S. L. N. D., IN-8[316].

[Note 316: Cette pièce, comme on va le voir, est des

derniers temps de la puissance du maréchal d'Ancre.]

Colin, je veux t'entretenir

De l'aller et du revenir.

O l'estrange metamorphose,

De voir aujourd'hui toute chose

Reprendre son cours à l'envers!

Que dit-on du sieur de Nevers[317]?

Jouë-il bien son personnage?

On le tient pour homme fort sage

A former une bonne paix.

J'ai peur qu'on ne verra jamais

La pauvre France desbrouillée;

C'est une trame mal filée

Quand la toille escorche le dos;

Quelqu'un sentira jusqu'aux os

Le goust de la souppe à l'hysope:

Disoit ainsi le bon Esope;

Plus on a plus on veut avoir.

Mais, compere, retournons voir

Celuy qui est le plus marri.

La pauvre duché de Berry

Je plains d'avoir perdu son maistre[318].

Plusieurs disent que c'est un traistre

Qui a causé ce desarroy.

C'est grand pitié de voir le Roy

Prisonnier dedans son Paris:

Tel pense prendre qui est pris.

Mais gardons à la fin le change.

Geste nouvelle est bien estrange,

Le Pape n'a plus de crédit;

Le nonce nous l'avoit bien dit

Qu'il y falloit mettre bon ordre:

Il faut premièrement destordre

Le fil qui va se renouër;

Il est mal aisé à trouver,

Deux partis égaux, en la France;

Il faut du secours de Florence

Pour asseurer ce beau marquis.

Caen ne s'en estoit point enquis,

Et ferma l'huis de derriere[319];

C'est une mauvaise visiere

Qu'au _masculini generis_.

Et quoy? nostre belle Cypris

Sera elle plus carressée?

Ce sont de belles embrassées

Que des escus à millions.

Ha! les habilles champions

Qui ont partagé au butin!

C'est au faux-bourg de Saint-Germain

Qu'on semoit l'argent par la rue[320];

Le secretaire[321] eut la venue[322]

Aussi bien que le Florentin;

Il est encore bon mastin,

S'il estoit guery de sa goutte.

Le Parlement ne void plus goutte

A bien soutenir un estat;

On est sur le poinct du debat

Pour tirer l'oyseau de la cage;

C'est un mal pire que la rage

De voir son ennemy plus fort.

Si les cerfs viennent à l'effort,

On verra de belles curées;

Elles ne sont pas de durées,

Les violentes passions.

Plusieurs visent aux pensions,

Qui vivent sur la défiance.

De Sully briguer les finances,

C'est un morceau bien dangereux.

On dit qu'il n'y en a que deux

Qui tiennent le dez à Paris.

Mais parle, Colin, tu te ris,

Il n'y a pas pour tout risée.

Le sieur d'Espernon fait trophée

De sa mitene avant l'hyver[323];

Il a Jarnac pour le couvert

Sur le passage d'Angolesmes,

Que les huguenots seront blesmes

S'il attrape les Rochelois;

Il craint que le party anglois

Donne secours à l'hugenotte.

Souvant, un pied dedans la botte,

On est contraint de s'enfuir;

Les zelez ont un grand desir

Devoir une féconde Flandre[324].

A ce coup on peut bien apprendre

A gouverner une maison.

Pour moy je cognois la saison,

Fasse qui voudra du contraire;

Un bon veneur voit au repaire

La route que prendra le cerf.

Puisqu'il faut jouer _à tout sert_,

Le jeu du sang aura sa guise[325].

Mais on dit que Monsieur de Guise

Sera enfin le general[326];

Et son frere le cardinal

A-il pour vray quitté la robe[327]?

Monsieur de Bouillon[328] se desrobe

Tousjours le premier de la cour;

S'il eust tardé encore un jour,

On eut bien veu du peuple en Grève.

Il s'en faut peu qu'elle ne crève

La gouvernante du palais[329].

Où estes-vous, braves Harlais?

Pleurez vostre mère nourrice:

Vous estes sur le precipice,

Et tombez aussi bien que nous.

Ne dormez plus, reveillez-vous;

Qu'un seul roy nous soit asseurance.

Conchine regarde Florance

D'un oeil tout plain de desplaisir;

Je croy qu'il auroit bien desir

Que Perronne fust sa retraitte.

Longue-Ville fait la chouette

Et dort moins le jour que la nuict[330];

Il empesche ce qui le nuit;

C'est un prince plein de courage.

Le comte d'Auvergne fait rage,

Mais plus de bruit que de l'effet[331].

Monsieur de Mayenne eust bien fait

De retourner dessus ses pas.

Le vieux Renard craind les appas

Et la furie des Caillette:

Un huissier, avec sa baguette,

Arreste vite un financier.

Ce fut un trait de son mestier

De tirer tout droit à Soissons[332],

Morel remarque les saisons;

Mais tout ne vient que par rotine;

Qui entend la langue latine

Vaincra tousjours un paysan.

Moissay n'est-il plus partisant[333]?

Se retire-il sur la perte?

La mesche est trop descouverte,

On demande raison de tout;

Mais patiantons jusqu'au bout:

Faut voir jouer la tragedie;

C'est une douce melodie

Qu'ouyr le chant du rossignol.

Allons un peu à l'Espagnol,

Voir s'il veut rendre la Navarre.

Ce bazané est trop bizarre

Pour faire alliance aux François.

Si on m'en eust donné le choix,

Louys seroit plus à son aise.

On le rendra plus chaut que braise,

Si un jour je suis en credit.

Maurgart[334] nous l'avoit bien predit,

Mais c'estoit tout par equivoque.

On dit que Roche-Fort[335] se mocque

De tenir fort dedans Chinon;

Il est assez bon champion

Pour y bien disputer sa vie.

Souvray en enrage d'anvie,

Et luy veut troubler son repos[336].

Bonnivet est bien plus dispos[337]

Qu'il n'estoit dedans la Bastille:

Il est aux abois, il petille,

Qu'il ne charge ce vieux grison;

On luy dit qu'il n'est pas saison

De faire une longue poursuitte:

Au printemps commence la luitte

Du toreau avec son pareil;

D'un long somme vient le reveil,

S'ensuit la fin de toute chose.

Monsieur d'Aubigny[338] se dispose

A garder son gouvernement;

C'est se comporter sagement

De bien defendre son party.

Vous porterez le dementy

Pansionnaire de créance.

Tant que l'on verra la France

Du fer rien ne profitera;

Un bon catolique mourra

Pour maintenir son evesché.

On fait estat du bien presché,

C'est une chose fort requise;

Mais souvent le loup se deguise

Pour mieux attraper la brebis.

Il faut avoir de beaux habits,

Un beau collet, une rotonde[339],

Une fraise qui soit bien ronde,

Contrefaire le courtisan,

Estre enflé comme un partisan,

Ne saluer jamais personne,

Au conseil faire le prud'homme,

Oppiner tousjours de travers,

Soustenir le droit du pervers:

C'est le fruict d'un pansionnaire;

Mais qu'as-tu apris de Sancerre?

Qui aura le gouvernement?

Plusieurs ont bien perdu leur temps

De s'estre trouvé à Paris;

Tu te mocques et je me ris

De ces attrapeurs de Babet.

Je croy que le baron Du Blet

Sera gouverneur de Sancerre.

Le fort Sainct-Denis est par terre,

A la veüe d'un docte soldat.

Beaucoup desirent d'avoir part

En l'argent qui ne coutte rien.

Plusieurs François ne vaillent rien

Que pour troubler nostre repos.

Ils seront piquez jusqu'au os,

Ceux qui joüent les deux personnages.

S'il y avoit des hommes sages,

Qui creussent à peu près mon advis,

Je garderois, à mon advis,

Les chèvres de broutter les bois,

Sans mettre mes chiens aux abbois,

Et ne prendre rien par derrière.

Or, Colin, retournons arrière,

Et gardons bien d'estre surpris.

Voilà tout ce que j'ay appris.

[Note 317: Le duc de Nevers avoit commencé d'armer en

septembre 1616. Depuis l'emprisonnement du prince de Condé

il étoit un des chefs du parti contre Concini. Sa femme, qui

tenoit dans le Nivernois même, le secondoit avec énergie. V.

t. 4, p. 324-325.]

[Note 318: Condé avoit le gouvernement de Berry; on le lui

fit rendre, et il fut donné au maréchal de Montigny. Il

fallut du canon pour réduire la tour de Bourges, qui

résistoit. (_Oeconom. roy._ de Sully, coll. Petitot, 2e

série, t. 9, p. 375; _Mém._ de Pontchartrain, _id._, t. 17,

p. 169.)]

[Note 319: Le maréchal d'Ancre, craignant pour sa vie,

s'étoit retiré dans son gouvernement de Normandie. C'est la

ville de Caen qu'il avoit choisie pour refuge. Il y fut

assez mal reçu et n'y resta pas longtemps. (_Mém._ de

Bassompierre, coll. Petitot, 2e série, t. 20, p. 109;

Pontchartrain, _id._, t. 17, p. 158.)]

[Note 320: Allusion au pillage de l'hôtel du maréchal

d'Ancre, dont nous avons déjà parlé t. 4, p. 30. Cet hôtel,

devenu plus tard l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires,

puis l'hôtel de Nivernois, et enfin une caserne de gardes de

Paris, étoit situé rue de Tournon, assez près, par

conséquent, de l'hôtel de Condé, dont l'Odéon tient la

place. Quand le prince eut été arrêté, il y eut grande

rumeur parmi les gens de sa maison et un échange continuel

de menaces entre eux et ceux du maréchal d'Ancre. L'effet

suivit bientôt. Un matin, tous les gens du prince

assaillirent l'hôtel d'Ancre; les maçons qui travailloient

au palais de la reine mère (le Luxembourg) se mirent de la

partie, et la maison du ministre fut littéralement prise

d'assaut et livrée au pillage. V. _Oeconom. roy._, t. 9, p.

374; _Mémoires_ de Richelieu, coll. Petitot, 2e série, t. 21

_bis_, p. 345.]

[Note 321: Raphaël Corbinelli. V. t. 4, p. 30, note.]

[Note 322: La _venette_, la peur.]

[Note 323: C'est-à-dire se montre tout fier de s'être donné

un refuge avant le danger. Il s'étoit, en effet, retiré en

Saintonge, d'où il menaçoit le parti du maréchal. V. t. 4,

p. 23.]

[Note 324: Comme la Flandre étoit déjà un refuge pour les

_faillis_, on disoit _faire Flandre_ dans le sens de

s'enfuir; et _Flandre_ dans celui de fuite. De là aussi le

mot _flandrin_ pour tout homme élancé, bon à la course.]

[Note 325: Equivoque horrible sur le jeu du _cent_ (le

piquet) et le jeu du _sang_, l'assassinat, où, à peu de

temps de là, Vitry fit gagner la partie à Louis XIII contre

Concini.]

[Note 326: Il tenoit pour le roi; ses troupes avoient eu

déjà quelques rencontres avec celles de Condé. V. t. III, p.

356.]

[Note 327: Henri de Lorraine resta cardinal. Son humeur

belliqueuse et ses façons mondaines avoient dû faire faire

penser ce qu'on dit ici. V. sur lui _Caquets de

l'Accouchée_, p. 51, note.]

[Note 328: Le duc de Bouillon, après avoir tenté de soulever

parmi le peuple de Paris une révolte dont l'échauffourée de

l'hôtel d'Ancre avoit été l'unique résultat, s'étoit enfermé

dans Soissons avec M. de Mayenne.]

[Note 329: La Cour du Parlement.]

[Note 330: Le duc de Longueville, en enlevant le

gouvernement de Péronne à Concini, s'étoit rendu très

populaire, (_Oeconom. roy._, coll. Petitot, 2e série, t. 9,

p. 372; _Mém._ d'Estrées, _id._, t. 16, p. 310;

Bassompierre, t. 20, p. 110.)]

[Note 331: Le comte d'Auvergne, bâtard de Charles IX, qui

étoit à la Bastille depuis que Henri IV l'y avoit fait

enfermer, avoit été rendu à la liberté par Concini, afin de

pouvoir être opposé aux mécontents. Depuis son entrée en

campagne, il avoit, il est vrai, fait plus de bruit que de

besogne. (Pontchartrain, t. 17, p. 150; Monglat, t. 49, p.

24.)]

[Note 332: Le duc de Mayenne, à l'approche du comte

d'Auvergne, s'étoit, je l'ai dit, enfermé dans Soissons, où

il soutint vigoureusement le siége, jusqu'à ce que la

nouvelle de la mort de Concini le fit résoudre à rendre la

place au roi.]

[Note 333: V., sur ce financier, t. 3, p. 181-184; t. 4, p.

343, et les _Caquets de l'Accouchée_, p. 182, 241.]

[Note 334: Sur ce faiseur d'almanachs, voir t. 2, p.

213-214, et _Caquets de l'Accouchée_, p. 65.]

[Note 335: Il étoit des plus zélés pour le parti de-Condé.

(Pontchartrain, _coll. Petitot_, 2e série, t. 17, p. 70, et

notre t. 4, p. 343.)]

[Note 336: Souvray finit enfin par forcer Chinon et par

l'enlever à Rochefort. (Pontchartrain, _ibid._)]

[Note 337: Henri de Gouffier, marquis de Bonnivet, né en

1586, mort en 1645.]

[Note 338: Edme Stuart, seigneur d'Aubigny, mort en 1624.]

[Note 339: Collet empesé, monté sur du carton, que les

hommes du bel air portoient à cette époque. Il en est parlé

dans les Satires de Regnier et dans les Lettres de Voiture.]

Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 28 / 60 题