EPISTRE AU SIEUR DES ARTIMES GOURNÉES.

Amy et frère, pource que, depuis trois ans et plus que j'ay l'honneur

de te cognoistre, je t'ay tousjours ouy plaindre de ta fortune, et que

tu te trouvois à malaise, encor que je te veisse à une très bonne

table; te plaindre d'argent, et t'ay veu tousjours jouer; et te

plaindre de n'estre assez brave, je t'ay veu très bien paré: on ne

sçauroit peindre un roy Herode plus brave que je t'ay veu. Tu te

plains de n'estre bien monté, je t'ay veu des poulains et d'assez bons

chevaux et bonnes armes. Pour ce que l'honneur t'a mis plus bas que

de coustume, je te donne ce mien oeuvre, afin que tu y puisse trouver

quelque cautelle[197] pour recouvrer argent. Et comprens bien ces

trois estats, et comment ils sont très lucratifs et plains de finesses

et cautelles; et, si se trouvoit quelqu'un qui, par mespris, voudroit

blasmer les discours de ce livre, je luy responds que je ne les ay pas

faicts par envye contre aucun de ceste sorte de gens, ains pour

laisser couller le temps et pour mon plaisir. A Dieu.

[Note 197: Ruse, fourberie. On connoît les _cautèles_ de

Cepola, que Rabelais appelle _diabolicques_ (liv. II, ch.

10), et qui sont pour les gens de justice ce que sont pour

les voleurs celles qui se trouvent ici, car elles enseignent

à éluder les lois et à perpétuer les procès. L'édition la

plus rare fut donnée à Paris, en 1508, chez Jean Petit, in-8

gothique.]

* * * * *

_Comme l'autheur se meist au metier._

Ayant l'aage de neuf à dix ans, craignant que mon père me donnast le

fouët pour quelque faute commise, comme advient à gens de cest aage,

je prins résolution d'aller trouver un petit mercier qui venoit

souvent à la maison de mon père, et desirant faire quelque beau

voyage, je résolu m'en aller avec luy. Il n'estoit coesme[198],

n'ayant parvenu à ce degré, ains estoit simple blesche[199], et

sortoit de pechonnerie[200], toutefois _entervoit le gourd_[201], et

delisberasme d'aller en Poictou, faisant estat d'y estre jusqu'après

vendanges. Mon compagnon me disoit que j'eusse beaucoup gaigné à

l'entrée des vignes pour mettre en escrit les charges dez raisins. On

appelle ce mestier _escarter_.

[Note 198: C'est-à-dire n'étoit pas encore reçu bon mercier,

bon _coesmelotier_, nom qu'on donnoit, dans l'argot de ce

temps-là, aux merciers et colporteurs dûment affiliés à la

confrérie des voleurs de grands chemins. Le mot

_contreporteur_ est resté comme synonyme de _filou_ dans

l'argot d'aujourd'hui. _Cameloter_ s'y prend aussi toujours

dans le sens de _gueuser_, _marchander_. Le mot tout

populaire de _camelote_, pour mauvaise marchandise, en est

venu. Plus loin, une note de l'auteur achèvera l'explication

des mots _coesme_, _mercelot_, _blesche_, _pechon_.]

[Note 199: C'étoit le grade inférieur dans la confrérie. Il

est parlé des _blesches_ et _coësmelotiers_, ainsi que du

langage auquel on s'initioit avec eux et des cérémonies

qu'ils pratiquoient, dans le 3e _Discours_, qui se trouve à

la suite du curieux livret _Le jargon ou Langage de l'argot

réformé_, etc., Lyon, Nicolas Gye, 1634, in-12. Nous avons

déjà trouvé le mot _blesche_ employé pour bohémien, t. 5, p.

271. Huet le fait venir de l'espagnol _bellaco_, _veilaco_,

altération du nom des Valaques, qui passoient alors pour

d'assez mauvaises gens. Nous avions aussi dans le même sens

le mot _veillac_: V. le baron de Fæneste, édit. elzev., p.

268. On dit encore à Orléans _vaillaq_, pour mauvais

garnement.]

[Note 200: Apprentissage.]

[Note 201: Entendoit la fourberie. _Gourd_ et _enterver_ se

trouvent dans Coquillard, édit. elzev., t. 2, p. 246, 274.]

* * * * *

_Comme l'autheur fit paction avec ce blesche._

J'avois desrobé cinquante cinq sols à ma mère; je dis à mon compagnon

que nous serions à moitié. Il me respond que sa balle valoit quatre

livres tournois, et que j'avois part à la concurrence de mes deniers,

et qu'eussions[202] _affuré les ripaux, rippes et milles, et pechons,

qui attrimoyent nostre coesmeloterie pour de l'aubert huré_. Quand

nous eusmes esté trois ou quatre mois à la compagnie j'avois de butin

deux _rusquins, et demie menée de rons, deux herpes, un froc et un

pied_[203].

[Note 202: «C'est-à-dire que eussions trompé les

gentilshommes, damoiselles et garçons, femmes de village et

paysans, leur donnant nostre marchandise.» (_Note de

l'auteur._)]

[Note 203: «_Rusquins_ sont escus, _ouendes_ sont livres,

_rons_ sont douzains, _herpes_ liards, _pieds_ deniers,

_froc_ ung double.» (_Note de l'auteur._)]

* * * * *

_Les façons de coucher._

Nostre vie estoit plaisante, car quand il faisoit froid, nous

_peausions_[204] dans l'abbaye _ruffante_, c'est dans le four

chauld[205], où l'on a tiré le pain naguères, ou sur le _pelard_,

c'est sur le foing, _sur fretille_, sur la paille, _sur la dure_, la

terre. Ces quatres sortes de coucher ne nous manquoient, selon le

temps; car si nos hostes faisoient difficulté de nous loger où la

nuict nous prenoit, s'il pleuvoit, nous logions dans l'abbaye

_rufante_, et au beau temps sur le _pelardier_, c'est-à-dire le pré,

et là espionnions les _ornies_, sont les poules, et _etornions_, ce

sont poulets et chapons, qui perchent au village dans les arbres, près

des maisons, aux pruniers fort souvent, et _là attrimions l'ornie[206]

sans zerver, et la goussions ou fouquions pour de l'aubert_,

c'est-à-dire manger ou vendre; et en _affurant_[207], selon nostre

vouloir et commodité, nous trouvions souvent à des festins où les

_pechons_ passoient _blesches_ et _coesmes_, selon leur capacité.

Ainsi faisans bonne chère, chacun apportoit son gain ou larcin, que je

ne mente; j'use de ce mot de gain, parce que tous les larrons en

usent. Ceste vie me plaisoit, fors que mon compagnon me faisoit porter

la balle en mon rang; mais les _courbes m'acquigeoient fermis_,

c'est-à-dire que les espaules me faisoient mal. Toutes fois, je ne

plaignois pas mon mal, car j'avois déjà veu beaucoup de païs: nous

avions esté jusques à Clisson de la Loire, et au Loroux à Bressuire,

et en plusieurs fours chauds et froids, de pailliers et prez.

[Note 204: Nous _couchions_, nous _dormions_. Aujourd'hui

les gens du peuple disent _pioncer_ pour dormir.]

[Note 205: C'étoit assez volontiers l'usage des gueux de

coucher ainsi dans les fours. On lit dans la _Farce d'un

ramonneur de cheminées_, etc. (_Anc. Théâtre_, édit. elzev.,

t. II, p. 202):

Je prins ce paillart totilleur

A Paris, chez un rotisseur,

Et n'avoit pas vaillant deux blans

Et couchoit, dont il est si blans,

Au _four_ à quoy la paille on ard.

Il y a trente ans, une pauvre femme du quartier

Saint-Victor, à Orléans, couchoit encore ainsi dans un grand

_four_ les pauvres diables qui prenoient gîte chez elle. Ne

seroit-ce pas de cet usage que seroit venu le nom de _four_

donné aux mauvaises tavernes du quai de la Ferraille

(l'ancienne vallée de Misère), où les raccoleurs

embauchoient les recrues?]

[Note 206: _Attrimer_, prendre _ornie_ la poule, de [Grec:

ornis], oiseau, étoit le tour le plus ordinaire du métier de

ces maraudeurs. V. _Le Jargon ou Langage de l'argot

réformé_, etc., au t. VIII des _Joyeusetez_, p. 74. C'est de

là sans doute qu'est venue la locution populaire _plumer la

poule_, qui étoit si bien en usage alors, et que nous avons

déjà tant de fois rencontrée. V. aussi _Fæneste_, édit.

elzev., p. 128.]

[Note 207: _Volant_, de _furari_, qui a le même sens en

latin.]

* * * * *

_Comme je fus contrainct de prendre la balle à bon escient._

Advint qu'en nostre voyage mon compagnon demeura malade à Mouchans en

Poitou[208]. Je me résolu d'estre habile homme, et aussi que j'avois

bon commencement. Laissant là mon compagnon, je prends la balle et la

mets sur mon tendre dos, qui peu à peu s'adurcissoit à ce beau

mestier, et allay avec d'autres à la foire de la Chastaigneraye, près

Fontenay, où je fus accosté de tous les _pechons[209], blesches et

coesmelotiers hurez_, pour sçavoir si _j'entervois le gourd et

toutime_, me demandans le mot et les façons de la ceremonie. Ce fut à

moy à entrer en carrière et payer le soupper après la foire passée,

car ils congneurent que je n'_entervois que de beaux_, c'est-à-dire

que je n'entendois le langage ny les ceremonies. Lors je paye le

festin à mes superieurs, et sur la fin du soupper le plus ancien feist

une harangue.

[Note 208: En ce temps les compagnies de gueux du Poitou

étoient nombreuses et célèbres. «Il y avoit alors, dit

d'Aubigné, une gaillarde academie de larrons en Poictou,

n'en déplaise à la Gascogne ni à la Bretagne.» (_Le baron de

Fæneste_, édit. P. Mérimée, p. 137.) Un passage très curieux

du _Jargon_ (édit. des _Joyeusetez_, t. VIII, p. 3-4), au

chapitre _Ordre ou Hiérarchie de l'argot réformé_, donne

d'intéressants détails sur l'origine de cette truandaille

poitevine et sur la manière dont elle s'étoit alliée avec

les mercelots des foires, qui avoient fini par être

confondus avec elle: «L'antiquité nous apprend et les

docteurs de l'argot nous enseignent qu'un roi de France

ayant établi des foires à Niort, Fontenay et autres lieux du

Poictou, plusieurs personnes se voulurent mesler de la

mercerie; pour remedier à cela, les vieux merciers

s'assemblèrent et ordonnèrent que ceux qui voudroient à

l'avenir estre merciers se feroient recevoir par les

anciens..., puis ordonnèrent un certain langage entr'eux

avec quelques ceremonies pour estre tenues par les

professeurs de la mercerie. Il arriva que plusieurs merciers

mangèrent leurs balles, neantmoins ne laissèrent pas d'aller

aux susdites foires, où ils trouvèrent grande quantité de

pauvres gueux, desquels ils s'accostèrent, et leur apprirent

leur langage et ceremonies. Les gueux, reciproquement, leur

enseignèrent charitablement à mendier. Voilà d'où sont

sortis tant de braves et fameux argotiers.»]

[Note 209: «_Pechon_, c'est quand on a la première balle et

du premier voyage; et après _blesche_, _mercelot_ et puis

_coesme_; c'est mercier, et puis le _coesmeletier huré_,

c'est bon marchand, qui porte à col seulement.» (_Note de

l'auteur._)]

* * * * *

_La harangue qui fut faicte au nouveau blesche_[210].

[Note 210: Sur ces cérémonies de réception dans les

compagnies de voleurs, V. t. 5, p. 349, et t. 6, p.

65.--Cartouche faisoit aussi subir un interrogatoire et des

épreuves à tous ceux qui vouloient entrer dans sa bande. Le

Grand a tiré parti de cette curieuse particularité dans sa

comédie des _Fourberies de Cartouche_. Un jeune homme se

présente pour être enrôlé: «Où avez-vous servi? lui dit le

voleur.--Deux mois chez un procureur, six mois chez un

inspecteur de police.--Tout ce temps vous comptera comme si

vous aviez servi dans ma troupe.»]

_Coesmes, blesches, coesmelotiers et pechons, le pechon qui

ambieonosis qui sesis ont fouqué la morfe, il a limé en ternatique et

gournitique, et son an ja passé d'enterver_. Lors ils me appellent et

me font descouvrir, et devant tous me font lever la main, et sur la

foy que j'avois pour l'heure, jurer que je ne déclarerois point le

secret aux petits mercelots, qu'ils ne payassent comme moy[211], et me

presentent un baston à deux bouts et une balle, voir si je mettrois

bien ma balle sur le dos, me deffendre des chiens d'une main, et de

l'autre mettre ma balle sur le dos en mesme temps, et aussi si je

savois jouer du baston à deux bouts selon l'antique coustume, en

disant: _J'atrime au passeligourd du tout_, c'est-à-dire je desroberay

bien. Je ne sçavois rien alors; mais ils me monstrèrent fidellement,

et avec beaucoup d'affection, ce que dessus, et outre m'apprindrent à

faire de mon baston le _faux montant_[212], le _rateau_, la _quige

habin_, le _bracelet_, l'_endosse_[213], le _courbier_[214], et

plusieurs autres bons tours. Mon compagnon me trouva passé maistre,

dont il fut bien resjouy.

[Note 211: Les chefs faisoient bonne justice de ceux qui

manquoient à leur serment. Montaigne a dit (liv. XIII, ch.

13) que les gueux, de son temps, «avoient leurs dignitez et

ordres politiques». Il eût pu ajouter qu'ils avoient leur

police, et fort bien faite même. «Le jeudy 3 septembre 1609,

dit l'Estoille, un des principaux officiers de la justice de

MM. les voleurs et couppes-bourse de Paris, qu'ils avoient

établie et exerçoient vers le Porte au Foin, condamnans les

uns à l'amende, les autres au fouet et les autres à la mort

(qui estoit de les poignarder et jetter à la rivière), ayant

esté descouvert et attrapé par le prevost Defundis..., fust

pendu et estranglé en la ditte place du Porte au Foin...»

Huit jours après il dit encore: «Le jeudy 10 furent pendus

et estranglez, en la place du Porte au Foin, à Paris, le

procureur et l'avocat du roy en la Cour des couppe-bourses

et voleurs. Ils avoient un grand et petit basteau pour

l'exercice de leur brigande justice. Là se tenoient les

plaids et audiances en l'ung; et en l'aultre estoient

prononcés et exécutés leurs arrests, sentences et

condamnations. Chose estrange et inaudite, et toutesfois

bien veritable et tesmoing irrefragable de la meschanceté de

ce siècle. «(Edit. Champollion, t. 2, p. 533.)]

[Note 212: «C'est un tour de baston subtil et le _rateau_

une autre façon très adroite; la _quige habin_, le

trompe-chien, le _bracelet_, un sublime tour de baston, qui

se peuvent comprendre par l'expérience.» (_Note de

l'auteur._)]

[Note 213: V., sur ce mot, Fr. Michel, _Etudes de philologie

comparée sur l'argot_, p. 7, et notre t. 3, p. 221-222.]

[Note 214: Tout ce qui est dit ici ne devra plus laisser de

doute sur l'étymologie de la locution _entendre le tour de

bâton_, déjà en usage au 16e siècle. V. Des Periers, édit.

L. Lacour, coll. elzev., t. 2, p. 78.]

* * * * *

_Belle subtilité pour faire taire les chiens._

Nous assemblasmes nombre de blesches et coesmes, et deliberasmes de

_peausser_ en un bon village où y avoit force volaille; mais il y

avoit des plus meschans chiens du monde, qui nous vouloient devorer.

L'un de noz compagnons, fort experimenté, nous dict: «Laissez-moy

faire. Vous voyez ces chiens bien enragez, mais je les feray bien

taire, et vous monstreray que nous aurons le corporal et toute la

volaille du village si nous voulons, car j'ay l'herbe qui en guerist.

Il tire de sa balle quatre cornes de vache, deux de boeuf et deux de

bellier, et une potée de graisse de porc, meslée de poudre de corne de

pied de cheval, meslé ensemble, et les emplit de cest unguent, nous en

donnant à chacun la sienne, et arrivons dans ce village par divers

endroicts. Comme les chiens voulurent s'esmouvoir, nous leur jettons

ces cornes. Chasque chien prend la sienne, et de faire chère,

n'abayans nullement, et prismes ce que bon nous sembla autour du

village, et _ambiasmes le pelé juste la targue_, c'est-à-dire nous

enfilasmes promptement le chemin de la prochaine ville.

Mon compagnon aymoit une _limougère_[215] d'une taverne borgne, où

logions souvent venant de Clisson au Loroux Botereau, où il nous

coustoit pour le _peaux huré deux herpes_, c'est-à-dire deux liards

pour coucher. La _limougère_, c'est-à-dire la chambrière, venoit au

soir coucher avec mon compagnon, et se vient mettre contre moy. Je fuz

tout estonné, comme n'ayant jamais _rivé le bis_[216]. Toutes fois

mon compagnon dormoit; je m'aventure à _river_ selon mon pouvoir, et

si mon _chouard_ eust esté comme il est, elle se fust mieux trouvée,

encores qu'elle me trouvast assez bon petit gars. Mon compagnon

s'éveille, et dessus! et moy de dormir en mon rang. Je vous jure que

j'avois bien veu _river_, mais jamais je n'avois point _rivé_; mais je

ne sçay si je perdy ce qu'on appelle pucelage, car je pensay esvanouir

d'aise. Mon compagnon _riva fermis_, et au matin nous en allasmes à

Clisson, et là trouvasmes une trouppe qui nous surpassoit en félicité,

en pompe, subtilité et police, plus qu'il n'y a en l'Estat venicien,

comme verrez ci-après.

[Note 215: C'est _millogère_ qu'il faut lire, comme on le

verra plus loin, dans le _Dictionnaire blesquin_. Servante

se disoit aussi _andrumelle_: V t. 3, p. 231, ou bien encore

_andrimelle_: V. _Les premières oeuvres poétiques du

capitaine Lasphrise_, Paris, 1599, in-12. p. 499.]

[Note 216: _Far l'atto venereo._ Le verbe _river_ se disoit

aussi avec le même sens dans l'ancienne langue populaire. On

lit dans le _Monologue des perruques_:

...Chevaucher sans selle,

River et habiter dehait.

(_Oeuvres de Coquillart_, édit. Ch. d'Héricault,

t. 2, p. 271.)]

Mon compagnon et très bon amy, sçachant que nous approchions de la

rivière de Loire pour tourner vers noz parents, s'advisa de

m'_affurer_, c'est-à-dire tromper, car il s'en alla avec mon argent,

et ne me resta que huict sols. Mon autre compagnon s'en alla chez mon

père, près du lieu où nous estions, tellement que je demeure _affuré_

et seulet. Toutesfois j'avois fait amitié avec les plus signalez gueuz

de ceste grande trouppe, ne sçachant qui me pouvoit arriver; car de

retourner vers mon pays, je n'en voulois ouyr parler, craignant le

fouet, ce que je meritois bien, et m'accommode avec lesdits gueuz.

C'estoit lors d'une assemblée generale où tous les plus signalez gueuz

de France estoient assemblez, comme grands coesres, premiers cagouz,

avec autres de respect envers leurs supérieurs, comme une court de

parlement à petit ressort. Je vous deduiray ci-après ce que j'en

appris en neuf mois.

Vous croirez qu'en toutes les provinces il y a un chef de ces

docteurs, chose certaine; et selon qu'il a esté créé vient

recognoistre le chef appelé le grand coesre[217], et payer le devoir,

et faut notter que tous les chassegueux qui sont aujourd'huy aux

villes sont grands coerses et tirent de l'argent.

[Note 217: «Premièrement, lit-on dans _le Jargon ou Langage

de l'argot réformé..._, édit. des _Joyeusetez_, p. 5,

ordonnèrent et establirent un chef..., qu'ils nommèrent un

grand _coêre_; quelques-uns le nommèrent roi de Tunes, qui

est une erreur.»]

* * * * *

_L'assemblée et ordre qu'ils tiennent à leurs estats généraux._

Ils s'assemblèrent tous à l'issuë d'un grand village près Fontenay le

Conte et là, le grand coesre, qui estoit un très bel homme, ayant la

majesté d'un grand monarque et la façon brave, avec une grande barbe,

un manteau à dix mille pièces, très bien cousues, une hoquette[218]

bien pleine sur le dos, la bezasse bien garnie à costé, le manteau

attaché souz la gorge avec une teste de matraz en guise de bouton,

appellé _bouzon_ en nostre paroisse; une jambe très pourrie, qu'il

eust bien guerie s'il eust voulu[219]; une calotte à cinq cens

emplastres, et la teste assez fort bien teigneuse! Le baston de M. le

coesre estoit de pommier, et à deux pieds près du bas estoit rapporté,

et là dessouz une bonne lame, comme d'un fort grand poignard[220], et

deux pistolets dans sa bezasse. Il fait mettre à quatre pieds tous les

nouveaux venuz, qui estoient douze. Outre se sied le premier dessus le

dos de ces nouveaux venuz. Les cagouz, lieutenants du grand coerse par

les provinces, s'assirent aussi sur le dos des nouveaux, et sur moy

aussi; et au milieu une escuelle de bois que nous appelions _crosle_.

Je fuz le premier appellé, et avant estre interrogé, falloit mettre

trois ronds en la _crosle_; les anciens receuz baillent demy escu, un

escu ou un quart d'escu. Selon la province que dictes estre, l'on

baille le cagou qui meine pour _attrimer_, et apprend les tours et

comme on se doit gouverner pour acquerir de l'honneur et de la

reputation pour parvenir à lieutenant de cagou, ou coesre, qui est le

plus haut degré.

[Note 218: Petit paquet où l'on mettoit son linge et qu'on

portoit d'ordinaire au bout du bâton appelé _hoquet_.

Quelquefois ce dernier mot se prenoit dans l'un et l'autre

sens. Il prêtoit fort aux équivoques; aussi l'on ne manqua

pas d'en faire. D'abord, par exemple, on dit, dans le sens

de vomir, _compter ses hoquets_; puis, par une évolution

toute naturelle, le calembour venant en aide, on passa du

contenant au contenu, et l'on dit _compter ses chemises_.

Cette locution ne doit pas avoir d'autre étymologie.]

[Note 219: Sur ces fausses plaies des _argotiers_, qui

firent si spirituellement appeler _cour des Miracles_ le

lieu où, la nuit venue, ils alloient se débarrasser de leurs

maux, Ambroise Paré a donné de très intéressants détails;

c'est ce qu'il appelle l'_artifice des méchants gueux de

l'hostière_ (édit. Malgaigne, t. 3. p. 46-53).]

[Note 220: Ces _cannes à épée_ étoient d'un usage très

commun et fort nécessaires alors. Les plus paisibles ne s'en

passoient pas. Ecoutez Enay, le doux et l'inoffensif: «Je

n'ai ni querelle ni procez, et suis bien aimé de mes voisins

et tenanciers; d'ailleurs, j'ai une petite lame dans ce

bourdon.» (_Le baron de Fæneste_, édit. P. Mérimée, p. 10.)

Un édit de 1666 défendit ces _espées en baston_. Elles

avoient été déjà comprises, en 1661, dans la défense qui

donna lieu à la comédie de Chevalier: _La désolation des

filoux, sur la deffense des armes_.]

* * * * *

_Interrogats du grand coesre, avec l'opinion de ses lieutenans les

cagouz, aux nouveaux venuz._

Ce grand prince me demanda qui j'estois et comme j'avois nom, et du

lieu de la province. Je luy respons avec respect, mon bonnet en la

main, que j'estois Breton, d'auprès de Redon. Lors le cagou[221] de

Bretagne jette l'oeil sur moy, comme pensant que j'estois de son

gouvernement et des siens. Le grand coesre me remonstre comme ensuit:

«_Vozis atriment au tripeligourt?_» Je respons: «_Gis_; c'est parce

que, quand on passe mercier, le mot c'est: _J'atrime le passe

ligourt_.--Ouy, fils. Ne pensez que nostre vacation ne soit meilleure

que celle des merciers, et nous estimons autant que les plus grands du

monde: à sçavoir si vous pouvez esgaler à eux; au reste, nous sçavons

vos suptibilitez, comme à faire taire les chiens, et sçavons les

quatre sortes de _peausser_, l'abbaye ruffante, _la fretille_, _le

pelard_, _la dure_. Vostre langue est semblable à la nostre; nous

sçavons attrimer ornies, sans _zerver l'artois en l'abbaye ruffante_.

Vostre cagou, qui est l'un des plus anciens, vous apprendra comme

devez vivre, car c'est le plus capable qui soit venu devant moy. Pour

abreger, vous promettez de ne dire le secret. Sur vostre foy,

avez-vous mis les trois ronds en la _crosle_? Prenez vostre baston,

mettez le gros bout à terre, et le poussez le plus bas que pourrez, et

dictes: _J'atrime au tripeligourd_, et allez baizer les mains de

vostre cagou, et luy promettez la foy; embrassez-moy la cuisse (ce que

je feis promptement); sur la vie de ne declarer le secret à homme

vivant, c'est-à-dire _J'atrime au tripeligourd_, je desroberay trois

fois très bien. Il y a une chose requise de sçavoir, premier de

demettre tous les interrogats; c'est que tous les gueuz que la

necessité convie de prendre les armes, comme le _pechon_, l'escuelle,

et la _quige habin_, et aussi ceux qui ne veulent recognoistre le

grand coesre, ou son cagou, on les devalize, et les tient on pour

rebelles à l'Estat, et en rend-on compte au grand coerse; et là il

faict de bons butins, et faict-on la fortune. Le receveur de ces

deniers s'appelle _Brissart_.»

[Note 221: Il est parlé des cagoux dans le _Jargon_, mais

comme d'une catégorie de _gueux_, et non comme dignitaires

de l'ordre, ainsi qu'on les représente ici. On verra plus

loin, dans le _Dictionnaire blesquin_, que _cagou_ se

prenoit pour _lieutenant_.]

* * * * *

_Le reste de l'interrogation._

«Pechon de rubi, sur quoy voulez-vous marcher?--_Sur la dure._--Vous

estes bien nouveau et bien sot, dit le coerse. Pour te faire

entendre, et afin que d'icy à quelque temps que tu ayes plus d'esprit,

et que tu respondes plus pertinemment, nous marchons sur la terre de

vray, mais nous marchons avec beaucoup d'intelligence. Ne

m'advouez-vous pas qu'il y a plusieurs chemins pour aller à Rome?

aussi y a-il plusieurs chemins pour suyvre la vertu. Et, pour

conclure, c'est que _nozis bient en menues dymes_: c'est que nous

marchons à plusieurs intentions.»

* * * * *

_Diverses façons de suyvre la vertu._

1. _Biez sur le rufe_, c'est marcher en homme qui a bruslé sa maison,

et feindre y avoir perdu beaucoup de bien, et avoir une fausse

attestation du curé de la pretendue paroisse où la maison doit estre

bruslée; et celuy donne au grand coestre ou son cagou un _rusquin_,

c'est un escu.

2. _Biez sur le minsu_, c'est aller sans artifice; et tu payeras un

_testouin_ et iras simple, et l'on t'apprendra les excellents tours.

3. _Biez sur l'anticle_, c'est feindre avoir voüé une messe devant

quelque sainct pour quelque mal, ou pour quelque hazard où l'on se

seroit trouvé, et demanderez en ceste sorte: «Donnez-moy, nobles

gentils hommes, et nobles dames et damoiselles, pour achever de quoy

payer une messe; il y a quinze jours que je la cherche, et ne l'ay

encore amassée.» Pour ceste façon, vous payerez deux _menées de

ronds_, qui sont quatre sols.

4. _Biez sur la foigne_, c'est feindre avoir perdu son bien par la

guerre, et feindre avoir esté fort riche marchant, et avoir les

habits convenables à voz discours, et tu payeras un _rusquin_; je te

les diray toutes et tu choisiras.

5. _Biez sur le franc mitou_, c'est d'estre malade à bon escient: tu

es sain, tu ne sçaurais y _bier_; ceux-là sont privilegiez, ils

recognoissent seulement le grand coesre et prennent passeport, dont

ils payent cinq _ronds_; cela vault beaucoup au chef.

6. _Biez sur le toutime_, c'est aller à toutes intentions et avoir

tant de jugement et dextérité, se contrefaire du _franc mitou_, _du

rufle_, _de l'anticle_, _et de la foigne_; bref, s'aider de tout.

Mais, en bonne foy, il n'y en a guères, et aussi les places sont

prinses, et aussi tu es trop sot. Va, tu marcheras sur l'_anticle_; au

reste, si tu es si osé d'aller sur autre intention sans le faire

savoir à ton cagou, je t'en feray punir, comme verrez tantost ce

compagnon là que voyez lié, et advoueray la prise bonne de vostre

equippage, tant argent qu'autres choses. Vous promettez sur vostre

foy; levez vostre main gauche (c'est une erreur que les cours de

parlement font lever la droicte, c'est celle de quoy nous torchons le

cul, et tuons les hommes, et faisons tous les maux; la main gauche est

la prochaine du coeur, c'est la main honneste), et, sur la vie, ne

declarez le secret.

Faictes comme avez veu ces autres, et de main en main tous les

nouveaux passèrent. Les anciens, d'un autre costé, rendoient compte au

receveur Brissart, et à la _mille_ du coesre, tant des devalizez que

des deniers ordinaires. Je diray, avec verité, que de cinquante ou

soixante gueuz qu'il y avoit en la troupe, fut receut trois cens

escuz.

Ils font un roolle avec des coches sur le baston du cagou; chacun a

son roolle, et marquent ainsi leurs affaires[222].

[Note 222: Autrefois les marchands en détail n'avoient pas

non plus d'autre livre de compte. La _taille_, morceau de

bois fendu en deux, dont les parties pouvoient s'ajuster

ensemble, et dont l'une, la souche, demeuroit chez le

marchand, tandis que l'autre restoit chez la pratique,

permettoit, au moyen de _coches_ ou _entailles_ faites sur

celle-ci et reproduites sur celle-là, de calculer la

quantité de choses vendues. C'étoit fort commode, surtout

pour les boulangers, qui n'y ont pas encore tous renoncé.]

Le grand coesre se lève de dessus ce nouveau, et les cagouz, il nous

prie tous de soupper, et qu'eussions à assembler noz bribes[223], veu

que chacun n'avoit eu le moyen d'aller chercher à soupper, et mesmes

que le jour s'estoit passé en affaires et estoit tard.

[Note 223: Ce mot, même en dehors du _Jargon_, s'employoit

pour hardes, effets: «En ceste occasion de trousser mes

_bribes_ et de plier bagage, dit Montaigne (liv. 3, ch. 9),

je prends plus particulièrement plaisir à n'apporter aux

miens ni plaisir ni deplaisir en mourant.» Ce mot,

toutefois, étoit plus particulier aux gueux. Il paroît venir

de l'espagnol _bribar_, mendier.]

* * * * *

_Forme du soupper._

Le grand coesre et brave prince, luy et sa femme, tirent de la bezasse

et de leurs bissacs et _courbières_ un beau petit trepied, un pot de

fer avec sa cueillère, un chaudron joly, une poisle à frire, et en

mesme endroict faisons de grands feuz, où chascun cagou avoit son

feu, et pots d'aller. Nostre chef tira trois neuds d'eschine, deux

pièces de boeuf, une volaille qu'il meist au pot, et un bon morceau de

mouton et de lard, et du saffran; les cagouz à qui mieux mieux et à

belles _couhourdes_ pleines de bon vin et du meilleur, où il s'en

trouve pour leur argent. Je puis dire n'avoir veu faire meilleure

chère depuis sans pastisserie. Nous rotismes deux bons chapons et une

oye.

* * * * *

_Comme fut puny ce rebelle et criminel de lèze-majesté._

Le plus ancien cagou le prend et le despouille tout nud; l'on pisse

tous en une _crosle_, avec deux poignées de sel et un peu de vinaigre;

avec un bouchon de paille on luy frotte le bas du ventre et le trou du

cul, si bien que le sang en vient, et m'assure que cela luy a demangé

à plus d'un mois de là; et de ceste eau faut qu'il en boive un peu, ou

estre bien frotté. Nous partismes; chacun s'en va avec son gouverneur

de province, et moy avec le mien.

En partant, il nous assembla tous et nous remonstre comme nous

eussions couru très-heureuse fortune, mais que l'obeissance estoit

bien necessaire à ceste vacation: «Car, mes amis, je vous diray, il

faut aller tous par un tel endroit tantost demeurer, car je cognoy

tous les bons villages et sçay les lieux où se font les bons butins.»

Et ainsi il nous entretenoit.

* * * * *

_Les maximes que nostre general nous faisoit entretenir._

Il ne faut jamais estre ensemble à l'entrée des villes ny villages, et

faut importuner de demander jusques à neuf fois; et, passans sur les

chaussées des estangs où il y a moulins, il ne faut passer qu'une

partie sur la chaussée, et les autres derrière le moulin, parce qu'il

se presente une infinité de beaux effets, tant aux maisons escartées

qu'ailleurs: car, s'il n'y a qu'un chien, il ne pourra mordre ceux de

l'autre costé de la maison. S'il y a quelques hardes quand on donnera

l'aumosne, de l'autre costé _l'on subre_, c'est-à-dire attrape.

Il est de besoin d'avoir la bezasse pleine de cornes emplies de

graisse, accommodées ainsi qu'il faut pour faire taire les chiens la

nuict.

Nostre general avoit un nepveu qu'il desiroit avancer, et de vray luy

avoit bien augmenté la creance entre nous, et le faisoit changer de

condition sans rien payer, pour l'auctorité qu'il avoit; et, passant

un soir auprès d'un gibet, la vigile d'une foire de Nyort en Poictou,

où y avoit trois penduz nouveaux, nostre chef faict ferme auprès, et

fismes du feu, faisans feinte de camper, et repeumes environ deux

heures de nuict. J'avise mon cagou, qui tire de sa bezasse quatre

tirefons et une grande boëste, et nous meine au pied du gibet; et moy,

estonné, les cheveux me levoient en la teste de frayeur. Il pose l'un

de ces tirefons contre un des pilliers, qui estoit de bois, appelle

ce nepveu et luy dist: «Tien, monte jusques là hault.» Ce qu'il fit

promptement. Ce docteur fit coupper un bras de l'un de ces penduz et

le met en son bissac, et _ambiasmes le pelé_ à deux lieues de là, et

arrivasmes à Nyort, où trouvasmes grand nombre de noz frères, qui ne

manquèrent de recognoistre ce lieutenant de roy[224], comme la raison

leur commandoit. Avant que le jour fust bien esclaircy, il attache le

bras de son nepveu derrière, fort serré, et, ayant sur son dos un

pacquet pour couvrir le jeu, et un mantelet à mille pièces attaché par

soubs la gorge, attache ce bras de pendu au mouvement de l'espaule du

nepveu, et en escharpe en un grand linge tacheté de matière de playe

et avec proportion, tellement que l'on jugeoit estre le bras naturel.

Monsieur le lieutenant du roy prend un cousteau et faict une playe

jusques à l'os, le descouvre et verse du sang sur icelle playe et un

peu de fleur de froment; et le bras, qui est prest de corrompu, on

jugeoit une parfaicte gangrène, tellement qu'il y avoit presse à

donner à ce bras pourry.

[Note 224: C'est-à-dire ce _franc-cagou_. Voy., plus loin,

le _Dictionnaire blesquin_.]

Et si quelqu'un n'estoit assez esmeu de pitié, l'oncle luy donnoit

invention de se mettre un poinçon à travers le gras, et recevoir plus

d'argent que nous tous.

Ce signalé cagou, nous acheminant sur noz subjects, nous advertit

qu'il estoit besoin de prendre garde à nous, et estions près d'un

moulin à eau, près de Mortaigne. Le meusnier avoit cela de bon de ne

donner jamais rien à gens de nostre robbe. «Ne sera il pas bon de

l'_atrimer au tripeligourd_?» dict le cagou. Chacun respond: «_Gis,

gis, gis_.--Mes enfans, il faut aller trois par trois au dessouz du

moulin et nous autres par dessus la chaussée: les premiers importuner

fort sur la bille, c'est sur l'argent, sur la _crie_, sur le pain, ou

sur la _moulue_, c'est la farine; et au cas qu'on ne nous donne rien,

je crieray à la force du roy: ils sortiront du moulin, vous entrerez

par la grande porte, et trouverez sur la cheminée le pain du meusnier,

et un coffre au pied du lict, dans lequel y a un pot de beurre;

l'autre prendra en la met[225] une sachetée de farine, et chacun avec

son butin se retirera; et sans doute je feray sortir le meusnier et

les _moutaux_[226].»

[Note 225: _Huche._ Ce mot est encore employé dans nos

campagnes. Au 17e siècle on ne le comprenoit déjà plus à

Paris, et Tallemant des Réaux, l'ayant employé, se croyoit

obligé de l'expliquer en note et de dire: «C'est un mot de

province.» (Edit. in-12, t. 1, p. 247.)]

[Note 226: Les garçons chargés de la _mouture_.]

Nous acheminons trois et le chef, la troupe à la file, et importunans

de demander, eurent un peu de fleur de farine, et la meirent en une

escuelle. Pour mieux jouer le roolle, le grand cagou la prend; cestuy

feit semblant de luy donner un coup de baston, et quereller jusques à

en venir aux armes, et crier la force. Le meunier et les _mouteaux_

sortent pour voir le combat. Cependant nous ne perdions le temps, car

nous executasmes ce que dessus fort heureusement, et non sans hazard.

Après ce bel effect nous _ambiasmes_ le pelé à une lieue de là, afin

d'_accoustre_ à soupper, nous mocquans du meunier. Nostre capitaine

nous dist qu'il en gardoit une autre bien verte au meunier, et qu'il

luy apprendroit avec le temps à donner l'aumosne pour l'amour de Dieu;

et faut croire que ce cagou estoit fort digne de sa charge, et digne

de mener les gens à la guerre de l'_artie_ et de la _crie_.

* * * * *

_Autre bon tour._

Peu de temps après, nostre regiment estant près de Beaufort en Vallée,

nostre cagou veid un pendu à une potence, qui n'y estoit que du jour;

commande à son nepveu de demeurer derrière, et que la trouppe s'en

alloit _peausser_ en un _pelardier_ assez près de là, et luy commanda

que quand la nuict seroit venue il coupast la couille du pendart,

ostast les couillons de dedans et l'emplist de gros sable de rivière;

et ce faict, qu'il s'en vinst promptement et qu'il trouveroit la

sentinelle sur le grand chemin qui le r'adresseroit dans le camp.

Estant venu, son oncle luy demande s'il avoit le sac. Le nepveu luy

respond qu'il avoit jetté les _quilles_, et que pour le sac il estoit

en seureté. Nous avions de bon feu, car le compagnon estoit garny de

bon fuzil et allumettes, avec le bon pistolet, et dans son bourdon la

bonne lame d'espée, et son nepveu assez bien armé. Pour revenir à nos

moutons, il prend les besongnes de nuict[227] du pendu, et remplit le

sac de paste espicée, et l'enfle fort grosse, presque comme la teste,

et la perce tout outre dès le hault venant en bas, et resta là dedans

un trou vide; lors prend du laict de sa femme, et du sang de chapon,

demeslant le tout (cela ressembloit à de la matière sortant d'une

apostume), et la met en ce trou vuide, et le bousche jusqu'au

lendemain. Nous acheminans vers une maison de gentilhomme appellée

Montgeffroy, il nous disoit en cheminant qu'il s'en trouvoit tant qui

sçavoient la finesse du mal de jambes, mais que cela ne valloit plus

rien; il commanda de passer outre la maison, tous deux avec luy, de

quoy j'estois l'un, luy aydant à marcher. Au mesme temps il s'attache

ce contre pois aux couilles naturelles, et les enveloppe dans ce sac

artificieusement (comme il sçavoit). Allant à ceste porte de

Montgeffroy, où y avoit grande compagnie, nostre maistre monstroit ce

beau present, faisant le demy mort, et la couleur blesme, avec des

feintes douleurs; et touchant à l'endroit du trou, la matière sortoit

de là dedans. La dame de la maison, se promenant en la salle de la

dicte maison, jette l'oeil sur la douleur de mon maistre, et quelques

autres damoiselles, partie desquelles se mirent à rire; la dame,

entr'autres, dit: «Il n'y a pas de quoy rire; mon mary se blessa un

jour en cest endroit, et en est encore mal.» (Ce faict luy touchoit.)

Et s'approchant dit: «Couvrez ceste saleté là, l'on vous donnera

l'aumosne.» Lors tirant à sa bourse, luy donne un teston, et demande

si le cagou avoit jamais essayé à se faire guerir. Luy, qui avoit du

jugement et de la cautelle, respond qu'il y avoit un jeune chirurgien

d'auprès du lieu où il estoit, qui devoit passer à Saumur dedans deux

ou trois jours, qui luy avoit promis de le rendre libre.

[Note 227: Cette expression ne s'employoit ordinairement que

pour hardes de nuit. V. notre édition des _Caquets de

l'accouchée_, p. 19.]

Ayant ce ouï la damoiselle et sçachant que son mary en avoit près

d'autant que le pauvre patient, luy dit: «Mon amy, j'ay un serviteur

qui est malade comme toy, que je voudrois faire guerir; si tu

rencontres ton chirurgien, ameine le moy, et je te nourriray et

payeray le chirurgien, et venez ceans vous restaurer.» Il pensa que

son nepveu eust esté bon chirurgien, et incontinent allasmes à Saumur,

et fit achetter à son nepveu un vieil pourpoint noir et des

chaussettes noires, un chapeau, un estuy et un boestier plein

d'unguents, et reprismes chemin, le chirurgien à cheval. La dame, très

joyeuse, nous loge en une boulangerie, et le barbier en une bonne

chambre. On luy demande s'il y avoit esperance de guerir ce pauvre

homme; il dit qu'il le gueriroit dans quinze jours, sur sa vie,

encores que le patient ne pourroit endurer la force des unguents,

parce que le mal est en lieu fort sensible. Enfin il le traicta si

bien que dans dix jours il fut guery. Ce qu'entendant la dame du

logis, pour luy mettre son mary en main, le seigneur, ne faisant

semblant que fust pour luy, alla voir le gueu, qu'il trouva guery, et

ne restoit que quelques plumaceaux pour faire bonne mine. Retournant à

sa femme, luy dist: «M'amie, voilà un très excellent chirurgien et

heureux en ses cures.» Le seigneur luy demande où il avoit appris, il

respondit: «Avec un mien oncle, qui estoit assez suffisant.» La dame,

faisant la meilleure chère qu'elle pouvoit au chirurgien, commença à

le haranguer comme ensuit:

«Mon cher amy, vous estes fort expert en vostre art, d'avoir si tost

guery ce pauvre homme. Estes vous passé maistre? Non pour tout cela ne

laisserez de garder un secret: je vous tiens pour un si honneste

homme, que ne voudriez faire une telle faulte de déclarer un homme

d'honneur.--Jesus, dict il, Madame, j'aymerois mieux mourir.--Pour

vous dire, vous sçavez à combien de misères les gents d'honneur sont

subjects: mon mary, que voicy, se blessa un jour, maniant un cheval,

les vous m'entendez bien, et sont fort enflez; mais je croy que

pourrez bien le guerir, puisque avez faict la cure de ce pauvre homme;

je vous prie d'y mettre tout vostre pouvoir, et vous asseure que je ne

manqueray à vous contenter, et outre vous feray un present honneste.»

La dame va querir son mary et l'amène en une chambre, appelle le

chirurgien, et là font exhibition du sac et besongnes de nuict. La

dame, soigneuse, comme à la verité le faict luy touchoit: «N'est-il

pas vray (disoit elle) que le gueu estoit plus malade que mon

mary?--Ouy, respond le chirurgien; mais, madame, il ne faut perdre de

temps, il faut avoir des drogues et unguents. Où vous plaist il que

j'aille, à Tours ou à Saumur?--Il me semble que l'on trouve de tout à

Saumur. Tenez, voilà vingt escus, prenez ma haquenée, et vous en allez

promptement querir tout ce qu'il vous faut.»

Ayant l'instruction du cagou, il s'en va, et est encor à retourner

voir le patient. Au mesme temps que nostre chirurgien fut party, et

nous de nous en aller, et nous trouvasmes à la Maison-Neufve, trois

lieues près d'Angers. Il avoit desjà osté ses accoustremens de

chirurgien, et nous cheminasmes vers Ancenis, esperans faire

quelqu'autre tour signalé. Croyez que mon maistre _entervoit toutime_.

Ils ont d'autres tours, comme faire venir le mal S. Main[228], mal de

jambes, comme si on avoit les loups ou ulcères; ils prennent une

vessie de pourceau et la fendent en long dessus l'os de la jambe, et

de la paste demeslée avec du sang, et couvrent le reste de la jambe,

fors l'endroit blessé, qu'ils cavent, et y paroist de nerfs pourriz,

de la chair morte, et une si grande putrefaction qu'il n'est possible

de plus.

[Note 228: V. notre t. 5, p. 267.]

Ils ont bien d'autres inventions, comme de porter deux enfans,

feindre, si c'est un homme qui les porte, que la mère est morte, qui

bien souvent se porte bien, et sont le plus souvent de deux mères; si

c'est une femme qui les porte, elle dira que le père est mort. Et tant

d'autres beaux artifices! Ces tigneux, galleux, estropiez, triomphent

d'aller droict quand ils sont dehors de devant le peuple, et outre

parfaits voleurs quand ils sont les plus forts.

Mon cagou se courrouça contre moy, ayant trouvé près des ponts de

Piremil, près de Nantes, une bourse où y avoit huiet livres dedans. Je

la garday longtemps sans l'en advertir, qui fust cause qu'il me

devaliza. Lors je quittay mes gueux, et allay trouver un capitaine

d'egyptiens qui estoit dans le faux bourg de Nantes, qui avoit une

belle trouppe d'egyptiens ou boësmiens[229], et me donnay à luy. Il me

receut à bras ouverts, promettant m'apprendre du bien, dont je fuz

très joyeux. Il me nomma Afourète.

[Note 229: Ces bohémiens étoient sans doute de la race des

_Romanitchels_, dont quelques bandes campent encore dans

quelques cantons du centre de la France.]

* * * * *

_Maximes des boësmiens_[230].

[Note 230: «Ces gens-là, dit la P. Garasse, à propos des

bohémiens, ont des maximes secrettes, des caballes

mystérieuses et des termes qui ne sont intelligibles qu'à

ceux de la manicle.» (_La Doctrine curieuse des beaux

esprits de ce temps_, etc., Paris, 1623, in-4, p. 75.)]

Quand ils veulent partir du lieu où ils ont logé, ils s'acheminent

tout à l'opposite, et font demie lieue au contraire, puis se jettent

en leur chemin[231]. Ils ont les meilleures chartes et les plus

seures, dans lesquelles sont representées toutes les villes et

villages, rivières, maisons de gentils hommes et autres, et

s'entre-donnent un rendez-vous de dix jours en dix jours, à vingt

lieues du lieu où ils sont partiz.

[Note 231: Vagabonder toujours, voilà leur loi. Ils se sont

fait cette maxime: «_Chukel sos piréla cocal téréla_, chien

qui court trouve un os.»]

Le capitaine baille aux plus vieux chacun trois ou quatre mesnagères à

conduire, prennent leur traverse et se trouvent au rendez-vous; et ce

qui reste de bien montez et armez, il les envoye avec un bon almanach

où sont toutes les foires du monde, changeans d'accoustremens et de

chevaux.

* * * * *

_Forme de logement._

Quand ils logent en quelque bourgade, c'est tousjours avec la

permission des seigneurs du pays ou des plus apparens des lieux[232].

Leur departement est en quelque grange ou logis inhabité[233].

[Note 232: Il en est encore ainsi pour ceux du Pays-Basque.

«Leurs demeures, dit M. Francisque-Michel, sont, pendant les

plus rigoureuses saisons, les troncs d'arbres creusés, les

cabanes des pasteurs abandonnées, les granges isolées.»

(_Id._, p. 139.)]

[Note 233: «Ils sont restés platement flatteurs pour les

riches habitants des pays où ils viennent camper; ils

caressent pour détourner les soupçons et voler plus à

l'aise. Quand une bohémienne est enceinte dans le

Pays-Basque, le couple se hâte de s'installer auprès de

quelque riche maison, espérant que le maître les prendra en

amitié et voudra bien être le parrain de l'enfant, ce qui,

en effet, a lieu quelquefois.» (Francisque-Michel, _Le

Pays-Basque_, 1867, in-8 p. 141.)]

Là, le capitaine, leur donne quartier et à chacun mesnage en son coing

à part.

Ils prennent fort peu auprès du lieu où ils sont logez; mais aux

prochaines parroisses ils font rage de desrober et crochetter les

fermetures[234], et, s'ils y trouvent quelque somme d'argent, ils

donnent l'advertissement au capitaine, et s'esloignent promptement à

dix lieues de là. Ils font la fausse monnoye[235] et la mettent avec

industrie; ils jouent à toutes sortes de jeux; ils achètent toutes

sortes de chevaux, quelque vice qu'ils ayent[236], pourveu qu'ils

passent leur monnoye.

[Note 234: Ils étoient fort experts pour ce crochetage des

_buffets_ et autres coffres. V. _Le baron de Fæneste_, édit.

P. Mérimée, p. 133. L'un des outils dont ils se servoient

s'appeloit déjà un _rossignol_. (_Id._, p. 135.)]

[Note 235: Grellmann remarque que le métier que les

bohémiens exercent le plus volontiers est celui de forgeron.

(_Hist. des Bohémiens_, trad. franç., 1810, in-8, p. 92-95.)

De là à l'industrie du faux-monnoyeur il n'y avoit qu'un pas

pour de telles gens.]

[Note 236: Ils s'accommodent même des chevaux morts. «Quelle

que soit la maladie qui les ait tués, ils les désinfectent

avec des plantes à eux seuls connues et s'en repaissent

impunément.» (Fr.-Michel, _Le Pays-Basque_, p. 138.)]

Quand ils prennent des vivres, ils baillent gages de bon argent pour

la première fois, sur la deffiance que l'on a d'eux; mais, quand ils

sont prests à desloger, ils prennent encor quelque chose, dont ils

baillent pour gage quelque fausse pièce et retirent de bon argent, et

à Dieu.

Au temps de la moisson, s'ils trouvent les portes fermées, avec leurs

crochets ils ouvrent tout, et desrobent linges, manteaux, poisles,

argent et tous autres meubles[237], et de tout rendent compte à leur

capitaine, qui y prend son droict. De tout ce qu'ils gaignent au jeu

ils rendent aussi compte, fors ce qu'ils gaignent à dire la bonne

aventure[238].

[Note 237: L'argenterie surtout, et principalement les

gobelets d'argent, pour lesquels, selon Grellmann, ils ont

une véritable passion. (P. 91.)]

[Note 238: «Voler la volaille et dire la bonne aventure,

voilà le métier des femmes.» (Grellmann, p. 106, 125.)]

Ils hardent fort heureusement, et couvrent fort bien le vice

d'un cheval[239].

[Note 239: «Une autre branche d'industrie à laquelle les

bohémiens s'adonnent volontiers est le maquignonnage, qui

semble leur avoir été particulier depuis les plus anciens

temps de leur histoire.» (Grellmann, p. 97.)]

Quand ils sçavent quelque bon marchant qui passe pays, ils se

deguisent et les attrapent, et font ordinairement cela près de quelque

noblesse, faignant d'y faire leur retraicte; puis changent

d'accoustremens et font ferrer leurs chevaux à rebours, et couvrent

les fers de fustres, craignans qu'on les entende marcher.

* * * * *

_Un trait du capitaine Charles[240] à Moulins en Bourbonnois._

[Note 240: C'est peut-être le même dont parle Tallemant: «Le

capitaine Jean Charles, écrit-il, a dit au Pailleur qu'un

petit cochon ne crioit point quand on le tenoit par la

queue, et que leur plus sûre invention pour ouvrir les

portes, c'étoit d'avoir grand nombre de clefs; qu'il s'en

trouvoit toujours quelqu'une propre pour la serrure.» (Edit.

in-12, t. 10, p. 141.)]

Un jour de feste, à un petit village près de Moulins, y avoit des

nopces d'un paysan fort riche. Aucuns se mettent à jouer avec de noz

compagnons, et perdent quelque argent. Comme les uns jouent, leurs

femmes desrobent; et, de vray, y avoit butin de cinq cens escus, tant

aux conviez qu'à plusieurs autres. Nous fusmes descouverts pour quatre

francs qu'un jeune marchand perdit qui dançoit aux nopces, lequel

avoit fermé sa maison et ses coffres. Cela empescha que feit

ouverture. Les paysans se jettent sur noz malles, et nous sur leurs

vallizes et sur leurs testes, et eux sur nostre dos, à coups d'espée

et de poictrinal[241], et noz dames à coups de cousteau: de façon que

nous les estrillasmes bien. Ces paysans se vont plaindre au gouverneur

de Moulins. Ce qu'ayant ouï, envoye vingt-cinq cuirasses et cinquante

harquebuziers pour nous charger. L'une de noz femmes, qui estoit à

Moulins, nous en donna l'advertissement, et nous falloit passer une

rivière qui nous incommodoit. Nostre capitaine s'avance au grand trot

et laisse un poitrinalier demie lieue derrière, luy enchargeant

qu'aussitost qu'il descouvriroit quelque chose, il nous advertist de

leur nombre, ce qu'il fist. Le capitaine ordonne ce qui en suit:

[Note 241: Ou _pétrinal_, sorte de long pistolet ou de

petite carabine qu'on tiroit en appuyant la crosse sur la

poitrine, d'où son nom.]

* * * * *

_L'ordre de pitié._

Tout le monde fut commandé de mettre pied à terre, et feindre les

hommes d'estre estropiez et blessez, et commande à deux femmes de se

laisser tomber de cheval et faire les demies mortes. L'une, qui avoit

eu enfant depuis deux jours[242], ensanglante elle et son enfant, et

ainsi le met entre ses jambes.

[Note 242: Il étoit rare qu'il n'y eût une femme en couches

dans un camp de bohémiens, quelque peu nombreux qu'il fût,

tant il est vrai, comme le dit Grellmann, que cette race est

des plus prolifiques. (P. 128.)]

Le capitaine Charles saigne la bouche de ses chevaux et ensanglante

ses enfans et ses gents pour faire bonne pippée.

Charles va au devant de ceste noblesse tout sanglant, lesquels, esmeuz

de pitié, tournent vers les paysans, ayans plus d'envie de les charger

que nous. Les uns avoient les bras au col, les jambes à l'arçon de la

selle, et nostre colonnel, qui ne manquoit de remonstrer son bon

droit: tellement qu'ils se retirent, et nous de picquer. Après leur

retraicte, croyez que tout se portoit bien, et allasmes repaistre à

quinze lieues de là. J'ay passé depuis par ce lieu, où je vous jure

qu'encores aujourd'huy ce traict est en memoire à ceux du pays. Si

j'avois eu temps d'escrire les bons tours que j'ay veu faire à ces

trois sortes de gents, il n'y auroit volume plus gros. Ces folies

meslées de cautelles, c'est afin que chacun s'en prenne garde.

Le daulvage biant à l'antigle, au rivage huré et violente la hurette,

et pelant la mille au coesre: c'est le mariage des gueuz et gueuzes

quand ils vont epouzer à la messe, et comme ils disent ceste chanson

en ceremonie.

Hau rivage trutage,

Gourt à biart à nozis;

Lime gourne rivage,

Son yme foncera le bis.

Ne le fougue aux coesmes,

Ny hurez cagouz à viis;

Fougue aux gours coesres

Qui le riveront fermis.

S'en suivent les plus signalez mots de blesche.

_Premièrement._

Le franc mitou, Dieu[243].

Les franches volantes, Les anges.

Franc razis, Pape.

Franc ripault[244], Roy.

Ripois, Prince.

Francs ripois, Princes.

Ripaudier de la vironne, Gouverneur de la province.

Franche ripe, Royne.

Franc cagou, Lieutenant du roy.

Gueliel, Le diable.

Ripaudier de la vergne, Gouverneur d'une ville.

Ripault, Gentil homme.

Ripe, Dame.

Rupiole, Damoiselle.

Comblette ou tronche[245], La teste.

Louschant, Yeux.

Pantière à miettes[246], La bouche.

Piloches, Dents.

Platuë[247], Langue.

Anses, Oreilles.

Lians, Bras.

Courbes[248], Espaules.

Gratantes, Mains.

Soeurs[249], Cuisses.

Proais, Cul.

Chouart[250], Vit.

Quilles, Jambes.

Les portans ou trotins, Pieds.

Minois[251], Nez.

Filée, Barbe.

Filots, Cheveux.

Batoches, Couillons.

Bis, Con.

La quige proys, La couille.

Rivard, Paillard.

Artois[252], Pain.

Pihouais[253], Vin.

Ance[254], De l'eau.

Lignante[255], La vie.

Franc foignard, Capitaine.

Foignart, Soldat.

Aquige ornie, Goujat.

Foigne, Guerre.

L'orloge, Le coq.

Ornie, Poule.

Ornions, Poulets.

Ornioys ou catrots, Chapons.

Crie, Chair.

Hanois, Cheval.

Hanoche, Jument.

Huré ou gourdi, Bon vin ou mauvais.

Mille, Femme.

Millogère, Chambrière.

Milloget, Valet.

Pelardier, Pré.

Coesmelotrie, Mercerie.

Coesmelotier, Mercier.

Coesme, Bon mercier.

Coesmelotier huré, Marchant grossier.

Gourt razis[256], Archevesque.

Trimé razis, Cordelier.

Huré razis, Evesque.

Goussé razis, Abbé.

Razis, Prestre simple.

L'anticle, La messe.

Possante, Harquebuze.

Flambe, Espées.

Flambart, Poignard.

Volant, Manteau[257].

Estregnante, Ceinture.

Liettes, Esguillettes.

La forest du prois, Hault de chausses.

Tirnoles, Les triquehouzes.

Passans, Souliers.

Ligots, Jartières.

Comble, Chapeau[258].

Mitouflets, Gans[259].

Aubion, Bonnet.

Georget, Pourpoint[260].

River, Foutre.

Filler du prois, Chier.

Gousser[261], Manger.

Ambier, Fuir.

Vergne, Ville[262].

Habin, Chien.

Aquiger, Tromper[263].

Le pelé, Le chemin[264].

Fretille, Paille.

Pelard, Foing[265].

Fouquer, Bailler.

Coues, Maison[266].

Moulue, Merde.

Grohant, Pourceau.

Soustard, coquard ou brusslon, Mareschal.

Cornans, Boeuf.

Cornantes, Vaches.

Zervart[267], Predicateur.

Franc pilois, President.

Minsus pilois, Conseillers.

Pilois vain, Juge de village.

Zervinois, Procureurs.

Zervinois gourd, Advocat.

Coesre, Le premier des gueuz.

Cagou, Lieutenant des gueuz.

Serard, Notaire.

Affurard, Sergent[268].

Brimard, Bourreau[269].

Sourdu, Pendu.

Sourdante santoche, Grande justice.

Sourdolle, Potence.

Rivarde, Putain.

Ingre, Couteau[270].

Rufe, Le feu[271].

Boes, Le bois.

L'abbaye rufante, Un four.

Crosle, Escuelle.

Rusquin, Escu[272].

Testouin, Teston.

Rond, Sold.

Herpe, Liard[273].

Froc, Double.

Pied, Denier.

Baucher, Mocquer[274].

Mezis, Moy-mesme.

Tezis, Toy-mesme.

Sezis, Luy-mesme.

Auzard, Asne[275].

Fouille ou fouillouze, Bource[276].

Lime, Chemise.

Pie santoche, Cidre.

Vain guelier, Garou.

Ambie anticle, Excommunié.

Peaux huré, Lict.

Limans, Linceux.

Huré couchant, Le soleil.

La vaine louchante, La lune.

Louchettes, Estoilles.

Bruant, Le tonnerre.

La hoquette, C'est le paquet que les

gueuz portent sur le dos.

Atrimeur, Larron.

Atrimois ambiant, Voleur brigand.

Pechon, Enfant.

Pechon de ruby, Enfant esveillé.

Daulvé, Marié.

Daulvage, Mariage.

Cosny, Mort.

_Le franc mitou biart nozis à son an, et tezis et mezis, la

souspirante gournée et lignante.

Ainsi soit-il. Zif, signé. Amen._

[Note 243: Dans l'argot d'aujourd'hui, Dieu se dit _mec des

mecs_, maître des maîtres.]

[Note 244: Les argotiers disent aujourd'hui _rupin_ pour

riche. C'étoit déjà un mot de l'argot de Cartouche: V. le

_Dictionnaire_ donné par Grandval à la suite du _Vice puni_.

Ce mot a dû passer du bohémien dans l'argot, car il sembla

venir de l'indoustani _rupa_, qui signifie argent, et dont

un autre dérivé, plus noble, est le mot _roupie_, nom d'une

monnoie de l'Inde.]

[Note 245: _Tronche_, qui se trouve aussi dans la XVe des

Sérées de G. Bouchet (_Des larrons, des voleurs, des

picoreurs et matois_), fait encore partie de l'argot moderne

avec le même sens.]

[Note 246: Pannetière à miettes.]

[Note 247: Aujourd'hui _platue_ signifie une galette.]

[Note 248: Bouchet (_ibid._) donne à ce mot le sens de

_jambes_. Cela dépend des gens.]

[Note 249: _Les Précieuses_, en leur langage, appeloient les

_deux soeurs_ ce que les argotiers nomment aujourd'hui

_jumelles_, et qui sont ces parties dont souffrent les

enfants quand on les frappe, comme dit Gavarni, dans ce

qu'ils ont de plus _chair_. La singularité de cette

coïncidence, qui prouve que toutes les langues factices,

quel que soit l'éloignement de leur point de départ, peuvent

arriver à se rencontrer, n'a point échappé à M. Marty

Laveaux dans un excellent, article de la _Revue

contemporaine_ (15 mai 1857). Il y fait voir que cette

rencontre du langage des _Précieuses_ avec celui des bandits

n'est pas la seule du même genre qui soit à constater. «Les

dents, dit-il, sont appelées _mobilier_ par les malfaiteurs,

et par les précieuses _ameublement de la bouche_...; en

argot, le _tranche-ardent_ ce sont les mouchettes, et, dans

le style des ruelles, «inutile, ôtez le superflu de cet

_ardent_», signifie: laquais, mouchez la chandelle.» V.,

pour ce dernier exemple, notre t. 6, p. 258.]

[Note 250: _Parola di zergo_, _cazzo_, lit-on dans le

_Dictionnaire_ françois-italien d'Oudin. On trouve

_brichouart_ avec le même sens dans la 65e des _Cent

Nouvelles nouvelles_. Quand on sait la signification du mot,

l'application que Rabelais en a faite, lorsqu'il l'a donné

pour nom au prêtre paillard du ch. 22 de son 2e livre, ne

paroît que plus vive. La Fontaine, lorsqu'il l'a repris pour

sa fable _le Curé et le Mort_, savoit-il bien ce que ce nom

vouloit dire?]

[Note 251: Ce mot, comme tant d'autres, a passé de l'argot

dans le langage ordinaire, et même dans la langue

littéraire.]

[Note 252: Du grec [Grec: artos]. Sauf quelques variations

dans la désinence, il est le même pour toutes les langues

argotiques.]

[Note 253: _Pivois_ dans l'argot.]

[Note 254: Ou _lance_. En fourbesque, c'est _lenza_.]

[Note 255: Ce mot vient de la _ligne de vie_, d'après

laquelle, à la seule inspection de la main, en prédisoit à

quelqu'un une existence plus ou moins longue. Montaigne

parle de cette _ligne vitale_ (_Essais_, liv. 22, ch. 12),

et la Frosine de _l'Avare_ la suit avec complaisance dans la

main d'Harpagon. Tous les argotiers et bohémiens étant

diseurs de bonne aventure, ce mot-là devoit leur venir.]

[Note 256: Ce mot trouve sa raison, ainsi que les

précédents, dans la discipline ecclésiastique, qui ordonnoit

aux prêtres de se raser. Au chapitre 1er des _Baliverneries_

d'Eutrapel, nous voyons un paysan qui appelle un curé

«vilain rasé.» On lit dans le _Blason des barbes de

maintenant_, édit. des _Joyeusetez_, p. 8:

Mais cil qui a le manton nud

Et rasé ainsi comme un prestre

Est bien plus facile à cognoistre.

Dans le vocabulaire de _Germania_, de Juan Hidalgo, _raso_

est mis pour abbé.]

[Note 257: Le _coestre_ emploie le même mot dans la _Comédie

des proverbes_ (acte 2, sc. 4, édit. d'Adrien Vlacq, p. 55).

A la fin du 17e siècle il passa dans la langue ordinaire

avec le même sens, grâce à certaine mode qui alors faisoit

fureur. On lit dans la _Satyre sur les panniers, criards,

manteaux volants des femmes_, etc., par le chevalier de

Nisart, 1712, in-12:

Ce sont tantot manteaux _volants_

Ou des troussures équivoques,

Qui font, chez les sages du temps,

Estimer leurs vertus baroques.]

[Note 258: Ce mot, fort bien fait pour ce qu'il exprime,

puisque le chapeau est pour l'homme ce que le toit, le

_comble_, est pour une maison, existe encore dans l'argot.

Les cartouchiens disoient _combre_. Brandimas dit, dans la

première Journée du _Mystère de saint Christophe_..., par

maistre Chevalet:

Mon _comble_ est à la tatière;

Or, ay que ne suis le pendu.

Mon _jeorget_ n'a pièce entière.]

[Note 259: Ce mot étoit de la langue usuelle; Oudin le donne

dans ses _Curiositez françoises_ et dans la seconde partie

des _Recherches italiennes et françoises_, p. 372.]

[Note 260: «Ce _georget_, dit le cagou de la _Comédie des

proverbes_ (acte 2, sc. 4), tout glorieux du vol d'habits

qu'il vient de faire, est tout comme si je l'avois

commandé.» C'est du très ancien argot. Il se trouve

plusieurs fois dans le _Mistère du viel Testament_, scène

des Belistres. V. aussi plus haut la note 1.]

[Note 261: C'est de là qu'est venu le mot _gousse-pain_

(mange-pain), qui se prend pour un misérable de la dernière

espèce, dans le langage du petit peuple.]

[Note 262: Est resté dans l'argot d'aujourd'hui.]

[Note 263: Dans l'argot de la troupe de Cartouche, dont le

vocabulaire se trouve, comme je l'ai dit, à la suite du

_Vice puni_, poème de Grandval, _aquiger_ signifie faire. En

effet, _tromper_ et _agir_ sont tout un pour les argotiers.]

[Note 264: «Il faut entier _le pelé_, dit le coestre, dans

la _Comédie des Proverbes_ (acte 2, sc. 4), gaigner le haut

et mettre les quilles à son col.» On disoit aussi le

_pelat_. «Il y a, dit le P. Garasse, des termes mystérieux

et des locutions de maraudaille qui sont de vraies énigmes à

qui n'a pas fait son apprentissage de gueuserie; et qui

entendroit ces locutions sans commentaires: _ringer sur le

pelat_ et _cabler à la bistorte_?» (_La Doctrine curieuse

des beaux esprits de ce temps_, Paris, 1623, in-4, p. 68.)]

[Note 265: Ce mot et le précédent se trouvent, avec le même

sens, dans l'argot de Cartouche.]

[Note 266: Les voleurs de la bande de Cartouche disoient

_creux_ pour maison. Les argotiers d'aujourd'hui ont gardé

ce mot, qui est très logique dans leur bouche. Pour les

voleurs, la maison est une caverne, un _creux_.]

[Note 267: Sans doute pour _zergart_. Ce mot doit venir du

fourbesque ou argot italien _zergo_, _gergo_, d'où _jargon_

ou _gergon_, qui a le même sens, a été tiré.]

[Note 268: Nous avons vu ce que _affurer_ vouloit dire. Les

voleurs composoient ainsi pour les sergents un nom qu'ils

auroient bien dû garder pour eux. D'un côté comme de l'autre

il étoit mérité.]

[Note 269: «Par manenda, dit la vieille dans la _Comédie des

Proverbes_ (acte 2, sc. 4), il faut promptement vous oster

de dessous les pattes des chiens courants du bourreau, de

peur que le _brimart_ ne nous chasse les mouches de sur les

espaules au cul d'une charrette.» (Edit. Adrien Vlacq, p.

54.)]

[Note 270: C'est _Lingre_ qu'il faut dire. Dans ses

curieuses _Etudes de philologie comparée sur l'argot_, p.

249, après lesquelles il nous a été si difficile de dire

quelque chose de nouveau dans ces notes, M.

Francisque-Michel pense avec beaucoup de raison que ce mot

_lingre_ est une alération du nom de la ville de _Langres_,

si fameuse depuis longtemps par sa coutellerie.]

[Note 271: On dit aujourd'hui _rif_ ou _rifle_, comme du

temps de Cartouche. V. notre t. 3, p. 222. _Le Jargon ou

Langage de l'argot réformé_, etc., contient un article sur

la classe de gueux appelés _ruffez_ ou _riffodez_, dont le

métier étoit de feindre qu'ils avoient eu grand'peine «à

sauver leurs _mions_ (enfants, mioches) du _riffe_ qui

riffoit leur creux.»]

[Note 272: Mot de la même famille que _frusquin_, _saint

frusquin_, resté dans la langue populaire. _Rusquin_ se

trouve aussi dans le _Jargon_.]

[Note 273: Le mot _herpaille_, qu'on lit dans les _Vigilles

de Charles VII_ (édit. Coustellier, p. 30) comme synonyme de

_truandaille_, pourroit bien venir de celui de _herpe_. Il

étoit naturel qu'on tirât du mot qui vouloit dire _liard_ un

nom pour les gens qui passent leur vie à mendier.]

[Note 274: Se trouve encore dans l'argot moderne.]

[Note 275: On sait que pour _âne_ on disoit _aze_ au

moyen-âge; de là à _auzard_ il n'y a pas loin.]

[Note 276: Ce mot est du plus ancien argot. Rabelais s'en

est servi (liv. 1, ch. 38, et liv. 3, ch. 41), et on lit

dans la 1re Journée de la _Vie de saint Christofle_ (1530):

Venez-vous en donc avec moy.

Et vous aurez, sçavez-vous quoy?

Force d'aubert en la _follouce_.]

* * * * *

Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 19 / 60 题