_Sur les Dragonnages_[295]
_Extrait d'un registre de la famille de Jean R., de Crest, en
Dauphiné_[296].
[Note 295: Nous empruntons encore cette pièce au nº 5 de la
_Revue trimestrielle_ de Buchon. Nous conservons, comme il
l'avoit fait, l'orthographe du manuscrit.]
[Note 296: Crest est un chef-lieu de canton du département
de la Drôme, arrondissement de Die.]
Le 26e décembre 1683. Les draguons sont arrivés à Crest; M. le conte
de Tessay[297] commandant on régiment logis chez moy; le jour de
dimanche ont parti pour aler à Soul et à Bordiau[298], où il y eut
rencontre aprochant Bordiau, où il s'en tua biaucoupt de part et
d'autre.
[Note 297: René de Froullay, comte de Tessé, plus tard
maréchal de France. Les _Biographies_ ne parlent pas de son
commandement dans le Dauphiné, mais nous en avons eu
connoissance par les _Mémoires_ de Choisy. C'est là, selon
l'abbé, qu'il commence de se mettre en évidence. «Le comte
de Tessé, dit-il, quoiqu'il ne fût encore que brigadier,
alla commander en Dauphiné à la place de Saint-Ruth. Il
étoit jeune et promettoit beaucoup: une prestance agréable,
du courage, beaucoup d'esprit, de l'ambition et une
diligence à la Boufflers, lui tenoient lieu d'expérience, et
l'on jugeoit aisément qu'il pourroit aller loin.» (Coll.
Petitot, 2e série, t. 63, p. 313.)]
[Note 298: Bourdeaux, chef-lieu de canton du département de
la Drôme.]
Dieu soit loué!
Le 27e décembre 1683. Jeudi à midi les dragons sont arrivés à Crest
contre ceux de la R. P. R.[299]. On les a logés sur toutes les
familles de ladite R.
[Note 299: De la religion prétendue réformée.]
J'ey ut de logé chez moy, dans ma maison, M. le conte de Tessay,
mestre de camp de son regiment de draguons. Il a parti de la maison le
dimanche matin 30e décembre, pour aler à Soult et à Bordiau, là où il
a fait une rancontre des gens de Bordiau et de Besodun. Ce sont batus
contre les draguons, où il en a demeuré sur la place de part et
d'autre une centaine ou environ.
Le lundi 8e novembre 1683 est arrivé la compagnie des draguons de M.
Sauvel, du régiment du chevalier de Tessay et Hiure, où ils ont
demeuré logés sur les habitans de la dite R. jusques au 1er de mars
1681, qui est 112 jours.
Pour mémoire. Le 1er d'octobre 1685, judi a l'eure de midi, deux
archers ont mis en prison Isabeau Gounon, ma fame, pour l'obliger à
changer de religion, où el a dimuré jusques à huit eures du soir.
Le même jour j'ey fait l'ajuration de l'eresie de Calvin par devant M.
l'intendant et j'ay signé avec M. le conte de Vacheres et mon cousin à
Crest le dit jour chez M. de Pluvinel.
Le 4e d'octobre 1685, jey condui ma fame au couvent de Sainte-Ursule,
à Crest, où el a dimuré 14 jours, pour l'obliger à changer de
religion, ce qu'el a fait dans le dit couvent le 18e d'octobre 1685,
avec ma fille Isabiau R., devant M. le chanoine Dupuy de Crest.
S. Biguist et son fils sont presants et signés[300].
[Note 300: On verra un peu plus bas ce qu'étoient ces
abjurations et conversions. On présentoit à Louis XIV ces
actes, fruit de la terreur, et le roi croyoit avoir converti
son peuple.
(_Note de Buchon._)]
Le 6e d'octobre, Michel R., mon fils, on l'a conduit en prison par
quatre sergents du regiment de Vivone, pour l'obliger à changer de
religion; ce qu'il a fait le même jour, par devant Monseigneur
l'eveque de Valence, chez M. de Pluvinel, le gouverneur.
Le 16e d'octobre 1685, Pierre Giraud, d'Eure, mon valet, et Jean
Miquaut, d'Eure, aussi mon valet, ont changé de religion, resues par
M. le chanoine Dupuy de Crest, le dit jour.
Le 8e d'octobre 1687, Vendredi, on a donné la question dans la tour de
Crest à deux jeunes garsons de Gigors[301], à un de Monclar, par estre
acusés d'avoir été au presche dans les montagnes de Gigors.
[Note 301: Commune du canton de Crest.]
Le 9e d'octobre 1687, Samedi, on a pandu une fame de Belfort, qu'on
tenoit en prison à Crest, acusée d'avoir esté à l'asamblée du prêche.
Le 11 d'octobre 1687, Lundy, on sorty de la prison un jeune garson,
fils d'une pouvre veuve du lieu de Crupie[302], qu'on a pandu le sus
dit jour, acusé d'avoir esté à l'asamblée pour precher.
[Note 302: Cruspies, canton de Bourdeaux, département de la
Drôme.]
Le 7e d'avril 1686, Michel R., mon fils, m'a quité pour s'analer à
Lion, et de là à Genève, pour fait de religion.
Le 12 mai 1686, Isabiau Gounon, ma fame, m'a quité pour aler à Lion,
et de là s'en est alée à Genève[303].
[Note 303: Il est bon d'observer que ces assemblées
n'avoient rien de séditieux. Les religionnaires lisoient les
saintes Ecritures, les pasteurs y prêchoient la plus pure
morale, et l'on terminoit ces exercices religieux en priant
pour le roi et la famille royale.
(_Note de Buchon._)]
Le 29 novembre 1688, jour de saint André, l'on a fait le feu de joy
pour la prise de Felisbourg par Monseigneur le Dauphin, avec grant
réjouissance.
Le 6e faivrier 1689, le lieutenant de la compagnie de Monsieur de
Mariane, cavaliers logés en Alès, a été dans ma grange de Lille à
l'eure de dix après midy, accompagné de six cavaliers et du sieur
Lambert, chatelain dudit Alès, et de M. de Fages, disant avoir été
averti d'avoir asamblé de monde en ma dite grange pour fait de
religion, ce qui etoit faux.
Dieu me garde de faux temoins et de la main de la justice!
S. Monier, de Dieulefit, avec un homme qui est aveugle, de Bordiaux,
ont été pandus à Valence, pour acusé du crime d'asamblée.
On a pandu deux hommes de Tiaron à Valance, dans le mois de faivrier
1689, pour être acusé du même crime.
Dieu soit béni et loué à tout!
Le 9e octobre 1689. On a pandu deux hommes à Suse[304], un nommé
Moralés et un garson de Barset, acusé de precher et de s'être asamblé.
[Note 304: Suse-en-Droist, canton de Crest.]
Dieu soit loué!
Il a été six hommes de Suse condamnés aux galères pour le crime
d'avoir été asamblé.
Le 6e octobre. On assiege Ambrun.
Le 19e avril 1694. M. l'intendant a condamné vingt personnes à la
mort, acusé d'asamblée, et deux à vie, qui est Mademoiselle Loutaud,
de Sallient, et Legrangié, de Sallient, où il s'étoit asamblé; les
vingt sont été pandus à Valance.
* * * * *
Nous ajouterons à ces notes l'extrait du registre du sieur R., qui
rapporte les contributions qu'il avoit payées malgré sa conversion:
J'ay payé pour ma grange, au territoire d'Eure, pour contributions des
draguons, qu'il ont demeuré à Eure 112 jours, 305 l. et 3 sols[305].
[Note 305: 305 livres 3 sols pour 112 jours, la dépense des
dragons n'avoit pas été forte, du moins quand on la compare
à celle qu'ils faisoient ailleurs, notamment en Normandie.
V., à ce sujet, la curieuse brochure de M. Lacour: _La
Carte à payer d'une dragonnade normande._ Paris, 1857,
in-18.]
J'ay payé pour la contribution que Eure etoit en ayde à Chateuil, et a
été pour les draguons, 200 l. et 7 sols.
J'ay payé pour la contribution que ceux de la R., dite R., étoient
aydés pour les draguons, pour ma grange de Lisle, pour 3 mois 23
jours, finis au 1er mars 1624, 91 l. et 4 sols.
Plus, j'ay payé pour la contribution des draguons en ayde que le comte
de Saval, pour ma grange de Mansouet, 104 l.
_Brevet d'apprentissage d'une fille de modes à Amatonte._
1769.
Fut presente Anne la Babille,
Veuve de Nicaise Couvreur,
Dans son vivant juré-porteur,
Demeurante dans cette ville,
Près la rue du Grand-Hurleur[306],
La quelle dame comparente
Pour l'avantage et le profit
D'Agnès Pompon, dont elle est tante,
Fille agée, ainsi qu'elle a dit,
De quatorze ans moins trois semaines
Et dont les moeurs toutes chrestiennes
Assurent la fidelité,
La place par pure bonté,
Pour l'espace de six années
Complètes et bien employées,
A commencer dès aujourd'huy,
Chez la bonne mère Tapi,
Maitresse et marchande de mode
De cette ville de Paris,
Demeurante rue Commode[307]
A l'enseigne de la Souris.
D'autre part, la dame Tapi,
Etant aussi presente ici,
Prent et garde pour apprentisse,
Et promet du mieux qu'elle puisse
A la susdite Agnès Pompon
Montrer son metier de lingère
Et tout ce dont elle s'ingère
Dans sa noble profession,
Sans user jamais de mystère;
De plus, elle promet aussi,
En faveur de cet acte-ci,
Lui donner tout le necessaire,
Le lit, le feu et la lumière;
S'oblige de l'entretenir
De jupe et de robe galante,
Le tout fait d'etoffe avenante
A l'état qu'elle va tenir;
S'engage de plus à fournir
A la susdite demoiselle
Bonnets montés, fine dentelle,
Enfin tout ce qui peut servir
A toute fille de boutique
Qui veut avoir de la pratique;
Il est même au long arrêté
Que la dite mère maitresse,
En bonne et complaisante hotesse,
Dans tout temps, hiver comme été,
Se chargera du blanchissage
De tout menu linge d'usage
Tant apparent que plus caché,
Même du bandeau de Cythère,
Chaque fois qu'il pourroit echoir
Que ladite en auroit affaire
Pour besoin qu'on doit icy taire,
Mais qu'il étoit bon de prevoir.
A ceci fut enfin presente
La demoiselle Agnès Pompon,
Demeurante même maison
Chez ladite dame sa tante,
Laquelle tient le tout pour bon,
Consent à l'exécution
Et promet de son mieux apprendre
Ce que sa maitresse Tapi
Voudra lui donner à comprendre,
Ne se faisant aucun souci,
Pour achalander la boutique
Et faire venir la pratique,
D'assurer le premier venu
Que c'est parce qu'il est connu
Qu'on lui vent pour somme modique
Ce qu'il paie trois fois trop cher;
De faire semblant d'ajouter
Un pouce en sus de la mesure,
Tandis que par secrette allure
Elle en aura su retrancher
Cinq bons doigts à son avantage;
Même, de plus, elle s'engage,
Sans cependant blesser l'honneur,
De se conformer à l'usage,
Ce qui lui tient jà fort au coeur,
Qu'en livrant toile de Guiber[308]
Pour un prix de beaucoup trop cher,
En habile et fine marchande
Elle la vendra pour Hollande;
Bien entendu que tout ceci
Se fera selon l'ordonnance,
La main dessus la conscience.
En outre, elle promet aussi
D'executer avec souplesse
Ce que lui dira sa maitresse,
Pourvu que la religion
Ne contredise sa leçon,
Et que la probité l'ordonne,
Non cette austère probité
Dont se pare l'antiquité,
Car celle-là n'est plus la bonne;
Mais la probité du comptoir,
Celle que l'interêt façonne,
Que le marchand fait tant valoir
Pour tromper avec plus d'adresse
Les dupes de sa politesse.
Enfin, la docile Pompon,
Pour faire en toute occasion
L'avantage de sa maitresse,
Se propose de consentir
A satisfaire le desir
Des voluptueuses pratiques
Qui soutiennent tant de boutiques
Qui brillent de cette façon[309].
Au surplus, si, par aventure,
La jeune apprentisse Pompon,
Pour suivre une fringante allure,
Ou chose de cette nature,
Fait son paquet dans son chausson
Et se retire à la sourdine
Avant que les six ans prescrits
Fussent tout à fait accomplis,
Dans ce cas que l'on imagine,
La susdite veuve Couvreur
Donne sa parole d'honneur
De faire chercher la coquine
Depuis Paris jusqu'à la Chine,
Enfin de fureter partout
Jusqu'à ce qu'elle vienne à bout
De retrouver la libertine,
Afin de la rendre aussitôt
A sa bonne et chère maitresse,
Non sans la punir comme il faut
De ce petit tour de jeunesse,
Pour ensuite plus sagement
Achever son apprentissage.
Tel est l'acte auquel bonnement
Chaque comparente s'engage,
Même sur la foi du serment,
Quoi qu'en ce cas très peu d'usage.
Vous noterez que le present
S'est fait sans debourser d'argent,
Car, chose rare, les parties,
Sur les choses s'etant unies,
Ont promis les executer
Sans y mettre et sans en ôter,
Voulant les remplir telles quelles,
S'obligeant chacune à veiller
A l'execution d'icelles
Sans y jamais rien deroger.
Fait et passé dans une chambre
De la venerable Tapi,
Le dimanche avant midi,
Le dernier du mois de decembre
De l'an mil sept cent soixante huit.
En bas, lesdites comparentes
Ont toutes signé les presentes
Avec le notaire Expedit,
Excepté la dame Babille,
Laquelle, quant on la requit
De mettre son nom par escrit,
A dit que sa main inhabile
N'en fit jamais la fonction,
Mais que sa langue, plus docile,
En pareille occasion
Etoit un supplément utile
Et lui servoit de caution,
Prononçant mille fois son nom,
Babille, Babille, Babille, etc.
[Note 306: Ou plutôt du _Grand-Huleu_. Les lingères et les
filles de modes étoient depuis longtemps nombreuses dans ce
quartier. Leur industrie y servoit de couvert à un autre
métier que leurs voisines du _Huleu_ faisoient aussi, mais
sans prendre la peine de le cacher. La belle lingère des
_Deux-Anges_ dont Bassompierre nous a conté l'étrange
aventure avoit sa boutique sur le _Petit-Pont_, mais la
maison où elle logeoit, chez sa tante, et où elle donnoit
ses rendez-vous, étoit par ici, au coin de la rue
Bourg-l'Abbé. (_Mém. de Bassompierre_, coll. Petitot, 2e
_série_, t. 16, p. 364.)]
[Note 307: Il n'a jamais existé à Paris de rue de ce nom.]
[Note 308: Toile blanche de lin assez commune qui se
fabrique à Louviers. On l'appelle ainsi à cause d'un nommé
Guibert, qui en fabriqua le premier.]
[Note 309: Les demoiselles patentées se plaignoient du tort
qui leur étoit fait par cette concurrence déloyale. Il parut
à ce sujet, la première année de la Révolution, une brochure
formulant les plaintes de l'une des plus fameuses matrones,
«Florentine de Launay, cessionnaire de Rose Gourdan,
propriétaire du Grand-Balcon, sis rue
Croix-des-Petits-Champs-Saint-Honoré.» Voici quel en est le
titre: _Requête présentée à M. Silvain Bailly, maire de
Paris, par Florentine de Launay, contre les marchandes de
modes, couturières et lingères, et autres grisettes
commerçantes sur le pavé de Paris._ A la suite se trouvent
_les noms et demeures des grisettes_.]