_Fragmens de mémoires sur la vie de Madame la Marquise de Maintenon,
par le Père Laguille, jésuite_[46].
[Note 46: Ces _fragments de mémoires_, perdus dans une
publication du temps de l'empire, _Archives littéraires de
l'Europe_, nº XXXVI (31 décembre 1806), p. 363-377, n'ont
été connus que de M. Walckenaer, qui s'est contenté de les
mentionner dans la 5e partie de ses _Mémoires sur la vie de
Mme de Sévigné_, p. 437, et de nous, qui en avons fait
largement usage pour notre notice sur les maisons de Scarron
à Paris (_Paris démoli_, 2e édit., p. 313-354). M.
Walckenaer nous les donne, avec raison, pour fort curieux,
«en ce que, dit-il, l'auteur cite des témoins
contemporains.» C'est ce que dit aussi, dans sa note
préliminaire, Chardon de La Rochette, qui s'en fit le
premier éditeur pour le recueil nommé tout à l'heure. Il les
publioit «d'après une copie prise sur l'original de la main
de l'auteur en 1737.» Cet auteur n'est pas inconnu,
seulement c'est par des travaux d'un tout autre genre qu'il
avoit recommandé son nom. Chardon de La Rochette lui
consacre une partie de sa note, et fait en quelques lignes
sa biographie à peu près complète. Nous y ajouterons
quelques détails: Louis Laguille étoit né à Autun, le 1er
octobre 1658; il entra chez les jésuites le 1er septembre
1675, fit profession le 2 février 1692, et enseigna d'une
façon fort distinguée la philosophie et les mathématiques.
Il ne tarda pas à être l'un des principaux de la compagnie;
il fut deux fois _provincial_ dans la province de Champagne
et une fois dans celle de France ou de Paris. C'est là sans
doute qu'il fut à même de s'initier à tous les faits intimes
qu'il raconte ici. En 1714, il fut un des membres du congrès
de Bade, et, par son zèle, par son éloquence,--il étoit en
effet fort bon prédicateur,--il aida beaucoup au
rétablissement de la paix. Il n'étoit pas toujours d'un zèle
aussi conciliant. L'abbé d'Olivet nous donne même à penser
qu'il poussoit fort loin l'intolérance contre ceux qui
étoient assez téméraires pour ne pas soumettre leurs
opinions aux siennes. Dans une lettre inédite que l'abbé
écrit au président Bouhier, et qui doit être du mois de
juillet 1719, il lui parle «d'un certain P. Laguille, qui
est à Dijon, moine orgueilleux, dit-il, qui, pour faire sa
cour aux sots du collége de Paris, a horriblement persécuté
le bon père Hardouin...» Il mourut en 1742, à
Pont-à-Mousson, n'ayant pas moins de 84 ans. Les ouvrages
qu'il a laissés sont assez nombreux; on en peut voir la
liste dans la _Bibliothèque de Bourgogne_, par Papillon,
in-fol., t. 1, p. 365. Les principaux sont une _Histoire
d'Alsace ancienne et moderne, depuis César jusqu'en 1725_,
Strasb., 1727, 2 vol. in-fol.; _Exposition des sentiments
catholiques sur la soumission due à la bulle Unigenitus_,
1735, in-4; _Préservatif, pour un jeune homme de qualité,
contre l'irréligion et le libertinage_, Nancy, 1739, in-12.]
Agrippa d'Aubigné est tenu communement, dans le Béarn et dans le
Poitou, pour fils bâtard de la reine Jeanne d'Albret, étant veuve, et
de son secretaire. Le Dictionnaire de Moreri le dit bâtard d'une
maison de qualité, et lui-même, dans ses memoires, declare que la
manière avec laquelle il étoit traité et elevé par le gentil homme au
quel il avoit été confié lui avoit toujours fait croire qu'il étoit
d'une naissance plus distinguée qu'il ne paroissoit. Il est certain
qu'Henri IV l'aimoit et lui en donnoit des preuves. Dans le Poitou on
tient par tradition qu'il se mêloit d'astrologie judiciaire[47]; on en
raconte plusieurs faits singuliers, entre autres de s'être vanté en
Béarn d'avoir annoncé la mort d'Henri IV le jour même qu'elle
arriva[48].
[Note 47: Lui-même avoue qu'il s'étoit, fort jeune encore,
occupé des sciences occultes, mais avec dessein de ne s'en
jamais servir, «et, dit-il, s'amuser aux théoriques de la
magie, protestant pourtant de n'essayer aucun experiment».
(_Mémoires de Théod. Agrippa d'Aubigné_, édit. Ludov.
Lalanne, p. 13.)]
[Note 48: D'Aubigné se trouvoit à Paris lorsque Jean Chastel
fit son attentat contre Henri IV. Un jour que celui-ci lui
montroit sa lèvre entamée par le couteau de l'assassin:
«Sire, lui dit-il, vous n'avez encore renoncé Dieu que des
lèvres, il s'est contenté de les percer; mais quand vous
renoncerez du coeur, il percera le coeur.» Tout le monde
admira le mot, et d'Aubigné plus qu'aucun; il crut
franchement avoir fait une prédiction. Quand la nouvelle de
la mort du roi lui arriva, comme on assuroit que le «coup
estoit à la gorge, il dit devant plusieurs, qui estoient
accourus en sa chambre avec le messager, que ce n'estoit
point à la gorge, mais au coeur, estant assuré de n'avoir
menty.» (_Id._, p. 94, 114.) Je ne sache pas qu'il ait fait
d'autre prédiction de cet événement.]
Ce seigneur Agrippa d'Aubigné fut marié à Niort. Là il vecut fort
petitement et presque dans l'obscurité. Il eut un fils; ce fils fut
père de Mme de Maintenon et du marquis d'Aubigné, père de Mme de
Noïailles[49]. Ce fils[50] fut assez bien elevé; il reçut de son père,
dit-on, quelques teintures de son art d'astrologie. Il fut marié à une
demoiselle de Niort qui lui apporta assez peu de biens. Quelque temps
après son mariage, il prit ombrage de la familiarité trop grande qu'il
remarqua entre sa femme et un jeune homme de ses parens. Sa jalousie
augmenta, de sorte qu'après avoir averti sa femme de cesser le
commerce qu'elle avoit avec cet homme, il fit semblant d'aller à la
campagne pour quelques jours. Il partit en effet, mais dès le soir
même, étant rentré à l'imprévu, il les trouva seuls. Emporté à cette
vue, il les tua et se retira[51].
[Note 49: Ce nom est écrit ainsi dans tout le cours du
fragment. (_Note de Chardon de la Rochette._)]
[Note 50: Constant d'Aubigné, baron de Surimeau, né vers
1584, «fut nourry par son père avec tout le soin et despence
qu'on eust pu employer au fils d'un prince». (_Mém. de
d'Aubigné_, p. 151.)]
[Note 51: Nous connoissions ce premier mariage de Constant
d'Aubigné, mais nous ne savions pas qu'il avoit eu cette fin
tragique. Lui-même, dans une lettre écrite à son frère,
Nathan d'Aubigné, le 6 mars 1637, parle de ce mariage, mais
pour dire seulement qu'il n'en naquit aucun enfant.
(_Mémoires_ de La Beaumelle sur Mme de Maintenon, t. 6, p.
32.)]
Comme en ces temps de troubles et de guerres civiles il n'etoit pas
difficile d'obtenir grâce, surtout pour un fait pareil, il retourna à
Niort, où il menoit une vie fort commune, ayant peu de bien. Il
chercha quelque emploi dans les troupes; il n'eut pas satisfaction
sur cela de M. d'Epernon, auprès duquel il avoit agi et fait agir.
Mecontent du refus qu'il en avoit reçu, il se plaignit, et fit plus:
car, se mêlant de poésie, il composa une satire contre ce seigneur. La
pièce ou la nouvelle en ayant été portée au duc, celui-ci, qui étoit
haut, fier et puissant, fit enlever d'Aubigné, et ordonna qu'on le
conduisît dans son château de Cadillac et qu'on le mît dans un fond de
fosse. Il y avoit dejà plus d'un an que d'Aubigné étoit arrêté et
renfermé, sans que qui que ce soit s'interessât pour le faire elargir,
et sans pouvoir l'obtenir lui-même, ayant affaire à un homme trop
puissant. Il en étoit chagrin; son chagrin cependant n'empêchoit pas
que pour se divertir il ne composât de temps en temps quelques
chansons. Ces chansons, jointes à un air agreable et engageant, firent
que la fille du geôlier, qui le voyoit assez souvent depuis qu'à sa
prière son père lui avoit donné plus de liberté, le prit en affection.
Voyant que d'Aubigné y repondoit assez sincerement de son côté, elle
crut sa fortune faite si elle pouvoit l'engager à l'epouser. Elle lui
en fit la proposition, sous promesse de faciliter son evasion et de
suivre partout sa fortune. D'Aubigné, qui souffroit depuis long-temps,
qui ne voyoit pas d'esperance d'une delivrance prochaine, qui n'avoit
pas de bien, et qui d'ailleurs trouvoit cette fille à son gré, accepta
la proposition, conclut le mariage, et, du consentement tacite du père
et de la fille, ils partirent tous deux et se retirèrent à Niort, où
ils se marièrent dans les formes[52]. Il rentra ensuite dans le peu
de bien qu'il avoit, qui consistoit en partie dans une maison qui
étoit proche des halles; là il vecut assez doucement.
[Note 52: Tous ces faits ont besoin d'être un peu redressés
pour redevenir complétement vrais. C. d'Aubigné se remaria
en 1627, c'est-à-dire bien avant d'être mis en prison, non
pas à Cadillac, mais au _Château-Trompette_; seulement,
comme il épousa la fille de M. de Cadillac, gouverneur de la
forteresse où il fut enfermé deux ans après, l'on comprend
la double erreur commise ici par le jésuite biographe, et
que plusieurs autres historiens ont partagée. La Beaumelle
(t. 6, p. 32) l'a réfutée, mais sans dire ce qui l'avoit
tout naturellement fait naître. Quant à la cause donnée ici
de l'incarcération de d'Aubigné, elle est différente de
celle que nous connoissions, mais elle est au moins aussi
vraisemblable. C. d'Aubigné semble, sauf l'honnêteté, qui
étoit bien moindre en lui, avoir beaucoup tenu de son père;
il devoit donc être d'humeur satirique, et il n'est pas
étonnant que M. d'Epernon, qui d'ailleurs y prêtoit fort, se
trouvât le premier point de mire de ses chansons.]
Chaque année il y a à Niort trois foires considerables, où se rendent
nombre de marchands, même de Hollande; comme ces foires se tiennent
dans des saisons fort proches les unes des autres, plusieurs marchands
laissent d'une foire à l'autre les marchandises qu'ils n'ont pu
vendre, et les deposent dans quelque maison sûre et commode jusqu'à
leur retour. Un marchand de Lyon confia de cette manière quelques
ballots de marchandises au sieur d'Aubigné. A son retour, ayant trouvé
de la diminution dans ses effets, il en fit du bruit et cita le sieur
d'Aubigné en justice. Dans ce même temps il eut une autre mauvaise
affaire, ayant été trouvé coupable ou fortement soupçonné de fausse
monnoie, et pour ces deux accusations il fut arrêté et enfermé dans
une tour du château de Niort[53]. Ce fut dans cette prison où sa
femme, qui ne l'abandonna jamais, accoucha de son second enfant, qui
est Mme de Maintenon: car on a appris sûrement que ce fut là, et non
sur mer, comme le croyoient quelques uns, où elle vint au monde, le 20
mars de l'année 1636[54], M. l'evêque d'Angoulême en ayant montré
l'extrait baptistaire à M. l'abbé de Roquette[55], de qui je l'ai
appris. Mme de Maintenon parlant, il y a vingt ans, à la superieure de
la maison de la Providence, qu'elle a fondée à Niort, et lui demandant
en quel quartier de la ville étoit leur maison, celle-ci le lui ayant
marqué: «C'est justement, reprit-elle, devant le château dont je dois
me souvenir.»
[Note 53: La Beaumelle et les autres disent que la captivité
de Constant d'Aubigné à Niort n'étoit qu'une continuation de
celle qu'il avoit faite au Château-Trompette. Je préfère la
version du P. Laguille. La cause qu'il donne, avec détails,
de cette nouvelle incarcération, me paroît aussi fort
admissible. Personne n'en avoit parlé; l'on pensoit que
Constant portoit encore dans cette prison la peine de je ne
sais quelles intelligences entretenues par lui avec le
gouvernement anglois au sujet d'un établissement qu'il
projetoit à La Caroline. Ce qu'on lit ici est bien plus net,
et surtout on ne peut mieux d'accord avec ce qu'on sait des
habitudes des petits nobles de province à cette époque.
Combien, comme d'Aubigné, étoient pillards, contrebandiers
et faux monnoyeurs!]
[Note 54: Jusque alors on avoit pensé que Mme de Maintenon
étoit née le 27 septembre 1635; la voilà donc rajeunie de
cinq mois. Ce qui est certain, c'est qu'il est déjà question
d'elle dans la lettre citée tout-à-l'heure, et que son père
écrivoit à Nathan d'Aubigné le 6 mars 1637; il dit à son
frère qu'il a trois enfants de son second mariage: deux
fils, dont l'aîné a sept ans et demi, et une fille.]
[Note 55: C'est le _pauvre homme_ de Louis XIV, celui qui
servit en quelques points pour le _Tartufe_ de Molière. Il
fut évêque d'Autun, et le P. Laguille, né dans cette ville,
avoit en effet dû le connoître.]
Après que le sieur d'Aubigné eut été retenu quelque temps ainsi dans
le château, ses affaires étant accomodées, il en sortit[56]; mais, se
trouvant à bout et ne pouvant presque plus subsister, lui ayant été
proposé d'aller dans les îles de l'Amérique, que l'on commençoit en ce
temps là d'habiter, il accepta l'offre qu'on lui fit de la part de M.
de Cerignac, seigneur en chef de l'île de La Grenade, d'aller
commander dans cette île, grande, à la verité, et fort belle, mais
couverte de bois et habitée de peu de François, et tous pauvres. Ayant
vendu le peu de bien qui lui restoit, il partit avec sa famille et se
mit en mer. M. d'Aubigné ne put resister au mauvais air du pays; il
mourut au bout de trois ans ou environ[57]. On dit dans le pays
qu'avant de mourir, affligé de laisser des enfans sans bien et sans
secours, il les fit venir pour leur donner sa benediction. Il dit à
son fils: _Pour toi, tu es un garçon, tu te tireras bien d'affaire_.
Regardant ensuite sa fille, après quelques reflexions: _Vas_, lui
dit-il, _je ne suis plus en peine de toi, tu seras un jour puissamment
pourvue_[58].
[Note 56: En 1639.]
[Note 57: On pense qu'il mourut en 1645, mais il est
probable que ce fut au moins un an plus lard. On s'accorde à
croire en effet que sa mort suivit de près un voyage que sa
femme fit en France avec ses enfants pour régler quelques
affaires; or, le 18 juillet 1646, elle y étoit encore: on le
sait par une lettre d'elle portant cette date, et dans
laquelle elle remercie Mme de Villette d'avoir bien voulu se
charger de sa fille, «cette pauvre galeuse!» (La Beaumelle,
t. 6, p. 34.) Pour que Constant d'Aubigné pût adresser à ses
enfants les dernières paroles qu'on lui prête ici, il
falloit donc qu'ils fussent de retour près de lui; et par
conséquent aussi tout me fait croire, comme je l'ai dit,
qu'il ne mourut pas avant la fin de 1646.]
[Note 58: Toute petite, Françoise d'Aubigné avoit donné à
son père une excellente opinion de son esprit. Enragé
huguenot, il la croyoit trop spirituelle et trop raisonnable
pour être de la religion que sa mère, bonne catholique au
contraire, lui avoit donnée. «J'ai ouï dire à Mme de
Maintenon, écrit Mme de Caylus, que, la tenant entre ses
bras, il lui disoit: Est-il possible que vous, qui avez tant
d'esprit, puissiez croire tout ce qu'on vous apprend dans
votre catéchisme?» (_Les souvenirs de Mme de Caylus_, 1805,
in-12, p. 11.)]
Après la mort du sieur d'Aubigné, son epouse, avec ses deux enfans,
repassa à La Martinique[59], et de là à La Guadeloupe, où elle se
retira chez un assez bon habitant, qui étoit de Niort, appelé Delarue;
elle y demeura près de deux ans, menant une vie fort petite. C'est de
cet habitant qu'on a su ce fait. De là elle passa à l'île de
Saint-Christophe pour prendre un bâtiment qui pût la transporter en
France avec ses enfans. En attendant ce passage, elle mourut.[60] Ses
enfans furent retirés durant quelque temps par une demoiselle nommée
Rossignol, qui eut soin de les faire passer en France.[61] On a appris
cette circonstance de cette demoiselle.
[Note 59: Ce n'est donc pas là, comme on le voit, mais sans
doute à La Grenade, que d'Aubigné seroit mort.]
[Note 60: On avoit cru jusqu'ici que Mme d'Aubigné étoit
morte après avoir ramené en France sa petite famille. Mme de
Caylus dit positivement: «Mme d'Aubigné revint veuve en
France avec ses enfants.» Puis elle n'en parle plus; elle
oublie même de donner la date de sa mort, et pour cause sans
doute: elle ne la savoit pas. Elle tenoit de Mme de
Maintenon tout ce qui se trouve dans ses _Souvenirs_, et
celle-ci ne devoit pas certainement lui avoir raconté avec
de longs détails cette période si misérable de son enfance.
J'aime donc mieux en croire le Père Laguille, qui,
d'ailleurs, cite ses témoins.]
[Note 61: On lit en marge: «On ajoute ici que la dite
demoiselle Rossignol, qui a vecu jusques à la grande faveur
et fortune de la dame, s'étant aventurée à luy demander une
grâce en luy rappelant le temps passé, ne reçut ni grâce ni
reponse» (_Note de Chardon de la Rochelle._)]
Étant arrivés à La Rochelle,[62] ils y demeurèrent pendant quelques
mois, logés par charité, obligés de vivre d'aumône, jusque-là qu'ils
obtinrent, par grâce, que de deux jours l'un on voulût bien leur
donner au collége des Jesuites de cette ville du potage et de la
viande, que tantôt le frère, tantôt la soeur, venoient chercher à la
porte. C'est ainsi que l'a raconté plusieurs fois le R. P. Duverger,
jesuite, doyen à Xaintes, mort en 1703, ce père ayant été non
seulement témoin de ce fait, mais leur ayant donné lui-même leur
petite pitance, étant regent de troisième[63].
[Note 62: Saint-Simon dit aussi que, «revenue seule et au
hasard en France», sa première _abordée_ fut à La Rochelle.]
[Note 63: Tous ces faits, très curieux, étoient restés
inconnus, ainsi que ceux qui sont relatés dans le paragraphe
suivant.]
Personne, durant quelques mois, ne reclama ces enfans; cependant, à la
fin, quelques gens de connoissance les firent conduire à Angoulême,
chez M. de Montabert. Après quelque temps, ils passèrent chez M. de
Mioslan[64]; la fille fut demandée ensuite par M. d'Alens, gentilhomme
huguenot. C'est chez lui que lui arriva une petite aventure que l'on a
apprise de Mme de Gabaret, qui la sut immediatement d'une vieille
demoiselle qui étoit presente à l'aventure. M. d'Alens demeuroit à la
campagne et recevoit souvent compagnie des gentils hommes ses voisins.
Entre ceux-ci il en venoit un de temps en temps qui se mêloit de dire
la bonne fortune. Y étant un jour, il dit à quelques demoiselles ce
qu'il jugea à propos. La petite Francine, curieuse comme les autres,
se presenta pour apprendre son aventure. Le gentilhomme, voyant sa
main, fit l'étonné; il la considère encore une fois, et plus il la
considère, plus il admire ce qu'il pretend voir. On le presse de
parler. _Voilà_, dit-il, _des signes d'une grande fortune, je n'ose
dire qu'elle approchera de la couronne_. On en rit, et ce fut
tout[65].
[Note 64: C'est _de Miossens_ qu'il faut lire sans doute. Le
comte de Miossens, tué en duel en 1672 par
Saint-Léger-Corbon, étoit frère du maréchal d'Albret. Cette
famille, on le voit, commença de bonne heure à protéger
Françoise d'Aubigné.]
[Note 65: On lit dans le _Segraisiana_, p. 12, le détail
d'une prédiction du même genre qu'un maçon nommé Barbé lui
fit un jour dans la chambre de Scarron, où il venoit
souvent, le vieux malade s'amusant beaucoup de ses
divagations de prophète. Quoique l'esprit de Françoise
d'Aubigné fût assez solide pour ne pas céder à l'illusion de
pareilles chimères, elle ne laissa pas que d'en être
frappée. Elle y songea dans ses jours de peine. «Me voilà
très loin de la grandeur predite», écrit-elle, par exemple,
au commencement d'une lettre à Mme de Chantelou, le 28
avril 1666.]
M. de Villette, mort chef d'escadre, petit gentilhomme de Poitou, la
prit à son tour chez lui, la regardant comme sa parente[66]. Lui ayant
trouvé de l'esprit, il en eut soin durant quelque temps, et, ayant eu
occasion d'en parler à madame de Noïailles[67], il lui donna quelque
envie de la voir. Elle plut à la dame, qui la retint avec elle, et la
mit avec mademoiselle de Neuillans, sa fille, aujourd'hui abbesse de
Notre-Dame à Poitiers.[68] Elle demeura durant quelque temps en
Poitou, chez cette dame.[69] Madame de Noïailles ayant fait un petit
voyage à Paris, elle y mena avec elle la jeune Francine. Cette dame
logeoit à la rue des Petits-Pères, dans le même quartier où logeoit
le fameux Scarron.[70] Sa maison etoit le rendez-vous de quantité de
personnes d'esprit et de qualité. Madame de Noïailles s'y trouvoit
quelquefois, se divertissant avec lui; une fois: _Monsieur Scarron_,
lui dit-elle, _il faut que je vous marie_. Après quelques
plaisanteries sur cette proposition, Scarron, après quelques
reflexions, ne paroissant pas fort eloigné du dessein qu'on avoit,
s'informa de qui on vouloit parler; on la lui nomma, on lui en fit le
caractère, et on l'assura que la demoiselle paroissoit avoir de
l'esprit et l'esprit bien fait.
[Note 66: Sa femme, Mme de Villette, n'étoit pas moins que
la soeur de Constant d'Aubigné, et par conséquent tante de
Françoise. C'est elle qui l'avoit gardée pendant le voyage
de 1646, ainsi que je l'ai dit dans une note précédente. Il
est donc étonnant qu'elle eût mis cette fois si longtemps à
la reprendre. Les autres historiens, notamment M. de
Monmerqué dans la _Biographie universelle_, disent
qu'aussitôt après son retour d'Amérique, elle la recueillit
dans son château de Murçay; cet empressement me semble plus
probable que l'espèce d'indifférence dont ce qu'on lit ici
tendroit à la faire accuser. Mme de Villette étoit une
fervente calviniste; elle abusa de l'hospitalité qu'elle
donnoit à sa nièce pour lui faire embrasser sa croyance.]
[Note 67: Lisez _de Neuillant_. Il est singulier que le P.
Laguille se soit aussi étrangement trompé. Il aura confondu
le nom de la mère avec celui d'une des filles, qui fut la
maréchale de Navailles; encore étoit-ce pour mal écrire
aussi le nom qu'il prenoit pour l'autre. Françoise
Tiraqueau, comtesse de Neuillant, femme du gouverneur de
Niort, avoit tenu sur les fonts de baptême Françoise
d'Aubigné, avec Françoise d'Aubigné, avec François de La
Rochefoucauld, père de l'auteur des _Maximes_. Elle pensoit
avoir ainsi répondu de son âme devant Dieu, etc.; catholique
aussi fervente que Mme de Villette étoit obstinée huguenote,
c'est ce qui lui fit tout tenter pour retirer chez elle sa
jeune filleule, et pour la remettre dans la religion où elle
l'avoit introduite, et d'où elle la trouvoit violemment
sortie. Elle fut d'autant plus ardente à cette conversion
qu'elle faisoit ainsi sa cour à la reine mère. Après
beaucoup d'efforts elle réussit; Françoise d'Aubigné
n'abjura, toutefois, complétement, que lorsqu'elle fut à
Paris, au couvent des Ursulines.]
[Note 68: Scarron lui adressa son _Epistre burlesque_.]
[Note 69: «Je commandois dans la basse-cour, disoit depuis
Mme de Maintenon, et c'est par ce gouvernement que mon règne
a commencé.» Saint-Simon parle aussi de sa misère chez Mme
de Neuillant.]
[Note 70: Nous venons de voir qu'il connoissoit Mlle de
Neuillant; il devoit donc connoître aussi la mère. Segrais
dit comme le P. Laguille, que l'intimité s'établit par le
voisinage. «Mlle d'Aubigné, nouvellement revenue d'Amérique,
dit-il, demeuroit vis-à-vis de la maison de Scarron.»
(_Segraisiana_, p. 126.) Scarron, rue des Saints-Pères,
habitoit l'_hôtel de Troie_. Il étoit venu dans ce quartier
pour être tout proche de la Charité, où il alloit tremper
son _très sec parchemin_ en des bains de tripes, qu'on
disoit d'une efficacité souveraine.]
On dit à cette occasion que, madame de Noïailles ayant assuré que la
demoiselle avoit fort bonne grâce, M. Scarron avoit désiré la voir, et
que, lui ayant été menée par la dame, comme ledit sieur étoit fort
incommodé et avoit le dos si fort vouté et la tête tellement baissée
qu'il ne pouvoit se tenir assez droit pour la considerer, elle fut
obligée de se mettre à genoux pour se faire voir[71]. On traita après
cela serieusement, mais cependant secretement, du mariage, à cause des
parens dudit Scarron, pendant quoi on la mit en pension aux
religieuses ursulines de la rue Saint-Jacques. Elle pouvoit avoir
alors quinze ou seize ans, m'on dit quelques-unes de celles qui l'ont
vue dans ce monastère, entre autres la mère Le Pilleur, de laquelle
j'ai appris ce que dessus, et en particulier ce qui suit: c'est que,
ladite demoiselle ayant obtenu permission de sortir de temps en temps,
elle ne put si bien cacher les visites qu'elle rendoit au sieur
Scarron qu'on n'en eût connoissance dans le monastère, et du mariage
qui se pratiquoit. Sur tout cela, les religieuses resolurent de la
mettre hors de leur maison, ne leur convenant point de garder une
fille dans ces circonstances[72]. On l'auroit en effet chassée, si un
père jesuite, fort connu dans la maison, auquel on donna connoissance
de ce qui se passoit de la part de la demoiselle, n'eût empêché
l'affront qu'on etoit sur le point de lui faire, assurant que la
demoiselle etoit sage et qu'il n'y avoit rien à craindre.
[Note 71: «Pour le voir, dit aussi Tallemant, il fallut
qu'elle se baissât jusqu'à se mettre à genoux.» (Edit in-12,
t. 9, p. 124.)]
[Note 72: Si l'on défendoit aux religieuses de faire des
visites, on leur permettoit au moins d'en recevoir, et de
fréquentes. V. notre édit. du _Roman bourgeois_, p. 209.]
Le mariage fut conclu et déclaré environ l'an 1649 ou 1650[73]. Madame
Scarron vivant parfaitement bien et en parfaite union avec son mari,
tout infirme qu'il étoit, elle avoit pour lui de si grands soins et
tant de complaisances que ledit sieur Scarron, pénetré de la bonne et
aimable conduite de son epouse, ecrivit à un de ses amis une lettre
fort touchante sur le compte de sa femme, dans laquelle il lui marque
son inquietude et l'apprehension qu'il a de la laisser sans bien et
sans ressource. La lettre est du mois de mars 1652[74]. M. Scarron
vecut encore huit ans après cette lettre ecrite, n'étant mort, selon
Moreri, que l'année 1660[75].
[Note 73: Cette dernière date est donnée comme certaine par
le _Segraisiana_, p. 150.]
[Note 74: Nous n'avons pu retrouver cette lettre de Scarron,
qui, sans doute, n'a jamais été publiée. Nous en connoissons
une, toutefois, où le pauvre cul-de-jatte écrit à M. de
Villette: «Mme Scarron est bien malheureuse de n'avoir pas
assez de bien et d'equipage pour aller où elle voudroit.»]
[Note 75: Loret annonce cette mort dans son numéro du 16
octobre 1660. Elle avoit eu lieu neuf jours auparavant. Nous
devons à l'obligeance de M. J. Ravenel de connoître
l'extrait mortuaire du pauvre poète; le voici, tel qu'il se
trouve sur le registre de la paroisse Saint-Gervais: «7
octobre 1660. _Ledit jour a esté inhumé dans l'eglise
desfunct messire Paul Scarron, chevalier, decedé en sa
maison, rue Neuve-Saint-Louis, marais du Temple._» Cette
curieuse mention, que nous avons déjà transcrite dans _Paris
démoli_, 2e édit., p. 372, prouve que Scarron ne mourut pas
rue de la Tixeranderie, comme on le croyoit d'après
Saint-Foix, et comme nous l'avions longtemps pensé
nous-même.]
Après cette mort, madame Scarron se trouva fort embarrassée, parce que
le défunt, quoiqu'issu d'une famille fort honorable, n'avoit pour tout
bien que ses meubles et sa pension de deux mille francs qu'il
touchoit en qualité de _malade de la reine_[76]. Par sa mort, la
pension demeuroit éteinte, et, n'ayant pu subsister sans contracter
quelques dettes, les meubles furent incontinent saisis par les
créanciers. M. et madame Scarron etant connus et estimés de nombre de
gens de qualité, ceux qui apprirent l'etat où elle etoit furent
touchés et cherchèrent à lui rendre service. Entre les autres, le
marquis de Pequilin[77], qui commençoit alors de paroître à la cour,
en parla à la reine, lui dit qu'il avoit vu executer les meubles d'une
jeune dame qui lui avoit fait pitié[78]. La reine, ayant voulu savoir
cette aventure, et ayant appris le nom de la dame, en eut compassion
elle-même, et ordonna que la pension lui fût continuée[79]. La bonne
volonté de la princesse dura peu; la pension ne fut payée que pendant
peu de temps, et la dame Scarron, se voyant denuée de toute commodité
et ayant peine à subsister[80], se vit souvent obligée de changer de
logement. M. de Montchevreuil[81], qui la regardoit comme sa parente,
la retira chez lui, ayant peine à souffrir qu'une femme de son âge
menât ce train de vie à Paris.
[Note 76: Cette pension n'étoit que de 1500 livres. Scarron
la touchoit sur l'ordonnance de M. de Lionne et sur la
signature de M. de Tuboeuf, au bureau de M. de Berthillat.
On connoît l'_épître_ où Scarron remercie la reine, et se
vante de sa conscience à bien remplir la charge accordée:
... Votre malade exerce
Sa charge avec integrité;
Pour servir Votre Majesté
Depuis peu l'os la peau lui perce.
. . . . . . . . . . . . . .
Et l'on peut jurer surement
Qu'aucun officier de la reine
Ne la sert si fidelement.]
[Note 77: C'est Lauzun, qui fut d'abord, comme on sait,
marquis de Puyguilhem. Il touchoit de près à Mme de
Sainte-Hermine, que nous trouverons tout à l'heure parmi les
personnes qui s'intéressèrent le plus efficacement à Mme
Scarron. Celle-ci d'ailleurs étoit un peu leur parente:
Lauzun étoit un Caumont, les Sainte-Hermine tenoient aussi à
cette famille, et l'on sait enfin que la fille aînée de
Théodore Agrippa, tante de Françoise d'Aubigné, avoit épousé
un Caumont d'Adde.]
[Note 78: Ségrais, qui étoit absent de Paris quand Scarron
mourut, ne revint dans la maison du pauvre défunt que pour
voir aussi ce qui apitoyoit si vivement Lauzun. «Quand
j'arrivai devant sa porte, dit-il, je vis qu'on emportoit de
chez lui la chaise sur laquelle il étoit toujours assis, et
qu'on venoit de vendre à son inventaire.» (_Segraisiana_, p.
150.)]
[Note 79: La reine la porta même à 2,000 fr. (_Id._, p.
148.) Mme de Caylus dit que c'est à la prière de M. de la
Garde que la reine rendit la pension.]
[Note 80: Une lettre de la soeur de Scarron, recueillie par
M. Matter (_Lettres, pièces rares ou inédites_, 1846, in-8,
p. 333.), fait aussi mention de cette misère de la veuve.
«Ma belle-soeur, dit-elle, s'est mise à la petite Charité,
fort affligée de la mort de son mari.» Tallemant dit: «à la
Charité des femmes». C'étoient les _hospitalières_ de la
chaussée des Minimes, ou les _filles bleues_, comme
elle-même les appelle dans une lettre à l'abbé Gobelin.
Saint-Simon parle aussi de cette misère réduite presqu'à
l'aumône. (Edit. Hachette, in-8, t. 15, p. 49.) Selon lui,
c'est à la Charité de Saint-Eustache que s'étoit mise la
veuve Scarron, «logée dans cette montée» où Manon, qui la
suivit en tous ses divers états, et qui devint Mlle Balbien
quand sa maîtresse fut devenue Mme la marquise de Maintenon,
«faisoit sa chambre et son petit pot-au-feu dans la même
chambre».]
[Note 81: Il étoit cousin de Villarceaux. La Beaumelle (t.
1, p. 205) nous dit que Mme Scarron fit de fréquents séjours
à Montchevreuil; il convient que Villarceaux dut souvent l'y
rencontrer, et il s'en tient là. Saint-Simon n'est pas si
contenu; il en dit de belles à ce sujet, lorsque, le roi
ayant épousé la marquise, il revient tout indigné sur M. de
Montchevreuil, qui fut l'un des témoins du mariage
clandestin, lui, s'écrie-il, qui prêtoit jadis la maison «où
Villarceaux entretenoit cette reine comme à Paris, et où il
payoit toute la dépense». (T. 13, p. 16.) En tout cas, cette
dépense n'étoit pas grosse, puisque la dame restoit à la
_Charité_, et qu'il falloit partout lui chercher un sort.]
Dans ce temps-là commença le commerce du roi avec madame de Montespan.
En 1664[82] environ, celle-ci devint enceinte, et, M. de Montchevreuil
ayant appris de madame de Sainte-Hermine que la dame cherchoit
quelqu'un de confiance à qui elle pût en sûreté remettre le soin de
son enfant, il lui parla de madame Scarron. Madame de Sainte-Hermine
la presenta à madame de Montespan, qui l'agréa, l'admit dans sa maison
et commença à lui donner sa confiance[83]. Ce fut elle, en effet, qui
assista presque seule aux premières couches de cette dame, qu'on
voulut rendre secrètes à cause du trop grand eclat que le roi
apprehenda d'abord que fît cette sorte de galanterie. Le premier
enfant disparut, n'ayant pas jugé à propos de le produire en public,
afin de n'être pas obligé de le reconnoître[84]. Ce fut madame Scarron
qui en prit soin, conjointement avec un nommé Dandin[85], de qui on a
appris cette circonstance. L'enfant fut elevé jusqu'à l'âge de deux
ans, au bout desquels il mourut[86]. Il étoit si beau que tous ceux
qui le voyoient, ne pouvant s'empêcher de l'admirer, disoient que ce
n'etoit pas là un enfant du commun. Après la mort de cet enfant,
madame de Montespan en ayant eu d'autres, qu'elle engagea le roi à ne
pas laisser, comme le premier, dans l'obscurité, et qui furent en
effet reconnus, madame Scarron fut chargée du soin de les elever, et
les a en effet elevés tous[87].
[Note 82: Lisez 1666.]
[Note 83: Les lettres de Mme de Maintenon relatives à son
installation près de Mme de Montespan nous présentent le
maréchal d'Albret comme ayant été son seul introducteur. V.
_Lettres_ du 26 avril 1666 à Mlle d'Artigny, et du 11
juillet 1666 à Mme de Chantelou. Il n'y auroit toutefois
rien d'impossible à ce que M. de Montchevreuil se fût
entremis pour obtenir cette position à Mme Scarron. J'y
trouverois même la raison de la reconnoissance qu'elle lui
témoigna toujours, à lui et à sa femme, et qui fait dire par
Saint-Simon: «Il se sentit grandement de ces premiers
temps.» J'aime mieux voir dans cette gratitude survivant à
la misère une façon de lui tenir compte de l'honorable
service qu'il lui rend ici, selon le P. Laguille, qu'un
remercîment forcé des sales complaisances auxquelles il se
seroit prêté, selon Saint-Simon. Quant à Mme de
Sainte-Hermine, il est encore plus vraisemblable qu'elle dut
être utile à Mme Scarron: elle étoit d'une très noble
famille du Poitou, et avoit de l'influence à la cour. Sa
famille, qui, je l'ai dit, tenoit à celle de d'Aubigné,
avoit toujours voulu du bien à Françoise; elle ne l'oublia
pas. Il est souvent parlé des Sainte-Hermine dans les
_Lettres_ de la marquise et dans les _Souvenirs_ de Mme de
Caylus.]
[Note 84: Saint-Simon ne parle pas de ce premier-né des
amours de Louis XIV et de Mme de Montespan. Suivant lui, ce
furent M. le duc et Mme la duchesse qui en naquirent
d'abord. (Edit. Hachette, in-8, t. 13, p. 12.) Mme de
Caylus, au contraire, n'oublie pas cet aîné des bâtards;
elle entre aussi dans de curieux détails sur les
accouchements clandestins auxquels Mme Scarron assistoit
seule: «On l'envoyoit chercher quand les premières douleurs
pour accoucher prenoient à Mme de Montespan. Elle emportoit
l'enfant, le cachoit sous son echarpe, se cachoit elle-même
sous un masque, et, prenant un fiacre, revenoit ainsi à
Paris. Combien de frayeur n'avoit-elle pas que cet enfant ne
criât! Ses craintes se sont souvent renouvelées, puisque Mme
de Montespan a eu sept enfants du roi!» (_Souvenirs_, 1805,
in-12, p. 57.)]
[Note 85: Étoit-il de la famille de ce Georges Dandin,
_sellier_, qui, ayant prêté, sans le vouloir, son nom à
Molière, se trouva immortel sans le savoir? Monteil l'a
trouvé cité pour un carrosse de six cents livres sur les
_comptes_ du trésorier de M. le duc de Mazarin. (_Traité des
matériaux manuscrits_, t. 2, p. 128.) Il est probable
toutefois que le Dandin dont il est parlé ici étoit, comme
l'autre, un artisan; c'est en effet dans quelque famille du
commun que Louis XIV avoit jusqu'alors eu l'habitude de
faire élever ses enfants naturels. Le fils qu'il avoit eu de
Mlle de La Vallière, au mois de décembre 1663, avoit été
caché dans le ménage d'un ancien valet nommé Beauchamp, qui
demeuroit «rue aux Ours, sur le coin de la rue qui tourne
derrière Saint-Leu Saint-Gilles». V., dans la _Revue
rétrospective_ (1re série, t. 4, p. 251-254), un fragment de
Colbert relatif à cette naissance. Il est extrait d'un
manuscrit ayant pour titre: _Journal fait par chacune
semaine de ce qui s'est passé, gui peut servir à l'histoire
du Roi, du 14 avril 1663 au 7 janvier 1665_.]
[Note 86: Mme de Caylus dit qu'il mourut à l'âge de trois
ans. Où Mme Scarron avoit-elle caché ce premier enfant?
Saint-Simon dit que tout d'abord on lui donna une maison au
Marais; et il a, je crois, raison. En 1667, en effet,
c'est-à-dire lorsqu'elle étoit en plein dans ses premières
fonctions de gouvernante, nous la retrouvons _rue
Neuve-Saint-Louis_, et, tout nous le fait croire, dans le
logis où Scarron étoit mort. Pourquoi, ayant tant besoin de
mystère, étoit-elle revenue dans un quartier de Paris où on
la connoissoit si bien? C'est ce que je ne puis m'expliquer.
Il n'en est pas moins certain qu'un acte dont M. P. Lacroix
possédoit la minute, et qui est daté due juillet 1667, lui
donne l'adresse que je viens d'indiquer. (_Catalogue
analytique des autographes... provenant du cabinet du
bibliophile Jacob_, 1840, in-8, p. 44.)]
[Note 87: Pour ceux-là elle s'étoit mieux cachée que pour le
premier. «C'est une chose étonnante que sa vie, écrit Mme de
Sévigné; aucun mortel, sans exception, n'a commerce avec
elle.» (_Lettre du_ 26 décembre 1672.) Un an après,
pourtant, le mystère s'est un peu relâché; elle peut aller
voir Mme de Sévigné, et celle-ci peut se permettre de la
ramener dans sa cachette. «Nous trouvâmes plaisant d'aller
ramener Mme Scarron à minuit au fin fond du faubourg
Saint-Germain, fort au delà de Mme de La Fayette, quasi
auprès de Vaugirard, dans la campagne; une grande et belle
maison où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de
beaux et grands appartements, etc.» (_Lettre_ du 4 décembre
1673.) M. d'Argenson parle aussi de cette grande demeure,
située, dit-il, «quelques maisons après la barrière de la
rue de Vaugirard.» Il y étoit souvent allé voir M. et Mme de
Plélo, et en 1740 il y étoit retourné faire visite au
marquis de V...; elle tomboit alors en ruines. (_Mémoires du
marquis d'Argenson_, édit. elzevir., t. 2, p. 167.) Mme de
Caylus, qui ne met pas toujours dans ses récits autant
d'exactitude que de charme, dit par erreur que la maison de
la rue de Vaugirard ne fut achetée, par ordre de Louvois,
que pour les derniers bâtards du roi, dont Mme de Maintenon
ne fit pas l'éducation. (_Souvenirs_, p. 73.)]
Dans le temps qu'elle étoit ainsi attachée au service de madame de
Montespan, et occupée dans sa maison, elle eut par occasion rapport au
roi; on dit que ce fut au sujet de quelques lettres qu'elle écrivit à
ce prince, au nom et par ordre de la dame[88]. Ces lettres ayant paru
fort spirituelles et d'un style tout different de celles de la dame de
Montespan, ce prince voulut savoir de quelle main elles venoient; il
l'apprit, et dès lors il sentit, dit-on, de l'inclination pour madame
Scarron[89]. Il la vit, elle lui agréa, et ce fut après la mort de la
reine, arrivée en 1683[90], qu'il s'attacha à elle, et, quelque temps
après, madame de Montespan s'etant retirée et même eloignée de la
cour, le roi lui donna l'appartement de la reine[91]. A l'occasion de
ce grand changement, qui fit tant de bruit à la cour et par tout le
royaume, M. le maréchal de La Feuillade lui dit avec son air plaisant:
_Vous êtes delogée, Madame, mais ce n'est pas sans trompette_. Ce qui
augmenta le bruit, et même le murmure, parmi les courtisans et les
princes, c'est qu'un jour, dans une ceremonie publique, après que les
princesses eurent passé dans leur rang, le roi ordonna à madame de
Maintenon, qui avoit changé de nom, de marcher avant toutes les
duchesses[92]. La conduite du roi, sage et juste en tout ce qu'il
fait, donna dès lors à juger quelle étoit la dignité de la dame, et
toute la France et l'Europe ont su depuis ce temps ce qu'elle a remué
et entrepris pour engager Sa Majesté à déclarer le rang qu'elle tenoit
auprès de lui, et à la faire reconnoître pour ce qu'elle étoit; à quoi
cependant elle n'a jamais pu parvenir[93].
[Note 88: Mme Scarron rendoit ainsi à Mme de Montespan le
service que Mme Paradis, mère de l'académicien Moncrif,
avoit rendu à plus d'une grande dame de son temps. «Elle
écrivoit avec la même facilité dont son fils a fait preuve,
dit M. d'Argenson (_Mém._, t. 1, p. 120), et se rendit
utile, dans quelques sociétés de femmes, en écrivant pour
elles leurs lettres.»]
[Note 89: Une des lettres que Mme Scarron auroit ainsi
écrite pour Mme de Montespan court les Recueils; elle est
visiblement fausse. La Baumelle l'a donnée, mais seulement,
dit-il, pour ne rien omettre. Selon lui, c'est Gayot de
Pitaval qui l'a forgée. (_Lettres de Mme de Maintenon_,
1757, in-12, t. 1, p. 58.)]
[Note 90: «Le roi l'epousa, dit Saint-Simon, au milieu de
l'hiver qui suivit la mort de la reine.» (Edit. Hachette,
in-8, t. 13, p. 15.)]
[Note 91: «La satieté des noces, ordinairement si fatale, et
des noces de cette espèce, dit Saint-Simon, ne fit que
consolider la faveur de Mme de Maintenon. Bientôt après,
elle éclata par l'appartement qui lui fut donné à Versailles
au haut du grand escalier, vis-à-vis de celui du roi, et de
plain-pied.» (_Id._, p. 16.)]
[Note 92: Ce n'est pas tout: le roi présent, elle restoit
assise; et quand le dauphin ou Monsieur venoient lui rendre
visite, à peine se levoit-elle un instant.]
[Note 93: C'est dans Saint-Simon qu'il faut lire comment, à
deux reprises, elle fit les plus grands efforts pour arriver
à cette déclaration, et comment, ayant échoué deux fois,
elle dut se résigner à rester reine anonyme.]
Il y a peu d'années que madame de Maintenon envoya à madame de
Noïailles, abbesse de Notre-Dame de Poitiers, une fille de Saint-Cyr.
«_Cette demoiselle_, lui ecrivit la dame, _a bonne vocation pour la
religion, et pour votre maison en particulier; mais je n'ai que deux
mille francs à vous donner pour sa dot, etant obligée d'en fournir
beaucoup d'autres_.» A la fin de la lettre elle ajoutoit ces mots:
«_Vous pouvez bien, Madame, avoir quelque souvenance de moi: je n'ai
pas oublié que j'ai mangé de votre pain._»
Le marquis d'Aubigné[94], frère de madame de Maintenon, fut placé page
chez le marquis de Pardaillan, gouverneur de Poitou; il en sortit
quand sa soeur commença de paraître à la cour[95]; et, quand elle fut
avancée chez madame de Montespan, on lui fit epouser la fille d'un
riche procureur d'Angoulême ou du pays voisin[96]. Il en eut pour dot
cinquante mille ecus[97]; il obtint ensuite, pour une somme fort
modique, le gouvernement de Cognac. Madame d'Aubigné, peu après son
mariage, reçut un present de sa belle-soeur: c'etoit un collier
d'environ deux mille écus. Elle n'eut qu'une fille, qui est
aujourd'hui madame la duchesse d'Ayen de Noïailles[98]. Madame de
Maintenon la prit auprès d'elle dès l'âge de cinq ans, et a pris soin
depuis ce temps-là de son education et de son etablissement. Madame
d'Aubigné, peu considerée et encore moins aimée de son mari, n'a
jamais paru qu'une fois à la cour. Elle y fut reçue fort froidement de
sa belle-soeur, et on lui fit entendre qu'il lui convenoit de
retourner en province. Elle partit aussitôt, et même sans qu'elle pût
prendre congé de la dame. Rentrée chez elle, elle y vecut tout à fait
retirée, mais au reste fort contente, et peu touchée du désir de la
cour. Son epoux, qui etoit resté à Paris[99], où il vivoit comme tout
le monde sait, obtint le gouvernement de Berry; ni lui ni elle n'y
entrèrent jamais[100]. Il reçut ensuite le cordon bleu[101], et ce fut
preferablement à M. de Pardaillan, qui s'y attendoit. On dit que ce
seigneur parut bientôt consolé de cette préférence, sur ce qu'il
n'estimoit pas en cette occasion une marque d'honneur, estimable
d'ailleurs, qu'il auroit eue commune avec son domestique. Le marquis
d'Aubigné, après avoir mené une conduite peu réglée et peu sensée, se
retira enfin, dans ses derniers jours, à Paris. Madame de Maintenon
l'engagea d'entrer dans une communauté de séculiers, gens d'honneur et
de naissance, où l'on vivoit d'une manière assez regulière[102]. Le
sieur Madot, prêtre alors de Saint-Sulpice, trouva moyen d'entrer dans
sa confiance et de le mettre un peu en règle; il en eut soin jusqu'à
sa mort, qui fut assez chretienne[103], et qui merita au sieur Madot,
qui l'avoit occasionnée, l'evêché de Belley, et ensuite celui de
Chalons-sur-Saône, pour recompense.
[Note 94: Charles d'Aubigné, né en 1634.]
[Note 95: En 1666, il étoit déjà capitaine d'infanterie et
cavalerie dans le régiment du roi; en 1672, on le fit
gouverneur d'Amersford, avec 10,000 francs d'appointements;
«mais, comme sa soeur le lui écrivoit le 19 septembre, ce
n'étoit qu'un chemin à autre chose». L'année d'après, les
ennemis ont pris son gouvernement; on lui en donne vite un
autre, celui d'Elbourg. L'année suivante, autre changement:
il est gouverneur de Bedfort. Il reste trois ans dans ce
poste, et, en 1677, il obtient celui de gouverneur de
Cognac. Le P. Laguille dit qu'il l'acheta; Mme de Maintenon
ne parle pas de ce détail.]
[Note 96: C'est de Mlle de Floigny sans doute qu'on veut
parler ici. Il fut en effet question de la marier au marquis
d'Aubigné. Elle apportoit cent mille francs de dot; le
marquis vouloit davantage: l'affaire, quoique très avancée,
manqua. L'année suivante, d'Aubigné trouva enfin à se
pourvoir. Il épousa, le 23 février 1678, Geneviève Piètre,
fille de Siméon Piètre, conseiller du roi en ses conseils,
procureur de Sa Majesté et de la ville de Paris. Le P.
Laguille ignoroit la rupture du premier mariage et la
conclusion du second; des deux, il n'en a fait qu'un.]
[Note 97: S'il falloit en croire les plaintes du marquis, la
dot n'avoit pas été aussi forte; mais il étoit si
insatiable! Peut-être seulement la dot se fit elle attendre.
«Mais vous la toucherez tôt ou tard», lui écrit sa soeur, le
12 juillet 1678; puis elle ajoute, pour lui faire prendre
patience: «Vous avez une femme devote, jeune, douce, et qui
vous aime. Une plus riche vous auroit eté moins soumise.»]
[Note 98: Elle naquit à la fin d'avril 1684. Mme de
Maintenon s'en occupa beaucoup tout d'abord. «Dites à la
nourrice qu'elle nourrit mon heritière», écrit-elle à son
frère, peu de jours après sa naissance: c'étoit vrai. Un
mois après elle écrit encore au sujet de la petite; elle
s'inquiète de son baptême, du nom qu'on lui a donné: «elle
le voudroit joli.» C'est celui d'Amable qu'on lui donna.
Enfin, déjà préoccupée d'une avenir dont elle eut le temps
de prendre soin, et qu'elle fit fort beau: «Si, dit-elle, je
vis assez pour marier ma nièce, elle le sera bien!» En
1698,--vous voyez qu'elle avoit hâte, car la petite ne
faisoit qu'atteindre ses quatorze ans,--elle la maria au
comte d'Ayen, depuis maréchal et duc de Noailles. La
magnifique terre de Maintenon fut sa dot.]
[Note 99: Un mois après la naissance de sa fille, il y
vivoit déjà, malgré sa soeur. «Je vous ai conseillé de ne
pas vous établir à Paris, lui écrit-elle le 18 juin
1684...»; puis sachant bien qu'avec un pareil homme ou
insistoit toujours en pure perte, elle ajoute: «Mais un
conseil n'est pas une defense.» Il se le tint pour dit, et
ne retourna plus en province. Sa femme y resta. Lui menoit
grande vie dans son hôtel de la rue des Saints-Pères; il
alloit jusqu'à l'insolence: ne disoit-il pas _le beau-frère_
quand il parloit du roi? Du moins c'est Saint-Simon qui
l'assure.]
[Note 100: C'est très vrai.]
[Note 101: Mme de Maintenon lui obtint le cordon du
Saint-Esprit à la promotion de 1688.]
[Note 102: Combien de temps ne l'en pria-t-elle pas? «Vous
n'êtes pas à Paris pour aller à l'Opera, mais pour faire
votre salut», lui écrit-elle dès le mois d'octobre 1685. Il
fut au moins dix ans à faire la sourde oreille; enfin il
céda, comme il est dit ici.]
[Note 103: Il mourut à Vichy le 22 mai 1703. Depuis plus de
vingt ans Fagon l'y envoyoit prendre les eaux. Sa soeur, à
en croire Mme de Sévigné, fut on ne peut pas plus affligée.
(_Lettre du 17 juin 1703._)]
_La surprise et fustigation d'Angoulvent[104], poëme heroïque addressé
au Comte de Permission[105] par l'Archipoëte des pois pilez._
[Note 104: V., sur ce farceur, notre t. 7, p. 37, note.]
[Note 105: Bluet d'Arbères, c'est-à-dire natif d'Arbères,
dans le pays de Gex, se disant comte de Permission, est l'un
des plus étranges fous de ce temps-là, mais fou aussi peu
désintéressé que maître Guillaume, par exemple, et se
faisant, comme lui, un gagne-pain de sa folie. Il avoit
d'abord été charron, et, dit l'Estoille, «montoit en Savoie
l'artillerie du duc, où on disoit qu'il se connoissoit fort
bien». Lassé de ce métier, il vint à Paris, peut-être avec
mission secrète d'espion, car on étoit en guerre avec M. de
Savoie, et de ce fol rien ne m'étonneroit. Le fait est qu'il
s'installa au centre des nouvelles, sur le Pont-Neuf, et se
fit à sa manière le courtisan de tous ceux de qui l'on
pouvoit recevoir ou apprendre quelque chose. Pour se donner
une contenance ou un prétexte de gueuserie, il fit de petits
livres, «quoiqu'il ne sçût ny lire ny escrire, et n'y eût
jamais apprins», comme il le dit dans l'_Institution et
recueil de toutes ses oeuvres_. Je n'entrerai point dans le
détail de ces livrets extravagants, illustrés de figures
plus bizarres que le texte même. Ils n'intéressent que les
bibliophiles; et tous, soit qu'ils les aient achetés à prix
d'or, soit qu'ils aient dû se contenter de les envier,
savent à quoi s'en tenir sur leur compte. Ce sont des
_oraisons_, des _sentences_, des _prophéties_, le tout on ne
peut plus amphigourique. Il en publia un recueil in-12 en
1600, avec dédicace à Henri IV. Il ne s'y contente pas du
titre de comte de Permission, il y prend celui de _chevalier
des Ligues des XIII cantons suisses_. Ses folies imprimées
n'alloient pas à moins de 180 livrets ou morceaux numérotés.
On n'en connoît guère que 107, y compris les livres 104,
113, 141 et 173, retrouvés depuis vingt ans à peu près, et
la dernière pièce: _Le Tombeau et Testament de feu Bern. de
Bluet d'Arbères, dedié à l'ombre du prince de Mandoy, par
ceux de la vieille Academie_, 1606, in-8. La bibliothèque
Sainte-Geneviève possède l'un des exemplaires les plus
complets. Le recueil des 107 livrets connus n'est entre les
mains d'aucun des plus riches bibliophiles, et c'est un de
leurs grands chagrins. J'ai vu l'une des plus rares et des
plus curieuses pièces dans le cabinet de M. Le Roux de
Lincy. Elle sert de supplément à la 61e, et commence par:
_Libéralités que j'ai reçues_. On y voit comment M. de
Créqui a donné au comte de Permission «quatre écus et demi
en cinq fois»; comment il reçut de Jacques Le Roy «deux
escus et une rame de papier»; de Mme d'Entragues, une bague
de grande valeur; de M. de Beauvais-Nangy, un bas de chausse
de soie; de Mme de Payenne (de Poyane?), une aune de toile
blanche pour faire des rabats; du duc de Nemours, «la fleur
de ses amis», douze ducats, dont il se fit faire un superbe
habit de frise noire. Le roi n'est pas oublié parmi ces
bienfaiteurs: il donne cent livres de gages à Bluet
d'Arbères, puis une chaîne d'or de cent écus, et, de plus,
trois cent quarante écus en diverses fois. Qu'il seroit
curieux, après cela, que le comte de Permission eût été un
espion du duc de Savoie! Ce qui est à peu près assuré, ce
dont tout le monde convient, même l'Estoille (_Journal de
Henri IV_, 25 août 1603), c'est qu'il étoit beaucoup moins
fou qu'il ne vouloit le paroître. Il eut tout au moins le
bon sens d'économiser les profits de son extravagance. Un
beau jour, tout compte fait, en additionnant jusqu'aux plus
menus objets, «la bouteille d'huile que M. Cenamy lui avoit
donnée pour sa salade», les mille chateries que lui
prodiguoit Mme de Conti, etc., il se trouva qu'il n'avoit
pas récolté moins de quatre mille écus. A trente ans de là,
comme le remarque Nodier dans son curieux article sur Bluet
d'Aubères (_Bulletin du bibliophile_, nov. 1835, p. 32,
etc.), Corneille ne gagna pas tant avec le _Cid_, _Horace_
et _Cinna_!]
_A Paris._--M.DC.III.
_Avec permission._
Tel arbre on doit bien estimer
Qui touche au sercle de la lune,
Car vous voyez sans peine aucune
Qu'il produit ses fous sans semer.
Divin Bacchus, de ta fureur saisi,
J'oze chanter un prince cramoisi[106],
Prince superbe alors que la fortune
L'eslevoit haut au cercle de la lune,
Et que, suivy de ses joyeux suppos,
Entre les plats, les pintes et les pos,
Bourru d'esprit, il contoit les merveilles
De ses hauts faits, decoiffant les bouteilles.
Infortuné, qui ne prevoyoit pas
De quel malheur estoyent suivis ses pas;
Que des destins les faveurs sont volages,
Et que les fous ne sont pas tousjours sages.
L'ouvrage est grand, mais rien n'est malaisé
Quand de ton feu l'esprit est embrasé.
Ayde-moy donc, renforce ma memoire,
Qu'aux Pois pilez[107] j'emporte la victoire.
Voylà le but de mon ambition,
D'Angoulevent chantant la passion,
Qui, forcené des ardeurs de nature,
Courut luy-mesme à sa male advanture,
Estant poussé par sa fragilité
Aux doux attraits d'une tendre beauté,
Quand par desastre une laide bossue
Sous beau-semblant luy dresse maigre issue.
Cet avorton, semence d'escargot,
Trouve en chemin ce magnifique sot,
Et doucement par sa cape l'arreste,
Puis d'un clin d'oeil, d'un branlement de teste,
Luy fait le signe, en luy disant tout bas:
«Venez, Monsieur, le maistre n'y est pas,
Et ma maistresse est seule retirée,
Qui vous attent pronte et deliberée;
Portez sans plus de l'argent à foison,
On guarira vostre demangeaison.»
Or sur ce point la gloze nous remarque
Que la grandeur de ce brave monarque
Est de donner tout ce qu'il peut avoir,
Si quelque femme est pronte à son vouloir;
Et ce vouloir est qu'en bizarre sorte
Il soit foitté tant que le sang en sorte[108],
Tout en cadance, et d'un bras reposé.
De telle humeur ce prince est composé.
Ainsi faisant, sa faveur il octroye,
Et, bien qu'il soit fort humble de monnoye,
Si donne-t-il ce qu'il peut amasser,
Passionné de se faire fesser,
Voire il promet plus qu'il ne sçauroit faire:
C'est à quoy tend le noeud de cet affaire.
Son excellence est de pouvoir choisir,
Un coeur contant, qui n'ait autre desir
Qu'à bassiner d'amoureuse manière,
Comme a bien faict ceste bonne barbière;
Mais il faudroit qu'il touchast le teton
Et qu'elle prinst à plein poing son mouton.
De ces faveurs ce prince est idolâtre.
Quand il rencontre une cuisse folastre,
Dont la vertu ne suit point le guidon
Des bons soldats du gentil Cupidon,
Sobre du cul, difficile à la couche,
Et qui ne veut que personne la touche,
Tout son desir en elle est arresté.
Or, pour le jeu qui luy fut appresté,
Vous en sçaurez la plantureuse histoire
De point en point; mais premier il faut boire.
Ce docte prince, en humeur triomphant,
Est un magot, sous le masque d'enfant,
Qui tout son corps et son esprit adonne
Pour engeoller quelque nisse[109] personne.
Mais en ce fait il fut un aprenty
Et ne sceut point son _cave signati_,
Car la bossue et la belle barbière
Au goguelu[110] firent passer carrière.
Or il vouloit, pour se faire estriller,
Au paravant que se deshabiller,
Voir tout par tout, redoutant la surprise;
Mais la maistresse, en ce jeu bien aprise,
Estant encore en coiffure de nuit,
Monstre un desir de l'amoureux deduit,
A luy s'adresse, à qui la chair fretille:
«Venez, galand, çà, que je vous estrille;
Vous mentez donc? est-ce là ce velours?
Là ce balet, qu'il ait sur ses atours.»
Il luy respond d'une basse parole:
«Ferez-vous bien la maistresse d'escole?
Je suis mauvais, j'ay failly mechamment;
Si j'ay menty, corrigez hardiment.»
Et, tout gaillard, esperant chère entière,
Pront, obeït aux mots de la barbière.
Mais il n'eut pas si tost les chausses bas,
Ah! mes amis, oyez le piteux cas,
La sentinelle, en amours bien experte,
A conjuré de ce prince la perte:
S'estant posée en lieu trop descouvert,
Elle a faict prendre Angoulevent sans vert,
Et, pour mieux faire encore la pipée,
Feint d'emporter le manteau et l'espée.
Il s'en courrousse, et la barbière exprès
En se faschant soudain courut après.
Luy, chausses bas, que la fureur transporte,
Les poursuivit jusqu'au pas de la porte,
Où, rencontrant un momon[111] gracieux
De gens masquez, qui faisoient les doux yeux,
Et le mary, qui vient en taille douce,
De gros osiers donne mainte secouce
Dessus les bras, sur le cul, sur le dos,
L'initiant comme prince des sots.
Vous eussiez dit, en les voyant combatre,
De mareschaulx qui se plaisent à batre,
L'un après l'autre, en cadance suivant,
Et que l'enclume estoit Angoulevent.
Il crie, il bruit, d'eschaper il se paine;
Mais c'est en vain: ils reprennent halaine,
Et, de plus beau fustigant rudement,
Font de son corps des chausses d'Allemant;[112]
Et le barbier, qui voit besongne faitte,
Droit sur la rue aux fenestres se jette,
A haute voix s'escriant bien et beau:
«Ah! mes amis, voyez ce maquereau!
Venez le voir, ce malheureux infâme!
Il est venu pour desbaucher ma femme.»
A ce grand bruit les voisins sont venus;
En longue extase après s'estre tenus,
Ils ne pouvoyent lequel des deux eslire,
Ou de pleurer, ou bien s'ils devoyent rire,
Voyant sa peau grenue en maruquin,[113]
Du tout semblable à l'habit d'Harlequin;
Ses yeux roüillez en face rubiconde,
Tant effarez qu'ils faisoient peur au monde.
Enfin l'un d'eux, qui veit son action
Trop desplorable, en eut compassion,
Prend son pourpoint, dessus le dos luy jette;
Le patient ratache l'esguillette,
Trousse bagage, et se sauve hardiment.
Et sçavez-vous quel fut son pensement?
Tout aussi tost, ce n'est point baliverne,
Il eut recours tout droit à la taverne,
Où prenant coeur, s'estant un peu remis,
Il s'en va droit à l'un de ses amis,
Qui, de pitié, le voyant de la sorte,
Cinq ou six jours chez luy le reconforte;
Fait informer de tant d'extorsion
Qui luy fut faite. Après la passion
Que tout au long il avoit entendue,
Quand on luy feit la trousse pretendue,
Assez matin, sortant de Saint-Medard,
Le vendredy que luy vint ce hazard,
Vous en rirez, si je vous dis en somme
Sa bonne grace envers le galant homme,
Qui fut courtois, eut soin d'Angoulevent:
Pour tout loyer il luy fendit le vent.[114]
Ayant descript la cabale secrette
De ce monarque, il est temps que je traicte
Ce que deveint le cours de son procès,
Et comme il feit reparer cest excès.
Or, pour avoir justice bonne et briefve,
Droict au baillif de Sainte-Geneviefve
Et l'un et l'autre ils se sont adressez,
Et par decrets vivement traversez;
Tant qu'à la fin, ce prince magnifique,
Qui ne sceut oncq' la forme de pratique,
Sur un defaut, comme il n'y pensoit pas,
Par un huissier est mené pas à pas.
Interrogé, le juge le relasche;
Mais sa grandeur d'un tel affront se fasche,
Bouffe en colère, et dit qu'il appellet:
Par ce moyen tout vient au Chastellet.
Le Chastellet dignement se prepare
Pour opiner dessus un fait si rare.
Mesme l'on tient qu'ils devoyent arrester
Qu'Angoulevent se feroit defoiter,
Satisfaisant à ceste humeur estrange
Qui fait par fois que tant il se demange.
Mais le barbier et compagnons loyaulx,
Et la barbière, eurent lettres royaux
Pour evoquer, dont la Cour est saisie,
Ce gros procès farcy de fantaisie,
Qui, sur le champ, dos à dos les a mis.
Et plus y perd qui plus y aura mis.
Voilà comment se passa tout l'affaire
Jusqu'où j'en sçay; pour ce je me veux taire,
Laissant là bas ce prince reculé,
Entre les sots bien immatriculé.
[Note 106: C'est-à-dire magnifique. Au 16e siècle, et même,
comme on le voit ici, au commencement du 17e, tout ce qui
étoit beau se disoit en cramoisi. V. Henri Estienne,
_Dialogue du nouveau langage françoys italianisé_. Pour
_fier_, _superbe_, on disoit _rouge_. Dans _L'Amant rendu
cordelier à l'observance d'amour_, on lit _les plus rouges_
(pour _les plus fiers_) _y sont pris_. Brantôme se sert du
même mot à propos de l'insolence des Suisses contre M. de la
Trémouille à Novare. Du mot _rouge_ ainsi employé on fit le
mot _rogue_, par une simple transposition de lettres.]
[Note 107: C'est-à-dire «à la comédie aux Pois pilez», comme
on lit dans le _Baron de Fæneste_, édit. Mérimée, p. 155.
Ménage a rencontré juste pour l'étymologie du nom de ces
farces. On appeloit _pois pilés_, dit-il, le marc des pois
dont on avoit fait de la purée, et il n'étoit pas étonnant
qu'on désignât par le même nom ces farces, qui n'étoient que
salmigondis. Une phrase des _Lettres de Malherbe à Peiresc_
(p. 24) lui donne raison, en prouvant qu'en effet _pois
pilés_ s'employoit dans le sens qu'on lui attribue ici:
«C'est assez, Monsieur, écrit Malherbe; il faut finir nos
fâcheux discours, qui sont plutôt _pois pilés_, c'est-à-dire
une purée, un salmigondis, qu'une lettre.»]
[Note 108: Notre maître farceur, on le voit, étoit initié
aux raffinements de libertinage que la main pudique de Mlle
Lambercier révéla à Jean-Jacques Rousseau enfant, et qu'il
ne voulut plus désapprendre. Engoulevent mettoit en pratique
ce que d'autres mirent en traité, notamment Meibomius et
Doppet. Voici le titre de leurs petits livres si étrangement
érotiques: _J. H. Meibomii De flagrorum usu in re venerea_,
Londini, 1665, in-24; _Traité du fouet et de ses effets sur
le physique de l'amour_, par D..., s. l., 1788, in-18.
Pendant la Régence, le rôle du fouet s'étoit déplacé: on ne
se faisoit plus fouetter, on fouettoit. «Fouetter ses
maîtresses et les battre à coups de verges, écrit la mère du
régent, est un raffinement de débauche dont il y a de
nombreux exemples.» (_Nouvelles lettres de madame la
duchesse d'Orléans_, édit. G. Brunet, 1853, in-18, p. 282.)]
[Note 109: _Nescia_, ignorante, niaise:
Tant ne fut _nice_, encor que _nice_ fût
Madame Alix, que le jeu ne lui plût.
(La Fontaine, _Le faiseur d'oreilles_.)]
[Note 110: Galant, muguet, joyeux drôle, toujours en _ses
gogues_ ou en goguette. On le prenoit souvent, comme ici, en
ironie. V. Rabelais, liv. IV, ch. 65, et liv. V, ch. 13.]
[Note 111: On se servoit du mot _momon_, comme ici, pour
désigner une bande de masques, ou, comme dans _le Bourgeois
gentilhomme_, acte V, sc. 1, pour désigner le mannequin,
sorte d'idole carnavalesque, que les masques traînoient avec
eux. On connoît la fameuse farce attribuée à Sigongne: _Le
Balet des Andouilles portées en guise de momon_, 1628,
in-8.]
[Note 112: Les chausses à l'allemande étoient toutes
couvertes de ces crevés, _descoupures_ et _esgratignures_
dont la mode avoit fait si grande fureur au 16e siècle, et
que Marie de Romieu recommandoit comme le suprême de
l'élégance dans les accoustrements. V. son _Instruction pour
les jeunes dames_, 1573.]
[Note 113: _Maroquin._]
[Note 114: _S'enfuir._ Cette expression, selon Cotgrave,
correspondoit à cette autre: _fendre l'ergot_, et celle-ci,
selon M. Francisque Michel, semble répondre à la métaphore
populaire _je me la casse, je me la brise_, pour dire _je me
sauve_. (_Etudes de philologie comparée sur l'argot_, p.
147.)]