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LES
HISTOIRES
MERVEILLEUSES,
OU
LES PETITS PEUREUX CORRIGÉS;
OUVRAGE
DESTINÉ A PRÉMUNIR LES ENFANS CONTRE TOUTE IDÉE
D'APPARITIONS, DE REVENANS, DE FANTÔMES;
ET A LEUR INSPIRER LE COURAGE NÉCESSAIRE
DANS LES ÉVÉNEMENS QUI PARAISSENT SURNATURELS.
Par A. ANTOINE,
Auteur des _Nuits enfantines_, des _Animaux célèbres_, etc.
Ne craignez rien:
Ce livre est un flambeau dont la douce lumière
Ne doit point offusquer les regards qu'il éclaire.
DEMOUSTIER.
A PARIS,
A LA LIBRAIRIE D'EDUCATION
DE PIERRE BLANCHARD,
Palais royal, galerie de bois, nº. 249.
1813.
PRÉFACE.
Loke, _ce philosophe qui sonda les abîmes du coeur humain et qui sut
si bien dépouiller la vérité des illusions dont l'entourent notre
faiblesse et l'ignorance, avoue cependant qu'il n'a jamais pu réprimer
une sorte de frayeur superstitieuse qu'il éprouvait dans les ténèbres;
et il attribue ce mouvement, plus fort que sa raison, aux contes de
revenans dont une domestique ignorante et crédule avait bercé son
enfance. Rien n'est plus dangereux pour l'esprit neuf et curieux des
enfans que ces récits insensés; trop souvent ils ont suffi pour gâter
les têtes que la nature semblait avoir organisées pour l'honneur de
l'espèce humaine; et quand le mal n'est pas incurable, il faut toutes
les forces d'une raison éclairée pour parvenir à la guérison; encore
reste-t-il toujours une impression fâcheuse de ce mal: nous le voyons
par l'aveu de Loke; et si un esprit aussi supérieur n'a pu secouer
entièrement les vaines terreurs du premier âge, que doit-on espérer du
vulgaire des hommes?_
_Comme il est presque impossible aux parens les plus sages et même
les plus attentifs de garantir leurs enfans des discours d'une
servante imbécille, ou des récits d'une imagination malade, c'est donc
à la raison qu'il faut avoir recours; avec son aide, on parvient
souvent à détruire ce que la sottise et l'ignorance ont établi; mais
il est nécessaire de s'y prendre de bonne heure: l'homme aime le
merveilleux, il le reçoit avec avidité, et quand une fois il a
commencé à en nourrir son esprit, il lui est bien difficile de revenir
à la vérité qui lui paraît trop simple. C'est pour seconder les vues
de ces parens sensés que j'ai composé le petit ouvrage que je
présente: il doit plaire aux enfans par les histoires merveilleuses
qu'il contient, et, ce qui est l'essentiel, il doit les porter à
examiner les causes de ce qui leur paraît surnaturel; c'est là mon
but._
_Ce livre est le premier de ce genre que l'on ait destiné à l'enfance:
ce ne sera pas sans doute une raison pour le rejeter. Je voudrais
qu'une meilleure plume l'eût écrit, car il peut être utile._
_Je ne crois pas nécessaire d'avertir que la religion n'a rien à y
reprendre: les idées superstitieuses ne sont propres qu'à ternir sa
pureté, c'est un devoir de l'en débarrasser._
LES HISTOIRES MERVEILLEUSES.
PREMIÈRE PARTIE.
Sur les côtes de la Normandie, vis-à-vis les îles de Jersey et de
Guernesey, est un château gothique dont l'antiquité remonte à des
siècles si éloignés, que les bonnes gens du pays croient qu'il a été
bâti par les fées, et cela bien avant que les fameux hommes du Nord
vinssent donner leur nom à l'ancienne Neustrie: ces fées, à ce que
rapporte la tradition du pays, étaient filles d'un grand seigneur de
ces cantons, célèbre magicien lui-même.
Monsieur et madame de Verseuil venaient d'hériter de ce château; et
quoiqu'on fut au mois de novembre, ils avaient quitté Paris pour
prendre possession de ce nouveau domaine. Albert et Victor, leurs
fils, ainsi que Cécile, leur fille, avaient été du voyage; et un
marin, frère de madame de Verseuil, le capitaine Forbin, était aussi
arrivé au château depuis quelques jours.
Monsieur et madame de Verseuil, ainsi que le capitaine, causaient un
soir auprès du feu, lorsqu'on entendit de grands cris qui partaient
de l'intérieur de la maison; chacun se disposait à aller voir ce que
c'était, lorsque dame Gertrude, la vieille gouvernante de madame de
Verseuil, entra toute pâle, échevelée, tremblante, et pouvant à peine
respirer; elle se jeta aussitôt dans un fauteuil, en disant: Ah, mon
Dieu! je n'en puis plus......--Que vous est-il donc arrivé, et où sont
mes enfans, demanda madame de Verseuil?--Ah, madame! reprit Gertrude,
d'une voix entrecoupée, au bout du long corridor.... près de la
chapelle.... vos enfans.... Allez..... allez vîte..... pour moi, je
n'en puis plus.....
A ces mots, madame de Verseuil et son mari coururent au lieu qu'on
leur désignait: le capitaine allait les suivre; mais dame Gertrude le
retint vivement par l'habit, en le conjurant de ne pas la laisser
seule.
La lumière que portait madame de Verseuil s'éteignit au milieu du
corridor; mais elle et son mari n'en poursuivirent pas moins leur
chemin; ils approchaient de la chapelle, lorsqu'ils entendirent leurs
enfans qui s'écriaient: Pour l'amour de Dieu, ne nous faites pas de
mal!--Ne craignez rien, mes enfans, c'est votre père, c'est votre
mère, dirent monsieur et madame de Verseuil en les relevant; car ces
pauvres petits étaient à genoux, la face prosternée contre terre.--Ah!
si vous saviez ce que nous avons vu! fuyons, fuyons vîte.... et ils
entraînaient leurs parens vers le salon, où le capitaine était resté
auprès de dame Gertrude. En les voyant, celle-ci les prit dans ses
bras et ils s'embrassèrent comme gens qui se félicitent d'avoir
échappé à un grand péril.
M. DE VERSEUIL. Je gage que la peur est encore la cause de cette
grande alarme?
GERTRUDE. Certainement, on aurait peur à moins; car cette fois nous
n'avons pas seulement vu et entendu, nous avons encore été frappés;
vous en voyez la preuve, puisque l'esprit ou le lutin m'a emporté mon
bonnet.... Oh! le maudit château! j'y mourrai de peur, si toutefois
quelque méchant esprit ne m'y tord pas le cou.
Mad. DE VERSEUIL. Ah! Gertrude! pouvez-vous bien à votre âge tenir un
langage semblable; vous n'êtes pas plus raisonnable que ces enfans.
CÉCILE. Maman, je t'assure que cette fois c'était tout de bon un
revenant, car il nous a tous frappés bien fort.
ALBERT. Oui; il m'a donné plusieurs coups de poing dans le dos et dans
l'estomac.
VICTOR. Et moi, il m'a secoué la tête, et m'a fait tomber mon chapeau.
GERTRUDE. Ces choses-là ne sont pas des effets de l'imagination... Oh!
le maudit château!
M. DE VERSEUIL. Je suis persuadé qu'il y a dans tout ceci quelque
cause bien naturelle que vous n'avez pas approfondie; faudra-t-il que
je vous répète toujours qu'il n'y a point de revenans, et qu'il n'y en
a jamais eu que dans l'imagination des peureux comme vous.
GERTRUDE. Mais il ne s'agit pas ici d'une simple vision: en passant
devant cette grande salle où sont les portraits des anciens habitans
du château, nous avons entendu un bruit assez fort, comme de quelqu'un
qui s'y promenait à grands pas....
Mad. DE VERSEUIL. Vous vous êtes sauvés tout aussitôt?
GERTRUDE. Eh bien, pas du tout; ce qui prouve que je ne suis pas
aussi peureuse qu'on le dit. Au contraire, je me suis arrêtée ainsi
que les enfans; nous avons écouté, et nous avons entendu, je vous le
répète, entendu très-distinctement que l'on frappait tantôt sur les
meubles, tantôt sur les fenêtres. Je savais que sur mon récit vous
vous moqueriez encore de moi; je résolus donc d'entr'ouvrir tout
doucement la porte pour examiner: jugez de ma hardiesse!
En achevant ces mots dame Gertrude fit un bond sur sa chaise.
Quelqu'un venait de sonner à la grille du château; et le timbre seul
de la cloche avait fait tressaillir celle qui se vantait à l'instant
d'être brave. C'était le pasteur du village qui venait rendre une
visite à ses nouveaux paroissiens. Après les complimens d'usage,
monsieur de Verseuil lui dit: Vous venez fort à propos dans ce moment,
monsieur le Curé; nous avons besoin de renfort. Certaines personnes,
ici présentes, entendent des bruits extraordinaires dans ce château,
aperçoivent même des fantômes..... Jusqu'à ce jour ces revenans
s'étaient montrés pacifiques, et ils se contentaient d'effrayer; mais
ce soir, quelques instans seulement avant votre arrivée, ces méchans
esprits se sont avisés de battre mes enfans, et d'enlever le bonnet de
dame Gertrude. Elle venait de commencer le récit de cette terrible
aventure.
--Si vous voulez lui permettre de continuer, dit M. le Curé, je serai
curieux de l'entendre.
Encouragée par cette invitation, et espérant cette fois trouver
quelqu'un de son sentiment, Gertrude reprit son récit en ces termes:
--Je disais donc que j'entr'ouvris doucement la porte de la chambre où
nous entendions du bruit. Albert, cramponné après moi, tenait notre
flambeau, Victor et Cécile me tiraient tant qu'ils pouvaient par mon
tablier pour m'empêcher de tourner la clef.--Je pense que nous avions
bien raison, dirent les petits peureux.--C'est vrai, reprit Gertrude,
car à peine la porte fut-elle entrebaillée et eussé-je avancé la tête
avec précaution, que l'esprit, mécontent sans doute, me sauta au
visage sans que je le visse venir; il arracha mon bonnet, éteignit
notre lumière, et courut après nous dans le corridor, où il nous
battit tous quatre, et renversa ces pauvres petits. J'eus assez de
force pour venir jusqu'ici avertir de ce qui se passait; mais certes,
l'esprit peut être bien tranquille maintenant, il ne m'arrivera plus
de me laisser aller à une téméraire et imprudente curiosité.
M. LE CURÉ. Vous aviez sans doute laissé quelque fenêtre ouverte dans
cette pièce?
GERTRUDE. Non, monsieur, aucune.
M. LE CURÉ. Cela m'étonne. N'importe, ma bonne; je reconnais quelle
espèce d'esprit s'est présentée à vous. Vous en rencontrerez peut-être
encore plus d'une fois de semblables; mais n'ayez pas d'inquiétude,
ils ne vous feront jamais de mal; du moins avec intention.
GERTRUDE. Je pensais bien que vous ne me traiteriez pas comme tout le
monde me traite ici, d'ignorante, de peureuse, de visionnaire.
Dites-moi, je vous prie, quels sont ces esprits qui reviennent dans ce
château? ce sont sans doute ceux qui y ont mal vécu? vraisemblablement
ils demandent des prières? y reviennent-ils souvent? que faut-il faire
pour les éloigner de soi? Ah! de grâce, tranquillisez-moi sur tous
ces points; parlez, parlez, je vous en prie.
M. LE CURÉ. L'esprit que vous avez rencontré est un malheureux égaré
qui a été autant effrayé par vous, qu'il vous a effrayée lui-même.
Vous aviez un moyen bien simple de le satisfaire. Toutes les fois que
vous en rencontrerez de cette nature, et que vous voudrez vous
délivrer de leur présence, il faut....
En ce moment, il sembla que quelqu'un donnait un grand coup dans la
porte de la chambre. Chacun ayant fait silence, on entendit dans le
corridor le même bruit que Gertrude avait entendu dans la salle des
portraits; on frappait avec force aux portes et fenêtres.--C'est
encore l'esprit, dirent les petits peureux!... Ah! monsieur le Curé,
faites vîte ce qu'il faut pour qu'il s'éloigne.
M. LE CURÉ. Je le veux bien. Mais si auparavant je vous le faisais
connaître? vous n'en auriez pas de regret.
LES ENFANS. Quoi! le faire entrer ici?
M. LE CURÉ. Oui; si monsieur et madame veulent bien le permettre: il
sortira aussitôt que l'un de nous le désirera.
Monsieur de Verseuil fit un signe de tête, et M. le Curé se
leva.--Attendez un instant, s'écria Gertrude en se sauvant dans une
alcove dont elle ferma bien soigneusement les rideaux. Cécile se
cacha auprès de sa mère, et Victor se mit entre les genoux de son
oncle. Albert fut le plus poltron; il alla se cacher avec Gertrude.
M. le Curé ayant ouvert la porte, on entendit le bruit confus qui
s'avançait du fond du corridor, et l'on vit entrer dans la chambre une
chauve-souris dont les agiles déployées formaient un volume assez
considérable: elle fit plusieurs fois le tour de la chambre, en
frappant les vitres et les boiseries; ensuite elle se posa sur une
corniche au-dessus de la cheminée.
Comment! dirent les petits peureux, c'est-là l'esprit qui nous a
battus? et ils appelèrent leur frère et leur bonne. Albert voyant tout
le monde tranquille, s'avança sur la pointe du pied jusqu'au bord de
l'alcove, puis passa tout doucement la tête entre les rideaux, et ne
remarquant rien autre chose que l'espèce d'oiseau perché en face de
lui, il vint enfin rire avec son frère et sa soeur de leur terreur
panique; puis tous trois allèrent ensuite tirer du fond de sa cachette
la pauvre Gertrude, qui tremblait de tout son corps.
M. LE CURÉ. Vous voyez la cause de votre épouvante; voilà le terrible
revenant! Cette pauvre chauve-souris aura trouvé quelque issue pour
s'introduire dans la salle des portraits.
VICTOR. C'est moi qui en suis cause; tantôt j'ai cassé un carreau, en
jouant avec ma balle.
M. LE CURÉ. Vous pouvez maintenant tout expliquer comme moi: la
chauve-souris, bien fâchée de se trouver enfermée dans la salle, a vu
la clarté aussitôt que la porte a été entr'ouverte; elle s'est
précipitée du côté de la lumière; elle a touché Gertrude, a fait
tomber son bonnet et votre flambeau. En volant dans le corridor, elle
s'est heurtée contre chacun de vous, et son choc, joint à votre
frayeur, vous a renversés: il n'y a dans tout ceci rien que de
très-simple. Quand il s'introduira de ces oiseaux dans la maison,
ouvrez une fenêtre, et ils sortiront aussitôt. Vous allez voir que
celui-ci ne demande pas mieux que de recouvrer sa liberté.
M. DE FORBIN. Permettez, monsieur le Curé; je serais d'avis
d'attrapper cette bête et de la mettre un instant entre les mains de
ces petits poltrons, pour les convaincre encore davantage, et les
guérir de leur sotte frayeur.
Ceci fut une partie de jeux pour les enfans, qui les divertit
beaucoup. Quand on eut bien caressé cette chauve-souris, on ouvrit une
fenêtre, et elle ne se fit pas prier pour gagner les champs.
CÉCILE. Nous voyons que, dans cette circonstance, nous avons eu tort
d'avoir peur; mais cependant on raconte des histoires certaines de
revenans?
Mad. DE VERSEUIL. Ecoute ma fille: si la chauve-souris s'était
échappée aussitôt après l'alarme qu'elle vous a donnée, vous auriez
toujours voulu attribuer votre aventure à une cause surnaturelle; vous
auriez aussi raconté, comme une chose certaine, que vous aviez été
battus par un esprit.
M. LE CURÉ. Toutes les histoires d'apparitions de spectres, de
fantômes, de revenans, n'ont point d'autres fondemens que la peur et
l'ignorance. Dans ces événemens tout n'est pas faux ni imaginaire, il
y a du vrai; et ce vrai, dont les causes naturelles sont inconnues
aux peureux qui ne cherchent pas à les découvrir, se transforme pour
eux en une chose merveilleuse; alors un incident fort simple passe
dans leur imagination pour un prodige. Pourquoi voudriez-vous que Dieu
permit aux morts de venir ainsi tourmenter les vivans?
GERTRUDE. Cela ne serait sans doute que pour demander des prières?
M. LE CURÉ. Eh! dites-moi, je vous prie, quelle vertu pourraient avoir
auprès de Dieu des prières arrachées par la frayeur? Pensez-vous qu'il
n'y ait que le très-petit nombre de ceux qui, soi-disant, reviennent
demander ces prières qui en aient besoin? Pourquoi Dieu, Dieu la
bonté même, n'accorderait-il pas cette faveur à tous ceux à qui elle
est nécessaire? Non, mes enfans, ce système n'est point d'accord avec
les lois de la divinité. Dans des temps de superstition, l'intérêt de
quelques individus a enfanté ces sortes de prodiges; l'ignorance et la
crédulité y ont fait ajouter foi; et la frayeur en a ensuite créé un
nombre infini d'imaginaires.
C'est ainsi que du temps de Saint-Louis, les religieux que ce monarque
avait établis à Gentilly, voyant de leurs fenêtres le palais de
Vauvert, bâti par le roi Robert, abandonné par ses successeurs, et
dont on pouvait faire un monastère commode et agréable, s'avisèrent
d'un stratagème pour en devenir possesseurs. On n'entendit plus dans
ce palais que des hurlemens affreux. On y voyait des spectres traînant
des chaînes, et toutes sortes de fantômes. Un monstre vert semblait
toujours prêt à s'élancer la nuit sur les passans. Que faire d'un
pareil château? Les chartreux le demandèrent à Saint-Louis: il le leur
donna avec toutes les terres qui en dépendaient; et, dès ce moment,
les revenans n'y reparurent plus. Aujourd'hui qu'on est plus éclairé,
on sentirait que c'est blesser la religion que de mettre ainsi en jeu
les morts et l'enfer; et l'on punirait ceux qui chercheraient à
surprendre la crédulité du peuple.
ALBERT. Ne serait-ce pas par suite de cet événement que la rue
d'_Enfer_ reçut son nom?
M. LE CURÉ. Précisément: je connais un peu ce qui concerne votre
grande ville; je l'ai habitée long-temps; j'y ai même été témoin d'un
exemple terrible de ce que peut causer une frayeur irréfléchie; mais
je vous réserve ce récit pour un autre moment.
M. DE FORBIN. Les anciens, dans des circonstances importantes, ont
quelquefois dû à de semblables moyens préparés d'avance, le succès des
plus grandes entreprises. Jules-César étant prêt à passer le Rubicon,
un homme d'une taille extraordinaire apparut tout à coup à la tête de
l'armée; et saisissant la trompette d'un soldat, il sonna la charge et
s'élança dans le fleuve. «Amis! dit Jules-César à ses soldats, allons
où les présages des dieux et l'injustice de nos ennemis nous
appellent.»
VICTOR. Jules-César connaissait donc cet homme?
M. DE FORBIN. Sans doute; en général habile et qui sait combien le
merveilleux peut influer sur le coeur des hommes, il l'avait choisi
secrètement, et lui avait ordonné de jouer ce rôle pour enflammer ses
troupes.
Une apparition bien plus compliquée, mise en action par un roi
d'Ecosse, ranima le courage et la gloire de ses peuples. Les Pictes,
dans une guerre contre les Ecossais, tuèrent le roi lui-même, et
défirent la plupart de sa noblesse. Cenethus, fils du roi d'Ecosse,
désirant de venger la mort de son père, exhorta les seigneurs de son
royaume à reprendre les armes, et à attaquer les Pictes; mais il ne
réussit point à les déterminer, parce qu'ils songeaient aux malheurs
récens de la dernière guerre. Cenethus voyant qu'il ne pouvait par la
persuasion les porter à venger la mort de leur roi et leur propre
honneur, eut recours à l'artifice: feignant de vouloir être éclairé
sur les affaires de l'état, il manda les chefs du royaume pour
assister au conseil, et les fit loger dans son château.
Une nuit, à peine ces seigneurs étaient-ils endormis, qu'un fantôme
horrible pénétra dans la chambre de chacun d'eux, tenant en main une
espèce d'épée flamboyante, et leur dit d'une voix sourde, mais
assurée, qu'il était envoyé de Dieu pour leur ordonner la guerre
contre les Pictes, et que la victoire leur était assurée: ce fantôme
disparut aussitôt.
Dès le matin, les princes vinrent trouver le roi, à qui chacun
communiqua sa vision: Cenethus parut étonné, et leur confia qu'il en
avait eu une semblable. La guerre fut aussitôt résolue; et les
Ecossais, enhardis par la promesse qui leur avait été faite qu'ils
remporteraient la victoire, assaillirent les Pictes avec tant
d'ardeur que non-seulement ils gagnèrent la bataille, mais qu'ils les
exterminèrent entièrement.
CÉCILE. Puisque tous ces seigneurs, des peuples et des armées entières
croyaient à la réalité de ces apparitions, il nous est bien
pardonnable d'avoir cru aussi aux revenans.
M. DE VERSEUIL. C'était pardonnable dans ces temps-là, parce que les
lumières de la raison n'étaient le partage que de quelques êtres
privilégiés. Mais aujourd'hui que les connaissances sont répandues
presque dans toutes les classes de la société, on doit ranger de
telles idées avec les contes de fées, de sorciers, et autres fables
semblables.
ALBERT. Tu nous as dit qu'il n'avait jamais existé de fées, et que la
construction de ce château qu'on prétend être leur ouvrage, est un
vieux conte comme ceux du Petit Poucet et du Chat botté; mais les
sorciers ne sont pas des êtres imaginaires, car j'ai entendu parler de
gens qu'on accusait de l'être, et qui ont été condamnés au feu.
M. DE VERSEUIL. Il est vrai que l'on a cru aux sorciers et que l'on a
brûlé des malheureux qui passaient pour tels: c'était le déplorable
effet de l'ignorance du temps.
M. LE CURÉ. Oui, mes petits amis, il fut un temps où l'on n'entendait
parler que de sorciers; c'était une manie; on les poursuivait en
justice, on les condamnait au feu, et, jusque dans les flammes, ces
fanatiques soutenaient l'esprit de leur rôle.
CÉCILE. Comment! ils aimaient mieux se laisser brûler que de dire la
vérité?
M. LE CURÉ. Je conçois que cela a droit de vous étonner; mais ces
gens, après avoir passé pour des êtres extraordinaires, ne voulaient
pas décheoir de l'opinion qu'ils avaient donnée d'eux; ils étaient
glorieux de leur titre, et le soutenaient jusqu'à la mort. Il y a
mieux, plus on poursuivait les sorciers, plus ils se multipliaient.
CÉCILE. Je ne comprends pas encore cela. S'il n'y avait que la mort à
espérer, pourquoi donc cette fureur?
M. LE CURÉ. Tous les prétendus sorciers n'étaient pas pris; il n'y
avait que les plus maladroits ou les plus entêtés qui s'exposaient
assez pour cela. Les autres vivaient à leur aise et en fainéans des
largesses que répandaient sur eux, et à pleines mains, les insensés
qui croyaient à leur prétendue science. Du moment qu'on ne les a plus
persécutés, le métier a perdu son crédit, et les sorciers de ces
temps-là ne comptent plus de successeurs aujourd'hui que parmi ces
pauvres hères qui tirent les cartes et disent la bonne aventure pour
quelques sous dans nos places publiques. Il est permis à tout le monde
d'être sorcier comme cela.
M. DE FORBIN. On rencontre cependant encore quelquefois des drôles qui
veulent jouer le rôle de sorcier avec toute sa burlesque dignité. J'ai
vu il y a quelques années un vieux pâtre, nommé Rocafiol, qui vint
fixer son domicile dans un des faubourgs de Montpellier, où il
exerçait la profession de médecin-sorcier. Une troupe imbécile et
crédule accourait tous les jours des extrémités de la ville et même
des lieux circonvoisins pour consulter le devin. J'eus la curiosité
d'aller visiter ce grotesque personnage dans son manoir mystérieux:
au fond d'une cabane obscure et enfumée, je vis un vieillard assis
dans un fauteuil antique; son front sillonné, sa barbe longue et
blanche, ses habits, ou plutôt ses haillons de mille couleurs,
offraient un coup d'oe dont un comédien aurait pu très-bien tirer
parti. Quand tout était préparé, on faisait entrer l'un après l'autre
les malades qui venaient exposer leurs infirmités. Cet Esculape d'un
nouveau genre leur répondait: _On vous a ensorcelé, je romprai le
charme_; faites des habits et du linge neufs; apportez ici ceux dont
vous vous êtes servi jusqu'à ce jour; je brûlerai le tout samedi à
minuit, dans les champs, je battrai la souche, je forcerai celui qui
vous tourmente à se taire, et mille autres balivernes de cette espèce;
sa recette était la même pour tout le monde.
Rien n'égalait le désintéressement de ce Rocafiol; il n'acceptait ni
cadeaux ni honoraires: cette générosité était sans doute admirable
dans un gueux; mais la police, qui est sorcière aussi, s'est occupée
de son sort; elle a fait faire des fouilles chez les revendeurs de
nippes, et comme vous pouvez bien le penser, chacun a reconnu les
effets qu'il avait donnés pour être brûlés. Vous croyez peut-être que
Rocafiol fut déconcerté, qu'il laissa tomber son masque de sorcier
pour avouer franchement son charlatanisme? Point du tout; il soutint
que les effets avaient été réellement brûlés par lui; mais que sans
doute quelque sorcier, ayant un pouvoir au-dessus du sien, les avait
fait renaître de leurs cendres pour le perdre.
VICTOR. C'est précisément comme les génies de nos contes de fées, qui
sont toujours opposés les uns des autres, avec une puissance plus ou
moins étendue.
M. LE CURÉ. Eh bien, dans d'autres temps, au lieu de se borner à
renfermer cet homme comme un escroc, on lui aurait fait son procès
comme sorcier, et il est probable qu'il eût mieux aimé mourir avec sa
réputation que de se démentir. Je vais vous parler d'un homme
respectable qui n'est nullement à comparer avec le malheureux dont il
vient d'être question. J'ai étudié à l'ancienne Université de
Helmstedt, sous un savant professeur, M. Beireis, qui passait aux yeux
de beaucoup de monde pour un sorcier, parce qu'il possédait quelques
secrets de chimie. Un jour il parut à la table du duc de Brunswick,
vêtu d'un bel habit de draps gros bleu. Au milieu du dîner, on
s'aperçoit que son habit est devenu violet, et avant qu'on se fût levé
de table, il était d'une superbe couleur écarlate. Depuis cette
expérience, M. Beireis devint un objet de la curiosité publique; et il
se plut à confirmer les gens crédules dans l'idée qu'il était
magicien.
ALBERT. Comment! il est possible qu'un habit change ainsi trois fois
de couleur, sans qu'on y touche?
M. DE FORBIN. La physique et la chimie donnent les moyens de faire
quantité d'expériences aussi curieuses.
M. DE VERSEUIL. Je me souviens d'une aventure assez plaisante arrivée
à Bâle, après l'exécution d'un chaudronnier qui fut pendu comme
sorcier. Il avait été ensuite exposé à des fourches patibulaires peu
distantes de la ville. Le lendemain de l'exécution, un paysan qui
s'était hâté de nuit d'aller au marché de la ville, étant arrivé avant
que les portes fussent ouvertes, alla se reposer sous un arbre, sans
se douter qu'il était près du gibet. L'obscurité de la nuit n'était
pas encore dissipée, lorsque d'autres hommes qui se rendaient aussi à
la ville, passant devant les fourches patibulaires et sachant que le
chaudronnier y était exposé, l'un d'eux, pour faire le plaisant, se
mit à crier s'il voulait venir avec eux. Le paysan qui était dessous
l'arbre, croyant qu'on s'adressait à lui, et étant bien aise de
trouver compagnie, répondit: volontiers, attendez-moi, nous irons
ensemble. A ces mots, le questionneur et tous ceux qui étaient avec
lui s'enfuirent épouvantés, et racontèrent dans la ville que le pendu
leur avait parlé; ce qui établit encore bien mieux sa réputation de
sorcellerie.
M. LE CURÉ. Remarquez bien, mes petits amis, que presque toutes les
aventures de revenans arrivent la nuit, parce que dans l'obscurité, la
crainte nous fait voir et entendre bien des choses qui ne sont pas, ou
nous empêche de remarquer d'où provient ce que nous voyons et
entendons. Dans ces circonstances, quand notre imagination n'est pas
fortement prémunie contre la peur, elle grossit nos visions, et
devient elle-même la source de nos alarmes.
M. DE VERSEUIL. Toutes les fois, mes enfans, que quelque chose se
présentera à vous d'une manière surnaturelle, songez bien que c'est ou
une illusion de vos sens, ou qu'il y a des causes dont vous ne voyez
que les effets. Je veux vous donner tant de preuves à cet égard, que
vous ne soyez jamais tentés de vous laisser aller à des idées aussi
contraires à la raison, que nuisibles à la santé. A votre âge, ces
frayeurs sinistres non-seulement étouffent le courage de l'âme, mais
en outre paralysent le développement des forces du corps. L'homme
peureux, craintif, ne jouira jamais pleinement de son existence.
VICTOR. Cela est bien vrai; car je ne vois jamais approcher la nuit
sans en ressentir de la peine. Si je suis seul, j'éprouve du malaise,
je n'ose remuer. Quand je suis couché, le moindre bruit me fait
frissonner; mes yeux semblent toujours apercevoir des fantômes; je
crois sentir que l'on me touche; mon coeur bat avec force, la
respiration me manque, il me serait impossible alors de parler, et je
souffre comme si j'étais bien malade. Mon frère et ma soeur sont tout
comme moi.
M. DE FORBIN. Corbleu! Comment voulez-vous devenir des hommes, si cela
continue!
ALBERT. Oh, quant à moi, mon oncle, l'aventure de ce soir m'a déjà
bien raffermi, et j'espère me débarrasser tout-à-fait de cette vilaine
peur.
M. LE CURÉ. Je serai charmé de contribuer à votre guérison; et
j'espère, avant trois jours, vous voir assez raisonnables pour ne pas
craindre de vous mettre en rapport avec certain spectre qui est chez
moi, et dont la familiarité vous délivrera de la peur de tous les
autres.
LES ENFANS. Un spectre!
M. LE CURÉ. Oui, vraiment; un spectre avec lequel j'ai fait
connaissance il y a long-temps, et qui m'a l'obligation de se trouver
encore ici-bas.
CÉCILE. Quoi! il est visible chez vous? Nous ne l'avons pas vu lorsque
nous y avons été?
M. LE CURÉ. C'est un revenant de Paris où il est né, où il est mort.
Je lui permets quelquefois de faire des absences de chez moi; il n'est
revenu dans ma maison que ce soir.
VICTOR. Mais vous disiez qu'il n'en existait pas?
M. LE CURÉ. Non, il n'existe ni spectres ni fantômes qui reviennent
pour effrayer et tourmenter ceux qui ne les recherchent pas; mais j'ai
recherché celui dont je parle, il me doit sa conservation, et il
n'apparaît devant les étrangers que lorsque je le veux.
Gertrude ouvrait de grands yeux pour regarder M. le Curé; et il lui
passait bien des idées par la tête.
Dix heures sonnèrent en ce moment à l'horloge du château; le pasteur
se leva pour se retirer.--Nous serons bien contens d'aller chez vous
demain, dirent les enfans, si l'on veut nous le permettre. Cette
intention de leur part fit grand plaisir à M. de Verseuil; elle lui
annonçait l'heureuse disposition de ses enfans à maîtriser leurs
vaines craintes; la veille, ils n'auraient pas eu le courage de songer
seulement à entrer chez M. le Curé, si on leur eût dit qu'il y avait
un revenant.
D'après cette simple annonce, Gertrude se promit bien à elle-même de
n'y jamais mettre les pieds.
Les enfans reconduisirent le pasteur jusqu'à la grille du château, et
traversèrent ensuite les cours et les corridors sans songer qu'ils
n'étaient accompagnés de personne.--Bien! très-bien! dit M. de Forbin,
nous en ferons des hommes; il y a tout lieu d'espérer à présent.
LES HISTOIRES MERVEILLEUSES.
SECONDE PARTIE.
Les enfans étaient venus de grand matin souhaiter le bonjour à leur
mère, et lui demander si elle leur permettrait d'aller chez monsieur
le Curé; elle le leur avait accordé, pourvu qu'ils obtinssent aussi la
permission de leur père; ils allèrent aussitôt la lui demander.
Madame de Verseuil exprimait à Gertrude toute sa joie de l'heureux
changement qui s'était opéré dans le caractère craintif de ses
enfans.--Tenez, madame, lui dit celle-ci, je ne veux pas parler; tant
mieux s'ils sont guéris. Quant à moi, je ne dormirai tranquille que
quand je serai de retour à Paris.
Mad. DE VERSEUIL. Comment! l'aventure d'hier ne t'a pas entièrement
rassurée?
GERTRUDE. Il s'en faut; et depuis hier, il s'est passé bien d'autres
choses.
Mad. DE VERSEUIL. Que s'est-il donc passé?
GERTRUDE. J'ai eu une belle peur cette nuit! Qu'on vienne me dire que
les morts ne reviennent pas, surtout dans des maisons comme celle-ci!
Oh le maudit château! je voudrais bien en être dehors.
Mad. DE VERSEUIL. Quoi! M. le Curé ne t'a pas convaincue que tes
frayeurs étaient chimériques?
GERTRUDE. M. le Curé lui-même m'a bien donné à penser.
Mad. DE VERSEUIL. Et qu'as-tu donc pensé, ma pauvre Gertrude?
GERTRUDE. J'ai pensé qu'en sa qualité de prêtre, il a beaucoup de
pouvoir sur les esprits, qu'il aura conjuré celui d'hier, et nous
l'aura fait apparaître sous la forme d'une chauve-souris.
Mad. DE VERSEUIL. Oh! Gertrude, que vous êtes peu raisonnable!
GERTRUDE. Cela vous plaît à dire, madame. Au contraire, je réfléchis.
Pourquoi le spectre, qu'il a maintenant chez lui, n'y est-il que
depuis hier soir? parce que ce n'est que de ce moment que la prétendue
chauve-souris a quitté ces lieux.
Mad. DE VERSEUIL. Mais ne vois-tu pas que cette annonce d'un revenant
chez lui n'est qu'une plaisanterie pour exciter la curiosité de mes
enfans, ou quelque moyen ingénieux qu'il veut employer pour les rendre
plus hardis? Ne l'avons-nous pas tenue entre nos mains, cette
chauve-souris? Or, les esprits, rapporte-t-on, ne sont pas palpables.
GERTRUDE. Au surplus, cette nuit, c'était bien pire que la
chauve-souris.
Mad. DE VERSEUIL. Qu'est-il donc arrivé cette nuit?
GERTRUDE. Oh bien, madame, puisque vous voulez que je vous le dise, le
voici: je dormais bien profondément, lorsque j'ai été réveillée par le
bruit de quelqu'un qui se promenait dans les corridors; j'ai entendu
ouvrir et fermer des portes, on a été sans doute dans le parc, puis on
est revenu. Le vent faisait entendre un sifflement aigu, toutes les
fenêtres tremblaient je crois autant que moi. Personne de la maison ne
serait tenté je pense d'aller dans cette saison se promener ainsi la
nuit.
Mad. DE VERSEUIL. Tiens, écoute cette histoire: Une femme de beaucoup
d'esprit du temps de Louis XIV, madame Deshoulières, se trouvait chez
des amis à leur campagne; prévenue qu'un fantôme venait chaque nuit se
promener dans l'un des appartemens du château, elle eut la curiosité
de vouloir s'en convaincre par elle-même, et assez de fermeté pour
approfondir cette aventure. Depuis long-temps, personne n'osait
habiter l'appartement en question: elle s'y rendit après le souper, et
se coucha bien tranquillement. Au milieu de la nuit, elle entendit
ouvrir sa porte; on s'avança dans sa chambre d'un pas lourd et pesant;
on renversa une table qui était près du lit, et on remua les rideaux:
il y avait de quoi être effrayé. Cependant madame Deshoulières
surmonta toute crainte; et allongeant ses deux mains pour sentir si le
spectre avait une forme palpable, elle rencontra deux oreilles longues
et velues. Ces deux oreilles lui donnaient beaucoup à penser; mais
continuant à vérifier, elle reconnut que le fantôme n'était autre
chose qu'un gros chien assez pacifique, qui, n'aimant point à coucher
à l'air, avait l'adresse de pénétrer dans l'intérieur de la maison par
un carreau brisé, et venait coucher dans cette chambre, dont la
serrure ne fermait pas bien. Le chien de la cour ne serait-il pas ton
revenant de cette nuit?
GERTRUDE. Non, madame, ce n'est pas cela; demandez à Gérard, votre
concierge, à qui l'esprit a parlé.
Mad. DE VERSEUIL. Il lui a parlé!
GERTRUDE. Oui, madame; et il en est encore tout malade. Il y a
précisément un an à pareil jour que son père est mort. Eh bien, vers
minuit, il est venu frapper aux carreaux de la fenêtre, et a crié à
son fils: _Gérard, songe à moi, n'oublie pas ce que je t'ai demandé._
Avant de mourir, ce brave homme lui a recommandé de faire dire tous
les ans une messe pour le repos de son âme, et d'acquitter une petite
dette qu'il laissait. Malheureusement Gérard a négligé de la payer;
c'est sans doute pour cela que son père est revenu.
Mad. DE VERSEUIL. Gérard aura rêvé ce qu'il t'a rapporté.
GERTRUDE. Non, madame, il a bien entendu la voix du défunt, et
Brigitte sa femme, l'a entendue de même.
M. de Verseuil entra chez sa femme avec les enfans, et un instant
après, M. de Forbin arriva.--Ma soeur, dit-il, c'est aujourd'hui la
fête de ma petite Cécile; comme je suis bien content d'elle, je vais
lui donner de jolis livres que j'ai fait venir de Paris. Gertrude,
allez voir si Gérard a été les chercher chez le libraire, à la ville
voisine. Gertrude revint un instant après dire que Gérard avait oublié
sa commission; mais qu'il venait de partir sur-le-champ.
M. DE FORBIN. Le maraud l'a donc fait exprès?
GERTRUDE. Pardonnez-lui, monsieur; car c'est bien excusable d'après ce
qui lui est arrivé.
M. DE FORBIN. Qu'est-ce donc?
Mad. DE VERSEUIL. C'est une grande aventure qui n'est pas très-claire;
je vous conterai cela.
M. DE FORBIN. Je devais d'autant moins m'attendre à cet oubli, qu'hier
au moment de me mettre au lit, craignant que ce nigaud manquât de
mémoire, je suis descendu exprès pour lui rappeler ma commission.
Mad. DE VERSEUIL. Sur le minuit?
M. DE FORBIN. Minuit sonnait comme je remontais.
Mad. DE VERSEUIL. Vous avez frappé à sa porte?
M. DE FORBIN. Non; mais à sa croisée.
Mad. DE VERSEUIL. Et que lui avez-vous dit?
M. DE FORBIn. Je lui ai dit qu'il songe à moi; qu'il n'oublie pas ce
que je lui avais demandé. Mais à quoi bon toutes ces questions?
Mad. DE VERSEUIL. Je vais vous l'expliquer, tandis que Gertrude
apprêtera le déjeûner; car je pense qu'elle serait trop confuse si
j'en faisais le récit devant elle; n'est-ce pas, Gertrude? Oh! le
maudit château! le maudit château! répéta madame de Verseuil, en riant
de tout son coeur.
Elle fit alors le détail de tout ce que la gouvernante de son côté, et
le concierge du sien, avaient imaginé d'après la sortie nocturne du
capitaine; et chacun rit beaucoup de cette nouvelle terreur panique de
la pauvre Gertrude.
Vous voyez, dit M. de Verseuil, que voilà une seconde apparition qui
n'aurait pas manqué d'ajouter à la réputation de ce château. C'est
ainsi qu'on forge des histoires, lorsqu'on s'abandonne à la peur sans
réfléchir.
Je me souviens, dit M. de Forbin, d'une autre peur que je fis un jour,
sans le vouloir, à un pauvre diable. Pendant un séjour que je fis à
Paris, je pris un logement garni; et j'étais un matin dans mon lit à
réfléchir que j'avais eu tort de laisser ma clef à la porte d'entrée,
parce qu'il serait facile de me prendre divers effets qui étaient dans
une petite antichambre. Tandis que ces idées me roulaient par la tête,
un menuisier montait chargé d'un cercueil pour un homme qui venait de
mourir dans une chambre voisine. Le menuisier croyant entrer chez le
mort, ouvre ma porte, et dit en entrant: «Voilà une bonne redingote
pour l'hiver.» Je crus qu'on me volait. Ah, coquin! tu oses te moquer
de moi! dis-je en sautant hors du lit. Cet homme me voyant paraître nu
en chemise, laissa tomber son cercueil, et se sauva à toutes jambes,
ne doutant pas qu'il n'eut le mort à ses trousses.
ALBERT. Le quiproquo de cet homme dût bien vous amuser?
M. DE FORBIN. En revanche, une autre fois, il m'arriva une aventure de
spectre qui aurait eu de quoi m'effrayer, si j'avais été craintif.
Mais cela me rappelle que M. le Curé doit vous en faire voir un de sa
connaissance; allons le trouver.
CÉCILE. Mon oncle, dites-nous, auparavant votre aventure?
M. DE FORBIN. Vous le voulez? la voici: En passant à Grenoble, comme
militaire, je fus logé chez des bourgeois. J'entendis la nuit marcher
à grands pas dans ma chambre, quelqu'un qui traînait des chaînes. En
prêtant l'oreille, je distinguai qu'on allait du côté de la cheminée.
On remua les cendres où j'avais enterré un tison; ce qui fit une
lumière, à la faveur de laquelle j'aperçus un grand homme sec, qui
avait les joues creuses, un regard effroyable, et des chaînes aux
mains et aux pieds. Ce spectre s'approcha ensuite d'une table où il y
avait deux pistolets chargés; il en prit un, le banda en le
regardant, puis le remit brusquement sur la table; après quoi il vint
droit à mon lit, et me dit d'une voix lugubre et terrible: que fais-tu
là?--Je tâche de dormir, lui répondis-je. Et toi, que viens-tu faire
ici?--Je veux me coucher; retire-toi. Et il se mit à me pousser comme
s'il eut voulu me jeter hors du lit. Je ne savais trop que penser de
cette scène, lorsque j'entendis du monde crier dans la cour: le fou
est échappé. Je me jetai alors sur ce grand diable de corps, que je
tins embrassé de toutes mes forces, jusqu'à ce qu'on fût venu me
délivrer d'un si vilain camarade. C'était un fou maniaque, père du
maître de la maison, et qui s'était échappé du corps de logis où on le
tenait renfermé habituellement.
Dans une pareille circonstance, lorsque le spectre serait venu à vous,
dites-moi, enfans, qu'auriez-vous fait?--J'aurais crié bien fort, pour
appeler du secours, dit Cécile.--Je me serais saisi des chaînes qu'il
avait aux mains, pour l'empêcher d'agir contre moi, dit Victor.--Ma
foi, dit Albert, j'aurais sauté sur mes pistolets, et l'ajustant
aussitôt, je lui aurais conseillé de décamper au plus vite, ou
sinon....--Bien! mes enfans, reprit le Capitaine. Je crois que M. le
Curé peut maintenant vous faire apparaître les plus méchans
lutins..... Allons le voir.
Ce fut une grande partie de plaisir pour nos trois petits peureux. Ils
n'étaient pas encore très-fermes; mais la curiosité l'emportait sur la
crainte. Ils avaient néanmoins résolu entre eux de faire bonne
contenance, telle chose qu'ils vîssent ou entendîssent, et ils
s'étaient promis de ne point se quitter.
Ils trouvèrent M. le Curé avec un jeune homme de dix-huit ans,
environ, qu'il présenta comme son neveu, étudiant en chirurgie près la
Faculté de Paris. M. de Forbin fit bien rire M. le Curé, en lui
apprenant l'effroi qu'il avait causé la nuit à Gérard et à dame
Gertrude--Il faut convenir, dit M. le Curé, que le hasard rapproche
quelquefois un concours de circonstances qui semblent tellement liées
ensemble, qu'elles doivent nécessairement surprendre au premier coup
d'oeil. Gérard pensait sans doute à son père au moment où vous vîntes
lui parler, et vos paroles se trouvèrent telles qu'aurait pu les
proférer le défunt. Que Gérard se soit donc laissé aller d'abord à la
surprise, cela se conçoit; mais s'il avait seulement demandé qui lui
parlait ainsi, vous répondiez, et tout le prestige était détruit.
C'est parce que les gens craintifs, ignorans, ne font jamais de
recherches, qu'il circule tant d'histoires qui ont quelque apparence
de vérité. A votre arrivée, je rapportais à Ernest, mon neveu, notre
aventure de la chauve-souris, et il allait à son tour me raconter un
trait qui lui est personnel.
On pria M. Ernest de faire part de ce trait; voici ce qu'il dit: Un
jour une domestique de chez mon père étant descendue à la cave, en
remonta avec une frayeur sans égale, s'écriant qu'elle venait d'y voir
un spectre. On se moqua d'elle; et les plus hardis d'entre quelques
voisins descendirent pour vérifier ce rapport; mais ils remontèrent
aussi promptement, et avec autant de frayeur que cette pauvre
servante. Le bruit courut dans la maison, et se répandit bientôt dans
tout le quartier que nous avions un revenant dans notre cave. On y
venait en foule pour le voir, et chacun s'en retournait convaincu.
J'arrivai sur ces entrefaites; je descendis aussi à la cave; je vis
comme tout le monde un grand corps pâle et décharné, debout,
absolument nu, et dont les yeux à demi fermés étaient effrayans.
Personne n'osait approcher, et l'on me crut perdu lorsqu'on me vit
avancer. Je remuai un tonneau pour parvenir à ce corps, il fit un
mouvement, tout le monde s'enfuit, et je restai seul avec ce spectre
qui était tombé dans mes bras.
VICTOR. Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'était que ce spectre, et d'où
venait-il?
ERNEST. C'était réellement un mort. Le chariot de l'Hôtel-Dieu qui
transporte au cimetière ceux qui décèdent dans cet hôpital, ayant
versé la nuit précédente près de notre maison, et les corps étant
tombés sur le pavé, celui-ci avait passé par le soupirail de la cave,
et comme il était tombé entre deux tonnes, il se tenait droit. Cette
découverte détruisait toutes les conjectures qu'on avait pu former;
mais telle est la faiblesse humaine, que nous fûmes les seuls qui
restâmes dans cette maison; tous les autres habitans la quittèrent,
personne n'osant plus descendre dans les caves.
M. DE FORBIN. Voyez comme on se rend esclave, et par conséquent
malheureux, par un caractère faible et craintif.
M. LE CURÉ. Etant vicaire d'une paroisse de Paris, j'ai participé à un
événement bien extraordinaire, qui fut causé par un enchaînement
singulier de circonstances. Un fossoyeur ayant vu ensevelir un homme
de qualité auquel, d'après ses dernières volontés, on avait laissé au
doigt un anneau d'un grand prix, résolut de le lui dérober. Etouffant
le cri de sa conscience qui lui ordonne de ne point violer l'asile des
morts, il se rend dans le caveau où l'on avait laissé ce cercueil
qu'on devait placer le jour même dans une tombe particulière qu'on
préparait dans une chapelle de l'église. Il s'était muni d'une
lanterne sourde, et de quelques outils propres à son opération. Ayant
vu cet homme ouvrir la porte d'entrée des souterrains, et n'ignorant
pas la particularité de l'anneau, je conçus des soupçons. J'avais un
moyen de m'en assurer en entr'ouvrant la trappe qui donnait de
l'église dans les caveaux de sépulture. Je m'y pris avec assez de
précaution pour n'être pas entendu. J'aperçois mon voleur; il ouvre le
cercueil, et détachant le linceuil, qui enveloppe le cadavre, il
s'empare de la main pour retirer l'anneau funeste qui l'a tenté; les
doigts étaient enflés, il n'en pouvait venir à bout; je lui vois
prendre son couteau et couper le doigt, où était le diamant.
«Malheureux! lui criai-je de toute ma force, qu'ose-tu faire là!»
Il crut sans doute entendre une voix surnaturelle; ces mots le
glacèrent d'épouvante. En faisant quelques mouvemens, il renversa sa
lanterne, et sa lumière s'éteignit. Je ne distinguai plus rien; mais
je l'entendis reclouer le cercueil. Je me rendis à la porte des
souterrains pour l'attendre à la sortie; une demi-heure s'étant
écoulée, et ne le voyant pas venir, je pris de la lumière, et je
descendis. Je trouvai ce malheureux renversé sur le cercueil, et
ayant perdu connaissance. Je le rappelai à lui: Vous avez fait une
vilaine action, lui dis-je, et vous n'êtes pas sans doute sans vous en
repentir; suivez-moi et ne craignez rien de ma part. Ses forces
n'étaient pas encore revenues, je voulus l'aider à se relever... dans
ce moment ma lumière fut éteinte.--C'est en vain que je veux fuir, me
dit-il, celui que j'ai dépouillé me retient toujours; je suis
perdu!--Et il s'évanouit de nouveau. J'essayai de l'entraîner; mais il
était effectivement retenu. J'allai chercher le suisse; et nous
reconnûmes que ce malheureux en refermant le cercueil dans
l'obscurité, avait cloué le pan de son habit entre deux planches;
voilà ce qui lui avait fait imaginer qu'il était arrêté par la
vengeance divine.
Tandis que je lui donnais des secours, le suisse ouvrait le cercueil;
jugez de sa surprise! La dernière heure n'était pas encore sonnée pour
celui qu'on avait descendu dans le tombeau; l'action de notre voleur
l'avait tiré de sa léthargie, et se trouvant à moitié désenseveli, il
commença à ouvrir les yeux, à remuer les bras. J'admirai les moyens
que la providence avait pris pour soustraire cet homme au sort fatal
qui l'attendait. Pendant ce temps-là le fossoyeur revint à lui.
Lorsqu'en ouvrant les yeux, il rencontra ceux du prétendu mort fixés
sur lui, il en conçut une telle épouvante que sa raison en fut aliénée
pour toujours.
ERNEST. Si vous n'étiez pas venu au secours de cet homme, il pouvait
périr dans cette situation; une frayeur considérable arrête la
circulation du sang, le fait refluer vers le coeur, et peut nous
étouffer. Dans un monastère du Frioul, un frère nommé Roch ayant
remarqué un religieux qui allait toutes les nuits faire sa prière
devant une Statue de Saint-Dominique, ôta cette statue de sa niche, et
s'étant revêtu d'un habillement semblable à celui du saint, il se mit
dans la même niche à sa place, tenant en main une discipline. Le
religieux vint, suivant sa coutume faire sa prière, le frère déguisé
le menaça, en remuant sa discipline. Le religieux eut peur et
s'enfuit; frère Roch le poursuivit; le religieux ressentit alors une
si terrible frayeur qu'il tomba évanoui. C'était le moment où les
religieux venaient chanter l'office. Frère Roch alla au plus vîte
remettre la statue sur son piédestal, et accourut comme les autres au
secours de celui qui était saisi de peur. On trouva que ses cheveux
avaient blanchi en un instant, et il mourut peu de jours après sans
avoir parlé. Frère Roch, fort repentant, raconta lui-même cette
histoire à Thomas Campanelle, qui la rapporte.