FIN.

_Nouveau Règlement général pour les Nouvellistes_,

s. l. n. d. In-4[356].

[Note 356: Une autre édition de cette très courte pièce fut

donnée avec date et nom d'éditeur: _Nouveau règlement

général pour les nouvellistes_, à Paris chez Cl. Cellier,

1703, in-8.]

Dans les assemblées qui se forment de ces infatigables curieux qui

font profession actuelle de s'entretenir des grands événemens, l'on

n'y entend ordinairement que du galimatias et des qui-pro-quo, au lieu

de discours judicieux et vraisemblables; cet abus a obligé les

presidens de tous les bureaux etablis pour le debit et l'entretien des

nouvelles du temps de convoquer une assemblée generale pour convenir

ensemble et authentiquement des moyens de remedier à un tel abus[357].

[Note 357: Ce qu'on dit ici de ces _bureaux_ de nouvelles

est très sérieux sans qu'il y paraisse. Le manque de

gazettes autres que la _Gazette de France_, où se trouvoit

seulement ce que le gouvernement vouloit bien laisser

passer; l'impossibilité où l'on étoit de se renseigner en

dehors du cercle étroit de la feuille officielle, avoit fait

organiser sur quelques points de Paris des sortes de centres

auxquels venoient aboutir, comme à un écho commun, tous les

bruits sur les choses de l'intérieur et de l'extérieur. On

tenoit registre de ces nouvelles, quels que fussent le lieu

d'où elles vinssent et la personne qui les eût apportées. On

en discutoit la valeur; et si elles le méritoient, on leur

donnoit place dans le Journal, dont les copies manuscrites

étoient répandues à profusion dans Paris, et qui n'est autre

que ces fameuses _Nouvelles à la main_ dont on a tant parlé.

V., dans l'_Encyclopédie du XIXe siècle_, t. 17, p. 307-310,

notre article sur ces embryons du journal.]

Mais la plus grande difficulté fut de s'ajuster sur le lieu et la

manière de s'assembler, car les nouvellistes des Thuilleries

pretendoient que tous les autres devoient s'y rendre et leur ceder la

preseance, à cause que c'etoit la maison du roi[358]. Le president du

Luxembourg soutint qu'elle lui appartenoit d'ancienneté, et à cause du

bon air qui fait ordinairement la substance des partisans de

nouveautés[359]; mais celui du Palais-Royal disputa à tous le premier

rang, par la raison que son fondateur avoit été le plus grand

politique de son siècle[360]. Le president du cloître des

Grands-Augustins le voulut emporter de haute lute[361]. Il proposa,

pour soutenir son droit, toutes les boutiques qui en dependent, dans

lesquelles on faisoit une continuelle lecture de toutes les gazettes

qui s'impriment dans l'Europe: de sorte qu'on devoit regarder ce lieu

celèbre comme le tronc copieux de toutes les nouvelles, et dont les

branches s'etendent et fleurissent dans tous les autres bureaux.

Neanmoins, le president des Celestins s'y opposa formellement, sous

pretexte que leur jardin etoit, par privilége, destiné pour les

nouvellistes de distinction, et qu'aucune autre personne n'avoit la

liberté d'y entrer[362]. Il avança que de tout temps les plus habiles

politiques en avoient fait leur centre, temoin Antoine Perez[363],

secretaire d'Etat des depêches universelles de Philippe II, roi

d'Espagne, lequel, s'étant refugié en France, conçut tant

d'inclination pour ce couvent, qu'il voulut qu'après sa mort on

l'enterrât dans le cloître, où l'on voit encore son epitaphe, qui doit

imprimer un vrai respect dans l'esprit des savans nouvellistes[364].

[Note 358: Dans un curieux petit livre, l'_Ambigu

d'Auteuil_, 1709, in-8º, p. 27, il est parlé de ces

nouvellistes des Tuileries et de l'endroit où ils se

tenoient. D'ordinaire, ils prenoient place sur les bancs, «à

l'ombre, autour du rondeau», et sur un autre «fort long, qui

est au bout du boulingrin». C'étoit, dit plaisamment

l'auteur, ce qu'on appeloit «l'arrière-ban des

nouvellistes». Parmi ceux-ci, les plus assidus étoient, à

l'époque dont nous parlons, un voyageur fameux que je n'ai

pas pu reconnoître, et un vieux comédien, qui doit être La

Thorillière. «Il jouit, dit l'auteur, de mille écus de

pension que luy fait sa troupe, et de trente mille escus

qu'il a espargnez du temps que Corneille et Molière

travailloient pour le théâtre. L'occupation de ces oisifs,

ajoute-t-il, est de s'entretenir de ce qu'ils ont vu et de

ce qui les regarde en particulier lorsque les nouvelles ne

fournissent pas; et bien souvent, dans l'empressement que

quelques uns ont de donner bonne opinion de leur fait,

quatre ou cinq parlent à la fois».]

[Note 359: Le grand centre, en effet, fut longtemps au

Luxembourg. En 1678, les faiseurs de nouvelles y péroroient

déjà. C'est surtout contre ceux de ce bureau que Hauteroche,

cette même année avoit dirigé sa comédie des _Nouvellistes_.

Un peu plus tard, étoit publié, toujours à leur adresse, _Le

grand théâtre des Nouvellistes, docteurs et historiens à la

mode, ou Le cercle fameux du Luxembourg_, poëme

héroï-comique, Anvers, 1689, in-8. V. aussi les _Satires_ de

Ducamp d'Orgas, 1690, in-8, p. 71. Ceux qui s'occupoient

surtout des choses de la littérature, _les chenilles du

théâtre_, comme les appelle Gresset, s'assembloient sous un

grand if. C'est ce qu'il faut savoir pour bien comprendre ce

couplet qui se chantoit au prologue d'une pièce de Le Sage,

_les Mariages du Canada_, jouée en 1734:

Grand juge-consul du Permesse,

Vous savez notre différent.

De grâce, réglez notre rang

Par un arrêt plein de sagesse,

Par un arrêt définitif,

Tel que vous en rendez à l'if.]

[Note 360: C'est là, dans l'allée qui disparut pour faire

place à la galerie de droite, que se trouvoit le fameux orme

appelé _l'arbre de Cracovie_. Ce nom, que Pannard prit pour

titre d'opéra comique en 1742, venoit non pas de la ville de

Pologne, mais des mensonges, des _craques_, qui trouvoient

là un abri. Au VIIe chant de la _Henriade travestie_ il est

parlé des milliers de nouvellistes

Deguenillés, mourant de faim,

De ces hableurs passant leur vie

Dessous _l'arbre de Cracovie_.

Les nouvellistes du Palais-Royal n'avoient pas grand crédit.

V. ce qu'en dit la _Gazette_ dans les _Ennuis de Thalie_

(_Hist. du Théâtre-Italien_, t. 5, p. 263). En 1709, suivant

_l'Ambigu d'Auteuil_, un apothicaire s'y étoit fait

«l'essayeur des bonnes ou mauvaises nouvelles.»]

[Note 361: Le voisinage du Pont-Neuf avoit dès longtemps

achalandé de nouvelles les oisifs du cloître des Augustins.

Les gazettes étoient là dans leur vrai centre. On connoît

celle du Pont-Neuf faite par Saint-Amant, édit. Livet, t. 2,

p. 161, et l'on sait par le Paris _en vers burlesques_ de

Bertaud, p. 36-37, que dans les presses de marchands et de

curieux encombrant le pont se trouvoit toujours quelque

vendeur de gazette. Dans le _Grand Théâtre des

nouvellistes_, p. 61, il est parlé de ce docteur

.....Qu'on voit tous les matins

Présider sur le banc du quai des Augustins.]

[Note 362: On y voyoit surtout des abbés. V. _Satires_ de

Ducamp d'Orgas, p. 73.]

[Note 363: Antonio Perez, aux derniers temps de sa vie,

avoit en effet habité dans le voisinage des Célestins. Après

avoir logé rue Mauconseil, vis-à-vis de l'hôtel de

Bourgogne, puis à Saint-Lazare, dans la rue du Temple, au

faubourg Saint-Victor, il étoit venu s'établir dans la rue

de la Cerisaie. Il avoit toujours été très curieux de

nouvelles, et même, comme s'il n'eût pas cessé d'être

ministre de Philippe II, il poussoit jusqu'à l'espionnage

cette passion de curiosité. Les Espagnols l'accusoient

d'envoyer de Paris à Madrid des espions à gages. V. _Oeuvres

choisies_ de Quévedo, La Haye, 1776, in-12, t. 1, p. 100.

S'il alla quelquefois se mettre aux écoutés dans le cloître

des Célestins, il ne put se permettre jusqu'à la fin de sa

vie ces promenades de nouvelliste. Il devint en effet

presque perclus de ses jambes, et, ne pouvant plus se rendre

à l'église, il fut obligé de demander qu'on lui accordât le

droit d'avoir une chapelle dans sa maison. (Lorente, _Hist.

de l'inquisition_, t. 3, p. 360.)]

[Note 364: «Il fut, dit M. Mignet, enterré aux Célestins,

où, jusqu'à la fin du dernier siècle, on pouvoit lire une

épitaphe qui rappeloit les principales vicissitudes de sa

vie.» (_Antonio Perez et Philippe II_, 1845, in-8º, p. 301.)

V. aussi Piganiol de la Force, _Descript. de Paris_, 1765,

in-8, t. 4, p. 254-256.]

Ceux du Palais, qui ne sont nourris que d'un lait qui ne sauroit

jamais se cailler, formèrent empêchement à la pretention de tous les

autres, et même au dessein qu'ils avoient de travailler à la reforme.

Ils alleguoient pour moyen le long usage où ils etoient de parler de

tout sans règle et sans connoissance, en soutenant que les saillies

d'esprit et l'invention avoient bien plus de beauté et d'agrement

qu'une froide relation de faits et d'evenemens; que ce style n'etoit

bon que pour les marchands, qui ne comptent que sur leur propre fonds,

au lieu que les personnes d'un genie vif et heureux savoient trouver

dans l'imagination un plaisir et un applaudissement qu'on ne goûtoit

point dans un recit simple et uni; que c'etoit par le secret de faire

des applications hardies des loix sur differentes matières opposées

que plusieurs avocats acqueroient de la reputation et de grosses

fortunes; en un mot, que l'inclination des François étoit toujours

d'aller bien loin, sans s'embarrasser de la science des chemins, et

qu'il suffisoit d'avoir une langue et du courage pour gagner bien du

pays.

Le deputé des caffés remontra que la question dont il s'agissoit ne

regardoit nullement la noblesse ni l'ancienneté des lieux où les

bureaux se tenoient, mais seulement ceux qui y avoient entrée et voix

deliberative; qu'on ne pouvoit pas nier que presentement les caffés ne

fussent le rendez-vous le plus ordinaire des nouvellistes d'esprit et

de distinction, particulièrement en hyver, où les promenades n'etoient

pas de saison, et que c'etoit pour cette raison qu'il devoit avoir la

preseance dans cette generale assemblée.

Les barbiers eurent avis des motifs pourquoi elle se tenoit. Ils ne

manquèrent pas d'y faire leurs remontrances, aux fins d'y être reçus

comme membres de ce digne corps, fondés sur ce que de tout temps ils

étoient en possession d'être les premiers nouvellistes de tous les

pays, et d'être choisis pour battre l'estrade et decouvrir tout ce qui

se passe d'important dans ce genre de science, ayant pour cet effet

beaucoup de relations auprès des personnes de la première qualité: en

sorte que c'etoit dans leurs boutiques que se rafinoient les plus

curieuses nouveautés avant que de se repandre dans le public; qu'au

reste ils avoient soin de prendre regulièrement les gazettes toutes

les semaines, dont la lecture ne coûtoit rien qu'un peu de patience,

en attendant son rang d'être rasé, en y ajoutant, aussi gratis, des

commentaires considerables, concluant que, si l'on ne leur faisoit pas

la justice de leur accorder la preseance sur tous les bureaux, ils

esperoient au moins d'y être agregés pour y occuper la seconde place.

Après qu'on eut examiné toutes les circonstances de ces contestations,

les presidens et deputés convinrent enfin de laisser la preseance au

bureau du Palais, non-seulement à cause que c'est le magasin general

des nouvelles, et où il en vient moins qu'il ne s'en fabrique, mais

encore pour n'avoir point de procès, qui acheveroient de gâter

l'esprit s'ils étoient joints avec le negoce des nouvelles[365]. A

l'egard du rang des autres presidens et deputés, il fut arrêté qu'il

se prendroit comme ils entreraient, n'y ayant point de place, après

celle du president du Palais, plus honorable l'une que l'autre. Les

choses etant ainsi reglées, quoiqu'avec beaucoup de peine, on

travailla serieusement aux moyens de mettre un bon ordre par tous les

bureaux, qui fût ponctuellement observé par tous les nouvellistes, à

peine aux contrevenans de n'être pas ecoutés, et de confisquer leurs

nouvelles comme marchandises de contrebande.

[Note 365: Malgré cette décision, les nouvellistes des

Tuileries gardèrent longtemps le pas qu'ils avoient pris

depuis le commencement du siècle sur ceux du Luxembourg. Ils

l'avoient encore en 1709. Je le vois par ce qui est dit dans

_l'Ambigu d'Auteuil_, p. 37. Voici ce que j'y trouve: «Après

que toutes les nouvelles sont dites au Palais-Royal, et que

des histoires qui ont été rebattues déjà cent fois y ont

encore été renouvellées, les coqs des pelotons choisissent

ceux qu'ils trouvent dignes de leur tenir compagnie, et leur

font signe de les suivre aux Tuileries. C'est sur les six

heures que se fait le _tric_ (_sic_) de cette promenade, et

le moins mal en ordre veut se produire dans ces magnifiques

jardins, où le désajustement des autres ne seroit pas de

mise. Après le tour de la grande allée, ils se retirent sous

des ormes qui sont du côté de la terrasse qui borde la

Seine. Là, les plus vénérables prennent séance, pendant que

le reste, étant debout, ne se lasse point de participer à la

récapitulation de ce qui a été débité de plus important

pendant la journée, non seulement au Palais-Royal, mais au

Luxembourg, à l'Arsenal, au Palais, sans oublier les

cloîtres, où il se fait un monde de nouvellistes, et les

fameux caffez de Paris, d'où il ne manque pas de venir des

députez.»]

On trouve les principaux articles de ce reglement, qui a eté lu,

publié et affiché dans les bureaux[366].

[Note 366: Ce règlement, en 15 articles, est annexé à la

seconde édition de cette pièce sous ce titre: _Nouvelle

ordonnance pour les nouvellistes_. Il étoit en substance

dans quelques vers assez bien tournés de la satire _Le grand

théâtre_, etc., et qui seront mieux de mise ici. C'est au

président du _Cercle du Luxembourg_ que l'on s'adresse, et,

comme vous verrez, on n'oublie pas d'y parler de Simonneau,

qui étoit le greffier:

Ordonnez, sans délai, que pendant votre absence,

Toujours le plus ancien y tienne l'audience.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et de plus ordonnez qu'on garde mot pour mot

Vos derniers règlements d'y parler par escot;

Et qu'en son privé nom, tout reçu nouvelliste

Repondra des faux pas que fera son copiste;

Qu'on ne recevra pas d'acte sur le bureau

Qui ne soit paraffé du docteur Sim......,

Sous peine de tomber dans d'estranges bevues,

Comptant trop sur la foy de cent badauds des rües.

Que l'on fera serment, enregistrant son nom,

D'avoir toujours en bouche un soigneux: Que dit-on?

Et de ne débiter jamais le doux sans l'aigre,

Mais, comme le chapon, le gras avec le maigre;

Qu'on bannira du cercle un tas de ces grimaux

Dont le but n'est jamais que d'en conter à faux.

Qu'on mettra tous ses soins à purger l'assemblée

De cent donneurs d'avis faits sous la cheminée;

Que chaque nouvelliste aura soin à son tour

De parcourir Paris et fureter la cour.....

Je vous ai dit le nom du greffier du Cercle; j'ignore celui

du président, mais ce que je sais, c'est que l'individu qui,

en 1728, surveilloit la transcription et la rédaction des

_Nouvelles à la main_ se nommoit Dubreuil, qu'il logeoit rue

Taranne, et que l'abonnement à son journal manuscrit étoit

par mois de 6 livres si l'on ne vouloit que 4 pages in-4, et

de 12 livres si l'on désiroit le double de pages. Plus tard,

le grand bureau fut chez madame Doublet, aux

Filles-Saint-Thomas. «Sur une table, deux grands registres

étoient ouverts qui recevoient de chaque survenant, l'un le

positif, et l'autre le douteux; l'un la vérité absolue, et

l'autre la vérité relative.» Et voilà le berceau de ces

_Nouvelles à la main_..., ébauche des _Mémoires secrets_,

que Bachaumont annonce ainsi dès 1740: «Un écrivain connu

propose de donner chaque semaine une feuille de nouvelles

manuscrites. Ce ne sera point un recueil de petits faits

secs et peu intéressans, comme les feuilles qui se débitent

depuis quelques années. Avec les événements publics que

fournit ce qu'on appelle le cours des affaires, on se

propose de rapporter toutes les nouvelles journalières de

Paris et des capitales de l'Europe, et d'y joindre quelques

réflexions sans malignité, néanmoins sans partialité, dans

le seul dessein d'instruire et de plaire, par un récit où la

vérité paroîtra toujours avec quelque agrément. Un recueil

suivi de ces feuilles formera proprement l'histoire de notre

temps.... A chaque ordinaire,.... elle (la feuille) sera

payée sur le champ par le portier, afin qu'on aye la liberté

de l'abandonner quand on n'en sera pas satisfait.» (Edmond

et Jules de Goncourt, _Portraits intimes du 18e siècle_

(Bachaumont), Paris, Dentu, 1857, in-18, p. 33-34.)--A la

fin de 1752, parut aussi _l'Avis d'une feuille manuscrite

intitulée le_ COURRIER DE PARIS. On vouloit là encore faire

mieux que ces nouvelles à la main «rejetées sur les

provinces par la satiété de Paris.». Quelques numéros que

possède M. Albert de la Fizelière prouvent qu'on ne fit ni

mieux ni plus mal. La police sévissoit souvent contre cette

sorte de publicité: de là, ses disparitions et ses

transformations si fréquentes; de là aussi la rareté des

copies qui en sont restées. V. notre article de

l'_Encyclopédie_ déjà cité, et le _Journal_ de Barbier

(1744), 1re édit., t. 2, p. 451.]

_Le Feu de joye de Mme Mathurine[367], où est contenu la grande et

merveilleuse jouissance faicte sur le retour de M. Guillaume, revenu

de l'autre monde._

[Note 367: Nous avons donné plusieurs pièces publiées sous

le nom du fou maître Guillaume; il étoit bon d'en publier

une au moins de sa bonne amie la folle Mathurine. Comme

elles sont toutes assez insignifiantes, nous avons choisi la

plus courte. On y trouvera d'ailleurs sur cette folle en

_titre d'office_, dont nous avons déjà longuement parlé

(_Caquets de l'accouchée_, p. 168, note), et la, seule que

nous connoissions, quelques faits qui ne se rencontrent

point ailleurs. On voit par le titre que cette pièce est le

complément d'une autre, prêtée à maître Guillaume, et qui ne

doit pas être autre chose que le petit livret publié en

cette même année 1609: _Discours fait par maître Guillaume.

Suite des rencontres de maître Guillaume dans l'autre

monde._

L'on me fait mort,

Mais c'est à tort,

Car ma folie

Demeure en vie.

Quand Henri IV eut été assassiné, on lui donna maître

Guillaume pour compagnon d'outre-tombe. Un nouveau pasquil

fut publié, qui racontoit ses nouvelles pérégrinations

infernales: _Le Voyage de maître Guillaume en l'autre monde,

vers Henry-le-Grand_.

Le monde n'est que pure folie,

Où chacun rit suivant sa passion.

Ne blâmez donc pas ma libre affection

Qui prend plaisir à si pure manie.

1612, in-8.--Cette fois, il n'y eut pas, que je sache, pour

le retour du maître fou, de feu de joie et réjouissance de

la part de Mathurine. Ce n'étoit pas qu'elle fût morte, ni

qu'on eût cessé de mettre sous son nom les petits livrets

qu'on vouloit répandre. Bien longtemps après sa mort, à

l'époque de Mazarin, on recouroit encore à ce patronage de

folie. Peu s'en fallut même qu'on ne fît endosser à la reine

Christine, dans une satire, le nom de notre vieille folle de

cour. Le pseudonyme, tout étrange qu'il fût, n'eût pas

manqué de transparence. Il n'eût pas fallu gratter beaucoup

pour trouver dessous une extravagante, et de bien pire

espèce que la pauvre Mathurine. Christine, en effet, venoit

alors de faire assassiner Monaldeschi; c'est même pour

populariser la nouvelle de son crime, et pour la forcer à

partir de Paris, dans le cas où elle n'auroit pas craint d'y

venir, que ce pasquil avoit été préparé sous les auspices

mêmes de Mazarin. Un voyageur hollandois qui se trouvoit

alors à Paris, et dont les _Mémoires_, conservés manuscrits

à la Bibliothèque de La Haye, ont fourni quelques extraits

fort intéressants à M. Achille Jubinal, dans ses _Lettres à

M. de Salvandy_, etc., Paris, 1846, in-8, p. 116, parle

ainsi de ce fait si curieux, et dont nulle part ailleurs

nous n'avons trouvé de trace: «Le 5e (décembre 1657) nous

apprismes que l'on avoit préparé icy un joly escrit pour en

régaler la reine Christine, si elle y fust venue; il devoit

porter pour titre: _la Métempsycose de la reine Christine_.

On y eust vu quantité de jolies choses, et entr'autres

belles ames qu'elle avoit eues, on luy donnoit celle de

Sémiramis, qui se travestissoit si bien, et qui, tantost

homme, tantost femme, jouoit toujours des siennes, et

surtout lors que, faisant appeler jusques à de simples

soldats pour coucher avec elle, elle les faisoit poignarder

au relevé, de peur qu'ils ne s'en vantassent. La dernière

ame qu'on lui donne est celle de Mathurine, cette gentille

folle de la vieille cour. Mais à présent qu'elle ne viendra

point, cet escrit est supprimé, Monseigneur le cardinal

ayant fait dire à l'autheur de la laisser en paix. Si elle

fust venue, on l'auroit publié pour l'obliger à quitter un

lieu où on la dépeignoit de ses plus vives couleurs.» Elle

vint pourtant, mais resta si peu qu'on ne crut pas devoir

reprendre l'idée du pasquil.]

_A Paris, nouvellement imprimé._

1609.

O trois et quatre fois heureuse madame Mathurine, levez les yeux au

ciel, porte le zèle de ton coeur par dessus les planchers plus relevez

de l'Olympe; d'un genouil flechy, remercie le ciel; ne sois ingrate,

et luy rends graces pour le bien heureux retour de ton cher favori M.

Guillaume. Rends luy preuve qu'il n'a point logé une ame ingrate et

que le bien quy t'est faict ne tombe point en une terre sterile.

Mais quoy? qu'ay je besoing de telz advertissementz? Suis-je pas ceste

Mathurine quy ay renversé les escadres des plus animez de la ligue,

quy ay tousjours monstré que j'estois une autre Pallas, que d'une

main je portois la lance et l'estoc[368] et de l'autre l'olive?

Arrière donc tout conseil fors que le mien, car quel est le simple

ruisselet quy peut accuser la rivière de manquer d'eau, ou quelle est

la rivière quy peut faire reproche à la mer? Partant encore une fois,

arrière tous ceux quy se veulent avancer de conseiller celle quy ne

doit recevoir de conseil que d'elle. Bref, vous, fuseaux de la

Destinée, je vous rends grâces de ce qu'il vous a pleu ramener mon

bien aymé M. Guillaume sain, sauf, et tot, en ce monde, autant comme

il estoit allé en l'autre; de ce qu'il vous a pleu luy donner passage

parmy tant de sentiers incogneuz, en un pays où les plus gens de bien

sont en grand hazard et courent grand risque de leur equipage et

laissent le moulle du pourpoint. Comptes sont fort dificiles à rendre;

y pense quy voudra; si vous l'avez faict pour l'amour de moy, je vous

en ay de l'obligation. Or donc, si j'ay dy vray, je m'en dedy et suis

contente de m'en desdire maintenant, et pour satisfaction sacrifier

aux Deïtez infernales tous les ans, à la my-aoust en avril, trente et

dix-sept bales de nazardes, à la charge que messieurs les laquais de

l'autre monde en auront leur bonne part, et cinquante et treize

royaumes en painture pour suppléer à l'ambition de ceux quy envient la

grandeur et le repos de monsieur mon bon amy; cent vingt et onze

chasteaux en Espagne pour la gloutonnie avarice du cronologie

transmarin, à la charge qu'il laissera Genebrard[369] en repos, ne

pillera plus les escriptz de ceux quy en ont parlé en vrays clercs.

[Note 368: Pour comprendre ceci, il faut savoir ce que pas

un des biographes de Mathurine, ni Dreux du Radier, ni M. de

Reiffemberg, dans leur histoire des fous de Cour, n'ont eu

soin de faire connoître: c'est que la pauvre folle couroit

par les rues armée de pied en cap. Dans une pièce en

strophes dont elle est aussi l'héroïne, _La Sagesse

approuvée de Madame Mathurine_, 1608, in-8, nous lisons aux

strophes 12 et 13:

Quelque ignorant dira: Mais cela n'est pas beau,

Contre l'ordre commun, voir porter un chapeau,

Une épée, un pourpoint; fi, le fait est infâme!»

Las! s'il sçavoit sonder la venu aux efforts,

Il verroit que d'un homme elle tient tout le corps,

Fors le bas seulement, qu'elle tient d'une femme.

Elle porte un chapeau comme une sage done;

Elle porte un tranchant comme une autre Amazone,

Signal très assuré d'un esprit courageux.

Pentasilée estoit au premier Alexandre;

Mathurine au dernier sacrifie sa cendre.

Juge, lecteur, qui est la plus digne des deux.

Ces façons d'Amazone donnoient à Mathurine un trait de

ressemblance de plus avec Christine, et c'est peut-être ce

qui avoit fait naître l'idée de la métamorphose mentionnée

il y a un instant. Le voyageur hollandois nous peint ainsi

la reine de Suède dans son costume de _virago_: «Elle

n'avoit plus son habit de femme, auquel elle s'estoit

accommodée pendant son séjour en cette cour; elle avoit

repris un juste-au-corps de velours noir garni partout de

rubans, avec un _drolle_ (qui est une espèce de cravate à la

moresque) qui estoit lié d'un ruban de couleur de feu; elle

portoit une toque de velours avec des plumes noires; elle

estoit coiffée de ses propres cheveux, qui sont fort blonds,

mais assez courts et couppés comme ceux des hommes; sa juppe

estoit d'une moire bleue avec une belle et grande broderie

de soie guippée, blanche et aurore.» Quoique le reste du

portrait soit de hors d'oeuvre ici, nous nous reprocherions

de ne pas le donner: «Elle est de petite taille, assez

ramassée; elle a le visage parsemé de quelques grains de

petite vérole, mais qui ne paroissent que de fort près; son

teint est fort frais, sur lequel on voit un peu de rouge

meslé qui semble d'en vouloir relever l'éclat; elle a le

front large et les yeux grands et étincellants; elle a un

nez aquilin qui, estant proportionné au visage, ne lui sied

pas mal; elle a la bouche assez bien faite, les lèvres

vermeilles, et les dents toutes gastées; le menton lui

descend un peu en poincte et achève de lui former le visage

en ovale. Nous ne pusmes remarquer qu'elle ait le corps si

mal basti qu'on le dit. Il est bien vrai qu'elle a

l'espaulle droite un peu plus haute que la gauche; mais si

on ne le sçavoit pas, on auroit de la peine à s'en

apercevoir. Aussi tasche-t-elle de couvrir ce défaut le

mieux qu'elle peut; car, pour trouver l'esgalité de ses

espaules, elle advance toujours le pied droit, met la main

gauche au costé, et la droite sur son derrière. Quand elle

parle à quelqu'un, elle le regarde fixement d'un oeil si

ouvert qu'il faut être bien hardi pour soutenir longtemps sa

veüe; elle ne fait pas de longs discours, et parut ce jour

là tout à fait inquiète; elle ne faisoit que courir de costé

et d'aultre dans sa chambre, et dans un moment on la voyoit

au delà du balustre de son lict, auprès de sa cheminée, au

coin du paravant et aux vitres d'une fenestre, dire un mot à

l'un, tirer l'aultre à part, et faire paroistre une humeur

dereiglée; elle parle fort bon françois, en possède tout à

fait l'accent, et dit parfois de belles choses, mais d'un

ton de voix qui approche plus de celui d'un homme que d'une

femme. Quand quelqu'un luy vient faire la révérence, elle

luy en rend une de sa façon, qui est de moitié homme, moitié

femme; et, quand elle marche, elle fait de certains pas en

tournant qu'on peut nommer des passades en demi-volte ou des

coupés de maistre à danser.»]

[Note 369: Gabriel Genebrard, docteur de Sorbonne,

archevêque d'Aix, mort en 1597. On fait allusion ici à

quelque livre, fait en Angleterre ou autre pays

_transmarin_, contre sa _Chronologie sacrée_. Genebrard

avoit été un furieux ligueur; le siége d'Aix, qu'il occupa

quelque temps, lui avoit été donné par Mayenne. Mathurine,

en ennemie jurée de la Ligue, comme elle l'a dit tout à

l'heure, se met donc volontiers du côté des adversaires de

Genebrard. Elle étoit fidèle servante du Roi, nous l'avons

déjà dit, _Caquets de l'Accouchée_, p. 168, note. Un fait

qui nous avoit jusqu'ici échappé prouve qu'elle ne se

contentoit pas seulement de l'amuser, mais qu'elle pouvoit

encore, aussi bien qu'une personne du meilleur sens, lui

rendre service. C'est à elle qu'on dut l'arrestation de Jean

Châtel. Au moment où le roi se sentit blessé à la lèvre,

«regardant, dit l'Estoille, ceux qui estoient autour de luy,

et ayant advisé Mathurine la folle, commença à dire: «Au

diable soit la folle! elle m'a blessé.» Mais elle, le niant,

courust tout aussitost fermer la porte, et fut cause que ce

petit assassin n'eschappat.» (L'Estoille, édit.

Champollion, t. 2, p. 252.)]

Eh bien! c'est assez pour le present, me voilà quitte de mes grands

remercîmentz; je n'en suis pas plus pauvre pour avoir promis, ny eux

plus riches pour s'estre contentez de ma promesse.

Venons maintenant aux comparaisons, tous desmenties à part, d'autant

que mon espée commence à tenir au fourreau depuis la paix; toutes

fois, s'il se faut bastre, le Soldat François le fera pour moy[370].

Les secrettes faveurs qu'il a receües de moy l'obligent à ceste

corvée. Et mon M. Guillaume l'en remerciera plus amplement, estant

venu brave, leste, galand; et moy, plus heureuse que Venus pour son

Adonis, ou Clyméne pour son Phaeston, ay fleschy les Parques et

Pluton. Et bien! qu'en dites-vous? ne voilà pas assez de quoy faire

un feu de joye de chenevotes? Or allez un peu comparer la fleur de

l'une et les arbres de l'autre avec mon fruict? Ce seroit le songe

avec la realité, le souhait avec l'accomplissement. Le diable

n'emporte pas le plus consciencieux de la compagnie quy n'aymeroit

mieux avoir bien à point et à profit de menage saboure l'infante de

Fricandouille que d'avoir songé que Laïs ou Flora luy promettoit leur

pucelage. Pour moy, par la volonté de M. Guillaume de Glasco, qu'il a

devotement jurée à tous les bourdels de reputation, lorsqu'avec sa

sottane ou sultane il les fait fredonner au bal de la rue des

Pommiers[371], et outre plus jurera de n'estre à l'advenir comme il a

esté cy devant, j'aymeroys mieux 50 mille escus que 50 saccades

realement par l'Albanois du seigneur Turlupin et du seigneur Don Diego

d'Ocagna, que 100 et onze fantastiquement par le seigneur Cocodrille

ou Sophy de Perce. Or, puisque j'ay reçu ce grand bien du ciel, j'en

vay rechercher la jouissance avec mon bien aymé M. Guillaume et

sçavoir si les courtisannes de l'autre monde l'ont si bien estranqué

et courthaleiné qu'il ne puisse courir la pretentaine joyeusement,

gaillardement, quelques couples de douzaines de postes, avec sa chère

et bien aymée.

[Note 370: _Le Soldat François_, s. l., 1605, in-8, livret

qui fit grand bruit alors, et «qui donna lieu à une foule de

réponses dont on peut voir la liste dans le _Catalogue La

Jarrie_, 1854, in-8, 2e partie, p. 64, nº 5082.]

[Note 371: Je ne sache pas qu'il y ait jamais eu à Paris une

rue de ce nom.]

Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 30 / 60 题