disposé les cuisines de leurs établissements monastiques ou de leurs
châteaux. On voit, à Durham, une belle cheminée octogone, du XIVe
siècle, avec ses dépendances, offices, magasin à bois et à charbon, etc.
Quelles que fussent la dimension et la belle ordonnance de ces cuisines
du moyen âge, dans certains cas elles devenaient insuffisantes pour
préparer la nourriture de grandes assemblées, d'autant qu'alors les
seigneurs tenaient table ouverte à tous venants. Pour le couronnement
d'Edward Ier, en 1273, tout l'espace de terrain vacant dans l'enceinte
du palais de Westminster fut entièrement couvert de barraques
provisoires et d'offices pour donner à manger à tous ceux qui se
présenteraient. De nombreuses cuisines furent aussi bâties dans le même
enclos; mais, dans la crainte qu'elles ne pussent suffire, des
chaudières de plomb étaient placées sur des foyers en plein air. La
cuisine principale, dans laquelle les volailles et autres mets choisis
devaient être cuits, était entièrement découverte pour permettre à la
fumée de s'échapper librement[117]. Faire d'une cuisine un bâtiment
spécial isolé, parfaitement approprié à sa destination, c'eût été, pour
les architectes de la Renaissance, déshonorer une ordonnance
d'architecture. Depuis lors, on voulut dissimuler ces services
essentiels: on les relégua dans des caves, on les plaça comme on put
dans les corps de logis, au risque d'incommoder les habitants des
châteaux. On voulait avant tout présenter des façades symétriques, des
cours régulières; mais, comme il faut dîner, quelque amour que l'on ait
pour l'architecture symétrique, l'odeur de la cuisine, le bruit des gens
de service se répandent à certaines heures dans une bonne partie des
palais. Dans les établissements publics, tels que les hospices, les
casernes, les séminaires, les couvents, les colléges, au lieu des vastes
salles bien aérées, bien disposées du moyen âge, on en a été réduit à
prendre, à rez-de-chaussée ou au-dessous du sol (toujours pour
satisfaire aux règles de la belle architecture), une pièce, souvent
enclavée, sombre, humide, d'un accès difficile, pour y installer la
cuisine et ses dépendances, à la place de ces foyers larges, devant
lesquels les viandes rôtissaient en absorbant autant d'oxygène qu'elles
en pouvaient prendre; on a posé des fourneaux propres (dit-on) à toute
espèce de cuisson, manières de fours, d'où tous les mets sortent ayant
acquis à peu près le même goût. Dans ces laboratoires de fonte, les
viandes ne rôtissent pas, elles se dessèchent; les légumes prennent, en
bouillant, une saveur rapide; l'air manque à ces mets divers, et l'air
entre pour une forte part dans leurs qualités nutritives. La chimie
déclare qu'un gigot cuit à l'air libre ou dans ces creusets de fonte
présente à l'analyse les mêmes éléments; nous l'admettons: mais notre
palais, qui n'est pas chimiste, s'aperçoit d'une grande différence entre
l'un et l'autre; notre estomac digère mal ces viandes cuites à
l'étouffée, sèches et sans saveur. Il est vrai que nous pouvons aider à
la digestion en allant regarder les belles façades régulières de nos
édifices publics, compter le nombre de leurs colonnes, de leurs arcades
ou de leurs fenêtres.
Vous, architectes de nos anciens châteaux, de nos vieux hospices, de nos
maisons religieuses, que diriez-vous si vous entriez dans la plupart de
nos établissements publics, et si vous voyiez comment sont disposés les
services les plus essentiels à la vie commune[118]?
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration; Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Note 111: Alexandre Necham ou Nequam est un écrivain qui
vivait sous les règnes de Henri II, de Richard Ier et de
Jean; il a laissé des descriptions des habitations du XIIe
siècle. Né à Saint-Alban en 1157, il fut maître de grammaire
dans cette ville; il fut abbé de Cirencester en 1213. (Voy.
_Some account of domestic Architecture in England_, t. I.
Hudson Turner. Parker edit. Oxford, 1851.)]
[Note 112: Voy. Jos. Strutt, _Angleterre ancienne_.]
[Note 113: Bibl. Sainte-Geneviève.]
[Note 114: Voy. _Monog. d'abbayes de France_. Bibl.
Sainte-Geneviève.]
[Note 115: Ce château a appartenu à un duc de la Trémoille.
Nous devons ces dessins à M. Patoueille, qui a bien voulu
faire pour nous un relevé très-exact de ce petit bâtiment.]
[Note 116: Voy. le tome VIII, p. 253, du _Bulletin monum._,
pub. par M. de Caumont.]
[Note 117: Voy. _Domest. archit. of the middle ages, XIV
century_, p. 65. Oxford, Parker.]
[Note 118: Puisqu'il s'agit ici de cuisines, il faut bien
reconnaître que, dans beaucoup de nos établissements
d'instruction publique, dans nos casernes, et surtout dans la
plupart de nos séminaires, la vue de ces officines est faite
pour ôter l'appétit aux plus affamés.]
CUL-DE-BASSE-FOSSE, s, m. _In-pace_. Si nous en croyons la plupart des
écrivains qui se sont occupés du moyen âge, qui ont essayé d'en retracer
les moeurs, il n'y avait pas un couvent ou un château en France qui ne
possédât au moins, dans ses fondations, un cul-de-basse-fosse destiné à
renfermer les gens que l'on voulait faire disparaître. Nous avons vu
bien des châteaux, bon nombre de monastères, et nous n'avons jamais pu
trouver ces sortes de cachots en forme de cul-d'oeuf ou de cône
renversé, destinés, dit-on, à recevoir des malheureux qui non-seulement
se trouvaient ainsi privés de la lumière du jour, mais qui ne pouvaient,
au fond de ces fosses, ni s'asseoir ni se coucher. Quand on voulait,
pendant le moyen âge, faire disparaître un homme, on le pendait haut et
court, on le jetait dans une oubliette ou on le tuait purement et
simplement, en ayant le soin de l'enterrer dans quelque coin écarté;
mais on ne s'amusait guère à ces raffinements étrangement barbares. Tous
les châteaux contenaient des caves profondes ouvertes seulement par un
trou percé dans la voûte, caves qui étaient de véritables silos propres
à renfermer des grains, des racines, des provisions, mais dans
lesquelles on ne mettait personne. Quelquefois ces silos sont bâtis en
cône renversé: ce sont alors des glacières. On a voulu voir aussi dans
un grand nombre de fosses d'aisances des culs-de-basse-fosse, et il
n'est pas un château dans lequel le _cicerone_ de l'endroit ne vous
montre des latrines élevées au rang d'oubliettes. Les prisons, les
cachots existent dans presque tous les couvents, dans les châteaux, dans
les officialités; mais ces prisons sont parfaitement disposées pour
l'usage auquel on les destinait: elles sont peu plaisantes, mais ce ne
sont que des salles plus ou moins vastes, plus ou moins éclairées ou
tout à fait obscures: ce ne sont pas des culs-de-basse-fosse. Ceux qui
les ont construites ont paru vouloir les rendre sûres, mais saines,
autant que peuvent l'être des cachots (voy. l'article PRISON).
CUL-DE-FOUR, s. m. _Coquille_. Voûte en quart de sphère ressemblant, en
effet, au fond d'un four à pain. L'hémicycle contenant le tribunal de la
basilique romaine était voûté en cul-de-four; cette disposition fut
imitée pendant les premiers temps du christianisme et persista en
Occident jusque vers le milieu du XIIe siècle (voy. ARCHITECTURE
RELIGIEUSE, CATHÉDRALE, CONSTRUCTION, ÉGLISE). Dans les premières
églises romanes, le clergé était rangé autour de l'hémicycle, et l'autel
se trouvait entre le choeur et les fidèles. Des fenêtres, percées dans
le mur semi-circulaire de l'abside, éclairaient l'assemblée du clergé;
au-dessus de ces fenêtres était bâtie la voûte en cul-de-four,
habituellement décorée de peintures ou de mosaïques (voy. MOSAÏQUE,
PEINTURE). On voit encore en France beaucoup d'absides voûtées en
cul-de-four dans le Poitou, la Normandie, l'Auvergne, le Lyonnais et la
Bourgogne. Il arrive même parfois que les voûtes des nefs et transsepts
sont déjà gothiques, comme système de construction, et que les absides
conservent le cul-de-four roman. On peut, entre autres exemples
remarquables de ce fait, citer la cathédrale de Langres. La forme en
quart de sphère avait été si bien adoptée pour les absides, dans les
premiers temps du moyen âge, qu'elle paraissait consacrée; le clergé n'y
renonça qu'avec peine et lorsque l'art gothique, admis entièrement dans
les constructions religieuses, ne permettait plus le mélange des
méthodes de bâtir antérieures.
CUL-DE-LAMPE, s. m. Nous avons pris le parti d'adopter, dans ce
_Dictionnaire_, les mots consacrés par l'usage, sans discuter leur
étymologie ou leur valeur; mais il faut avouer que le mot
_cul-de-lampe_, tel qu'on l'applique depuis deux ou trois cents ans,
n'est justifié par nulle bonne raison. Le fond d'une lampe suspendue,
terminé en pointe, a pu donner l'idée d'appeler _culs-de-lampe_
certaines clefs pendantes des XVe et XVIe siècles; mais on ne s'est pas
borné là: on a donné le nom de _cul-de-lampe_ à tout support en
encorbellement qui n'est pas un corbeau, c'est-à-dire qui ne présente
pas deux faces parallèles perpendiculaires au mur. Et pour éviter de
plus longues explications (1), A est un corbeau, B un cul-de-lampe.
Faute d'une meilleure dénomination, nous acceptons donc celle-là.
Les Romains avaient employé des culs-de-lampe, ou plutôt des consoles et
corbeaux, pour porter de petits ordres de colonnes en placage sur des
parements[119]. Ce fut une de ces traditions du Bas-Empire que le moyen
âge conserva et perfectionna. Ce principe, purement décoratif, dans
l'architecture romaine, devint même un des moyens de construction les
plus fréquemment employés pendant les périodes romane et ogivale.
Pendant la période romane, parce que les premiers qui eurent l'idée de
poser des voûtes sur le plan de la basilique romaine, après avoir élevé
à la place de la svelte colonne ionique ou corinthienne antique de
lourds piliers cylindriques A (2), furent très-embarrassés de savoir
comment retrouver des points d'appui pour les sommiers des arcs
doubleaux. Ils pensèrent donc à poser, au-dessus de la rencontre des
archivoltes des collatéraux, des pierres saillantes sur lesquelles ils
élevèrent alors les colonnes engagées C. Ils donnèrent généralement à
ces pierres saillantes la forme d'un cul-de-lampe et non d'un corbeau,
parce qu'en effet cette forme diminuée par le bas s'arrangeait mieux
avec la rencontre des deux extrados des archivoltes. Il n'est pas
nécessaire de dire que ces culs-de-lampe primitifs sont barbares: ce ne
sont parfois que des cônes renversés légèrement cannelés (3), ou des
têtes humaines ou d'animaux grossièrement sculptées. Ces culs-de-lampe
cependant, par leur position même, attiraient les regards; placés
quelquefois assez près de l'oeil, on chercha, lorsque la sculpture
romane devint moins sauvage, à en faire des oeuvres remarquables; on en
confia l'exécution aux mains les plus habiles. Déjà, dans les provinces
qui possèdent de bonnes écoles de sculpteurs vers la fin du XIe siècle
et au commencement du XIIe, on signale des culs-de-lampe aussi
remarquables par le style que par la pureté de leur exécution. Un des
plus beaux culs-de-lampe que nous connaissions de cette époque se trouve
à l'entrée du choeur de l'église haute de Chauvigny (Poitou): il porte
une colonne d'arc doubleau, et a été posé afin de dégager la partie
inférieure de la pile et laisser plus de largeur au vaisseau pour placer
des bancs ou des stalles.
Nous donnons ce cul-de-lampe (4), en A de face et en B de profil. Cette
sculpture, par son style, rappelle la meilleure sculpture grecque
byzantine. Où les artistes occidentaux du commencement du XIIe siècle
avaient-ils été prendre ces types, ces arrangements de coiffure si
gracieusement reliés à l'architecture? C'est ce que nous examinons dans
l'article SCULPTURE.
Il existait, dans les réfectoires d'abbayes des XIIe et XIIIe siècles,
des chaires de lecteurs qui étaient portées sur de magnifiques
culs-de-lampe, au dire des auteurs qui les ont vus, car il ne reste plus
que des traces mutilées de ces sculptures. Le cul-de-lampe de la chaire
de lecteur de Saint-Martin-des-Champs à Paris (voy. CHAIRE, fig. 3)
passait pour un chef-d'oeuvre. Ces derniers culs-de-lampe étaient
composés de plusieurs assises posées en encorbellement, et
l'ornementation se combinait en raison de la hauteur des assises, ou
courait sur toutes; le plus souvent c'était un arbre d'où sortaient des
branches et des feuilles entremêlées de fruits et d'oiseaux. Dès que le
système de la voûte appartenant véritablement au moyen âge fut trouvé,
ces voûtes se composant de membres indépendants, d'arcs doubleaux,
d'arcs ogives et de formerets servant de nerfs aux remplissages, les
arcs naissaient dans oeuvre; ils devaient donc porter, ou sur des piles
formant saillie sur le nu des murs intérieurs, ou sur des
encorbellements, des culs-de-lampe. Dans les salles qui, par suite de
leur destination, devaient être entourées de bancs, de boiseries, de
meubles, on évitait, avec raison, de faire porter les voûtes sur des
piles dont les saillies eussent été gênantes. Alors les culs-de-lampe
jouaient souvent un rôle très-important; car si les différents arcs des
voûtes étaient puissants et nombreux, il fallait que leur sommier
trouvât sur les culs-de-lampe une assiette large et saillante.
Dans l'ancienne salle abbatiale de Vézelay, connue aujourd'hui sous le
nom de _chapelle basse_, salle qui n'était autre chose qu'une sacristie
ou un lieu de réunion pour les religieux avant de passer au choeur, les
voûtes du XIIe siècle, plein cintre, mais construites en arcs d'ogive,
reposent sur des culs-de-lampe formés de trois assises et d'un tailloir
(5). Cette sculpture, destinée à être vue de très-près, puisque l'assise
inférieure n'est pas à plus de deux mètres au-dessus du sol, est
exécutée avec beaucoup de finesse, tout en laissant à la pierre la
solidité qui lui est nécessaire.
Le XIIIe siècle, qui, plus encore que l'époque romane, voulut diminuer
l'importance des points d'appui sur le sol et débarrasser l'aire des
intérieurs de toute saillie, ne manqua pas d'employer les culs-de-lampe
pour porter les voûtes. Les sculpteurs de cette époque les enrichirent
de figures, quelquefois assez importantes, de têtes, et surtout de
feuillages; ils allèrent jusqu'à en faire des compositions tout
entières, si surtout ils avaient besoin de donner à ces culs-de-lampe
une forte saillie pour porter des arcs larges et épais. Alors même, dans
la crainte que le sommier de ces arcs ne fît épauffrer sous la charge
les deux ou trois assises dont un cul-de-lampe eût pu être composé, ils
posaient un premier cul-de-lampe, montaient une construction en saillie
sur ce cul-de-lampe, puis en posaient un second; ainsi
répartissaient-ils la charge sur une hauteur plus grande et
n'avaient-ils pas à craindre des ruptures.
On voit encore, dans un angle du croisillon nord de la cathédrale
d'Agen, un cul-de-lampe composé d'après ce principe, et qui, à lui seul,
est un petit monument recevant deux grands formerets et un arc ogive
d'une grande portée (6). La construction de ce support n'est pas moins
remarquable que sa composition. La première assise, le vrai
cul-de-lampe, est en A, profondément engagée dans les deux parements se
retournant d'équerre. Le lit supérieur de cette assise est en B. La
figure et son dossier jusqu'au-dessous du bandeau C sont d'un seul
morceau de pierre. Les deux colonnettes flanquantes sont détachées et
d'un seul morceau en délit chacune; leurs chapiteaux sont engagés dans
les murs; le bandeau supérieur recevant le sommier de l'arc ogive et des
deux formerets est de même engagé dans la construction. En plan, ce
cul-de-lampe donne le tracé (7), supposant la section horizontale faite
au niveau D. Ce cul-de-lampe-pilastre est placé à une assez grande
hauteur, et l'exécution en est grossière.
L'architecture bourguignonne est riche en culs-de-lampe d'une
originalité de composition et d'une beauté d'exécution
très-remarquables. La nature résistante des calcaires de cette province
autorise des hardiesses qu'on ne pouvait se permettre dans
l'Île-de-France, la Champagne et la Normandie, où les matériaux sont
généralement d'une nature moins ferme. L'école des sculpteurs
bourguignons des XIIe et XIIIe siècles est douée, d'ailleurs, d'une
verve et d'une abondance de composition que nous avons bien des fois
l'occasion de signaler dans le courant de cet ouvrage, et dont nous
expliquons le développement à l'article SCULPTURE.
La petite église de Saint-Père ou plutôt de Saint-Pierre-sous-Vézelay,
entre autres édifices bourguignons, présente une grande variété de beaux
culs-de-lampe. En voici deux (8 et 8 bis) qui reçoivent les faisceaux de
colonnes portant les arcs des voûtes de la nef: ils sont l'un et l'autre
composés de deux assises, lesquelles sont parfaitement indiquées dans la
disposition de l'ornement. L'un de ces culs-de-lampe représente un vice,
l'Avarice, sous la forme d'un buste d'homme au cou duquel est suspendue
une bourse pleine; deux dragons lui dévorent les oreilles, restées
sourdes aux plaintes du pauvre.
Pour faire comprendre la façon différente de rendre un même motif par
des écoles d'architectes de la même époque, nous donnons (9) un des
culs-de-lampe portant les faisceaux de colonnettes des voûtes de la
lanterne de la cathédrale de Laon. Ce cul-de-lampe est peu antérieur aux
deux derniers. On voit comme la sculpture de l'Île-de-France, du
Soissonnais et de la Champagne est contenue, si nous la comparons à
celle de la Bourgogne. Il n'est guère possible de combiner d'une façon
plus simple et plus gracieuse en même temps un support destiné à porter
trois colonnettes en encorbellement. Ce buste d'ange qui sort de la
muraille semble s'accouder sur l'assise qui lui sert de ligne de départ;
par sa pose naturelle, il paraît porter sans efforts les trois fûts si
bien plantés sur sa tête et ses deux ailes.
La Bourgogne nous surprend par la hardiesse de ses conceptions; sa
sculpture plantureuse, abondante, large, taillée dans des pierres fermes
par des mains habiles et sûres, nous séduit; jamais son école n'atteint
cette pureté de style et cette délicatesse de goût que nous trouvons
dans le domaine royal, la Champagne et le Beauvoisis, dès le XIIe
siècle.
Quelquefois les culs-de-lampe affectent la forme d'un simple chapiteau
sans colonne; ce chapiteau est engagé dans le mur, et, à la place de
l'astragale, le sculpteur a taillé un bouquet de feuilles. On voit de
beaux culs-de-lampe de ce genre portant l'arcature basse du collatéral
du choeur de la cathédrale d'Auxerre; mais ceux-ci n'ont pas la largeur
d'exécution des deux ou trois culs-de-lampe qui tiennent une place
analogue dans les ailes de la petite église de Clamecy (10) (1230
environ). Les Normands, qui sont des raisonneurs, veulent que ces
culs-de-lampe, en manière de chapiteaux, sortent de la muraille comme
une végétation pousse entre les joints des pierres. Voici (11) plusieurs
des culs-de-lampe portant la galerie en encorbellement qui pourtourne
les piles de la nef de la cathédrale de Rouen, au-dessous des
archivoltes (1230 environ), présentant cette particularité. Quelquefois,
en Normandie, les culs-de-lampe se composent également d'un chapiteau
posé sur un bout de colonne coudé en équerre, et venant pénétrer la
muraille. Les Normands n'entendent pas, au XIIIe siècle, qu'un chapiteau
reste suspendu sans un support.
Vers le milieu du XIIIe siècle, les colonnes ou colonnettes recevant les
sommiers des voûtes ne sont plus portées en encorbellement; elles
descendent jusqu'au sol: aussi les culs-de-lampe ne sont-ils guère
employés que pour porter des statues adossées à ces colonnes, ou des
membres accessoires de l'architecture. Ces sortes de culs-de-lampe se
trouvent très-fréquemment encastrés dans les édifices, à dater de la fin
du XIIIe siècle.
On voit dans l'intérieur de la Sainte-Chapelle haute du Palais, à Paris,
de beaux culs-de-lampe accolés aux fûts des colonnes recevant les arcs
principaux de la voûte. Ces culs-de-lampe, au nombre de douze, portent
les statues des apôtres, de grandeur naturelle; ils sont très-riches,
taillés dans une hauteur d'assise de pierre de liais, et se composent
d'une tablette ou d'un tailloir mouluré, dont le listel est incrusté de
verres peints et dorés, et d'une corbeille à peine galbée, très-plate,
se confondant avec le fût de la colonne. Autour de ces corbeilles se
groupent des feuillages touffus, sculptés avec une souplesse charmante,
peints et dorés (12). Ces culs-de-lampe n'ont pas, peut-être, un
caractère assez monumental; mais il ne faut pas oublier qu'ils sont
placés à l'intérieur, à trois mètres environ au-dessus du pavé, et
qu'ils sont tous faits, ainsi que les statues qu'ils supportent, pour
rompre la ligne sèche des colonnes montant de fond.
La sculpture intérieure de la Sainte-Chapelle de Paris est des plus
délicates, et déjà dans cet édifice l'imitation de la flore est poussée
très-loin.
Si nous prenons un des culs-de-lampe qui servent de supports à
quelques-unes des statues décorant le pignon occidental de la petite
église de Saint-Père-sous-Vézelay (13), nous constaterons encore les
différences de style qui séparent la sculpture des écoles française et
bourguignonne.
La composition du cul-de-lampe intérieur de la Sainte-Chapelle est plus
savante et surtout plus fine que celle de ce cul-de-lampe bourguignon
(tous deux datent du milieu du XIIIe siècle); mais, dans ce dernier
ornement, le caractère monumental est certes mieux senti; la composition
en est large, comme l'exécution; il y a là une verve, une fermeté de
style remarquables.
Disons en passant que, presque toujours, les culs-de-lampe placés, soit
à l'intérieur, soit à l'extérieur des édifices, sont peints de couleurs
vives: les fonds sont rouges, brun-rouge ou bleu-ardoise; les feuillages
sont vert-clair, jaune-ocre ou or. On tenait donc alors beaucoup à
donner à ces supports une grande valeur décorative, à les faire
paraître.
Les sculpteurs, pendant les XIVe et XVe siècles, choisissaient de
préférence, pour décorer les culs-de-lampe portant des statues, la
représentation des vices opposés aux qualités des personnages qu'ils
étaient destinés à recevoir, ou encore la figure de leurs persécuteurs,
la scène de leur martyre. Beaucoup de nos anciennes statues d'église
ayant été brisées pendant les guerres de religion ou à la fin du dernier
siècle, les culs-de-lampe méritent donc d'être étudiés au point de vue
de l'iconographie, car ils peuvent servir à désigner les statues posées
au-dessus d'eux. Ainsi sous la statue de saint-Pierre on voit souvent la
figure de Simon le Magicien, sous celle de la Vierge le dragon à tête de
femme. Le personnage est-il renommé à cause de sa continence, le
cul-de-lampe représente une scène de luxure (14)[120]: c'est un jeune
noble qui cherche à violenter une nonne.
Sous les pieds du Christ instruisant, dont la statue est accolée à l'un
des piliers de l'ancienne cathédrale de Carcassonne, du côté gauche de
l'entrée du choeur, est sculpté un magnifique cul-de-lampe qui nous
paraît représenter Judas après sa damnation. Un chien et une bête
immonde le déchirent. Des feuilles de vigne couronnent cette scène
(15)[121].
Quelques-uns de ces vices, trop naïvement rendus, ont fait supposer que
les sculpteurs du moyen âge se plaisaient à placer sous les yeux du
public, même dans les églises, des scènes un peu vives. Un faux zèle ou
souvent une imagination trop facile à émouvoir ont mis ainsi sur le
compte de ces artistes des méfaits qu'ils n'ont pas commis. Jusqu'au
XIVe siècle on ne peut voir dans ces représentations que l'image d'un
vice en opposition avec une vertu. D'ailleurs, avant cette époque, il y
a une grande retenue dans la façon dont sont figurés ces vices. Plus
tard, lorsque les arts du moyen âge tombèrent dans l'afféterie et
l'imitation puérile de la nature, il nous paraît évident, surtout si
l'on se reporte aux moeurs du XVe siècle, que les artistes ayant un vice
à personnifier se complaisaient dans la représentation des scènes qui
expliquaient ce vice aux spectateurs. Ces abus ont existé pendant les
époques de décadence, et les arts des deux derniers siècles ne laissent
pas d'y tomber.
Les culs-de-lampe portant des sommiers d'arcs ou des statues se voient
souvent dans l'architecture du XVe siècle, et ils participent du goût de
cette époque. Leurs tailloirs (16) sont souvent curvilignes, concaves;
ils sont allongés, se composent de deux ou trois assises. Les lignes
géométriques prennent de l'importance.