_Histoire admirable d'un faux et supposé mari, advenue en Languedoc
l'an 1560[123]._
_A Paris, pour Vincent Sertenas, tenant sa boutique au Palais, en la
gallerie par où on va à la chancellerie._
[Note 123: Ce supposé mari n'est pas autre que le faux
Martin-Guerre, le fameux Arnauld du Thil. Son histoire,
restée connue de tout le monde, ne passe pas généralement
pour être aussi ancienne. Sa popularité soutenue l'a pour
ainsi dire rajeunie, si bien que ceux qui la racontent la
croient volontiers d'hier. Il étoit bon de la remettre à sa
vraie date, par la publication d'un récit contemporain:
c'est ce qui nous a déterminé à donner cette pièce,
d'ailleurs fort rare. Cette aventure fit grande émotion à
l'époque où elle se passa; Henri Estienne en parle dans la
préface de son _Apologie pour Hérodote_ (édit. 1735, t. 1,
p. 29), et la donne pour une excellente preuve du système
qu'il soutient, à savoir qu'il n'est fable du vieil
historien grec dont la vraisemblance ne puisse être prouvée
par quelque fait moderne. Montaigne fait aussi mention de
cette bizarre histoire, et dit même avoir assisté aux débats
auxquels elle donna lieu. Toujours sceptique, il va jusqu'à
douter de la justice de l'arrêt qui en amena le dénouement.
Devant cette sentence, comme en toutes choses, il dit son
fameux _Que sais-je?_ (_Essais_, liv 3, ch. 11.) «Je veis en
mon enfance, écrit-il, un procez que Corras, conseiller de
Toulouze, feit imprimer, d'un accident estrange: de deux
hommes qui se presentoient l'un pour l'aultre. Il me
soubvient (et ne me soubvient aussy d'aultre chose) qu'il me
sembla avoir rendu l'imposture de celui qu'il jugea
coulpable, si merveilleuse et excedant de si loing nostre
cognoissance et la sienne, qui estoit juge, que je trouvay
beaucoup de hardiesse en l'arrest qui l'avoit condamné à
estre pendu. Recevons quelque forme d'arrest qui die: «La
Cour n'y entend rien», plus librement et plus ingenuement
que ne feirent les Aeropagistes, lesquels, se trouvant
pressez d'une cause qu'ils ne pouvoient developper,
ordonnèrent que les parties en viendroient à cent ans.» Jean
de Coras, dont vient de parler Montaigne, est le même qui,
malgré la protection du chancelier de L'Hôpital, fut
vivement poursuivi comme calviniste, et, peu de temps après
la Saint-Barthélemy, finit par être pendu à Toulouse, aux
branches de l'orme du Palais. Il avoit, comme nous l'a dit
Montaigne, écrit longuement sur le procès qui nous occupe.
Son ouvrage à ce sujet, ou plutôt ses commentaires, que Du
Verdier qualifie de _très doctes_, furent imprimés à Paris
et à Toulouse _par diverses fois_ (_Bibl. franc._, édit. R.
de Juvigny, t. 1, p. 482). En voici le titre, d'après l'une
des meilleures éditions: _Arrest memorable du parlement de
Tholoze, contenant une histoire prodigieuse d'un supposé
mary, enrichi de cent et onze annotations par M. Jean de
Coras_; Paris, Galiot du Pré, 1572, in-8. Hugues Sureau
(_Suræus_) en fit une version latine, imprimée à Francfort,
chez Wechel, 1588, in-8. On peut lire, sur cet ouvrage, ce
qu'en a dit Jean Coras, le poète, dans la notice latine
qu'en sa qualité de membre de la même famille, il a
consacrée au jurisconsulte toulousain, et consulter aussi
les _Mémoires de littérature_ de Sallengre, t. 2, 1re
partie, p. 224.--L'histoire de Martin-Guerre eut du
retentissement jusqu'à l'étranger, surtout dans les
Pays-Bas. Hubert Goltz donna à Bruges, en 1565, une édition
du commentaire de Coras; et Jean Cats fit de cette aventure
le sujet d'un poème en hollandois que Caspar Barlæus
traduisit en vers héroïques latins. Je n'ai pas besoin de
dire que tous les recueils de _causes célèbres_ en ont
répété le récit avec plus ou moins d'exactitude. La relation
la plus circonstanciée est celle qui se trouve dans les
_Imposteurs insignes_ de J. B. de Rocols, 1728, in-8, t. 1,
p. 318. Nous y recourrons pour l'éclaircissement de
plusieurs faits.]
1560.
_Avec privilége royal._