M.DCCCLVII

_L'interrogatoire et deposition faicte à un nommé Jehan de Poltrot,

soy disant seigneur de Merey, sur la mort de feu monsieur le duc de

Guyse._

_Nouvellement imprimé à Paris._

_Avec privilége._

_1563[1]._

[Note 1: Cet interrogatoire, où, comme on le verra, Coligny

fut très énergiquement chargé par le coupable, qui l'accusa

d'avoir été son principal instigateur, donna lieu à une

réplique de la part de l'amiral; en voici le titre:

_Response à l'interrogatoire qu'on dit avoir esté fait à un

nommé Jean de Poltrot, soy-disant seigneur de Merey, sur la

mort du feu duc de Guyse, par M. de Chastillon, admiral de

France, et autres nommez audict interrogatoire, avec autre

plus ample declaration dudit seigneur admiral, quant à son

faict particulier, sur certains poincts desquels aucuns ont

voulu tirer des conjectures mal fondées._ Brantôme connut

cette _Response_; il en parle ainsi dans sa _Vie du duc de

Guise_, lorsqu'il arrive au crime de Poltrot: «M. l'admiral,

dit-il, s'en excusa fort, et pour ce en fit une apologie

repondant à toutes les depositions dudit Poltrot, que j'ai

vue imprimée en petites lettres communes... là où plusieurs

trouvoient de grandes apparences en ses excuses, qu'ils

disoient être bonnes; d'autres les trouvoient fort

palliées...» (Edit. du _Panthéon littéraire_, t. 1, p.

435.)]

_Du 21e jour de février mil cinq cens soixante deux, Au camp de

Sainct-Hilaire, près de Sainct-Mesmin._

Pardevant la royne mère du roy, MM. le cardinal de Bourbon, duc

d'Estampes, prince de Mantoue, comte de Gruyères, seigneurs de

Martigues, de Sansac, de Cipierre, de Losse, et l'evesque de Lymoges,

respectivement tous conseillers du roy et chevaliers de son ordre,

presens, a esté amené Jehan de Poltrot, soy disant sieur de Merey,

natif du pays d'Angoumois, en la seigneurie d'Aubeterre[2], aagé de

vingt-six ans ou environ; lequel, admonnesté qui l'a suscité de donner

le coup de pistole dont M. le duc de Guyse fut attaint et frappé jeudy

dernier, quel estoit son but et intention, ou de ceux qui l'avoient

induit à ce faire, et quels deniers il en a pour ce faire receuz et

espère en recevoir, a dit et confessé, se mettant à genoux devant la

dite dame et luy demandant pardon, ce que s'ensuyt:

[Note 2: «Ce maraud, dit Brantôme, estoit de la terre

d'Aubeterre, nourri et eslevé par le vicomte d'Aubeterre,

lorsqu'il estoit fugitif à Genève, faiseur de boutons de son

metier.»]

C'est assavoir, qu'environ le mois de juing ou de juillet dernier, le

prince de Condé estant à Orleans et le seigneur de Soubize en sa

compagnie, duquel il est serviteur, il s'en alla audit Orléans[3].

[Note 3: Ici commencent les répliques de l'amiral. Il répond

«en verité et comme devant Dieu, qu'il ne sçait quand le dit

Poltrot arriva au dit Orleans, ni quand il partit, et n'a

souvenance de jamais l'avoir veu, ne en avoir ouy parler en

sorte quelconque, jusques au moys de janvier dernier, par

l'occasion qui sera dite cy-après.» Selon Brantôme, c'est M.

d'Aubeterre qui, reconnoissant par la plus noire ingratitude

le service que lui avoit rendu M. de Guise, lorsqu'il

l'ayoit sauvé du supplice des conjurés d'Amboise, avoit

_suscité_, _prêché_ et _animé_ Poltrot. C'est lui encore qui

l'avoit présenté à M. de Soubise, son beau-frère, «qui étoit

gouverneur de Lyon pour les huguenots».]

Auquel lieu le seigneur de Feuquères, le jeune gouverneur de Roye et

le capitaine de Brion[4] s'adressèrent à luy, et luy dirent

qu'autrefois ils l'avoyent cogneu homme d'execution et entreprinse, et

que, s'il vouloit entendre à faire une bonne entreprinse qui

tourneroit au service de Dieu, à l'honneur du roy et soulagement de

son peuple, il en seroit grandement loué et estimé. Et les ayant

iceluy confessant requis de se descouvrir davantage et luy faire

ouverture de quelle entreprinse ils entendoyent parler, les asseurant

que de sa part il seroit tousjours prest de faire une bon service au

roy, cognoissans sa bonne volonté, ils le remirent à M. l'admiral et

luy dirent qu'il luy feroit plus amplement entendre le propos qu'ils

luy avoyent touché.

[Note 4: L'amiral, dans sa réponse, nie que Brion, mort

depuis au service de Guise, lui eût jamais parlé de Poltrot;

mais, quant à M. de Feuquères, il avoue avoir bien

souvenance «qu'environ la fin de janvier dernier, et non

jamais auparavant, il luy dit, en parlant dudit Poltrot

fraischement arrivé de Lyon, qu'autrefoys il l'avoit cognu

homme de service durant la guere de Picardie», ce qui fut

cause qu'il consentit à l'employer.]

Et de fait, deux ou trois jours après, les dits Feuquères et Brion le

presentèrent au dit seigneur de Chastillon, admiral, estant logé au

dit Orleans, près la maison du prince de Condé, et estoit pour lors le

dit seigneur de Chastillon en une salle basse dessous le dit logis; et

après que les dits Feuquères et Brion l'eurent presenté au dit

seigneur de Chastillon, il commanda à tous ceux qui estoyent en sa

salle de se retirer, ce qu'ils feirent. Et mesmes les dits Feuquères

et Brion s'en allèrent, et demeura seul avec le dit seigneur de

Chastillon, qui luy demanda, en telles paroles ou semblables, s'il

vouloit prendre la hardiesse d'aller au camp de M. de Guyse (estant

lors le camp du roy, que le dit sieur de Chastillon appelloit le camp

de M. de Guyse, près de Bogency), et que, s'il entreprenoit d'aller au

dit camp pour l'effet qu'il luy declareroit, il feroit un grand

service à Dieu, au roy et à la republique; et luy ayant iceluy

confessant demandé de quelle entreprinse il entendoit parler, il luy

dist que, s'il vouloit entreprendre d'aller au dit camp pour tuer le

sieur de Guyse, qui persecutoit les fidèles, il feroit un oeuvre

meritoire envers Dieu et envers les hommes; oyant lesquels propos, qui

luy sembloyent passer outre ses force et puissance, il dist au

seigneur de Chastillon qu'il n'eust osé entreprendre si grande

charge. Ouye laquelle responce, le dit seigneur de Chastillon ne l'en

pressa davantage, mais le pria de tenir ce propos secret et n'en

parler à personne[5].

[Note 5: A tout ce long paragraphe l'amiral répond: «Le

contenu de cest article est entierement faux et controuvé.»

Il s'élève ensuite contre ceux qui ont dicté «ceste

deposition à ce povre confessant», et la meilleure preuve

qu'il trouve des instigations auxquelles Poltrot a été en

butte et qui l'ont poussé à «ne rien obmettre qui pût le

charger», c'est, dit-il, «qu'en toute cette confession, luy

amiral de Coligny n'est appelé que le seigneur de

Chastillon, qui est un nom qu'il ne desdaigne point; mais

tant il y a que cela monstre clairement de quelle boutique

est sortie cette confession, attendu qu'il n'est ainsi

appelé en pas un lieu de ce royaume ni ailleurs, sinon par

ceux qui pretendent par tels artifices le despouiller de

l'estat et degré qui luy appartient.» L'amiral trouve aussi

un étrange mauvais vouloir dans ces mots: «estant lors le

camp du roy, que le dit seigneur de Chastillon appelle le

camp de M. de Guyse, près Baugency». Coligny avoit la

prétention de croire que c'étoit son armée qui étoit l'armée

royale; aussi, dans l'_Epistre_ placée en tête de cette

_Response_, s'étoit-il qualifié _lieutenant en l'armée du

Roy sous la charge de M. le prince de Condé_. Les paroles

dites par Poltrot tendoient à changer les rôles, puisqu'en

faisant de M. de Guise le seul chef des troupes du roi,

elles le posoient, lui, en rebelle. C'est pourquoi cette

partie de la déposition lui tenoit tant au coeur.]

Et depuis, le dit seigneur de Soubize partant de la dite ville

d'Orleans pour s'en aller à Lyon, et iceluy confessant l'accompagna,

et y demeura continuellement avec luy, jusques environ quinze jours

après que la bataille fut donnée, près Dreux[6].

[Note 6: «Le dit seigneur admiral ne sait rien de tout

cela», dit la _Response_.]

Que le dit seigneur de Chastillon escrivit au dit seigneur de Soubize

estant au dit lieu de Lion qu'il eust à luy envoyer iceluy

confessant[7]. Et de fait iceluy seigneur de Soubize le depescha pour

aller par devers le dit seigneur de Chastillon, et luy bailla un

paquet à porter, sans luy communiquer ce qu'il escrivoit au dit

seigneur de Chastillon; et estant arrivé près la ville de Celles, en

Berry, en un lieu nommé Villefranche, il y trouva le dit seigneur de

Chastillon, auquel il presenta le dit paquet[8], et, après l'avoir

veu, il luy commanda de l'aller attendre au dit Orleans, ce qu'il

feit[9].

[Note 7: Nouvelle dénégation de Coligny. Plusieurs fois, il

est vrai, il a écrit à Lyon, à M. de Soubise; «mais, sur sa

vie et sur son honneur, il ne se trouvera que jamais il ait

escrit qu'on luy envoyast le dit Poltrot, lequel il ne sache

avoir jamais veu ni cogneu auparavant, et ne pensoit

aucunement à luy.»]

[Note 8: «Le seigneur admiral est memoratif qu'il est ainsi;

mais tant s'en faut que ce fust pour employer le dit Poltrot

au fait dont il est question; au contraire, le dit seigneur

de Soubize mandoit qu'on le luy renvoyast pour ce qu'il

estoit homme de service, comme les lettres en feront foy.»]

[Note 9: «Le dit admiral, dit la _Response_, ne le renvoya

point à Orleans, mais luy donna congé d'y aller, pour ce

qu'il disoit y avoir affaire.»]

Et quelque temps après le retour du dit seigneur de Chastillon au dit

Orleans, s'estant presenté au dit seigneur de Chastillon pour entendre

sa volonté, il demanda s'il luy souvenoit du propos qu'il luy avoit

tenu l'esté precedent; et luy ayant fait response qu'il s'en

souvenoit très bien, mais que c'estoit une chose trop hasardeuse, le

dit seigneur de Chastillon luy dist que, s'il vouloit executer la dite

entreprinse, il feroit la chose la plus belle et la plus honorable

pour le service de Dieu et le bien de la republique qui fut onques

faite, et s'efforça de luy donner courage et hardiesse pour executer

la dite entreprinse, dont de rechef il se voulut excuser. Mais à

l'instant survint Theodore de Besze et un autre ministre de petite

stature, assez puissant, portant barbe noire; lesquels luy firent

plusieurs remonstrances, luy demandans s'il seroit pas bien heureux de

porter sa croix en ce monde, comme le Seigneur l'avoit portée pour

nous; et, après plusieurs autres discours et paroles, luy dirent qu'il

seroit le plus heureux homme de ce monde s'il vouloit executer

l'entreprinse dont M. l'admiral luy avoit tenu propos, parce qu'il

osteroit un tyran de ce monde, pour lequel acte il gaigneroit paradis

et s'en iroit avec les bien heureux, s'il mouroit pour une si juste

querelle. Desquelles remonstrances iceluy confessant se laisse

persuader, et dit au dit seigneur de Chastillon, qui estoit present et

assistant à tous les dits propos des dits ministres, qu'il feroit donc

la volonté de Dieu, et s'en iroit au camp du dit seigneur de Guyse

pour s'efforcer de mettre la dite entreprise à execution, dont il fut

fort loué et estimé, tant par le dit seigneur de Chastillon que les

dits ministres; et luy dirent qu'il n'estoit pas seul qui avoit fait

de telles entreprises, parce qu'il y en avoit plusieurs autres qui

avoyent entrepris semblables charges; et mesme le dit seigneur de

Chastillon luy dist qu'il y avoit plus de cinquante autres

gentils-hommes de bon lieu qui luy avoyent promis de mettre à effect

autres semblables entreprises; et luy feit à l'instant bailler vingt

ecus par son argentier pour venir au camp de Messas[10], où lors

estoit le dit seigneur de Guyse, afin de penser et adviser les moyens

comme il pouvoit venir à bout de la dite entreprinse[11].

[Note 10: Messas est une commune de l'arrondissement

d'Orléans, canton de Beaugency.]

[Note 11: A tout cela l'amiral replique avec beaucoup

d'indignation. Maintes fois, pendant ces «derniers

tumultes», il a su des gens qui vouloient tuer M. de Guise,

et toujours «il les en a desmeus et destournez», comme peut

même savoir Mme de Guise, «laquelle il en a suffisamment

advertie en temps et lieu».--Remarquons, en passant, que ce

dernier fait est attesté par Brantôme.--Quand il a su

pourtant que M. de Guise et le maréchal de Saint-André

«avoient attitré certaines personnes» pour tuer le prince de

Condé et M. d'Andelot, son propre frère, il avoue qu'il n'a

cherché à détourner ceux qui disoient «qu'ils iroient tuer

M. de Guyse jusques en son camp». Il s'est contenté de ne

pas les y induire et solliciter par paroles, argent ou

promesses. Pour ce qui est des vingt écus donnés à Poltrot,

il reconnoît qu'à son dernier retour à Orléans, délibérant

de l'employer «à savoir des nouvelles du camp des ennemys»,

il lui fit délivrer cette somme, mais «sans luy tenir autre

langage ny propos». Tavannes confirme ce fait: «L'admiral

avoüe, dit-il, luy avoir donné argent pour espion, non pour

assassin». (_Mémoires_, coll. Petitot, 1re série, t. 24, p.

293.) Poltrot d'ailleurs n'inspiroit pas grande confiance à

l'amiral. Il lui sembloit qu'il avoit des moyens trop

faciles pour entrer au camp ennemi; il l'avoit même fait

remarquer à M. de Grammont. Quant à Bèze, Coligny le défend

comme lui-même. Le meurtre de Vassy ne l'a pas poussé aux

représailles sanglantes. «Il n'a jamais été d'advis de

proceder contre le dit sieur de Guyse que par voye de

justice ordinaire.» Il a sans doute demandé à Dieu qu'il lui

changeât le coeur ou qu'il en délivrât le royaume; mais, ses

lettres à Mme de Ferrare sont là pour en faire foi, jamais

ses désirs ne sont allés plus loin.]

Lesquels vingt escus il receut et s'en vint au dit camp de Messas, où

il se presenta au dit sieur duc de Guyse, et luy dist qu'il se

repentoit d'avoir porté les armes contre le roy et qu'il se vouloit

doresnavant rendre à luy. Ce que le dit seigneur duc de Guyse print en

bonne part et luy dist qu'il estoit le bien venu; et quand le dit

seigneur duc de Guyse se partit du dit Messas pour s'en aller à Blois,

iceluy confessant y alla et retourna avec luy[12].

[Note 12: «Ledit seigneur admiral croit qu'il est ainsy,

d'autant que le dit Poltrot luy fit ce mesme rapport, non

pas à Orléans, là où il ne le vit oncques..., mais dans un

lieu appelé Neufville.»]

Et quelques jours après il retourna au dit Orleans par devers le dit

seigneur de Chastillon, et s'efforça de s'excuser envers luy

d'entreprendre une si grande charge, parce que le dit seigneur duc de

Guyse n'avoit accoustumé de sortir de sa maison sans estre bien

accompagné. Mais le dit seigneur de Chastillon luy renforça le courage

plus que devant et luy dist qu'il sçavoit bien ce qu'il luy avoit

promis, et qu'il ne falloit point qu'il usast d'aucune excuse. Et

d'abondant luy fist faire plusieurs remonstrances par le dit de Besze

et l'autre ministre qui luy en avoit premierement parlé, qui luy

troublèrent tellement l'esprit et l'entendement qu'il s'accorda à

faire ce qu'ils voudroyent. Et pour le confermer en ceste mauvaise

opinion, le dit seigneur de Chastillon luy bailla luy-mesme cent escus

sol dedans un papier pour acheter un cheval si le sien n'estoit assez

bon pour se sauver après avoir fait le coup[13]; lesquels cent escus

iceluy confessant receut, et s'en vint au dit camp de Massas pour

adviser les moyens de mettre à fin la dite entreprise[14].

[Note 13: L'amiral ne nie pas cette nouvelle somme de cent

écus donnée à Poltrot, mais, comme il l'a déjà dit tout à

l'heure, et comme l'a répété Tavannes, c'est pour son

service d'espion, et non pour autre chose, qu'il le paya

ainsi: «L'ayant ouy, dit la _Response_, le seigneur admiral

jugea qu'on s'en pouvoit servir pour entendre certaines

nouvelles du dit camp; et, pour cest effect, luy delivra les

cent escus dont il est question, tant pour se mieux monter

que pour faire les diligences requises en tels

advertissements.» L'amiral ne s'en tient pas à cet aveu, la

mémoire lui est completement revenue, et il ajoute:

«Davantage, le dit seigneur admiral est bien recors

maintenant que le dit Poltrot s'avança, luy faisant son

rapport, jusques à luy dire qu'il seroit aise de tuer le dit

seigneur de Guyse. Mais le dit seigneur admiral n'insista

jamais sur ce propos, d'autant qu'il l'estimoit pour chose

du tout frivole, et sur sa vie et sur son honneur n'ouvrit

jamais la bouche pour l'inciter à l'entreprendre.» S'il

falloit en croire Brantôme, l'entretien de l'amiral avec

Poltrot ne se seroit pas tout à fait passé ainsi. L'amiral

auroit chargé Chastelier, «grand confident de M. de Soubize

et habil homme», de lui faire envoyer _le gallant_ par son

patron, mais sans dire qu'il le mandoit lui-même, et surtout

sans laisser penser qu'il le désiroit voir pour lui

commander de faire le coup. Tout ce que vouloit l'amiral,

c'est que Poltrot lui donnât à lui-même assurance de son

zèle, afin qu'il sût, sans autre explication, ce qu'il

devoit en attendre. Tout se fit ainsi qu'il l'espéroit,

«car, dit Brantôme, après qu'il (Poltrot) luy eust

representé ses lettres et que mon dict sieur l'admiral les

eust lues devant luy, il luy dist: «C'est M. de Soubize qui

m'escrit, et me mande comme vous avez grande envye de bien

servir la religion. Vous soyez bien venu. Servez la donc

bien.» Brantôme ajoute: M. l'admiral n'avoit garde,

disoit-on, de se confier en ce maraud, malostru et

trahistre, car il sçavoit bien que mal luy en prendroit s'il

estoit pris et descouvert, et que tels marauds et

trahistres, en leur desposition, gastent tout et se

desbagoullent, et disent plus qu'il n'y en a quand ils sont

pris. Voilà pourquoy M. l'admiral fut fin et astuce d'user

de telle sobres paroles à l'endroit de ce maraud; mais usant

de ceste-là, il faisoit comme le pasteur auquel les veneurs

ayant demandé s'il avoit veu le cerf qu'ils chassoyent, luy,

qui l'avoit garanty dans sa grange, soubs bonne foy, il leur

dist et cria tout haut, afin que le cerf qui estoit caché

l'entendist, qu'il ne l'avoit point veu, en le jurant et

l'affirmant; mais il leur monstroit avec le doibt et autres

signes là où il estoit caché, et par ainsi il fut pris.»]

[Note 14: Dans _l'autre plus ample déclaration_, mise à la

suite de la _Response_, l'amiral revient encore sur les cent

écus donnés à Poltrot et rapporte l'entretien qu'il y auroit

eu entre eux: «Il dit au dit Poltrot qu'il faloit qu'il s'en

retournast en toute diligence pour le tenir adverty de ce

que feroit ledit seigneur de Guyse, lequel luy fist response

qu'il le feroit volontiers, mais qu'il n'estoit pas bien

monté. Lors luy fut dit par M. l'admiral: «Je voudroye avoir

quelque bon cheval, je le vous bailleroye; mais il ne m'est

pas demeuré un seul bon courtaut, je les ai tous donnez à

ceux que j'ay envoyés en Allemagne, devers M. Dandelot, mon

frère.» Il luy fit response que s'il avoit de l'argent il en

trouveroit bien. Lors le dit seigneur admiral luy dit:

«Qu'il ne tienne point à l'argent, je vous en bailleray,

mais advertissez-moy soigneusement et diligemment de ce que

fera M. de Guyse, et si d'adventure vous tuez vostre cheval,

je vous donneray de l'argent pour en avoir un autre.»]

Et depuis le dit sieur de Guyse estant venu avec l'armée en ce lieu de

Sainct-Hilaire après Sainct-Mesmin, il le suivit, ayant acheté du

seigneur de la Mauvoysinière[15] un cheval d'Espaigne au dit lieu de

Messas, moiennant la somme de cent escus qu'il lui bailla avec le

courtaut sur lequel il estoit monté auparavant. Et fut pour quelques

jours logé au chasteau de Corneil[16], distant de deux ou trois lieues

du dit camp de Sainct-Hilaire, differant d'executer la dite entreprise

jusques à ce qu'il vid qu'on pressoit fort la dite ville d'Orléans et

qu'on faisoit tous efforts de la prendre[17]; et craignant lors que

plusieurs des gens de bien qui y estoient fussent tuez et saccagez, il

resolud en son esprit de tenir la promesse; et pour ce faire, jeudy

dernier, dix-huitiesme de ce present mois, après avoir disné en une

métairie distant de demie lieue de la maison où est logé le dit

seigneur duc de Guyse[18], il luy vint en intention d'executer le dit

jour la dite entreprise; et de fait le dit sieur de Guise passant la

rivière de Leret[19] pour s'en aller au Portereau, il l'accompagna et

suivit jusques au dit Portereau; puis s'en retourna par le pont et

vilage d'Olivet, où sont logez les Suisses, et vint attendre le dit

sieur de Guyse au passage de la dite rivière de Leret, en intention,

soit qu'il fust bien ou mal accompagné, d'executer son entreprise,

comme il feit; et oyant une trompette qui sonnoit au retour du dit

sieur de Guyse, quand il voulut entrer dedans le basteau pour passer

l'eau, il s'approcha de la rivière, et après que le dit sieur duc de

Guise se fut descendu en terre, estant seulement accompagné d'un

gentilhomme qui marchoit devant luy, et d'un autre qui parloit à luy

monté sur un petit mulet, il le suivit par derrière, et approchant de

son dit logis en un carrefour[20] où il y a plusieurs chemins tournans

de costé et d'autre, il tira contre luy sa pistole chargée de trois

balles, de la longueur de six à sept pas, s'efforçant de le frapper à

l'espaulle, parce qu'il pensoit qu'il fut armé par le corps[21]; et à

l'instant picqua le dit cheval d'Espaigne sur lequel il estoit monté,

et se sauva de vitesse, passant par plusieurs bois tailliz, et feit

ceste nuit environ dix lieues de pais, pensant s'eslongner de la

ville d'Orléans. Mais Dieu voulut qu'à l'obscurité de la nuit il se

destourna de son chemin, et se vint rendre jusques au village d'Olivet

dedans le corps de garde des Suisses, où il luy fut dit par l'un des

dits Suisses ces mots: «Ho! wer do?» Entendant lesquels mots, il

cogneut que c'estoit la garde des Suisses, et se retira en arrière

picquant jusques au lendemain huit à neuf heures du matin, et

cognoissant que son cheval estoit las et travaillé, il se logea en une

cense, où il se reposa jusques au lendemain, qu'il y fut trouvé et

amené prisonnier[22].

[Note 15: C'est de La Mauvissière qu'il faut lire, comme

l'écrit Brantôme. Michel de Castelnau de La Mauvissière,

tout récemment de retour de Normandie, se trouvoit en effet

alors au siége d'Orléans, où il étoit venu de la part de M.

de Brissac prier le duc de Guise d'abandonner cette

entreprise pour porter tout son effort vers Rouen, qui

manquoit de secours. Il avoit assisté à la prise du

Portereau par l'armée du duc. V. ses _Mémoires_, liv. 4, ch.

9, et l'excellente étude de M. G. Hubault (_Ambassade de

Michel de Castelnau en Angleterre_, 1856, in-8, p. 11-12).]

[Note 16: C'est le château de Cornay, aujourd'hui détruit.

Il se trouvoit en Sologne, à quatre lieues d'Orléans, près

de l'immense plaine de Cornay ou des _Quatre-Vents_, qui

servit, en 1815, aux campements de l'armée de la Loire. On

la trouve au midi du chemin de La Ferté, l'un des six

quartiers qui formoient autrefois la paroisse d'Olivet.]

[Note 17: Le Portereau étoit pris, ainsi que les tourelles

qui étoient la tête du pont. Restoit à s'emparer des îles ou

_mottes_ fortifiées sur lesquelles le pont étoit comme à

cheval. Cette défense emportée, la ville demeuroit presqu'à

merci et n'eût pas tenu longtemps. L'attaque des îles étoit

donc résolue. «M. de Guyse, dit La Noue, avoit deliberé de

les battre deux jours avecques vingt canons, puis y donner

un furieux assaut. Et, comme elles n'estoient guère fortes,

à mon avis, il les eust emportées.» Mais Poltrot fit son

coup, «ce qui, dit encore La Noue, troubla toute la feste...

Cela, continue-t-il, rabattit toute la gaillardise et

l'espoir des gens de guerre de l'armée, se voyant privés

d'un si grand chef; ensorte que la reyne, lassée de tant de

misères et de morts signalées, embrassa la négociation de la

paix.»]

[Note 18: Cette maison est celle des Vallins, dans le

quartier de Caubray, à peu de distance du Rondon, l'une des

plus charmantes villas qui soient assises sur les bords du

Loiret. Le duc de Guise se trouvoit là tout près de son camp

de Saint-Hilaire. L'église de ce nom, celle de Saint-Mesmin,

et la maison des Vallins, forment en effet une sorte de

triangle dont celle-ci est la pointe; les chemins, qui se

réunissent près de là et forment un carrefour dont il va

être parlé, rendoient d'ailleurs au duc de Guise les

communications faciles pour toutes les parties de ce

quartier. C'est dans la maison de Caubray, voisine de celle

que le duc habitoit et où il mourut, que Catherine de

Médicis logeoit, avec le jeune roi et un autre de ses fils.

C'est là qu'elle et les chefs du parti protestant réglèrent

les préliminaires de la paix, qui fut, peu de temps après,

ratifiée à Amboise. Le propriétaire du château fit mettre,

en souvenir de ces événements, une inscription au-dessus de

la porte de sa salle. Elle fut effacée, puis rétablie. La

voici, telle que nous la trouvons dans la _Description de la

ville et des environs d'Orléans_, par Polluche et Beauvais

de Préaux, p. 78:

Marmore barbarico licet haud sit structa, viator,

Hæc domus, idcirco non tibi vilis erit.

Hic prope Guisæus dux vitæ fata peregit;

Hospes huic mater Regia facta casa est.

Rex comitatus eâ cum fratre hæc tecta subivit,

Quæ coluit menses plus minus illa duos.

Aurea de coelo sed et hanc pax venit in ædem,

Præconum decies hic celebrata tubis.

Villa prius Caubræa fuit, nunc foederis ara est:

Pacem quisquis amas, hunc venerare locum.]

[Note 19: C'est la petite rivière du Loiret, qu'on trouve

appelée en 1409 _Leiret_, et en 1500 _Lerret_.]

[Note 20: «Au droict d'un chemin croisé, entre deux grands

noyers sur le destour de main gauche, qui conduit à son

logis, estant jà my-heure de nuict.» (_Lettre de l'évêque de

Riez sur la mort du duc de Guise_, Archiv. cur., 1re série,

t. 5, p. 176.)]

[Note 21: On ne pourra plus maintenant se méprendre sur le

lieu où le duc fut blessé par Poltrot. Ainsi, il n'est pas

vrai, comme l'a dit Lottin dans ses _Recherches historiques

sur Orléans_, t. 1, p. 448, et comme nous le lisons dans un

petit livre d'ailleurs fort curieux, _Quatre jours dans

Orléans_, etc., p. 120, que la rencontre se fit entre

l'église Saint-Marceau et le pont Lazin, près d'Olivet,

c'est-à-dire en deçà du Loiret; au contraire, c'est bien au

delà, vers Sainc-Mesmin, à peu de distance du logis habité

par le duc de Guise, «en un carrefour» très distinct sur la

carte de Cassini, feuille 9 H. On ne s'y est pas trompé sur

une gravure allemande qui parut peu de temps après le crime.

Le duc y est représenté tout près de sa maison. Les hommes

du corps de garde sont sous les armes, à la porte; la

duchesse est à la fenêtre, qui salue son mari; et Poltrot,

arrivant derrière le duc, tout près du chemin qu'il va

prendre après pour s'enfuir, lâche le rouet de son

pistolet.--Sauf quelques détails topographiques qu'on

voudroit plus complets, le tout est très clairement raconté

par Brantôme: «Il (Poltrot) accompagna souvent M. de Guise

avec tous nous autres de son logis jusques au Portereau, où

tous les jours mon dit seigneur y alloit, et pour ce

cherchoit toujours l'occasion opportune, jusques à celle

qu'il trouva, où il fit le coup, car elle étoit fort aisée,

d'autant que le soir que mon dit seigneur tournoit, il s'en

venoit seul avec son ecuyer ou un autre, et cette fois avoit

avec luy M. de Rostaing et venoit passer l'eau du pont de

Saint-Mesmin, dans un petit bateau qui l'attendoit tous les

soirs, et ainsy passoit avec deux chevaux et s'en alloit à

cheval à son logis, qui estoit assez loin. Estant sur un

carrefour qui est assez connu, et trop pour la perte d'un si

grand homme, l'autre, qui l'attendoit de guet à pens, luy

donna le coup, et puis se mit à courir et crier: «Prenez-le!

prenez-le!» M. de Guise, se sentant fort blessé et atteint,

pencha un peu, et dit seulement: «L'on me devoit celle-là,

mais je crois que ce ne sera rien.» Et avec un grand coeur

il se retira en son logis, où aussitôt il fut pansé et

secouru des chirurgiens, des meilleurs qui fussent en

France.»--Le Maire, dans ses _Antiquitez de la ville

d'Orléans_, p. 335, dit que le duc fut tué dans son logis

même, «en la maison des Vaslins, sur le cousteau d'Olivet,

se promenant avec la noblesse.» C'est une erreur compliquée

d'une autre. Brantôme vient de nous dire que le duc étoit

presque seul, et, plus loin, nous donnant la raison de cet

isolement, il nous prouve que ce fut une des causes de la

facilité avec laquelle le crime fut commis: «Ce qui est fort

à noter, dit-il, ce bon et brave prince, pour espargner

douze cents francs à son roy, cela fut cause de sa mort; car

il me souvient que le bon homme M. de Serré, qui estoit

alors financier en ceste armée et grand commissaire des

vivres, secretaire du roy et surintendant des fortifications

et magasins de France, un très habile homme de son

metier..., que M. de Guyse aimoit fort..., lui remontra

qu'il devoit faire rhabiller le pont de Saint-Mesmin, qui

seroit un grand soulagement pour luy, en allant et venant de

Portereau à son logis, et pour toute sa noblesse qui l'y

accompagnoit, au lieu de la grande peine, fatigue, et grand

tour que nous faisions d'aller passer au pont d'Olivet, et

que ce ne seroit qu'à l'appetit de quatre à cinq cent escus.

M. de Guyse luy dit: «Espargnons l'argent de nostre roy, il

en a assez à faire ailleurs; tout luy est bien de besoin,

car un chascun le mange et le pille de tous costez. Nous

nous passerons bien de ce pont; mais que j'aie mon petit

bateau, c'est assez...» De sorte que si ce pont eust esté

faict à l'appetit de peu, nous eussions toujours accompagné

nostre general par le pont jusques à son logis, et ne

fussions allé faire ce tour et passer à la débandade à

Olivet, et par ainsy luy très bien accompaigné, ce maraud

n'eust jamais faict le coup, lequel seut très bien dire

qu'autrement il ne l'eust osé attaquer, que par ceste

occasion qui certes estoit fort aisée.»--L'évêque de Riez,

dans sa _lettre_, dit que le pont de Saint-Mesmin avoit été

ainsi _rompu_ par les protestants.]

[Note 22: Tout ce long paragraphe ne concernant en rien

l'amiral, on lit seulement dans sa réponse: «Cest article

appartient particulierement au dit Poltrot, et pourtant on

s'en rapporte à luy, louant Dieu cependant, de tous juste

jugement.»--Les _Mémoires de Tavannes_ (coll. Petitot, 1re

série, t. 24, p. 293) confirment ce que Poltrot raconte ici:

«Luy, pensant se sauver et croyant avoir faict vingt lieues,

n'avoit fait que tourner, fut pris proche le quartier des

Suisses, caché dans une grange.» Lottin (_Recherches_, t. 1,

p. 448) se guidant sur une relation manuscrite, dont, selon

son habitude, il ne donne pas l'indication précise, dit

aussi en parlant de Polirot: «Après avoir erré toute la

nuit, il se seroit refugié dans une petite maison voisine,

où il aurait été pris par un secretaire du duc de Guise, qui

estoit à sa recherche.»]

Et sur ce que la dite dame l'a enquis si autres estoient consentans à

la dite entreprise que le dit seigneur de Chastillon et le dit

ministre, a dit qu'il ne luy avoit esté parlé par autres personnes que

par le dit seigneur de Chastillon et le dit Besze et son compagnon,

mais qu'il estime bien que le seigneur de La Rochefoucault en sçavoit

quelque chose, d'autant que quand il arriva au dit lieu de

Villefranche, près de la ville de Celle, le dit seigneur de La

Rochefoucault luy faisoit bon visage et luy dit qu'il estoit le bien

venu[23].

[Note 23: L'amiral nie de nouveau, tant pour lui que pour M.

de La Rochefoucauld.]

Et quand au prince de Condé, estant sur ce enquis, a dit qu'il n'a

jamais cogneu qu'il fust participant de la dite entreprise, ne qu'il

en sceust aucune chose, et pense en sa conscience qu'il n'en sceut

jamais rien, mais au contraire, la première fois que le dit seigneur

de Chastillon luy parla de la dite entreprise, luy demandant si

c'estoit M. le Prince qui la faisoit faire, le dit seigneur de

Chastillon luy feit response qu'il n'avoit que faire de s'enquerir du

dit seigneur prince de Condé[24]. Pareillement a declaré qu'il ne luy

en fut jamais parlé par le seigneur d'Andelot ny le seigneur de

Soubize; ains, au contraire, ayant iceluy confessant fait entendre au

dit seigneur de Soubize les premiers propos qui luy furent tenus par

le dit seigneur de Chastillon, desquels il a cy dessus parlé, il luy

dist qu'il n'y falloit aller par tel moyen, et que, si Dieu vouloit

punir le dit seigneur de Guise, il le puniroit bien par autre voie

sans user de telle manière de faire[25].

[Note 24: L'amiral trouve en ceci une insinuation perfide;

il y reconnoît «l'artifice de ses ennemis, taschant par tous

moyens à le separer, et toute ceste armée, d'avec M. le

prince de Condé, lieutenant general pour le roy en icelle.»]

[Note 25: Ici, nouvelles dénégations de l'amiral, au nom de

MM. de Soubize et Dandelot.]

Et a le dit confessant adverti la dite dame de se tenir sur ses

gardes, par ce que depuis que la bataille a esté donnée près la ville

de Dreux, le dit seigneur de Chastillon, ensemble tous les capitaines

et soldats estant avec luy, luy portent mauvaise volonté, disans

qu'elle les a trahis, parce qu'elle leur avoit promis devant Paris

beaucoup de choses qu'elle ne leur avoit pas tenus[26].

[Note 26: Pour répondre à cette allégation mauvaise,

l'amiral proteste de sa fidélité à la reine et la prend

elle-même à témoin, «avec les services qu'il a faits par

ci-devant».]

Adjoustant qu'il y avoit plusieurs personnages tant à la suitte de la

cour qu'à la suitte de ce camp qui estoient envoiez par le dit

seigneur de Chastillon pour executer pareilles et semblables

entreprises; toutesfois n'a oui nommer les personnages que le dit

seigneur de Chastillon vouloit faire tuer, mais seulement en general

luy a oui dire qu'après que le dit seigneur duc de Guise seroit tué,

il feroit faire le semblable à tous ceux qui voudroient successivement

commander à l'armée, et aussi qu'il falloit faire mourir six ou sept

chevaliers de l'ordre, sans autrement les nommer, sinon qu'il a

entendu tout communément des capitaines et soldats estans au dit

Orléans qu'ils haioient fort monseigneur le duc de Montpensier et le

sieur de Sansac, et que si le dit sieur de Guise estoit tué, ensemble

les dits chevalliers ausquels ils portoient mauvaise volonté, ils

viendroient puis après se soubmettre sous la bonne grâce du roy, et

feroient ce qu'il leur commanderoit[27].

[Note 27: «Le dit seigneur admiral respond à cest article

comme du precedent.»]

A dit davantage qu'estant en la dite ville de Blois avec le dit

seigneur de Guise, pendant que le camp estoit au dit Messas, il trouva

dedans les jardins du dit Blois, près le roy, qui lors jouoit au

palemaille, un homme de moienne taille, aiant barbe rousse, portant

chausses rouges, et un colet de cuir dechiqueté, qui avoit la pistole

bandée en la main, lequel autresfois il avoit veu au dit Orléans en la

salle du dit seigneur de Chastillon[28].

[Note 28: «Le dit seigneur admiral ne sait ce que le dit

Poltrot a peu voir à Blois, et n'en doit aussi respondre.»]

Et outre qu'il a veu en ce camp quatre personnages bien montez qu'il

n'a peu autrement nommer; mais en les voiant il les recognoistra,

lesquels estoient en la salle du dit seigneur de Chastillon quand il

parla à lui la dernière fois, et lui demanda icelui seigneur de

Chastillon s'il vouloit se faire cognoistre aus dits personnages,

lesquels luy avoyent promis d'executer d'autres entreprises; mais

icelui confessant, craignant d'estre descouvert, pria icelui seigneur

de Chastillon de ne le descouvrir envers eux, et a dit qu'en luy

donnant liberté de se pourmener par ce camp il espère les montrer et

enseigner[29].

[Note 29: L'amiral ne s'oppose point à ce que demande ici

Poltrot. «Il veut bien qu'on le laisse pourmener par le

camp, avec bonne et seure garde.»]

Enquis ce que le dit seigneur de Chastillon, partant d'Orléans pour

aller au pais de Normandie, avoit entrepris de faire et executer, a

dit qu'il avoit entrepris de s'aller joindre avec les Anglois et les

amener au dit lieu d'Orléans, et qu'il promit, à son partement, au dit

seigneur d'Andelot, son frère, que si le dit seigneur duc de Guyse

s'efforçoit de venir assiéger la dite ville d'Orléans, il viendroit à

son secours et s'efforceroit de luy donner une bataille[30].

[Note 30: Coligny retrouve là encore la mauvaise pensée des

gens qui veulent le perdre; «mais, dit-il, ils devoyent

plutôt enquerir de ces choses par quelques autres de son

conseil que par ledit Poltrot.» Ils auroient su alors «qu'il

aimeroit mieux mourir que de vouloir penser à faire

entreprise contraire au devoir d'un vray et loyal sujet et

serviteur de Sa Majesté.»]

Davantage, enquis de la forme de la mort du feu mareschal de

Saint-André, et en quelle manière il avoit esté tué, a dit qu'il ouyt

dire, au dit Orléans, à plusieurs gentils-hommes, que d'autant que le

dit seigneur maréchal de Saint-André avoit premièrement donné sa foy

à un jeune gentil-homme qui est de haute stature, portant une petite

barbe blonde ou rousse, et depuis pour la seconde fois il avoit donné

sa dite foy au prince de Portian, le dit gentil-homme auquel il avoit

premièrement donné sa foy le tua et luy donna un coup de pistole.

Et plus n'a dit, et a signé à la minutte[31].

[Note 31: «Si, dit la _Response_, le dit Poltrot, ou pour

crainte de la mort, ou par autre subornation, a persisté en

ses confessions fausses et controuvées, à plus forte raison

le dit seigneur admiral et ceux qui par icelles sont chargez

avec luy persistent en leurs responses, qui contiennent la

pure et simple vérité.» L'amiral demande ensuite qu'on le

confronte avec Poltrot. Il a récusé le Parlement et autres

juges qui se sont manifestement déclarés ses ennemis «en ces

presents tumultes»; mais qu'on attende la paix, que Poltrot,

jusque là sûrement gardé «en lieu où il ne puisse être

intimidé ni suborné», soit mis alors en présence de

l'amiral, par ce moyen le tout pourra être «verifié et vuidé

par des juges non suspects». Si, au contraire, on procède

aussitôt au jugement et à l'exécution de Poltrot, enlevant

ainsi à l'amiral «et à tous autres le vray moyen de se

justifier des susdites fausses accusations, ils protestent

de leur integrité, innocence et bonne reputation contre les

dessusdits juges et contre tous ceux qu'il appartiendra.»

Ainsi se termine cette _Response_. Puis on lit: «Faict à

Caen, en Normandie, ce douziesme de mars, l'an mil cinq cent

soixante et deux. Ainsi signé: Chastillon, La Rochefoucaut,

Th. de Bèze.» On ne tint pas compte de la demande faite ici

par l'amiral, et dont Brantôme a aussi parlé; l'on passa

outre au jugement et à l'exécution de Poltrot. Coligny se

plaignit de cette hâte, d'autant plus qu'il avoit appris

que, dans un second interrogatoire qu'on n'avoit pas rendu

public, l'accusé avoit démenti ce qu'il avoit dit dans le

premier. «Il se vérifiera, écrit l'amiral dans sa _Plus

ample declaration_, par le tesmoignage de plusieurs gens de

bien et dignes de foy, qu'estant le dit Poltrot en la

conciergerie de Paris, il leur a dit qu'il avoit entièrement

deschargé le dit seigneur admiral devant les juges, et a

faict le semblable à l'ouye d'une infinité de personnes,

lorsqu'on le menoit au supplice.» Brantôme atteste aussi

que, pour le fait de l'amiral, Poltrot varioit et

tergiversoit fort. D'ailleurs, comme le remarque Coligny,

qu'étoit-il nécessaire qu'on le poussât au crime? N'y

étoit-il pas assez porté de lui-même? Ne lui avoit-on pas

entendu dire maintes fois ouvertement que M. de Guise «ne

mourroit jamais que de sa main», et ne savoit-on pas qu'une

fois le coup fait, et le bruit en étant parvenu en Poitou,

deux parentes qu'il y avoit «dirent incontinent et

d'elles-mêmes qu'elles craignoyent que ce fut le dit

Poltrot, veu la resolution qu'elles sçavoient qu'il avoit de

longtemps prise de ce faire?» On trouve encore, dans cette

dernière _declaration_ de l'amiral, cette particularité

curieuse: «Le dit Poltrot estant parent proche de La

Regnauldie, comme l'on dit, il pouvoit bien estre assez

incité de sa propre devotion à faire ce qu'il a faict.» Nous

savions par Brantôme (édit. du _Panthéon littéraire_, t. 1,

p. 435) que Poltrot avoit eu pour conseiller M. d'Aubeterre,

l'un des conjurés d'Amboise, mais nous ignorions qu'il fût

parent du chef de ce grand complot.]

Le XXIIiesme des dits mois et an, ces presentes confessions le jour

d'hier faites par le dit Jehan de Poltrot, par devant la royne et les

seigneurs du conseil et chevaliers de l'ordre du roy, ont esté

relevées et repetées au dit Poltrot, ausquelles ses confessions, après

serment par luy fait, il a persisté, disant qu'elles contiennent

verité, et en tesmoing de ce a signé en chacun fueillet à la minutte.

Ainsi signé: P. MALVAUT[32].

[Note 32: Par l'interrogatoire du coupable, par les réponses

de l'amiral, on a pu s'édifier sur les faits du procès et se

bien mettre à même de peser la part d'innocence ou de

culpabilité qui y revient à celui-ci. Aux yeux de la veuve

et des enfants du duc de Guise, malgré toutes ces

explications, la complicité de Coligny ne fut pas douteuse,

et ils n'eurent cesse ni répit qu'ils n'en eussent pris

vengeance. Ils dirigèrent contre l'amiral des poursuites

dont on trouve le détail, avec les pièces à l'appui, dans la

curieuse publication de M. Louis Pâris, _le Cabinet

historique_, mars 1857, p. 59-69. Des juges auroient pu

terminer ce débat envenimé, mais où les prendre? «Le sieur

amiral, écrivoit M. de Morvilliers à l'évêque de Rennes, le

23 décembre 1563, recuse tous les Parlemens», les autres le

Grand-Conseil. Pour en terminer, le roi fut obligé de

retenir à soi la connoissance du fait, «la poursuite duquel,

lit-on dans l'arrest du 5 janvier 1563 qui fixe ce renvoi,

il mit en surcéance pour le temps et terme de trois ans», à

la condition que, durant ce délai, «les partis

n'attenteroient reciproquement les ungs contres les autres»,

ce qui fut promis. Les trois années passées, le 29 janvier

1566, «on besogna, dit Bruslard, dont M. L. Pâris cite _le

Journal_, p. 65, au jugement de M. l'admiral, sur ce que

Poltrot l'avoit chargé du mandement de la mort de feu

monseigneur le duc de Guise. Auparavant que d'opiner, M.

l'admiral, mandé par le roy, fut interrogé par luy mesme sur

la charge du dit Poltrot, lequel dit, en présence de toute

la compagnie, qu'il n'avoit faict ni faict faire l'homicide,

et qu'il ne l'avoit approuvé ni approuvoit; et qui voudroit

dire et soustenir le contraire, il auroit menty, et luy

offroit le combat.» Sur cette déclaration énergique, le roi

renvoya l'amiral «innocent... et purgé du cas dont Poltrot

l'avoit chargé.» Le cardinal de Lorraine l'embrassa au

sortir de la salle du conseil; mais Henri, duc de Guise, et

Claude, duc d'Aumale, refusèrent de lui presser la main et

grondèrent de nouvelles menaces. Ils se souvenoient des

propos que l'amiral avoit tenus après l'assassinat, et qui,

bien loin d'en être comme en ce moment une désapprobation,

témoignoient au contraire de la satisfaction qu'il en

éprouvoit: «Je n'en suis l'auteur nullement, disoit-il

souvent, selon Brantôme, et je ne l'ay point faict faire, et

pour beaucoup ne le voudrois avoir faict faire, mais,

ajoutoit-il, je suis pourtant bien ayse de sa mort, car nous

y avons perdu un très dangereux ennemi de notre religion.»

_Ce mot_, qui étonna d'un homme aussi froid et modeste en

paroles, lui nuisit fort, dit encore Brantôme; c'est même ce

qui l'ayant fait le plus soupçonner, «luy cousta la vie par

amprès». M. L. Pâris est aussi de cette opinion. En 1569,

les enfants du duc de Guise parvinrent à faire condamner

Coligny par le Parlement; puis, en attendant la sanglante

réalité du mois d'août 1572, ils le firent pendre en effigie

à Montfaucon. La première pensée de cette vengeance ainsi

satisfaite datoit de l'instant où Poltrot avoit commis son

crime: «Dans notre opinion, dit M. Pâris, c'est là qu'est

tout entière la question de la Saint-Barthelemy.»]

_Le Faict du procez de Baif contre Frontenay et Montguibert_[33].

[Note 33: Ce _Factum_ en vers, écrit par le fils du poète

Antoine de Baïf, et rempli de curieux détails sur l'un et

l'autre, est on ne peut plus rare. L'exemplaire d'après

lequel nous le publions est le seul que nous ayons jamais

vu. Nous ne savons au juste quel est le procès dont il

traite, et nous ne chercherons pas trop à le savoir:

l'intérêt n'est pas là; ce qui nous importe, c'est que nous

trouvons ici des renseignements sur l'un des plus charmants

poètes de la _Pléiade_, et que ces renseignements nous y

sont donnés par son fils. Ce fils jusqu'alors nous étoit à

peu près inconnu; nous n'avions trouvé trace de son

existence que dans le manuscrit de G. Colletet (_Vies des

poètes françois_, article _Baïf_); nous savions qu'il

s'appeloit Guillaume et qu'il étoit curieux de tout ce qui

intéressoit la gloire de son père, car après la dissolution

de l'Académie tout à la fois littéraire et lyrique dont

Baïf, Desportes et quelques autres avoient été les

fondateurs, le livre d'_institution_ de cette compagnie

ayant disparu par la négligence du fils naturel de

Desportes, il le chercha avec le plus grand soin, mais ne

parvint malheureusement qu'à en trouver quelques feuilles

entre les mains d'un pâtissier à qui il avoit été vendu:

«Perte irréparable, dit Colletet, et qui me fut sensible au

dernier point, et ce d'autant plus que, dans le livre de

cette institution, qui estoit un beau vélin, on voyoit ce

que le roi Henri III, ce que le duc de Joyeuse, ce que le

duc de Retz, et la plupart des seigneurs et des dames de la

cour, avoient promis de donner pour l'établissement et pour

l'entretien de l'académie, qui prit fin avec le roi Henri

III et dans les troubles et confusions des guerres civiles

du royaume.» Cet établissement avoit été une sorte de

précurseur de l'illustre compagnie constituée par Richelieu.

C'étoit mieux même: l'Académie françoise s'y compliquoit de

l'opéra! Celui-ci, pour lequel Antoine de Baïf s'étoit

associé Joachim de Thibault de Courville, _maistre de l'art

de bien chanter_, comme il l'appelle en une pièce du 9e

_livre_ de ses _Poëmes_, étoit la partie importante, à en

juger d'après ce qu'il est dit dans les Lettres patentes

données par Charles IX, en novembre 1570, et que la _Revue

rétrospective_ a publiées pour la première fois (t. 1, p.

102-111). Après la mort de Henri III, comme nous l'a dit

Colletet, rien ne survécut de ce qui représentoit la

littérature dans cette première Académie. La partie lyrique

fut plus vivace; même après Baïf nous la trouvons encore

debout: elle a émigré rue de la Juiverie, dans la maison

d'un certain Mauduit, qui en est le directeur. Sauval, de

qui nous tenons ces derniers faits (liv. IX, chap.

_Académie_), nous avoit donné à penser, d'après un autre

passage des _Antiquités de Paris_ (t. 1, p. 112), que le

fils de Baïf avoit été pour quelque chose dans cette

continuation de l'entreprise lyrique. Il nous parle, en

effet, d'un Claude Baliffre, surintendant de la musique du

roi Henri IV, qui, sauf une légère altération de nom,

pouvoit bien être pris pour le fils du fondateur de la

première académie musicale; malheureusement Jaillot a prouvé

que Sauval s'étoit trompé (_Recherches sur Paris, quartier

Saint-Eustache_, p. 4-5), et nous, par surcroît, nous venons

de faire voir que le fils du poète s'appeloit, non pas

Claude, mais Guillaume. Il ne faudra donc plus dire, comme

l'ont fait MM. Lazarre dans leur livre d'ailleurs si

estimable, _Dictionnaire des rues de Paris_, 2e édit., p.

184, que ce Claude Baillifre, qui a donné son nom à une rue

bâtie sur des terrains que lui avoit concédés le roi, étoit

le fils du poète.]

Desportes, je suis revenu,

Un pied chaussé et l'autre nu,

Pour vous dire que la fortune

En me sous-riant m'importune;

Qu'ainsi ne soit, j'avois arrest;

Arrest d'estre arresté tout prest,

Sans cet homme plein d'artifice

Oui vint destourner la justice,

Mais pourtant ne l'evita pas;

Car Nemesis sçait bien son cas,

Et n'en faut point d'autre asseurance

Que ce grand chancelier de France,

Qui, poussé de juste equité,

Verra son infidelité.

Nostre homme, à trois pieds barbe grise,

Pour mettre à chef son entreprise

Et tenir le monde en erreur,

Aux passages fait le pleureur,

Comme un cocodril plein de feintes,

Effrontement jette ses plaintes,

Prescrit son terme à vendredy.

Mais après tout cela je dy,

Pour mieux jouer son personnage,

Qu'il devoit dire davantage

Et demander courtoisement

Jusques au jour du jugement:

Car, quoy qu'il allonge et qu'il cause,

Il ne sçauroit gaigner sa cause,

Si ce n'est par un droict nouveau

Qu'il s'est forgé dans le cerveau.

En ce faict, que je veux descrire,

Il n'y a pas pour tous à rire;

Toutefois le ris est commun,

Alors qu'on voit choper quelqu'un.

Or feu mon père fit des rimes,

Dont un livre s'appelle Mimes[34],

Où, s'adressant, comme je croy,

A monseigneur de Villeroy[35],

Il dit qu'il ne veut plus se taire,

Estant malheureux secretaire;

Qu'il a bien du renom assez,

Et non des thresors amassez;

N'ayant en toute sa puissance

Qu'à Castres, bien loing de la France,

Deux offices de receveur,

Qu'il a receus par la faveur

Du feu Roy d'heureuse memoire[36].

Par là vous en sçaurez l'histoire;

Et, pour vous faire voir l'excez

Du train de ce maudit procez,

Il faut qu'en mon chant je desgoise

Le vray subject de ceste noise.

Environ l'an quatre vingts neuf,

Que j'etois barbu comme un oeuf,

Ce brave Patelin m'emmeine

Tout droit au païs d'Aquitaine,

Partant du faux-bourg Sainct-Victor.

Ainsi que Pollux et Castor

Il jura qu'il nous falloit vivre,

Et moy promptement de le suivre,

L'estimant franc et non menteur,

Mais surtout loyal serviteur.

Par son dire et sa douce mine

En Languedoc il m'achemine;

Droit à Toloze il m'adressa,

Où dans peu de jours me laissa.

Après survint le coup du moine,

Et la mort du bon Jan Antoine[37],

Si bien que, de malheurs troublé,

Tout à coup je fus accablé,

Et, pour soulager mon dommage,

Je me resous, prenant courage:

Sans le cheval de Pacolet[38],

A Paris j'envoye un valet,

Nonobstant les mois des roupies,

Qui m'apporta bonnes copies

D'un contract fait devant Lusson.

Aussitost il esmeut le son,

On luy rescrit un mot de lettre,

Comme en procez je le veux mettre,

Et que, pour ne s'incommoder

Il faut tascher de s'accorder.

De faict le compère s'explique,

Me sonde, recherche et pratique,

M'offre, afin qu'on n'en parle plus,

Pour un estat six cens escus,

Sçachant le fonds de ma finance,

Assavoir cinquante d'avance,

Le reste en trois ans peu à peu

Pour me brusler à petit feu.

Remarquez ce mot à la marge:

Ce contract fut fait à la charge

D'un bon _Requiescat in pace_

Pour tous les gages du passé.

Depuis trois fois la lune egale

Vint madame la mareschale,

Avec qui ma mère arriva,

Qui de cest accord me priva,

Et fit tant, sans aucune tresve,

Que par lettres on m'en relève,

Où, nostre bon droict poursuyvant,

L'on nous mit comme auparavant.

Par un arrest luy qui m'affronte

Est condamné de rendre compte,

Et de resigner un estat.

Voilà donc le poinct du debat.

L'autre, il est dit sans prejudice

Qu'il en doit faire l'exercice

Pendant le compte pretendu

Jusques à tant qu'il l'ait rendu,

Afin de voir qui pourroit estre

Debiteur, le clerc ou le maistre.

Je trouve d'un autre costé,

Que la puissante Majesté

D'un Roy le plus grand qui se treuve

Arriva par la porte neufve[39]

Dans Paris, sa bonne cité,

Où je l'avois bien souhaitté:

Car ceste negrite canaille[40]

S'attaquoit mesme à la muraille,

Abattant, sans droict ne raison,

Jusques au grec de ma maison[41].

J'en parle; mais, peur de l'amende,

Je ne dis pas que je l'entende.

Or, revenant à nos moutons,

A moins de cinq cens ducatons,

Sur les desbris de ce naufrage

J'entreprins le petit voyage.

A Paris estant arrivé,

Je n'ay ne chien ne chat trouvé;

Au palais je ne voy paroistre

Pas un que je puisse cognoistre.

Lors je m'enqueste à l'environ

Ce que fait monsieur de Tiron[42].

J'apprens qu'à Rouen il commande

A la bonne race normande[43].

Là je pique droict, sçachant bien

Qu'à mon nom il vouloit du bien.

Si tost que j'arrive il m'embrasse,

A sa table il me donne place,

M'engage à luy, je vous promets.

Si fort que j'y suis pour jamais,

Tenant pour souveraine gloire

De rendre honneur à sa memoire,

Et de servir qui l'aymera

Tant que possible me sera.

Avec luy je fus une année.

Cependant ma cause est menée

Sur la ligue recommençant;

Autre accord l'on vient pourchassant;

Sur quoy ma mère, craignant pire,

De moy procuration tire,

Pensant pour du temps se garder

Venir ailleurs s'accommoder.

Pour quelque mois elle sejourne,

Et puis à Paris s'en retourne,

Ayant le mesme accord passé,

Qui par justice fut cassé,

Coloré d'une autre manière;

Mais s'il vaut mieux, ce n'est de guère:

Car, de mil escus qu'il donnoit,

En ceste somme il comprenoit,

Par un trop grossier artifice,

Les quatre cens de mon office,

Qu'il devoit exercer pour moy,

Et m'en descharger vers le roy.

Icy pis encores m'arrive,

De tous biens fortune me prive:

L'un me demande cent escus,

Les autres moins, les autres plus;

Vingt et deux procez je me compte,

Tout pour rente ou reste de compte;

Boulanger, patissier, boucher,

Estoient sans fin à mon coucher;

Le matin nouvelles aubades,

Le plus souvent faire à gourmades

Avec quelque triste sergent,

Et le tout à faute d'argent.

Voilà comment le temps je passe,

Tandis que mon homme en amasse;

Et, m'ayant ainsi attrapé,

De mon traict mesme il m'a frapé.

En tel estat, sans que je meure,

Environ sept ans je demeure;

Desbrouillé non pas trop encor,

Un beau matin je prens l'essor:

Droict à Toloze je m'advance,

Bourse vuide à beau pied sans lance,

Comme Tomassi me perdit;

Mais partout je trouvay credit.

Là je me prepare à combattre

Au mois de Bacchus six cens quatre,

Quand il fournit le vin nouveau

Pour nous reschauffer le cerveau:

Aussitost, et sans rien attendre

A bon conseil je me vais rendre;

Coneillan, Ferrier, Pumisson,

M'ont fait la petite leçon;

Et le tout vray comme la Bible

Ils trouvent ma cause infaillible.

Dès lors je m'adresse à la Cour

Par lettres, et, pour faire cour,

En droict la cause est appointée,

Non sans estre bien pelotée.

Chasque advocat met son esprit

A bien rediger par escrit;

Tout est prest, mais un grand mystère

Ils ont fait de mon baptistère:

Car sur les actes principaux

Frontenay s'est inscrit en faux.

La Cour voit sa chicanerie,

Et n'est le moindre qui n'en rie;

Mais luy ne s'est point estonné,

Encores qu'il soit condamné.

Depuis, comme une vieille mule

Hargneux et quinteux, il recule,

Et par contrainte estant pressé,

Enfin son compte il a dressé

Pardevant le feu sieur Filère,

Qu'on nous donna pour commissaire,

Nomme pour luy monsieur Puget,

Moy Blandinières, sans objet;

Et pour le tiers, en mon absence,

Comme entendu sur la finance,

Monsieur Austric ils ont nommé.

A tout je me suis conformé.

Ses comptes près de la closture,

Il s'est mis en autre posture,

Nouvellement fait le plaintif,

Et, pour l'estat alternatif,

Soustient effrontement, sans honte,

Qu'il n'est tenu d'en rendre compte.

Sur quoy n'ayant un an tenu,

Un autre arrest est survenu,

Suivant sa bonne renommée,

Condamné à l'accoustumée.

Ne pouvant plus de ce costé,

Il en a quelque autre inventé.

Un Monguibert il me suscite,

Qui me trame nouvelle fruite.

Ce qu'il est je n'en diray rien;

Le connestable[44] le sçait bien;

Tant y a, cest homme vient joindre,

Et par lettres royaux se plaindre,

Exposant, pour donner couleur,

Qu'il est des tailles controlleur,

Que Frontenay retient ses gages,

Et sous ce pretexte fait rages

Pour nous tirer à Mont-pelier.

Lors de monsieur le chancelier,

Pour le dernier de mes refuges,

J'ay lettre en reglement de juges,

Et, sur nos faicts bien employez,

Sommes à Toloze envoyez,

Où ce Monguibert se resveille;

Nouvelle sauce il m'appareille,

Pour m'achever d'assassiner.

A Castres l'on vient m'assigner;

Un procureur pour moy compare;

Mais cependant je me prepare;

Avec des lettres du grand seau

J'ay mis leur dessein à vau l'eau.

Ces compagnons je vous assigne,

L'un et l'autre fait bonne mine;

Ils ont comparus au conseil,

Pensant avoir le nom pareil

Que d'avoir rencontré Servoles,

Qui fit si bien par ses bricoles,

Et sur quelque formalité,

Qu'en ce lieu tout fut arresté,

Où deux bons arrests l'on me casse.

Pour cela point je ne me lasse.

On leur donne deux mois de temps,

Dequoy les voilà fort contens.

Cependant la bonne justice

Deffend, pour conserver l'office,

A Frontenay d'en disposer,

Afin qu'il n'en puisse abuser,

A peine d'amande arbitraire,

Nullité, s'il vient au contraire.

C'est arrest ainsi fut deduit

En decembre mil six cens huict.

Le terme est long à qui desire;

Mais à la par-fin il expire,

Et, bien que l'on n'y pense point,

Le temps meine tout à son poinct.

Voicy donc la seconde charge,

Et ne se trouve escu ne targe[45]

Qui puisse en ceste occasion

Les parer de forclusion;

Mais, par une longue requeste,

Que leur advocat tenoit preste,

Donna charge ce vieux resveur

De remonstrer que la faveur

Qu'à Toloze chacun me porte

Les empeschoit de telle sorte

Qu'il n'estoit pas en leur pouvoir,

Bien qu'ils y fissent tout devoir

Par bemol, becare ou nature,

D'en tirer nulle procedure;

Chose aussi fausse en verité,

Comme il gèle au fort de l'esté,

Ou qu'ils ont veu blanchir un More

Avecques les pleurs de l'Aurore.

Au rapport du sieur de Chaalay

Pourtant ils ont nouveau delay,

Le conseil, par misericorde,

Deux mois bien entiers leur accorde,

Et pour toutes perfections,

Ou bien sur les productions

Qui seront au greffe produites,

Sans esperance d'autres fuites,

Tout le procèz se jugeroit

En l'estat qu'il se trouveroit.

Le temps se coule en telle sorte

Que pour eux l'esperance est morte.

Les derniers deux mois sont passez,

Et pensois que ce fust assez;

Ma forclusion est acquise,

Aux mains du greffier je l'ay mise,

L'on peut voir si je suis menteur,

Le sieur d'Amboise est rapporteur,

Ma cause en bonne forme instruite

Devant le conseil est deduite;

Plusieurs des seigneurs font l'arrest.

Comme, au resultat, il est prest,

Je ne sçay quel malheur m'arrive

Qui me le retient et m'en prive;

Mais je sçay, quoy qu'il en sera,

Qu'un chancelier le signera,

Et d'un oeil flambant et sevère,

Cognoissant la façon de faire

De tous ces hydres assemblez

Ils seront du tout accablez,

Et les Muses eschevelées,

Qui souloient courir desolées,

Et solliciter pour Baïf,

D'un visage ouvert et naïf

Diront jusqu'aux terres estranges

De ce chancelier les louanges,

Si l'on peut chanter dignement

De nostre siècle l'ornement,

Le vray soleil de la justice,

L'effroy de l'humaine malice,

L'honneur de la pure vertu,

Sous qui tout vice est abattu.

Des-Portes, que sur tous j'estime,

J'ay reduit ce factum en rime:

Vous en serez le protecteur,

Venant de vostre serviteur.

Assez bien vous savez l'affaire,

Voilà pourquoy je me veux taire;

Car pour les faicts non advenus,

Je les quitte à Nostradamus.

A Fontainebleau, le 14 juin 1609.

[Note 34: Une première édition des _Mimes_ avoit paru en

1576, ce fut la seule, que Baïf donna lui-même; mais en

1608, c'est-à-dire un an avant l'époque où fut écrit ce

_factum_ rimé, son fils, ayant fait à Toulouse le voyage

dont il parle ici, en profita pour publier chez Jean Jagoust

une partie des oeuvres de son père: _Les mimes,

enseignements et proverbes de J. A. Baïf_; Tolose, _Jean

Jagoust_, 1608, in-16. Cette édition ne fut pas la dernière.

Il en parut encore une à Tournon en 1619, imprimée chez G.

Linocier. C'est un in-12 de 327 pages. Dans l'_Epistre

dedicatoire_ à Estienne Empereur, sieur de La Croix,

auditeur des comptes à Grenoble, il est dit que Linocier a

ajouté à cette édition «quelque pièce qui n'a encore cy

devant esté veue, l'ayant recouvré n'aguères, après l'avoir

laissé eschapper, lorsque son ouvrier du Baïf la luy donna

pour l'imprimer, environ trente ans auparavant». Le

bibliophile Jamet en possédoit un exemplaire. Nous tirons

ces détails d'une note manuscrite de l'abbé Mercier de

Saint-Léger sur l'article _Baïf_, dans la _Biblioth._ de du

Verdier, édit. Rigoley de Juvigny, t. 1, p. 324.]

[Note 35: G. Baïf ne se trompe pas; son père, au livre 1er

des _Mimes, enseignements et proverbes_ (Tolose, 1619,

in-16, p. 26), s'adresse à M. de Villeroy, _secrétaire du

roi_, et lui fait le récit de ses vains efforts, qui, après

l'avoir mené à une sorte de renommée, n'ont pu le conduire à

la fortune:

Quand je pense au divers ouvrage

Où j'ay badiné tout mon âge,

Tantost epigrammatisant,

Tantost sonnant la tragedie,

Puis me gaussant en comedie,

Puis des amours petrarquisant,

Ou chantant des roys les louanges,

Ou du grand Dieu, le roy des anges...

Je ry de ma longue folie

(O Villeroy, de qui me lie

L'amiable et nette vertu),

Et je di, voyant ma fortune

Maigre, s'il en fust jamais une:

«Je suis un grand cogne-festu,

Qui cogne, cogne et rien n'avance.

J'ay travaillé sous esperance.

Les rois mon travail ont loué,

Plus que n'a valu mon mérite;

Mais la récompense est petite

Pour un labeur tant avoué,

Puisque je n'ay crosse ni mitre;

Puisque je n'ay plus que le tiltre

D'une frivole pension,

Bonne jadis, aujourd'huy vaine,

Qui m'emmuselle et qui me meine

Pour m'accabler de passion,

Doncques le mieux que je puisse faire,

C'est me tromper en ma misère,

Maladif pauvre que je suis.

Voire, au milieu de mon martyre,

Me faut essayer la satire:

Souffrir et taire ne me puis.

En plus d'un autre endroit de ses oeuvres Baïf avoit fait

les mêmes plaintes: ainsi au livre IX de ses _Poëmes_, dans

ses vers à Belot; et dans son _Epistre_ à M. de la Molle,

où, entre autres choses, il avoit dit:

Quand, malcontent, resveur, je panse

Que vingt et cinq ans par la France

J'ay faict ce malheureux mestier

Sans recevoir aucun salaire

De tant d'ouvrages qu'ay sceu faire,

Oh! que j'eusse été coquetier!]

[Note 36: Charles IX, suivant Colletet, dans sa Vie

manuscrite de Baïf, l'avoit fait _secrétaire ordinaire de sa

chambre_; «et, ajoute-t-il, comme ce prince liberal et

magnifique luy donnoit de bons gages, il luy octroya encore

de temps en temps quelques offices de nouvelle creation, et

de certaines confiscations qui procuroient à Baïf le moyen

d'entretenir aux études quelques gens de lettres, de regaler

chez lui tous les savans de son siècle et de tenir bonne

table.» Baïf fit trop en conscience ces bombances

littéraires dont on lui confioit les fonds. Quand, après

Henri III, qui avoit repris de son frère le rôle de

protecteur de cette compagnie, l'argent cessa d'être fourni,

notre poète, qui n'avoit rien gardé, se trouva sans un écu.]

[Note 37: Ce n'est pas le 19 septembre 1589, comme le disent

les _Biographies_, que Baïf seroit mort; s'il falloit en

croire Scévole de Sainte-Marthe, cité par La Monnoie dans

ses notes sur la _Biblioth. franc._ de du Verdier (édit.

Rigoley, t. 1, p. 440), il auroit vécu un an encore après

cette date, et il faudroit fixer l'époque de sa mort au mois

de juillet 1590. Scévole de Sainte-Marthe dit en effet

qu'elle précéda de peu de jours l'attaque que Henri IV tenta

contre les faubourgs de Paris, et qui l'en rendit maître.

Selon La Croix du Maine, il auroit eu cinquante-huit ans;

Sainte-Marthe dit soixante, et c'est lui que je crois, car

il avoit connu Baïf. Il faudroit dans ce cas faire naître

celui-ci en 1530, et non plus en 1532, ainsi que l'ont

répété les uns après les autres les biographes, ces moutons

de Panurge.]

[Note 38: C'est le fameux cheval de bois qu'on faisoit

galoper dans les airs à l'aide d'une cheville qu'il

suffisoit de pousser. Il en est parlé dans plusieurs anciens

romans, notamment dans _Valentin et Orson_, et dans

l'_Histoire de Maguelone et de Pierre de Provence_. Le

coursier de bois Clavilègne le Véloce, que Cervantes (Don

Quichotte, ch. 40) fait bravement enfourcher par son héros

ayant Sancho en croupe, n'est qu'une imitation ou plutôt une

parodie du _cheval de Pacolet_. Celui-ci descendoit lui-même

en ligne directe du cheval de bronze des _Contes orientaux_,

qui, après avoir passé par l'une des charmantes inventions

du vieux Chaucer, l'_Histoire de Cambuscan, roi de

Tartarie_, est arrivé, toujours volant, jusqu'à notre

Opéra-Comique. La pièce de M. Scribe, qui, opéra-comique

hier, sera grand-opéra demain, sans changer son titre, _Le

Cheval de bronze_, et sans rien perdre, Dieu merci, de la

musique d'Auber, est une ingénieuse imitation du conte de

_la Corbeille_, qui se trouve parmi les _Contes orientaux_

qu'a publiés M. de Caylus (_La Haye_, 1743, 3 vol. in-12).

M. Loiseleur-Deslongchamps a lui-même constaté l'emprunt.

(_Essai historique sur les contes orientaux et sur les Mille

et une nuits_, 1838, in-12, p. 97, note.)]

[Note 39: L'entrée de Henri IV dans Paris, par la

Porte-Neuve, eut lieu le mardi 22 mars 1594.]

[Note 40: Par _negrite_ canaille Guillaume de Baïf entend

parler de la garnison, en grande partie africaine, qui, au

nom de Philippe II, occupoit Paris, et principalement les

quartiers des faubourgs avoisinant les portes. Il est parlé

de ces _Môres_ et _Africains_ des troupes du roi d'Espagne

dans la _Satyre Menippée_, édit. Ch. Labitte, p. 77.]

[Note 41: Cette maison, dont il nous faut enfin parler, et

qui étoit pour Guillaume Baïf la plus belle partie de

l'héritage de son père, se trouvoit, comme il est dit dans

les _Lettres patentes_ citées tout-à-l'heure, «_sur les

fossez Saint-Victor, aux fauxbourgs_», c'est-à-dire dans la

rue actuelle des Fossés-Saint-Victor. Suivant Jaillot, dont

Hurtaut et Magny, dans leur _Dictionnaire historique de

Paris_, t. 1, p. 272, 324, confirment le témoignage, ce

vaste logis fut ensuite occupé par la communauté des

Augustines angloises. Elles le firent rebâtir dès les

premiers temps de leur occupation, c'est-à-dire en 1639.

Après avoir été forcées de le quitter à l'époque de la

Révolution, elle y revinrent en 1806, et l'habitent encore.

Leur couvent forme les n{os} 23 et 25 de la rue. La maison

du poète se trouve ainsi singulièrement agrandie. Elle avoit

d'ailleurs été reconstruite, comme je viens de le dire;

depuis longtemps on n'y trouve rien qui rappelle son passé.

La physionomie que lui avoit donnée le poète étoit toute

profane, et les religieuses angloises n'avoient par

conséquent pu s'en accommoder. Guillaume nous parle du grec

que la _negrite canaille_ dégradoit sur la poétique façade:

il entend par-là les devises un peu pédantes, et réellement

écrites en grec, qui se lisoient sur les murs de ce cénacle

de la _Pléiade_. Sauval (liv. IX, ch. _Académie_) nous en

avoit déjà dit un mot, et nous le connoissions aussi par de

curieuses lignes que Colletet le fils avoit mises en note

auprès d'un passage du manuscrit de son père où il est

question de ce logis à la grecque. C'est étant tout enfant,

je veux dire un peu avant la reconstruction, faite en 1639,

que Fr. Colletet l'avoit pu voir: «Il me souvient, dit-il,

estant jeune enfant, d'avoir vu la maison de cet excellent

homme, que l'on montroit comme une marque precieuse de

l'antiquité; elle estoit située (sur la paroisse de

Saint-Nicolas-du-Chardonnet) à l'endroit même où l'on a

depuis bâti la maison des religieuses angloises de l'ordre

de Saint-Augustin, et sous chaque fenêtre de chambre on

lisoit de belles inscriptions grecques, en gros caractères,

tirées du poète Anacréon, de Pindare, d'Homère, et de

plusieurs autres, qui attiroient agreablement les yeux des

doctes passants.» Ces inscriptions étoient assez d'usage en

ce temps-là; c'étoit comme une sorte d'enseigne que

prenoient volontiers les logis de savants. G. Colletet nous

dit, par exemple, qu'Estienne Pasquier s'étoit donné ce luxe

classique: «Sur le quai de la Tournelle, vis-à-vis du pont

de pierre, écrit-il dans la notice qu'il lui consacre, il

possédoit une maison fort agreable, sur la porte de laquelle

il avoit fait graver des devises grecques et latines, qui

furent, vingt ans après sa mort, effacées par un nouveau

maître.» Charles IX et Henri III vinrent souvent dans la

maison de la rue des Fossés-Saint-Victor pour assister aux

«épreuves de poésie et de musique» qui y avoient lieu, et

pour faire ainsi acte de protecteurs de cette primitive

académie. Elle étoit, avec celle qui se tenoit tout près, à

l'abbaye de Saint-Victor, sous les auspices de Fr. du

Harlay, et que Charles IX et Henri III visitoient souvent

aussi, la véritable devancière de l'Académie françoise.

(_Mém. de l'abbé d'Artigny_, t. 6, p. 200-201.) Celle-ci ne

les récusoit pas; elle se faisoit même volontiers une loi

des traditions qui pouvoient venir d'elles. Lorsque, par

exemple, la reine Christine dut lui rendre visite, comme on

étoit à se demander quel cérémonial il faudroit observer

pour cette réception, on en appela prudemment à la mémoire

de ceux qui pouvoient savoir ce qui se passoit en pareil cas

chez Baïf, aussi bien qu'aux assemblées de Saint-Victor, et

l'on s'en fit une règle. «M. le chancelier, écrit Patru à

d'Ablancourt, appela M. de La Mesnardière, qui, sur cette

proposition, dit que du temps de Ronsard il se tint une

assemblée de gens de lettres et de beaux esprits de ce

temps-là à Saint-Victor, où Charles IX alla plusieurs fois,

et que tout le monde étoit assis devant lui. Il ajouta qu'on

étoit couvert, si ce n'est lorsqu'on parloit directement au

roi.» M. Sainte-Beuve, à qui nous devons de connoître une

partie de ce qui précède, relève avec raison l'impudence de

Moncrif, qui, dans son _Choix d'anciennes chansons_, p. 33,

s'imagine de dire, à propos de Baïf: «Peut-être le premier

poète qui a imaginé d'avoir une petite maison dans un

faubourg de Paris. Une académie qu'il y établit, dans de

certains jours, n'etoit peut-être qu'un pretexte.»--«Il faut

bien être de son XVIIIe siècle pour avoir de ces idées-là»,

dit M. Sainte-Beuve. Un peu plus loin, il fait encore cette

remarque, par laquelle nous clorons l'histoire toute

littéraire de ce vieux logis; «C'est dans ce couvent des

Angloises, bâti sur l'emplacement de la maison de Baïf, que

par la suite (_volventibus annis_) a été élevée Mme Sand.

(_Tableau histor. et crit. de la poésie françoise et du

théâtre françois au XVIe siècle_, édit. Charpentier, p.

422-423.) Mme Sand a longuement parlé elle-même de cette

maison, qui la vit enfant. (_Hist. de ma vie_, in-12, t. 6,

p 105.)]

[Note 42: C'est Philippe Desportes, abbé de Tiron, comme on

sait.]

[Note 43: Desportes, après avoir, en 1587, passé quelque

temps triste et découragé chez Baïf, où de Thou le vint voir

(_Mém. de la vie de Jacq.-Aug. de Thou_, 1714, in-12, p.

168), s'étoit décidé pour le parti de la Ligue, pensant

peut-être que mieux valoit être rebelle que ne rien faire.

C'est à Rouen, près de l'amiral de Villars, qui y _régnoit_

pour la sainte Union, qu'il s'étoit retiré. Dans le parti

contraire, sa défection étoit honnie. Les auteurs de la

_Ménippée_ le placent parmi les traîtres, et disent, parlant

de lui: «Athéiste et ingrat comme le poète de l'amirauté.»

(_Edit. Ch. Labitte_, p. 9.) Il s'en moquoit. Conseiller

intime de M. de Villars, principal ministre «de ce moderne

roi d'Yvetot», comme la _Ménippée_ appelle l'amiral (p.

231), il menoit tout à sa guise en Normandie, gouvernoit le

gouverneur, faisoit secrètement des traités avec le roi,

ainsi que nous l'apprend Palma-Cayet (_Coll. Petitot_, 1re

série, t. 45, p. 352), et de cette façon se consoloit

d'autant mieux de la perte de ses bénéfices qu'il se

ménageoit les moyens de les recouvrer plus tard, ce qui fut

en effet.]

[Note 44: C'est-à-dire chef de la _connétablie_ qui jugeoit

de tous les crimes commis par les gens de guerre, sur les

routes ou ailleurs. G. Baïf, en disant que Monguibert étoit

un justiciable de ce tribunal, donne à entendre qu'il ne

valoit pas mieux qu'un voleur de grands chemins.]

[Note 45: Sorte de bouclier.]

Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 2 / 60 题