M. LE CURÉ. On ne doit jamais chercher à effrayer personne; les

imprudens qui s'en avisent peuvent en devenir eux-mêmes les victimes.

J'ai connu à Paris un cordonnier qui faisait profession de veiller

auprès des morts; et tout en remplissant cette fonction, il

travaillait quand il était pressé d'ouvrage. Des jeunes gens qui

demeuraient dans une maison où il y avait un mort, résolurent

d'effrayer le gardien: ils déplacèrent donc le cercueil, et le

déposèrent dans un coin; puis l'un d'eux se mit sous le drap mortuaire

à la place. Le cordonnier vint pour faire sa veillée, et apporta en

même temps de l'ouvrage. Tout en travaillant, cet homme se mit à

frédonner quelques airs. Alors le jeune homme caché sous le drap,

prenant un ton de voix sépulcrale, dit: «On ne chante point quand on

veille les morts.» Le cordonnier ne fit pas grande attention à cette

voix, parce qu'il s'imagina que c'était une illusion, et il continua.

Mais comme un instant après on répéta les mêmes paroles, notre

veilleur prit une forme, et la lança avec force sur le cercueil, en

disant: «On ne parle point quand on est mort.» Le malheureux jeune

homme caché là fut frappé à la tempe, et tué roide. Les autres jeunes

gens qui attendaient toujours la scène que devait produire l'effroi du

cordonnier, n'entendant rien et ne voyant point revenir leur camarade,

s'informèrent, et furent désespérés quand ils connurent le funeste

résultat de leur démarche plus qu'inconséquente.

Les enfans regardaient de tous côtés s'ils ne verraient rien paraître,

et ils étaient attentifs au moindre bruit.--Je vois, leur dit M. le

Curé, ce qui occupe votre esprit; mais soyez tranquille, vous ne

verrez rien en ce moment.

ALBERT. C'est bien dommage; nous vous promettons de ne pas avoir

peur.

M. LE CURÉ. J'aime à le croire; mais il me faut une certitude que je

ne puis acquérir que par diverses épreuves que vous aurez à subir

auparavant. Que vous n'ayez pas peur à présent, cela se conçoit, il

fait jour et vous êtes en compagnie; or, dans ces deux hypothèses, on

ne voit jamais de revenant, parce que nos sensations se soutiennent

avec force, et par conséquent l'imagination ne saurait prendre le

dessus; ce qui vous démontre clairement, mes petits amis, que toutes

les prétendues apparitions ne sont que des visions de personnes dont

le cerveau est troublé par l'effroi.

M. DE FORBIN. J'aperçois de cette fenêtre le cimetière du village.

Voyez-vous ce charnier où sont rangés tous ces ossemens? Que

diriez-vous, si vous voyiez tout à coup une de ces têtes se déranger

de sa place, et venir de votre côté?

LES ENFANS. Il faut avouer, mon oncle, que cela serait effrayant.

M. DE FORBIN. Ce prodige est pourtant arrivé à Paris. Vous connaissez

le marché des Innocens?

CÉCILE. Oui; cette grande place où il y a une belle fontaine, et qui

est remplie de marchands de légumes et de fruits.

M. DE FORBIN. Eh bien! par une bizarre destinée, l'on va chercher le

soutien de la vie dans un lieu jadis consacré à la mort. Ce n'est

qu'en 1786 qu'on transporta dans des cimetières hors de la ville

l'innombrable quantité d'ossemens que contenait celui-ci. Ce transport

se faisait ordinairement la nuit. Un soir, pendant qu'on chargeait la

voiture funèbre d'ossemens, et que l'on confondait les têtes froides

du riche, du pauvre, du savant et du sot, on vit à la lueur des

flambeaux une de ces têtes remuer, se tourner en plusieurs sens, et

faire deux ou trois bonds. Les intrépides fossoyeurs sentent leurs

cheveux se dresser sur leurs têtes; ils reculent d'effroi.

VICTOR. Comment cette tête marchait toute seule?

M. DE FORBIN. Non pas toute seule précisément, car il s'était logé

dedans un gros rat que l'on vit sortir un instant après; et les éclats

de rire succédèrent à la frayeur.

ALBERT. Je vois qu'il ne faut en effet s'effrayer de rien: c'était

bien là le cas ou jamais de croire aux événemens surnaturels.

M. DE FORBIN. A coup sûr, s'il n'y avait eu là qu'une seule personne,

et qu'elle eût été effrayée, elle se serait sauvée. Après avoir vu la

tête se mouvoir, elle n'eut pas vu le rat en sortir; et par

conséquent, elle serait demeurée convaincue que cet événement tenait

du prodige.

VICTOR. J'ai lu dans l'histoire de France, par Daniel, que Charles IX

étant à la chasse dans la forêt de Lions, en Normandie, on vit

paraître un spectre de feu, qui épouvanta tellement tous ceux de la

suite du roi, qu'ils s'enfuirent et le laissèrent seul. Ce prince,

tirant son épée, piqua droit à ce feu extraordinaire, et le spectre

disparut aussitôt.

M. DE FORBIN. Il ne faut attribuer ces effets singuliers qu'à des

causes purement physiques; ce sont des exhalaisons qui sortent de

terre et s'enflamment. Il est des pays où l'on voit très-souvent de

ces espèces de prodiges. Dans la Libye, par exemple, où l'air est

ordinairement fort tranquille, il s'y forme par les exhalaisons, des

nuages qui, n'étant point dissipés par les vents, s'épaississent et

prennent diverses figures: si l'on fuit, ou si l'on donne quelque

mouvement à l'air, ou s'il se trouve une rivière ou un ruisseau dans

ce canton, ces exhalaisons épaissies suivent le cours de l'eau ou le

mouvement de ceux qui fuient; et si elles les atteignent, elles les

enveloppent et les glacent de frayeur. Les habitans de ces pays ne

s'en mettent point fort en peine; mais on conçoit que les étrangers

qui ignorent les causes qui produisent ces nuages, peuvent en être

effrayés, et les prennent pour des spectres.

M. LE CURÉ. Nous voyons quelquefois dans nos campagnes, et surtout

dans les temps de chaleur et d'orage, de petites flammes qui vont et

qui viennent au gré de l'air, et qu'on nomment _feux follets_. Les

gens peu instruits sont persuadés que ce sont des esprits espiègles ou

malicieux: c'est tout simplement de l'air inflammable qui s'est dégagé

de la terre, et particulièrement des terrains marécageux.

CÉCILE. Je vois aussi quelquefois des étoiles se détacher du ciel, et

tomber sur la terre comme une fusée.

M. DE FORBIN. Ce ne sont pas des étoiles; mais de simples exhalaisons

sulfureuses qui s'enflamment, filent et meurent dans l'air. Quand ça

tombe jusqu'à terre, on ne trouve qu'une matière blanche et visqueuse,

qui est le résidu de ce qui a brûlé dans les airs. Sur les mers, on

voit dans les temps orageux, de petites flammes qui s'attachent aux

pavillons, aux cordages et aux mâts des vaisseaux, et qu'on appelle

_feux Saint-Elme_; elles sont produites par le fluide électrique

répandu dans l'air, et qui, étant poussé avec impétuosité et

rencontrant des corps isolés, tels que des vaisseaux, se manifeste

alors sous la forme de petites flammes, principalement dans les

endroits où il y a du fer, que la matière électrique pénètre

très-aisément.

J'ai vu sur les mers deux phénomènes qui frappent l'imagination et

donnent lieu à des contes fondés sur les effets surnaturels: l'un,

qu'on appelle _mirage_, est un effet attribué généralement à la

disposition des couches de l'atmosphère: les rivages opposés semblent

se rapprocher; les mâts des vaisseaux paraissent renversés; on croit

apercevoir dans l'air, pendant les jours très-chauds, des bois, des

châteaux, des troupeaux, des hommes, etc. L'autre phénomène est d'un

aspect non moins merveilleux; il a de quoi étonner, et présente un

tableau vraiment magique. Au milieu des ténèbres de la nuit, on se

voit entouré d'une lumière qui se répand sur les eaux, ou se joue

autour du navire. Quelquefois la mer toute entière, aussi loin que

l'oeil peut l'embrasser, paraît être en feu, et des corps lumineux y

nagent sous des formes diverses.

VICTOR. Ah! mon oncle! que cela doit être beau à voir!

M. DE FORBIN. Des gens simples et pusillanimes sont quelquefois

effrayés des effets de cette phosphorescence des eaux. J'en ai vu qui

en sont tombés malades de peur. Cependant tout cela s'explique par les

principes de la saine physique.

ERNEST. La connaissance des causes physiques n'étant pas à la portée

du vulgaire, il s'extasie ou s'effraie facilement. Des curieux

regardant avec un flambeau dans un vieux sépulcre qu'on venait

d'ouvrir dans l'école de médecine de Pise, les vapeurs grasses causées

par la corruption des cadavres s'enflammèrent à l'approche du

flambeau, au grand étonnement des assistans, qui crièrent, _miracle_.

La même chose arriva à Rome, en ouvrant le tombeau de Boniface VIII.

Quelquefois aussi les vapeurs grasses qu'exhalent les cadavres, soit

dans les cimetières, soit sur les champs de bataille, excitées par une

forte chaleur, s'enflamment. Il faut attribuer à une cause semblable

ce qui arriva dans le siècle dernier à Febourg, secrétaire du roi de

Danemarck; cet homme ayant été pendu, il parut, dit-on, pendant la

nuit une flamme sur sa tête. Le peuple qui ne voit que des prodiges

dans les choses qui lui paraissent extraordinaires, augura que cet

homme était mort innocent des crimes qu'on lui imputait.

ALBERT. Mais j'ai pourtant lu dans plusieurs livres une histoire bien

authentique d'un revenant; je veux parler du _grand Veneur_ de la

forêt de Fontainebleau: c'est un fantôme que l'on dit avoir souvent

apparu aux rois lorsqu'ils allaient à la chasse. Il se fit voir pour

la dernière fois du temps d'Henri IV, dans un moment où le roi

revenait de la chasse très-mécontent de n'avoir rien pris. Ce monarque

entendit tout à coup un grand bruit de chiens et de chevaux, et des

fanfares qui semblaient annoncer une grande chasse plus heureuse que

la sienne. Le comte de Soissons, prince du sang, se détacha avec

plusieurs personnes pour aller voir ce que c'était; ce seigneur

rapporta qu'il avait vu, mais de fort loin, un grand homme noir à la

tête d'un nombreux équipage de chasse, et que ce mystérieux personnage

criait de temps en temps, _entendez-vous_, ou _m'attendez-vous_,

ou bien _amendez-vous_. Le grand Sully y fut, dit-on, lui-même

attrapé. Un jour, ayant cru entendre le roi revenir de la chasse, il

sortit de son cabinet pour aller lui communiquer une affaire

importante; mais Henri IV était à plus de quatre lieues de là. Il se

trouva que c'était le _grand Veneur_ qui chassait aux environs du

château.

M. LE CURÉ. La plupart des historiens qui rapportent ce fait n'en

parlent que sur la foi d'autrui, et en hommes superstitieux ou qui

craignaient de choquer les opinions du temps; ils racontent simplement

ce que le vulgaire en pensait. Sully, l'autorité la plus respectable,

en parle aussi dans ses _mémoires_; mais vous remarquerez de quelle

maniere. «On cherche, dit-il, de quelle nature pouvait être ce

prestige, vu si souvent et par tant d'yeux, dans la forêt de

Fontainebleau: c'était un fantôme environné d'une meute de chiens,

dont on entendait les cris, et qu'on voyait de loin, mais qui

disparaissait lorsqu'on s'en approchait.»

Vous voyez que Sully ne considérait cela que comme un prestige: si un

homme de sa trempe en eut recherché la nature, je crois bien qu'elle

ne lui eut pas échappée, malgré la précaution du grand homme noir de

disparaître sitôt qu'on voulait s'approcher de lui.

Les historiens, ainsi que les voyageurs, ont abusé quelquefois du

droit qu'ils se sont acquis de raconter des choses extraordinaires.

Ils ont trouvé de vieilles traditions établies; le merveilleux leur en

a plu, et, quoique absurdes, ils n'ont pas dédaigné de les rapporter.

Voilà pourquoi vous trouverez parfois dans vos lectures des faits

surnaturels qui semblent confirmés, sanctionnés par d'illustres

écrivains; mais dont on n'a pas recherché la cause dans l'origine, ou

qui ne sont rien moins que véritables.

M. de Forbin se disposait à prendre congé de M. le Curé.--Et le

spectre, dirent les enfans, nous ne le verrons donc pas décidément

aujourd'hui?--Mes petits amis, répondit M. le Curé, je verrai ce soir

si vous avez l'assurance nécessaire. Je peux le faire venir chez vous

tout comme ici. Ayez du courage, de la fermeté, et je vous satisferai.

Ainsi, à ce soir.

Les enfans de retour auprès de leur mère lui racontèrent l'aventure du

fossoyeur, et comment M. le Curé avait sauvé du trépas un homme dont

l'enterrement avait eu lieu.--A notre retour à Paris, dit madame de

Verseuil, je vous menerai voir une dame de mes amies qui a été

également enterrée.

CÉCILE. Ah, maman! conte-nous cette histoire.

Mad. DE VERSEUIL. Mes enfans, vous avez à étudier, et à prendre vos

leçons d'écriture et de calcul.

VICTOR. Nous te promettons de bien travailler aussitôt après.

Mad. DE VERSEUIL. Je vais donc vous satisfaire. Un marchand de la rue

Saint-Honoré avait promis sa fille au fils d'un de ses amis, marchand

comme lui dans la même rue. Cette jeune personne était très-jolie. Un

financier déjà d'un grand âge, mais extrêmement riche, se présente

pour l'épouser, et il fit de si grands avantages à toute la famille,

que les parens le préférèrent au jeune homme à qui elle avait été

promise. Le mariage s'accomplit; et peu de tems après, la jeune femme

étant tombée malade, fut tenue pour morte, ensevelie et enterrée. Son

amant, qui n'avait cessé de la regretter, ayant été pleurer sur sa

tombe pendant la nuit, entendit remuer dans le cercueil; il se douta

que cette femme était simplement tombée en léthargie. Ivre de joie, il

la retire aussitôt de la tombe; et, grâce à ses soins, elle a le

bonheur de revenir à la vie. Quand elle fut parfaitement rétablie ils

passèrent en Angleterre, s'y marièrent, et y vécurent tranquilles

pendant dix années, au bout desquelles ils revinrent à Paris. Le

premier mari ayant reconnu sa femme dans une promenade, la réclama en

justice: ce fut la matière d'un grand procès. Le couple heureux se

défendait sur ce que la mort avait rompu les liens du premier mariage;

mais prévoyant qu'ils pourraient succomber, ces deux époux se

retirèrent de nouveaux dans une terre étrangère, où ils demeurèrent

jusqu'au décès du financier.

Dans un siècle d'ignorance, si cette femme avait eu l'intention de se

dire revenue de l'autre monde, il y aurait eu des sots assez crédules

pour le croire, parce qu'ils avaient assisté à son enterrement.

M. DE FORBIN. J'ai vu à Tavistock en Angleterre, dans l'hospice des

pauvres, un homme qui est tombé six fois différentes dans des

léthargies qui le mettent dans l'état où se trouve un homme réellement

mort; son corps devient froid comme le marbre et roide comme une

statue.

Gertrude vint en ce moment apporter les livres que Gérard avait été

chercher à la ville. M. de Forbin donna ce bouquet à la petite Cécile,

qui, en soeur bien aimable, partagea avec ses frères. En faveur de la

fête de sa petite nièce, le bon oncle pria madame de Verseuil

d'accorder vacances entières aux trois jeunes gens. Cette faveur ne

lui fut pas refusée. Les enfans embrassèrent leur oncle et leur mère,

et passèrent le reste de la journée à visiter les livres nouveaux dont

on leur avait fait présent.

LES HISTOIRES MERVEILLEUSES.

TROISIÈME PARTIE.

Le soir, Monsieur le Curé vint comme il l'avait promis, accompagné de

son neveu. Eh bien, mes amis, dit-il aux enfans, êtes-vous assez

raisonnables pour n'avoir plus de vaines frayeurs?

CÉCILE. Pour moi, je n'aurai plus peur maintenant; car les livres que

mon oncle a eu la bonté de me donner ont aussi concouru à me rassurer

parfaitement. Voici ce que j'y lis: «Vous trouverez mille gens dans le

monde, mes enfans, qui vous diront que l'on a vu des spectres, des

revenans, des fantômes, des morts qui marchaient dans les ténèbres de

la nuit. Méprisez ces récits absurdes; les personnes qui les font sont

ordinairement ignorantes, crédules, et n'ont que peu de raison; elles

adoptent avidement les contes qu'elles entendent et s'empressent de

les répéter pour inspirer aux autres leurs sottes frayeurs, et faire

croire ce qu'elles croient elles-mêmes. Vous trouverez, ce qui est

bien plus fort, des gens qui vous rapporteront des faits incroyables,

non pas sur la foi d'autrui, mais bien pour les avoir vus de leurs

propres yeux; ces gens seront quelquefois reconnus pour des personnes

d'honneur et incapables d'en imposer. Faudra-t-il donc les croire

alors? non, mes amis: ces personnes, sans doute, ne veulent point vous

tromper, elles croient fermement avoir été témoins de choses

extraordinaires, mais les apparences, leur crédulité et leurs craintes

les ont elles-mêmes trompées; si elles eussent examiné avec soin aux

lumières de la raison, et surtout avec courage, ce qui leur paraissait

surnaturel, elles auraient reconnu l'illusion, et auraient été

convaincues que Dieu ne permet point ainsi que rien sorte des voies

ordinaires de la nature. Je vais vous raconter à ce sujet deux

aventures assez singulières, et qui vous apprendront comment on doit

agir dans une circonstance semblable.»

«Le cardinal de Retz rapporte dans ses _Mémoires_, qu'ayant passé la

soirée dans la maison de l'archevêque de Paris, son oncle, à

Saint-Cloud, avec madame et mademoiselle de Vendôme, madame de Choisy,

le vicomte de Turenne, l'évêque de Lisieux, et messieurs de Brion et

Voiture, on s'amusa tant, que la compagnie ne put s'en retourner que

très-tard à Paris. La petite pointe du jour (on était au milieu de

l'été) commençait à paraître: quand on fut au bas de la descente des

_Bons-hommes_, justement au pied, le carrosse arrêta tout court. Le

cocher à qui on en demanda la raison, répondit d'une voix tremblante:

Voulez-vous que je passe par-dessus tous les diables qui sont là

devant moi? Cinq ou six laquais qui étaient derrière n'osaient ouvrir

la bouche. Turenne, au-dessus de la crainte, se jeta en bas du

carrosse, tira son épée; le cardinal s'étant saisi d'une autre, courut

aussitôt le rejoindre. Allons voir ces gens-là, dit Turenne, je crois

que ce pourrait bien être des diables. Le reste de la compagnie

demeura transi de frayeur dans le carrosse.

»Comme nous avions déjà fait cinq ou six pas du côté de la

_Savonnerie_, continue le cardinal dans ses mémoires, j'entrevis une

longue procession de fantômes noirs qui me donna plus d'émotion

qu'elle n'en avait donné à M. de Turenne; mais par la réflexion que je

fis, que j'avais long-temps cherché des esprits, et qu'apparemment

j'en trouverais en ce lieu, je m'avançai rapidement vers la

procession. Les gens du carrosse qui croyaient que nous étions aux

mains avec tous les diables, firent un grand cri, et ce ne furent

pourtant pas eux qui eurent le plus de peur. Les pauvres Augustins

réformés et déchaussés, que l'on appelle capucins noirs, qui étaient

nos diables d'imagination, voyant venir à eux deux hommes qui avaient

l'épée à la main, eurent une belle frayeur, et l'un d'eux se détachant

de la troupe, nous cria: Messieurs, nous sommes de pauvres religieux

qui ne faisons de mal à personne, et qui venons nous rafraîchir dans

la rivière pour notre santé. Nous retournâmes au carrosse, M. de

Turenne et moi avec des éclats de rire que l'on peut s'imaginer. Il me

jura le lendemain que la première apparition de ses fantômes

imaginaires lui avait donné de la joie, quoiqu'il eût toujours cru

auparavant qu'il aurait peur, s'il voyait jamais quelque chose

d'extraordinaire; et je lui avouai que la première vue m'avait ému

quoique j'eusse toute ma vie souhaité de voir des esprits.

»Une autre fois Turenne voyageant dans une province méridionale de la

France, entendit parler d'un château inhabité où il revenait,

disait-on, des esprits. Curieux d'éclaircir cette histoire, il alla

coucher dans ce lieu. Sur le minuit un spectre chargé de chaînes se

présenta et fit signe à Turenne de le suivre. Arrivé dans une des

salles basses du château, aussitôt une trappe s'ouvrit sous leurs

pieds, et Turenne se trouva dans un souterrain, au milieu d'une bande

d'hommes dont il reconnut bientôt que la profession était de faire de

la fausse monnaie. Le fantôme se dépouilla de son appareil lugubre, et

prit place parmi ses compagnons. Le chef de la troupe s'adressant à

Turenne, lui dit: Homme téméraire, quel dessein t'a conduit dans ces

lieux. Si ta raison t'empêchait de croire que ceux qui l'habitent

fussent des êtres surnaturels, ne devais-tu pas juger du moins qu'ils

avaient un intérêt puissant à n'être point connus? En découvrant qui

nous sommes, tu t'es perdu sans ressources: et ton entrée dans ce

souterrain est ton arrêt de mort.--La mort ne m'effraye point,

répliqua Turenne; apprenez à qui vous avez affaire; mais songez qu'en

attentant à mes jours, vous vous perdez aussi vous-mêmes: si je ne

reparais pas on viendra à ma recherche, et vous savez quel sort la

justice vous réserve....--Puisque tu es Turenne, reprit le chef de la

bande, nous savons que nous avons affaire à un homme d'honneur, et

nous allons te le prouver en nous confiant à ta discrétion. Donne-nous

ta parole de ne point parler de nous avant six mois, et nous te

laissons la vie sauve.--Je vous le promets.--Turenne songera, ajouta

le chef de la bande, que s'il trahit sa parole, en quelque lieu qu'il

soit, et telle précaution qu'il prenne, sa mort ne tardera pas à

venger la nôtre.

»Après cela, Turenne sortit librement du château, et alla rejoindre

ses gens, à qui il dit qu'il avait vu des choses effrayantes dans ce

château, et qu'on ne pouvait y entrer sans risquer de perdre la vie;

ce en quoi il ne mentait point.

»Environ un an après cette aventure, Turenne donnait chez lui un

grand repas, lorsqu'on vint lui remettre une lettre qu'un étranger à

cheval venait d'apporter. Cette lettre était ainsi conçue: _Les

esprits et les fantômes du château de.... ont l'honneur de faire savoir

à M. de Turenne qu'ils sont redevenus de paisibles habitans de la

terre. Ils le prient de vouloir bien accepter la riche monture qu'ils

lui envoient, comme une preuve de leur gratitude pour le secret qu'il

leur a gardé._

»Effectivement le messager avait attaché dans la cour un cheval

superbement harnaché, et avait disparu. Turenne, qui avait pour ainsi

dire oublié cette aventure, la raconta à ses convives.[1]»

1 Il n'est pas sûr que cette seconde aventure que l'on attribue à

Turenne lui soit arrivée; mais la leçon qui en résulte n'en est

pas moins utile: c'est la raison qui m'engage à faire ce récit.

ALBERT. Il ne fallait rien moins que la fermeté de Turenne pour n'être

point effrayé au milieu de ces faux-monnoyeurs. Je remarque que les

prétendus revenans n'ont jamais fait de mal à personne; mais ici

Turenne courait risque de la vie.

M. DE VERSEUIL. Je connais le propriétaire du domaine d'Ardivilliers,

aux environs de Breteuil en Picardie; il me racontait une aventure de

ce genre arrivée chez lui: il y revenait un esprit, et ce maître lutin

y faisait un bruit si effroyable, que personne n'osait y demeurer que

le fermier, avec qui cet esprit était apprivoisé. Si quelque

malheureux passant y couchait une nuit, il était étrillé d'importance.

Cela faisait grand tort au propriétaire, qui était contraint de

laisser sa terre à très-vil prix: mais enfin il résolut de faire

cesser la lutinerie, persuadé qu'il y avait de l'artifice dans tout

cela. Il va coucher dans son château, et pose sur sa table deux

pistolets chargés, bien décidé de s'en servir à la première

apparition.

Les esprits qui savent tout, surent apparemment ces préparatifs; pas

un d'eux ne parut. Mais au milieu de la nuit, on entendit un grand

bruit de chaînes dans l'appartement au-dessus. La femme et les enfans

du fermier vinrent se jeter aux genoux de leur seigneur, pour

l'empêcher de monter dans cette chambre; mais sans les écouter, il

s'en alla droit à l'appartement où se faisait le bruit, tenant un

pistolet d'une main et un flambeau de l'autre.

Il ne voit d'abord qu'une épaisse fumée que quelques flammes

redoublaient en s'élevant par intervalles; bientôt il entrevit

confusément l'esprit au milieu: c'est un grand corps vêtu de noir, il

a des cornes, une longue queue; enfin c'est un objet fait pour donner

de l'épouvante. Le gentilhomme ne s'intimide pas cependant, il ajuste

l'homme noir, et lui tire un coup de pistolet; mais il est tout étonné

qu'au lieu de tomber, ce fantôme se met à faire des gambades devant

lui.

VICTOR. Voilà du merveilleux que je ne comprends pas; car si ce n'est

pas un spectre, comment résiste-t-il aux coups de pistolets? Cela dut

intimider le gentilhomme?

Les Histoires merveilleuses, ou les Petits Peureux corrigés · 第 2 / 4 段