persuadé que ce ne pouvait être un esprit. Il chercha à le saisir;
mais le spectre n'était point d'avis de se laisser approcher. Etant
pressé de trop près, il sort de la chambre et descend par un petit
escalier; le gentilhomme descend après lui et ne le perd point de vue,
traverse cours et jardin, et fait autant de tours qu'en fait le
spectre; enfin ce fantôme étant parvenu dans une grange, disparut aux
yeux du gentilhomme. Celui-ci, sans se rebuter, appela du monde, et
visitant l'endroit où le spectre s'était évanoui, il découvrit que
c'était une trappe qui se fermait de l'autre côté; on l'enfonça, et
l'on trouva dans un petit caveau l'homme noir et de bons matelas qui
le recevaient mollement quand il s'y jetait. Le gentilhomme fit sortir
cet esprit, qui n'était autre que son fermier.
ALBERT. Mais qu'est-ce qui le rendait à l'épreuve du pistolet?
M. DE VERSEUIL. C'était une peau de buffle ajustée à son corps. Ce
fourbe avoua toutes ses souplesses, et son maître exigea les arrérages
de toutes les années sur le pied de ce que la terre était affermée
avant les apparitions.
M. LE CURÉ. Vous avez entendu parler d'un voleur qui a fait beaucoup
de bruit, du fameux Mandrin? Je vais vous raconter un de ses tours: Il
convoitait un château situé sur une montagne d'où l'on découvrait la
campagne des environs. On vint lui dire que le propriétaire venait de
mourir.--Voulez-vous en faire l'acquisition sans coup-férir, dit
Roquairol, l'homme le plus déterminé de sa troupe? Il est à nous si
vous me secondez; je ne vous demande pas quinze jours.--Mandrin qui
connaissait la capacité de cet homme, lui donna carte blanche.
Roquairol connaissait tous les préjugés du peuple, et sa frayeur pour
les morts; il résolut d'en tirer avantage.--La circonstance est
favorable, dit-il à son maître, le défunt doit avoir quelques petites
restitutions à faire, c'était un procureur.--Le soir, il entra avec
quatre hommes qu'il distribua en différens postes. La veuve était
seule dans une chambre, et ses domestiques dans la cuisine. Roquairol
fut droit à la chambre du procureur; il commença par agiter fortement
les rideaux, et renverser des tables et des chaises. La veuve courut
vite auprès de ses domestiques. Le revenant se plaignait comme un
homme qui brûle. On croyait n'avoir à craindre que d'un côté,
lorsqu'il s'éleva un grand bruit dans les quatre coins du château; on
entendait des voix terribles qui se disputaient l'âme du procureur, et
on ne voyait que feu et flammes par le moyen des pistolets et des
pétards. Roquairol avait jeté un drap sur sa tête, avec des flammes
peintes en rouge; il parut en cet équipage et enchaîné au milieu de
ses gens habillés en satyres; il répétait: _Je brûle, je brûle! bien
mal acquis, malheur à ceux qui l'habitent, ils brûleront avec moi._ Il
entra dans la cuisine, où quelques femmes s'évanouirent, parcourut les
appartemens et disparut.
On ne douta plus dès-lors que le pauvre procureur ne fût au pouvoir
des démons. On l'avait vu, on l'avait entendu; le bruit en courut dans
tout le pays.
Le lendemain la même apparition eut lieu; cette fois il y avait
quatorze démons. La veuve s'empressa de quitter ce séjour. Des clercs
de procureur ne voulant pas croire ce qu'on rapportait, s'y rendirent
un soir pour y passer la nuit; mais Roquairol, qui en fut prévenu, s'y
trouva à la tête de vingt-huit bandits déguisés en démons, en singes,
en ours, et armés de crocs et de fourches; Mandrin lui-même descendit
par la cheminée de la chambre où tout le monde était rassemblé, et il
parut affublé d'une peau de taureau avec des cornes effroyables. A
cette vue, les clercs de procureur prirent la fuite. Mandrin demeura
maître du champ de bataille. Comme quelque curieux pouvait être tenté
de venir visiter ces lieux, il plaça à l'entrée un homme vêtu d'une
peau d'ours, qui se jetait sur ceux qui voulaient avancer. De temps en
temps, pour nourrir l'erreur du public, on faisait grand bruit dans la
maison, et il passa pour certain qu'il y revenait des esprits. C'est
ainsi que la crédulité du peuple fait la hardiesse des fourbes.
CÉCILE. Est-ce que Mandrin resta possesseur de ce château?
M. DE FORBIN. Cela aurait bien pu arriver, s'il n'avait pas eu affaire
à la justice. Mais la police connut bientôt sa retraite. La
maréchaussée, qui ne craint point les revenans, s'empara de tous les
esprits qui ne furent pas assez lestes pour prendre la fuite, et le
gibet devint leur partage.
VICTOR. Dans le livre dont ma soeur m'a fait présent, je trouve ce
trait curieux qu'un écolier raconte à ses camarades: «J'étais, dit-il,
dans la maison de campagne de mon père, à Bondi, lorsque la grande
armée, venant du nord, traversa la France pour se rendre en Espagne.
On nous envoya un officier à loger pendant environ quinze jours.....»
En ce moment on sonna à la grille du château, et Gérard introduisit
un officier qui se présentait avec un billet de logement. Soyez
le bienvenu, lui dit M. de Verseuil; votre arrivée a cela de
singulier, que ces enfans nous lisaient à l'instant même une
histoire où il est question de loger un officier.--Je vous prie
en grâce de continuer cette lecture, dit le militaire; je serai charmé
de l'entendre.--Volontiers; pourvu que vous veuillez bien dire si vous
n'auriez pas besoin de quelque chose en attendant le souper?--Mille
remercîmens; je n'ai besoin de rien. Alors Victor reprit sa lecture:
«Cet officier avait un frère dont il attendait impatiemment des
nouvelles, parce que les dernières lettres qu'il en avait reçues lui
apprenaient qu'il était malade. La veille de son départ, il entra dans
la salle où nous étions rassemblés pour le déjeûner; il avait l'air
triste, abattu.
»Hier soir, nous dit-il, avant de m'endormir, je songeais à mon frère,
quand tout à coup j'entends heurter avec force à ma porte; elle
s'ouvre, on entre dans ma chambre, on la parcourt avec vitesse; deux
chaises et une table de nuit sont renversées. Je demande qui est là?
on ne me répond point; mais on s'élance avec rapidité près de mon lit,
et j'aperçois, à la faveur d'un faible rayon de lune, une espèce de
fantôme blanc qui agite fortement mes rideaux. Je me jette en bas du
lit pour le saisir; et afin qu'il ne m'échappe point, je commence par
fermer la porte; mais lorsque je reviens à lui, et que je me crois
certain de découvrir ce qu'il est, je le vois s'élancer à la fenêtre,
il brise les vitres, et disparaît à mes yeux. Etonné de l'aventure, je
me procure de la lumière. Une lettre à mon adresse se trouve à mes
pieds; je l'ouvre: qu'on juge de ma situation, _ton frère est mort_!
voilà les premiers mots qui s'offrent à ma vue. Mes mains laissent
tomber mon flambeau; ma lumière s'éteint, et je reste anéanti de
surprise et de douleur.»
L'OFFICIER. Permettez que je vous exprime mon étonnement! Ceci est
ma propre histoire! Dans la circonstance que l'on décrit, vous
pouvez vous imaginer toutes les idées qui durent me passer par la
tête. Comment croire en effet qu'un événement qui paraît aussi
extraordinaire, soit amené par les causes les plus simples? Il n'y
avait cependant là rien de surnaturel: la suite de cette histoire
l'explique sans doute?
VICTOR. Oui; voici ce que dit celui qui la raconte: «Une espièglerie
que j'avais faite à notre chat était la cause de tout ceci. Avant de
m'aller coucher, je lui avais attaché au cou le tablier blanc de notre
bonne. L'animal s'était sauvé dans cet équipage, et il était venu se
jeter dans la porte de l'officier, qui, étant mal fermée, s'était
ouverte aussitôt. En courant dans la chambre, il avait renversé les
meubles, et avait fait tomber de la poche du tablier la lettre que ma
bonne était chargée de remettre. En s'élançant ensuite à la croisée,
il avait brisé un carreau, et s'était sauvé; le matin, ma bonne le
trouva dans la cour, encore affublé du tablier qu'il n'avait pu
parvenir à détacher.»
L'OFFICIER. C'est cela précisément; l'historien est fidèle.
VICTOR. «D'après cet événement, continue toujours l'écolier, je n'ai
jamais eu peur, parce que je me suis fait une loi et une habitude,
lorsque je crois voir ou entendre quelque chose d'extraordinaire,
d'examiner si ce n'est point simplement un effet de l'imagination: si
j'en reconnais la réalité, j'ai soin d'en rechercher toutes les
causes, afin de pouvoir les approfondir et les apprécier ensuite.
Quand on s'est procuré une fois de cette manière l'explication d'une
aventure qui paraissait d'abord terrible et surnaturelle, il n'en
coûte plus ensuite pour faire les mêmes recherches dans toutes les
autres circonstances qui peuvent se présenter.»
M. DE VERSEUIL. Voilà un enfant qui pense judicieusement.
ALBERT. Eh bien, nous aurons soin de faire notre profit de sa prudente
et sage méthode.
L'OFFICIER. Il est arrivé une aventure bien singulière à un soldat de
ma compagnie, qui joua lui-même le rôle de revenant. En passant à
Orléans, deux soldats sont envoyés avec un billet de logement chez un
fermier des environs, dont la mère venait de mourir la nuit précédente
dans cette maison. Le soir il y avait assemblée de famille, et par
conséquent grand souper. Les deux soldats sont invités au repas; mais
l'un d'eux étant retourné à la ville, prit avec d'autres camarades un
à compte tel qu'à son retour il n'eut plus besoin d'autre chose que de
son lit. Il se couche. L'autre militaire se rend au souper; il tâche
d'égayer les convives; le vin est le seul remède qu'il connaît contre
le chagrin; il les engage donc à boire, et pour prêcher d'exemple, il
se ménage si peu les rasades, que bientôt il y voit trouble. En homme
prudent, il songe à faire halte; et sans rien dire à personne, il bat
en retraite, c'est-à-dire qu'il va rejoindre son camarade. N'étant pas
très-ferme sur ses jambes, il trébuche dans l'escalier, sa chandelle
s'éteint; mais il n'en continue pas moins son chemin. La clef était à
la porte de sa chambre, il entre, cherche son lit à tâton, et se
couche en poussant du côté de la ruelle son camarade qui ne lui
laissait que peu de place. Déjà il s'abandonnait aux douceurs du
repos, lorsqu'il entend ouvrir sa porte: c'était un petit cousin et
une petite cousine que notre militaire avait remarqués pendant le
souper, par l'amitié qu'ils paraissaient avoir l'un pour l'autre. Ils
entrent tous deux dans la chambre sans parler, prennent chacun une
chaise, s'asseyent devant la cheminée, et y placent un fagot qu'ils
allument. A la vue de tout ceci, le soldat ouvre de grands yeux, mais
ne dit mot. Nos jeunes gens s'approchent l'un de l'autre, et la
conversation s'engage.--Eh bien! cousine, il paraît donc décidé que
nos parens ne veulent pas nous unir?--Hélas! cousin, il n'est que
trop vrai; je sais même qu'ils forment d'autres projets.--Ah! ma chère
cousine! si notre grand'mère eut vécu encore quelque temps, elle nous
avait promis de décider nos parens à conclure notre mariage.--Oui, sa
mort est un grand malheur pour nous. Mais peut-être que du séjour
qu'elle habite, elle s'intéressera encore à ses petits enfans. Il faut
la prier d'intercéder pour nous auprès de Dieu. Ils s'approchent du
lit.--O ma mère! dit la petite cousine avec ferveur, nous implorons
votre secours. De ce lit de mort, daignez entendre....--De ce lit de
mort! s'écria le soldat en se levant d'auprès de son froid
compagnon!...... car il s'était trompé de chambre, et il était venu se
placer auprès de la défunte.....
Persuadés que c'est la grand'mère qui vient de parler, nos jeunes gens
se sauvent à toutes jambes, et tombent dans l'escalier en criant
miséricorde. Les parens qui étaient encore à table, accourent avec de
la lumière: la cousine raconte comment, allant avec son cousin pour
dire des prières auprès de la grand'maman, ils l'ont vue se lever de
son lit, et qu'elle leur a parlé d'une voix formidable. Le soldat,
mettant la circonstance à profit, paraît tout à coup sur le haut de
l'escalier enveloppé d'un drap: «Faites la volonté de Dieu, dit-il
d'un ton de voix qu'il a soin de déguiser; unissez promptement ces
deux enfans, ou je viendrai vous tourmenter jusqu'à ce que cela se
soit exécuté.»
Les pères et mères promettent aussitôt d'obéir à cet ordre suprême: le
mariage est fixé à huit jours; et le militaire, après avoir ainsi fait
le bonheur des jeunes gens, n'eut que le regret de ne pouvoir être de
la noce.
CÉCILE. Voilà toute la famille qui demeure persuadée que la grand'mère
est revenue.
M. DE FORBIN. Il y a des histoires de prétendus revenans dont les
causes naturelles sont vraiment singulières et comiques. Le comte de
Vordac arrivant à Plaisance en Italie, alla loger dans une hôtellerie,
dont l'hôte avait perdu sa mère depuis quelques jours. Le maître du
logis ayant envoyé un de ses domestiques pour chercher du linge dans
la chambre où elle était morte, ce domestique revint hors d'haleine et
criant qu'il avait vu sa maîtresse, qu'elle était revenue se coucher
dans son lit. Un autre valet faisant l'intrépide, y alla et revint de
même, disant qu'assurément elle était couchée dans son lit. Le maître
du logis monta pour s'en assurer; un moment après il descendit
précipitamment, et cria en italien aux personnes qui étaient à table:
Oui messieurs, j'ai vu ma pauvre mère, mais je n'ai pas eu le courage
de lui parler; je vous en conjure, allez-y, et soyez témoins de ce que
je dis.
Vordac voyant que personne ne se remuait, prit un flambeau, et
adressant la parole à un dominicain qui était de la compagnie, lui
dit: Allons, mon père, allons-y ensemble.--Je le veux bien,
répondit-il, pourvu que vous passiez le premier. Ils montèrent, ayant
chacun un flambeau à la main. Les autres étrangers, et le maître de
la maison à la tête de ses valets, suivirent. Etant entré dans la
chambre et ayant tiré les rideaux du lit, Vordac aperçut la figure
d'une vieille femme, noire, ridée, assez bien coiffée, qui regardait
d'un oeil fort assuré, et faisait des grimaces ridicules, comme pour
se moquer d'eux, et pour les effrayer. On dit au maître de la maison
d'approcher pour voir si c'était sa mère: Ah oui, c'est elle,
répondit-il; ah, ma pauvre mère! Les valets crièrent de même que
c'était leur maîtresse.
Vordac dit alors au dominicain de parler, puisqu'il était prêtre, et
d'interroger la morte. Il lui demanda: qui êtes vous? que
voulez-vous? et en même temps il lui jeta de l'eau bénite; mais comme
il avait la main tremblante de frayeur, il en répandit plus qu'il n'en
fallait. Alors le revenant sortant du lit, se jeta sur le dominicain,
qui commença à fuir et à crier de toutes ses forces, de même que tous
les autres.
Vordac qui était resté le dernier, vit distinctement que c'était un
singe. Cet animal ayant souvent regardé sa maîtresse se coiffer, et
ayant ce jour-là trouvé son bonnet et d'autres hardes, il s'était
affublé à sa manière, et ensuite s'était couché dans le lit où elle
était morte.
Mad. DE VERSEUIL. Vous voyez, mes enfans, qu'il ne tient souvent à
rien qu'un fait simplement bizarre ne passe pour une apparition bien
authentique. Si ce singe, après avoir été vu par tant de personnes, se
fut décoiffé et déshabillé pendant que M. de Vordac montait dans cette
chambre, tous ceux qui l'avaient vu auraient soutenu que la maîtresse
de l'hôtellerie était revenue.
ERNEST. J'ai entendu parler d'une aventure qui n'est peut-être qu'un
conte fait à plaisir; la voici: Un jeune officier, venu à Paris dans
le temps du carnaval, fit la partie d'aller au bal, et se déguisa en
diable. Il s'en revint chez lui un peu avant le jour, et frappa à
coups redoublés à sa porte, parce qu'il faisait grand froid. Une
servante de son auberge vint enfin lui ouvrir à moitié endormie; mais
dès qu'elle l'apperçut, elle referma au plus vite la porte, et
s'enfuit épouvantée.
L'officier, las de frapper inutilement, et mourant de froid, prit le
parti de chercher gîte ailleurs. En marchant le long de la rue, il
entrevit de la lumière dans une maison, et pour comble de bonheur la
porte n'était pas tout-à-fait fermée. C'est peut-être une auberge,
dit-il en lui-même, entrons. Mais que voit-il! un cercueil avec des
cierges autour, et un prêtre qui s'était endormi en lisant auprès d'un
fort bon brasier. Sans faire aucun bruit, il s'approche du feu, et
s'assoupit tranquillement sur une chaise.
Quelque temps après, le prêtre s'éveilla; et apercevant à côté de lui
une figure aussi horrible, il se mit à jeter des cris affreux. Le
militaire, réveillé en sursaut, prit aussitôt la fuite. Comme il
faisait jour, il alla chez le loueur de costume changer d'habit, et
retourna ensuite à son auberge. En entrant on lui apprit deux
nouvelles qui circulaient déjà dans tout le quartier; l'une, que la
servante du logis était malade, parce qu'elle avait reçu dans la nuit
une visite du diable, et l'autre, qu'un démon était aussi venu dans
une maison plus loin pour enlever un mort: ce dernier bruit parut
d'autant mieux fondé à certaines personnes, que le défunt avait été
procureur.
Mad. DE VERSEUIL. Sans doute cette histoire n'est qu'une plaisanterie;
mais M. l'abbé Lenglet-Dufresnoy rapporte qu'un homme distingué par sa
naissance et par ses richesses, étant mort dans une ville d'Espagne,
son corps fut transporté dans l'église d'un monastère, pour y être
inhumé avec les cérémonies ordinaires. Il y avait alors dans la même
ville une femme qui avait perdu l'esprit; se trouvant le soir près de
l'église de ce monastère, elle y entra et se cacha de manière qu'on
ferma toutes les portes sans l'apercevoir. La nuit elle alla se placer
dessous le cerceuil, sur l'estrade recouverte d'un tapis, et s'y
endormit jusqu'au moment où les moines se rendirent au choeur pour
chanter matines. Cette folle étant éveillée, se mit à chanter aussi et
à frapper sur l'estrade. Vous jugez de la peur qu'elle fit aux moines!
Ils se sauvèrent sans achever l'office.
Ce ne fut pas sans trembler que le sacristain alla le matin ouvrir les
portes de l'église. Quelques personnes entrèrent et sortirent; et la
folle qui s'était retirée dans un coin sortit comme les autres sans
rien dire. Les moines rassurés par la clarté du jour et par les
personnes qui se trouvaient dans leur église, furent visiter le
cercueil, où ils n'aperçurent rien de dérangé. On ne put s'empêcher de
croire dans la ville que l'âme du mort était revenue dans cette
église, puisque toute la communauté l'affirmait.
Mais au bout de deux mois, le mystère de cette apparition fut
découvert par la folle elle-même. Elle vit passer dans une place
quelques-uns de ces religieux, alors elle se mit à crier: moines,
moines, ne vous ai-je pas fait une belle peur? Les religieux
s'approchèrent pour savoir ce qu'elle voulait dire; elle leur avoua
que c'était elle qui, s'étant placée dessous le cercueil, les avait si
fort alarmés pendant les matines.
Sans cette découverte, toute la communanté aurait été persuadée
qu'elle avait entendu un revenant, et aurait continué d'être crue sur
son témoignage. Toutes les aventures de ce genre ont leur source dans
quelques surprises, et ne sont considérées comme des effets
surnaturels, que parce qu'on en ignore l'intrigue ou le dénouement.
CÉCILE. Oh! maman, nous voilà bien persuadés qu'il n'y a point de
revenans, et que tous les fantômes possibles n'existent, que dans
l'imagination effrayée qui les produit.
ALBERT. Je suis bien décidé; si je vois ou entends quelque chose
d'extraordinaire, d'examiner soigneusement ce que cela peut être.
VICTOR. Et moi, je promets de ne pas me laisser davantage maîtriser
par la peur.
M. DE VERSEUIL. Bien, mes enfans, embrassez-moi; et songez toujours à
ce que vous me promettez en ce moment.
M. LE CURÉ. Puisque cela est ainsi, je puis donc faire paraître mon
spectre.
LES ENFANS. Ah! M. le Curé, nous vous en prions.
M. LE CURÉ. Eh bien! lequel d'entre vous aura assez de hardiesse pour
aller, sans lumière, chercher une clef que l'on trouvera sur la
cheminée de la salle des portraits?--Moi, moi, moi, s'écrièrent à la
fois les petits intrépides.--La bonne volonté de Cécile me suffit, dit
M. le Curé; je vais charger Albert de ce message. Albert partit
aussitôt, et revint quelques instans après, tenant la clef dans sa
main.--C'est très-bien, dit M. le Curé: il faut maintenant que Victor
aille également sans lumière porter cette clef au concierge Gérard.
Victor prit la clef, et revint au bout de quelques instans, annonçant
qu'il lui était arrivé une aventure.--Que t'est-il donc arrivé,
demanda M. de Forbin?--J'avais remis la clef à Gérard, reprit Victor;
et après avoir traversé la cour, je rentrais sous le vestibule. Je
sens qu'on me saisit par les épaules, et on me secoue fortement. Hier,
je me serais mis à crier de toutes mes forces qu'on vint à mon
secours; mais surmontant toute crainte, je me retournai promptement et
me saisis, devinez de qui? de Turc, le chien de la cour qui
m'attaquait ainsi. Je lui fis quelques caresses, nous nous quittâmes
les meilleurs amis du monde, et me voici.
Il m'est aussi arrivé un petit événement en allant à la salle des
portraits, dit Albert; j'arrive, j'ouvre la porte, je cherche à tâton
la cheminée; à peine avais-je mis la main sur la clef, qu'une voix me
crie: Qui est-là? Bien certainement, hier je me serais sauvé ou
évanoui. Mon coeur battait je l'avoue; mais rappelant mon courage, je
répondis: C'est Albert; et j'ajoutai: Qui me fait cette question?
C'est La Pierre, me dit-on; comment! vous ne reconnaissez pas sa voix?
En effet, c'était le domestique de mon oncle qui se trouvait dans la
chambre à côté; il m'offrit de m'éclairer; mais je le remerciai,
voulant terminer mon message comme il avait été convenu.
Bien, mes enfans, dit M. de Verseuil; vous venez de faire une action
fort simple; mais je ne dois pas moins vous complimenter, parce que
c'est une victoire que vous remportez sur vous-mêmes, en allant ainsi
seuls et sans lumière par toute la maison. J'espère que vous voilà
aguerris pour toujours.
Un bruit se fit entendre à la porte comme de quelque chose que l'on y
déposait lourdement.--Voilà mon spectre arrivé, dit M. le Curé;
attendez-vous à voir la mort même en personne. Il ouvrit la porte, et
l'on aperçut dans une espèce de boîte carrée d'environ six pieds de
haut, un squelette entier.--Vous voyez mon ouvrage, continua M. le
Curé; j'ai voulu connaître l'anatomie du corps humain, et j'ai
conservé ce squelette comme le fruit de mes études.
CÉCILE. Ah! mon Dieu! Cette tête et tous ces ossemens sont réellement
ceux d'une personne qui a été vivante?
M. LE CURÉ. Oui, vraiment. J'ai quelquefois prêté ce squelette à des
étudians; hors cela, il est constamment dans ma chambre, la nuit et le
jour, et je vous proteste que jamais il n'a seulement remué. Pour
notre âme, croyez qu'une fois dégagée de ses liens terrestres et
placée dans le séjour que lui ont mérité ses bonnes ou mauvaises
actions, elle n'a plus de rapports avec la terre ni ses habitans.
L'OFFICIER. J'ai connu un chirurgien hollandais qui s'était fixé à
Moscou. Cet homme avait beaucoup de goût pour la musique et il jouait
du luth assez passablement. Un jour plusieurs strelitz, en passant
près de sa demeure, s'arrêtèrent à sa porte pour l'entendre. Un d'eux,
plus curieux, ayant aperçu dans la chambre un squelette qui était
agité par le vent de la fenêtre, fut si effrayé, qu'il prit aussitôt
la fuite, en criant que cette maison était habitée par un sorcier.
Les autres strelitz, qui partagèrent la frayeur de leur camarade,
répandirent dans le public que ce sorcier faisait danser les morts au
son du luth.
Le czar et le patriarche nommèrent trois personnes pour vérifier le
fait; on assembla ensuite le conseil, et le chirurgien fut condamné à
être brûlé vif avec son squelette.
Heureusement un seigneur, plus instruit que le conseil, représenta au
czar que, dans le pays où la chirurgie avait fait des progrès, on
avait des squelettes sur lesquels on étudiait la composition du corps
humain; il fit sentir par-là combien il était atroce et ridicule de
condamner au feu un chirurgien, pour avoir eu chez lui un squelette.
Sur cette sage représentation, l'infortuné hollandais aurait sans
doute dû être déclaré innocent, peut-être même récompensé par le czar;
mais la seule grâce que le seigneur russe put obtenir, ce fut de faire
commuer la peine du feu en celle d'un bannissement perpétuel. Le
squelette, qui avait été regardé comme complice du crime prétendu du
chirurgien, fut condamné à subir les peines qui avaient été prononcées
contre celui-ci; il fut traîné dans la place publique, et ensuite
brûlé.
M. DE VERSEUIL. Vous voyez ce que produisent l'ignorance et la
crédulité.