FIN.

_Le Musicien renversé[115]._

[Note 115: Cette pièce, très rare, à ce point que nous

n'avons jamais vu que l'exemplaire qui nous a servi pour la

copie, est relative à la disgrâce de l'un des favoris de

Louis XIII, qui, nous le ferons voir, doit être Barradas.

Nous avons suivi le texte avec la plus grande exactitude, en

regrettant de n'y pas mettre partout la clarté.]

Je sçay maintenant par usage

Que la fortune en ses revers,

Et par ces roulements divers,

Abaisse les plus grands courages.

J'estois demy soleil en F...[116],

Demy principe de clarté;

Ores on m'en void escarté

Pour un peu trop d'outre-cuidance[117].

Toute la cour à ma parole

Changeoit d'avis et de dessein;

Plus triste qu'un poignard au sein,

Le Roy me donne une bricolle,

Bricolle qui me met en passe

Pour jamais plus ne revenir,

Au bien duquel le souvenir

Tous malheurs mille fois surpasse.

J'etois dispensateur des vies,

Des valeureux soulagement;

On me punit pour seulement

L'avoir de volonté ravie!

Que la fortune est inconstante!

Que ses mouvements sont puissants!

Que ses changements sont cuisans,

Quand ils arrivent outre attente!

Arre abas[118] aujourd'hui, dit-elle,

Arre abas de cette amitié,

Qui, l'appellant chere moitié,

Ne verra jamais sa pareille.

Mille carresses et complaisances

Les P.[119] mesmes te faisoient:

Car ceux-là qui le desplaisoient

Sortoient bien-tost hors de cadence.

De peur qu'elle ne se relie,

Ores te faut deposseder

De ce que tu peux posseder,

Parquoy elle estoit plus unie.

En rage, remply de cholere,

Voy maintenant S...[120],

Cete infortune tu soufrays

Par son envie traversière.

Que si, luy dy-je alors, la Parque

Qui trame le fil de tes jours

N'en arreste bien-tost le cours;

Je te feray passer la barque.

Le R.[121] est une epinette

Dont je gouvernois les accors;

J'avois eu la clef par le cors[122]

Qui me fait maintenant faillette.

Si j'eusse bien sceu la musique,

Pour accorder cet instrument

Et ne chanter si hautement,

Chacun ne me feroit la nique.

C'est des tons divers l'ignorance,

Et du moyen de s'en servir,

Qui fait maintenant asservir

Mon coeur, mon bras et ma vaillance.

Celuy qui donne la mesure

Cogneut mon ton trop elevé:

Tu n'a pas, dit-il, espreuvé

Que vaut en musique cesure.

Que si quelqu'un par aventure

Entre en ma place en ce concert,

Qu'il sache que le tenor sert,

Et seul est exempt de cesure.

Que s'il veut toucher l'espinette,

Il faut cognoistre les ressorts,

Et n'imiter pas les efforts

De quelque eclatante trompette.

Car c'est irriter la fortune,

Ceste implacable deité,

Tousjours diverse à l'unité,

En diversité tousjours une.

[Note 116: France.]

[Note 117: C'est, en effet, ce qui avoit perdu Barradas.

«J'ai, écrit Malherbe, ouï dire à Mme la princesse de Conti

qu'elle avoit vu qu'un jour le roi, par caresse, lui jeta

quelques gouttes d'eau de naffe au visage dans la chambre de

la reine. Il se mit dans une telle colère qu'il sauta sur

les mains du roi, lui arracha le petit pot où etoit

l'eau..., et le lui cassa à ses pieds.» Malherbe ajoute: «Ce

n'est pas là l'action d'un homme qui vouloit mourir dans la

faveur.» (_Lettre à Peiresc_, 19 décembre 1626.) Sa

disgrâce, encore une fois, et ce qu'on lit ici le confirme,

ne dut pas avoir une autre raison. Ce qu'on trouve raconté

dans le _Menagiana_, l'histoire du chapeau de Louis XIII

tombé par terre, et sur lequel pisse le cheval de Barradas,

ce qui met le roi dans une furieuse colère et cause par

suite le renvoi du favori, me paroît être une invention.

(_Menagiana_, 1715, in-8, t. 1, p. 254.) On trouve dans

Tallemant, édit. in-12, t. 3, p. 66, d'autres preuves de

l'orgueil impudent de Barradas. Sa faveur n'avoit pas duré

plus de six mois; on en fit le proverbe _fortune de

Barradas_, pour dire une courte fortune. (Amelot de la

Houssaye, _Mémoires histor._, t. 2, p. 12; voy. aussi _Coll.

Petitot_, 2e série, t. 49, p. 42, 43.)]

[Note 118: Il y a certainement un jeu de mots ici sur le nom

de Barradas.]

[Note 119: Les princes.]

[Note 120: Quel est le nom qui correspond à cette initiale?

Je ne sais. Peut-être est-ce _Simon_, mais il ne suffit pas

à la mesure. En y ajoutant _Rouvray_ ou _Rouvroy_, on a le

vers complet, et la rime est à peu près suffisante. On se

trouve aussi d'accord avec l'histoire. C'est en effet Simon

de Rouvroy, ou, comme l'appelle Malherbe, le _sieur Simon_,

qui fut le successeur de Barradas dans les bonnes grâces de

Louis XIII. V. la _Lettre à Peiresc_ citée tout-à-l'heure.

Il y gagna de pouvoir _canoniser_ son nom, comme on disoit,

et de s'appeler Saint-Simon, puis de devenir duc et pair,

titre dont fut si fier son fils, l'auteur des fameux

_Mémoires_. V. Tallemant, édit. in-12, t. 3, p. 65; Amelot

de La Houssaye, _Mémoires_, t. 2, p. 12. Le père et le fils,

celui-ci surtout, eurent beau faire sonner haut leur

naissance, on n'y croyoit pas. «Cette famille, dit Mathieu

Marais, qui n'est pas bien ancienne, et qui se pique d'une

noblesse fausse, a bien besoin d'honneurs.» (_Journal de

Marais_, Revue rétrosp., 30 nov. 1836, p. 194.)]

[Note 121: Royaume.]

[Note 122: N'y a-t-il pas là une allusion, sinon à la

manière dont Barradas s'étoit mis en crédit, du moins à la

cause si bizarre de la fortune de Saint-Simon. «Le roi,

selon Tallemant (_ibid._), prit amitié pour lui parce qu'il

rapportoit toujours des nouvelles certaines de la chasse, ne

tourmentoit pas trop les chevaux, et parce que, lorsqu'il

portoit en un _cor_, il ne bavoit pas trop dedans.»]

Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 4 / 60 题