FIN.

_Requête[310] d'un poëte, à M. de Vattan[311], prévost des marchands

de Paris, pour être exempté de la capitation[312]._

[Note 310: Nous n'avons trouvé cette pièce que dans un

recueil françois qui se publioit à Londres au dernier

siècle, _Le nouveau Magazin françois, ou Bibliothèque

instructive et amusante pour le mois de janvier_ 1750; in-8,

p. 206-208.]

[Note 311: Félix Aubery, marquis de Vattan. Il ne fut prévôt

des marchands que de 1740 à 1741. La date de la requête

qu'on lui adresse ici n'est donc pas bien difficile à

préciser.]

[Note 312: C'étoit une taxe _par tête_, comme son nom

l'indique. On ne l'imposoit que dans les grands besoins de

l'Etat. Un édit du 18 janvier 1695 l'avoit établie, à

condition qu'elle cesseroit à la fin de la guerre, ce qui

eut lieu en effet; mais elle ne tarda pas à revivre, et

cette fois pour ne plus cesser. Elle est remplacée

aujourd'hui par ce que nous appelons la contribution

mobilière et personnelle. La connoissance de toutes les

affaires concernant la capitation étoit attribuée au prévôt

des marchands; de là la requête du poëte à M. de Vattan.]

Voyez, Seigneur, ce que c'est que le monde!

Que je le hais! qu'en malice il abonde!

Mais ce qui plus excite mon courroux,

De l'heur d'autrui c'est qu'il est très jaloux:

Jaloux (hélas! je frémis quand j'y pense!)

Jusqu'à vouloir rogner sur ma pitance,

A moi, chétif, qui n'ai pour revenus,

Tout bien compté, que cent moins quatre écus.

Pour un rimeur la somme n'est pas mince;

Las! je le sçais, et vivrois comme un prince

Si l'on vouloit ne rien prendre dessus;

Mais il me faut mes cent moins quatre écus.

Ces écus-là je les divise en douze,

C'est huit par mois, dont, si je ne me blouze,

Après avoir aquité mon loyer,

Le blanchisseur, l'auberge et le barbier,

Sans faire un sol de depense frivole,

Il ne sçauroit me rester une obole;

Ou, si l'on croit qu'il en puisse rester

(Je ne suis point un homme à contester),

Que l'on me trouve une honnête personne

Qui me défraye, et pour lors j'abandonne,

Sans rien ôter, ni donner rien de plus,

A qui voudra mes cent moins quatre écus:

Du revenant je consens qu'il profite.

Mais quel mortel, fût-ce un autre Stylite,

Mangeant pour vivre et vivant de fruits cruds,

Vivroit à moins de cent moins quatre écus?

Et cependant, certain monsieur Cozette,

Homme zélé, sur tout pour sa recette,

Veut qu'aujourd'hui, plus sobre qu'un réclus,

Je vive à moins de cent moins quatre écus;

Ce beau Monsieur (dont le ciel me delivre!)

Veut que je paye onze fois une livre,

C'est onze francs, ou Baresme est un sot[313].

Or, avec quoi? car, enfin, de mon lot,

Tout calcul fait, il est clair qu'il ne reste

A mon rimeur pas la valeur d'un zeste,

Et pour quiconque entend le numéro[314]

Un zeste vaut à peu près un zéro.

Pourquoi me faire une taxe si forte?

Mais après tout, dans le fonds, que m'importe?

La taxe n'est que pour qui peut payer.

Et, par bonheur, n'ayant sol ni denier,

Point de contrats, de maison, ni de rente,

Point d'autre effet qu'une table pliante,

Une escabelle, avec un vieux chalit,

Quelque bouquin déchiré qui moisit,

Je ne crains point qu'un suisse à large échine

Vienne en jurant camper dans ma cuisine,

Boire mon vin, dépenser mon argent,

Ni démeubler mon riche appartement[315],

Grace à Phébus, je suis logé sans faste

Dans un recoin qui n'est ni beau ni vaste;

Force papier, pour moi seul précieux,

Dont les sergens ne sont point curieux,

Voilà de quoi notre tenture est faite.

Avec cela, sans ce monsieur Cozette,

J'aurois vécu plus content qu'un Crésus

Et dépensant mes cent moins quatre écus.

Peut-être aussi qu'à cause de l'étage

Ce receveur a cru qu'il étoit sage

De me taxer suivant mon escalier;

Mais ce troisième est chez moi le dernier.

Et puis, seigneur, ce n'est point par ma faute

Si la maison n'est pas un peu plus haute.

En pareil cas, si pour ne rien payer

Il ne falloit que loger au grenier,

J'y logerois; mais, hélas! mons Cozette

Dans son grenier taxeroit un poëte.

Delivrez-moi, seigneur, par charité,

De ce monsieur qui m'a tant maltraité.

Onze francs! Moi! J'en suis tout immobile;

Autant vaudroit qu'on eût mis onze mille.

Pour abréger, sans façon rayez-moi

De son registre; ou si je dois au roi

Quelque tribut, seigneur, taxez ma veine

A tant de vers qu'il vous plaira... Sans peine

Je rimerai pour chanter ses vertus;

Mais laissez-moi mes cent moins quatre écus.

[Note 313: J. J. Rousseau, lorsqu'il logeoit, en 1772, au

cinquième étage de l'_hôtel Plâtrière_, dans la rue du même

nom, fut aussi poursuivi pour sa capitation, qu'il

s'obstinoit à ne pas vouloir payer. Elle ne se montoit qu'à

3 livres 12 sols; mais il soutenoit que la ville lui devoit

60 mille livres pour son _Devin de village_, et qu'elle

avoit par conséquent de quoi se payer des 3 livres 12 sols

réclamés. On n'y voulut point entendre, et peu s'en fallut

qu'on n'envoyât garnison chez l'auteur d'_Emile_. Enfin,

l'affaire étant venue devant le prévôt des marchands, il

décida qu'on lui feroit remise de la taxe.]

[Note 314: «De l'Italien introducteur de ce jeu (_la

blanque_), dit Pasquier, nous usâmes du mot _numero_ au lieu

de nombre qui nous est naturel en françois; et dismes celuy

_entendre le numero_, qui n'avoit oublié le nombre sous

lequel sa devise estoit enregistrée. Et depuis accommodasmes

cette manière de parler en toute autre chose, disant qu'un

homme _entendoit le numero_ quand il avoit certaine

information et cognoissance d'une chose.» (_Recherches de la

France_, liv. 8, ch. 49.) Plus tard, _entendre le numéro_

vouloit dire être rusé, adroit. _Il n'etoit lors_, dit La

Fontaine, conte de _Richard Minutolo_,

Il n'étoit lors, de Paris jusqu'à Rome,

Galant qui _sût_ si bien le _numéro_.

A la fin du dernier siècle, cette locution n'avoit plus

d'usage qu'en d'assez méchants lieux. L'auteur anonyme des

_Numéros parisiens_, Paris, 1788, in-8, écrit, p. vij: «Je

l'appelle (ce livre) les _Numéros parisiens_ parce que les

escrocs disent d'une personne qu'ils n'ont pu duper:

_Celui-là sait le numéro, il n'y a rien à faire_.» En note,

il ajoute: «Il est vrai que c'est une façon de parler très

usitée à Paris, parmi les joueurs et autres chevaliers

d'industrie.» Elle n'avoit pas, du reste, attendu 1788 pour

en arriver là, tant il est vrai que du vocabulaire du

commerce à celui du vol il n'y a que la main. Enay dit dans

_Fæneste_ (édit. elzev., p. 156): «Il étoit emporte-manteau.

C'est entendre le numéro, ou je ne m'y connois pas.»]

[Note 315: Il veut parler ici des archers qu'on mettoit en

_garnison_ chez quiconque refusoit de payer. Ils avoient

charge de ronger le débiteur récalcitrant jusqu'à ce qu'il

se fût exécuté. Aussi, dans l'ancienne coutume, sont-ils

appelés _comestores_, ce que la coutume de Tournai traduit

par _mangeurs_. Aujourd'hui l'un des papiers, à nuances

menaçantes, que le percepteur vous envoie pour hâter le

paiement des contributions, porte encore sur son titre:

_Garnison_. En Allemagne, les créanciers s'y prenoient à peu

près de même; seulement, ils gardoient pour eux-mêmes le

rôle de _mangeurs_, et, comme ils pouvoient craindre que la

cuisine ne fût maigre chez le débiteur, c'est à la taverne

qu'ils s'alloient mettre en exercice. «Il protestoit, lit-on

dans les _Contes d'Eutrapel_, demeurer sur les bras et

depense de son hoste, comme en la coustume d'Allemaigne, où

le creancier, à faute d'être payé au jour dit, se va loger

en la meilleure hôtellerie, y boit, mange et fait grande

chère aux dépens de son débiteur, jusqu'à l'entier

payement.» (_Les Contes et Discours d'Eutrapel_, 1732,

in-12. t. 1, p. 114.)]

_Les advis de Charlot à Colin, sur le temps présent, mis en lumière

par L. D. F. D. D._

Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 27 / 60 题