux hypocrites du
temps présent_. Tallemant, dans l'historiette de Bois-Robert
(édit. in-12, t. 3, p. 140), a parlé d'un homme qui avoit
mis toute la Bible «en vaudeville qu'on appelle
_guéridons_». Pour que rien ne manquât à son individualité
gaillarde, des chansons on l'avoit fait passer dans les
danses. Guéridon étoit aussi alors un personnage de ballet:
il figura dans celui des _Argonautes_, dansé au Louvre le 3
janvier 1614. Cinquante ans après, il joue encore son
personnage dans l'arlequinade _le Régal des Dames_, comme on
le voit par ce passage de la _Gazette_ de Du Lorens (5 mai
1668):
Par de nouvelles gentillesses
Et divertissantes souplesses,
On voit deux _Guéridons_ danser...
Dans les _branles_ qui se dansoient à la fin des bals du
monde, il tenoit aussi un rôle, et c'étoit, il faut en
convenir, le plus piteux de tous. Ainsi, dans le _Branle de
la Torche_, déjà si fameux au temps d'Olivier de La Mancha
et à l'époque de Henry Estienne, on donnoit, du moins sous
Louis XIII, le nom de _Guéridon_ au personnage qui, pendant
que les autres tournoient en rond et s'embrassoient autour
de lui, étoit condamné à avoir en main un flambeau, ou, si
vous aimez mieux, _à tenir la chandelle_, pour me servir
d'une locution qui doit certainement venir de là. Mme Pilou,
déjà fort vieille, dansoit encore la _Branle de la Torche_.
Comme le flambeau lui revenoit souvent, elle se plaignoit en
riant de jouer toujours le rôle de _Guéridon_. (Tallemant,
in-12, t. 6, p. 69.) Quand l'usage des petits meubles à
trois pieds destinés à soutenir les flambeaux s'introduisit
dans les appartements, on les appela _guéridons_, comme le
pauvre patient dont c'étoit l'emploi dans le fameux branle.
Jusqu'ici personne, que je sache, n'avoit trouvé
l'étymologie de ce mot; je pense qu'après ce que je viens de
dire il n'y aura plus besoin de la chercher.]