La sculpture reproduit des feuilles découpées, souvent imitées avec une

parfaite étude de la nature. L'ensemble de ces compositions ne laisse

pas cependant de présenter de la confusion, une trop grande recherche,

des détails trop déliés, et qui ne sont pas à l'échelle des édifices. Ce

sont de petits chefs-d'oeuvre que les sculpteurs tailleurs de pierre se

sont plu à façonner avec amour, dans leur atelier, en dehors de la

direction du maître de l'oeuvre. On ne sent plus, dans ces compositions,

l'entente monumentale que nous trouvons toujours pendant le XIIe siècle

et même encore pendant le XIVe.

À la fin du XVe siècle, les culs-de-lampe sont, surtout dans

l'architecture civile, employés avec prodigalité, et présentent des

masses mieux combinées, plus variées que ceux du milieu de ce siècle,

qui fatiguent par l'uniformité des formes géométriques et la recherche

de la sculpture. Il existait dans l'hôtel de la Trémoille, à Paris, de

très-beaux culs-de-lampe sous les voûtes du portique et dans le grand

escalier, dont le noyau est conservé à l'École des Beaux-Arts. Un des

grands culs-de-lampe de ce portique, que nous donnons (17), représentait

un ange ayant à sa droite un enfant tenant une palme; de la main gauche

cet ange semblait écarter une petite sirène, emblème de la luxure, comme

chacun sait. Était-ce l'Innocence ou la Chasteté protégée par l'ange

gardien[122]? Quelquefois aussi les culs-de-lampe tenant à des édifices

civils représentent des scènes de romans ou des fabliaux connus de tout

le monde.

Au XVe siècle, des armoiries, des emblèmes, des scènes rappellent

certains événements de la vie des seigneurs ou bourgeois qui faisaient

bâtir. Ainsi, dans le charmant hôtel de Jacques Coeur, à Bourges,

derrière une armoire détruite il y a quelques années, on a découvert un

cul-de-lampe fort curieux. Ce cul-de-lampe est placé dans la salle qui

passe (non sans raison) pour avoir été le trésor, le cabinet de Jacques

Coeur. En effet, cette salle est bien fermée par une porte en fer, et

elle se trouve dans l'une des tours anciennes contre lesquelles le

palais est bâti. Il semblerait même que l'armoire, qui masquait le

cul-de-lampe, avait été placée là dès l'origine de la construction, car

le carrelage ancien n'existait pas au-dessous d'elle.

Or voici ce que représente le cul-de-lampe en question.

À gauche est un fou tenant une marotte de la main droite, et de la

gauche cherchant à attraper des mouches qui sont posées sur le tronc

d'un arbre à fruits. Tournant le dos à cette figure, et au milieu du

cul-de-lampe, est Jacques Coeur (ou du moins un personnage dont la tête

rappelle ses traits) en élégant habit de seigneur, la dague au côté. De

la main gauche il indique un petit bassin carré plein d'eau, à ses

pieds, dans lequel se reflète l'image d'une tête barbue, couronnée,

posée dans un arbre au-dessus de la fontaine. Un phylactère s'échappe à

droite et à gauche de la tête royale.

À droite est une femme couchée sur un riche tapis jeté sur l'herbe

fleurie; elle est couronnée, et porte la main droite à sa couronne comme

pour l'ôter; de la main gauche, elle relève sa robe de dessus, doublée

de fourrure. Un très-riche collier entoure son cou. L'extrémité droite

du cul-de-lampe est occupée par un troisième arbre. Le geste de la femme

est passablement équivoque, la démarche de l'homme est discrète; il ne

semble s'avancer qu'avec mystère. Nous ne connaissons pas de fabliau, de

conte ou de roman qui puisse expliquer cette curieuse sculpture. On

serait tenté d'y voir un des épisodes de la vie de Jacques Coeur, lequel

avait été accusé par ses ennemis, auprès du roi, et afin de le perdre

plus sûrement, d'avoir acheté les faveurs d'Agnès Sorel. Ici le

personnage, que nous croyons représenter Jacques Coeur, semble sollicité

par la femme couchée; en montrant l'image du roi reflétée dans la

fontaine, il paraît indiquer le témoin de la scène et recommander la

prudence.

Si cette sculpture a été exécutée avant la disgrâce de Jacques Coeur,

bien qu'elle fût placée dans une pièce secrète, il faut avouer que

c'était là une singulière fatuité ou le fait d'une imprudence rare. Si

elle ne fut sculptée qu'après sa réhabilitation (ce qui semblerait plus

probable), cela ferait supposer qu'il tenait à placer devant ses yeux le

souvenir d'une des causes principales de ses malheurs, comme une

perpétuelle leçon. Le personnage du fou donnerait du poids à cette

dernière hypothèse. N'est-il pas là pour montrer que les coureurs

d'aventures galantes, fussent-elles de nature à flatter la vanité,

ressemblent à ce fou qui passe son temps à attraper des mouches?

Quoi qu'il en soit, cet exemple explique assez pourquoi la sculpture des

culs-de-lampe, dans les édifices du moyen âge, mérite d'être observée;

elle peut aider parfois à expliquer des faits tenant aux moeurs, ou

certains épisodes historiques d'un grand intérêt.

Voici (18) la reproduction du cul-de-lampe que nous venons de

décrire[123], et dont malheureusement la partie inférieure a été

mutilée.

Dès le XIIe siècle, les constructeurs portaient souvent des tourelles

contenant des escaliers ou servant d'échauguettes sur des contre-forts

d'angles; mais la circonférence de ces tourelles débordant sur une

partie de leur surface, les saillies de ces contre-forts, ainsi que

l'indique le plan (19), il restait des triangles A qu'il fallait

soutenir par des encorbellements dont l'assise inférieure, au moins,

était taillée en forme de cul-de-lampe.

Les restes d'un logis du château de Vées, près Morienval (Oise), nous

montrent encore une tourelle d'angle du XIIe siècle, qui est ainsi

portée dans les angles rentrants par des encorbellements commençant par

un cul-de-lampe (20) taillé en forme de bout de poutre (voyez

ÉCHAUGUETTE, TOURELLE). Il est assez rare de rencontrer des

encorbellements de tourelles en culs-de-lampe sculptés pendant les XIIe

et XIIIe siècles; cependant nous en possédons encore quelques exemples

d'un beau style.

Les plus remarquables certainement se voient sous les tourelles

d'escaliers de la façade de Notre-Dame de Dijon, première moitié du

XIIIe siècle. C'est encore la Bourgogne qui nous donne ici (21) un

échantillon de son école de sculpteurs. Ce cul-de-lampe se compose de

trois assises d'un seul bloc chacune; dans de larges gorges se tordent

ou rampent des animaux fantastiques, sculptés avec une énergie sauvage

et une extrême finesse. Les physionomies de ces bêtes sont rendues par

un sculpteur observateur de la nature, bien qu'il n'ait pu prendre ses

modèles que dans son imagination. Lorsqu'on examine de près cette

étrange ménagerie[124], on reste frappé d'étonnement devant la réalité

donnée par la main de l'artiste à ces êtres impossibles. Tous portent le

caractère de férocité brutale qui appartient à la bête sauvage. Leurs

membres sont attachés par un observateur attentif et savant. Mais toute

la sculpture de la façade de Notre-Dame de Dijon serait digne d'être

moulée et placée dans un musée: c'est le chef-d'oeuvre de l'École

bourguignonne du XIIIe siècle[125]. Ces culs-de-lampe, comme toute la

sculpture de cette façade, étaient peints. Les architectes du moyen âge

avaient si bien pris l'habitude de colorer les culs-de-lampe extérieurs,

que sous l'une des tourelles d'angle de la salle synodale de Sens, qui

date de 1245 environ, il existe un hibou en forme de support; ce hibou

était peint en rouge, bien qu'il n'y ait pas de traces de coloration sur

le reste de l'édifice à l'extérieur. Après l'exemple que nous venons de

donner, les culs-de-lampe sculptés sous les tourelles des XIVe et XVe

siècles paraîtraient vulgaires: aussi nous bornerons-nous à celui-ci;

d'ailleurs ces culs-de-lampe se composent généralement de cordons de

feuillages qui ne présentent rien de bien particulier. La renaissance, à

son origine, ne se fit pas faute d'employer les culs-de-lampe dans

l'architecture; mais ces derniers culs-de-lampe reproduisent presque

toujours la forme d'un chapiteau sans colonne, possédant un culot en

manière de rosace sous le lit inférieur, à la place de l'astragale.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 8. bis.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration: Fig. 16.]

[Illustration: Fig. 17.]

[Illustration: Fig. 18.]

[Illustration: Fig. 19.]

[Illustration: Fig. 20.]

[Note 119: Voyez les ruines du palais de Dioclétien, à

Spalatro.]

[Note 120: Cul-de-lampe du XIVe siècle placé à l'intérieur du

mur sud de la cathédrale d'Auxerre, la statue manque.]

[Note 121: Cette sculpture date du commencement du XIVe

siècle.]

[Note 122: Ce cul-de-lampe, dont nous avons fait un dessin

avant la démolition de l'hôtel de La Trémoille, est perdu

probablement, car nous ne l'avons plus retrouvé parmi les

débris replacés dans la cour de l'École des Beaux-Arts.]

[Note 123: _Notice pittoresque sur les antiq. et monum. du

Berri_, publiée par M. Hazé, 1834. M. Hazé a signalé le

premier l'existence de cette curieuse sculpture du palais de

Jacques Coeur.]

[Note 124: Ces culs-de-lampe sont placés à 10m 00 de hauteur

environ.]

[Note 125: Il serait bien à souhaiter que ce bel édifice fut

dégagé et préservé, par une main habile, de la ruine qui

menace quelques-unes de ses parties, et notamment la façade.

Nous en avons fait connaître la structure dans l'article

CONSTRUCTION.]

CUSTODE, s. f. On appelait ainsi un édicule isolé ou une armoire

destinée à renfermer la sainte Eucharistie, les saintes huiles ou des

vases sacrés; on donnait également le nom de _custodes_[126] aux voiles

qui étaient destinés à cacher l'Eucharistie renfermée dans la suspension

(voyez AUTEL). Les petites armoires pratiquées dans les murs des

chapelles, derrière ou à côté des autels, sont de véritables custodes

(voyez ARMOIRE).

[Note 126: En latin _custoda_ ou _custodia_. (Voy. Du Cange,

_Gloss._, et dans le _Dictionnaire du mobilier français, de

l'époque carlovingienne à la renaissance_, l'article

TABERNACLE.)]

CYBORIUM, s. m. _Ciborium_, _cibarium_, _cibureum_, _civarium_,

_cyburium_[127]. Ce mot latin est employé en français pour désigner

l'édicule qui, dans certains cas, recouvrait entièrement un autel. C'est

ce qu'on a désigné depuis le XVIe siècle sous le nom de _baldaquin_. Le

baldaquin qui couvre le maître-autel de Saint-Pierre de Rome est un

véritable cyborium. À Paris les autels des Invalides et de l'église du

Val-de-Grâce sont encore couverts chacun d'un cyborium en style

moderne[128]. Pendant le moyen âge on plaçait aussi parfois un cyborium

sur la tombe d'un saint ou d'un personnage de marque.

Le cyborium était ordinairement fait de matières précieuses ou recouvert

de lames d'or et d'argent.

En France, il n'était pas d'un usage habituel, depuis le XIIIe siècle,

de placer des baldaquins au-dessus des autels (voyez AUTEL). Ceux-ci

étaient entourés de colonnes portant des voiles, composés d'une table

simple, ou seulement surmontés d'un retable avec une suspension; mais

ces autels n'étaient pas couverts, tandis qu'en Italie la plupart des

autels principaux possédaient un cyborium. Cependant en France quelques

autels d'églises abbatiales romanes avaient des baldaquins. Dans la vie

de saint-Odilon, abbé de Cluny[129], on lit ce passage: «Il commença

aussi un cyborium sur l'autel de Saint-Pierre, et revêtit les colonnes

de lames d'argent décorées d'un bel ouvrage en nielles[130].» Nous ne

possédons malheureusement sur ces baldaquins de l'époque romane que des

descriptions aussi laconiques que celle-ci; il est donc difficile de se

faire une idée exacte de leur forme, de leur composition et de leur

importance. Quelques ivoires rhénans des XIe et XIIe siècles nous

montrent bien des édicules sur les autels, auxquels sont suspendus des

voiles; mais ces représentations ne nous instruisent guère plus que les

descriptions anciennes, car ces monuments sont figurés d'une façon toute

conventionnelle; ils se composent de quatre colonnes portant une sorte

de coupole, surmontée d'une croix.

Il faut dire que les baldaquins, à moins de prendre des dimensions

très-considérables, gênent le cérémonial adopté aujourd'hui aux autels

principaux des églises importantes. Pour les cathédrales, les baldaquins

étaient contraires aux dispositions adoptées depuis le XIIe siècle,

puisque les évêques, en reconstruisant leurs églises, tenaient au

contraire à ce que la table de l'autel fût libre, et à ce qu'elle pût

être vue de tous les points de l'église.

[Note 127: _Tegimen, umbraculum altaris_. (Voy. Du Cange,

_Gloss._)]

[Note 128: À Nîmes, dans l'église de Saint-Paul,

l'architecte, M. Questel, a élevé sur l'autel un cyborium en

style roman. Dans la cathédrale de Bayonne, M. Boeswilwald,

vient également de construire sur l'autel principal un

cyborium en style gothique. On voit à Rome, dans les

basiliques de Saint-Clément, de Saint-Laurent, de

Sainte-Agnès-hors-les-murs, etc., des cyborium posés

au-dessus des autels, qui datent des XIIe, XIIIe et XIVe

siècles.]

[Note 129: _Vita S. Odilonis abb. inter Acta SS. Benedic._

Sec. 6, part. I, pag. 687.]

[Note 130: _Incoepit etiam ciborium super_ altare S. Petri,

_cujus columnas vestivit ex argento cum nigello pulchro opere

decoratas_.]

FIN DU TOME QUATRIÈME.

Paris.--Imprimé chez Bonaventure et Ducessois, 55, quai des

Grands-Augustins.

TABLE PROVISOIRE

DES MOTS CONTENUS DANS LE TOME QUATRIÈME.

C (SUITE)

Construction

--Aperçu général

--Principes

--Voûtes

--Matériaux

--Développement

--Civiles

--Militaires

Contre-courbe

Contre-fiche

Contre-fort

Coq

Corbeau

Corbeille

Cordon

Corniche

Corporation

Coupe de pierres

Coupole

Couronnement de la Vierge

Courtille

Courtine

Couverture

Couvre-joint

Crampon

Création

Crédence

Créneau

Crête

Crochet

Croix

Crosse

Crossette

Croupe

Crucifix

Crypte

Cuisine

Cul-de-basse-fosse

Cul-de-four

Cul-de-lampe

Custode

Cyborium

FIN DE LA TABLE PROVISOIRE DU TOME QUATRIÈME

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 35 / 35 段