«Dans les temps primitifs, dit M. Didron[93], on voit la croix, mais

sans le divin crucifié. Vers le VIe siècle, on parle d'un crucifix

exécuté à Narbonne; mais c'est un fait étrange et qui est signalé pour

sa nouveauté. Au Xe siècle, quelques crucifix apparaissent çà et là;

mais le crucifié s'y montre avec une physionomie douce et bienveillante;

il est d'ailleurs vêtu d'une longue robe à manches, laquelle ne laisse

voir le nu qu'aux extrémités des bras et des jambes[94]. Aux XIe et XIIe

siècles, la robe s'écourte, les manches disparaissent, et déjà la

poitrine est découverte quelquefois, parce que la robe n'est plus qu'une

espèce de tunique[95]. Au XIIIe siècle, la tunique est aussi courte que

possible; au XIVe, ce n'est plus qu'un morceau d'étoffe ou même de toile

qu'on roule autour des reins, et c'est ainsi que jusqu'à nos jours Jésus

en croix a constamment été représenté. En même temps qu'on attriste la

figure du crucifié et qu'on grave les souffrances physiques sur son

corps divin, en même temps aussi on le dépouille de la robe et du petit

vêtement qui le protégeaient...» En effet, le crucifix du musée de Cluny

est couvert d'un court jupon à petits plis; sa tête n'indique pas la

souffrance physique, mais plutôt la bienveillance; ses yeux sont

ouverts; sa coiffure n'est pas en désordre, et il ne paraît pas qu'une

couronne d'épines ait été posée sur son chef. Les crucifix primitifs,

comme ceux de Saint-Sernin et d'Amiens, ont la tête couverte d'une

couronne royale. Au XIIe siècle, Jésus en croix est habituellement tête

nue, et ce n'est qu'à dater du XIIIe qu'on voit la couronne d'épines

ceindre son front penché vers la terre. Cependant la tendance vers le

réalisme se fait déjà sentir à la fin du XIIe siècle. Il existe dans la

sacristie de la cathédrale de Bordeaux un crucifix en ivoire d'une

grande valeur comme oeuvre d'art; il appartient à la seconde moitié du

XIIe siècle. On voit que l'artiste a cherché l'imitation de la nature,

et le divin supplicié est un homme souffrant. La tête (1) conserve

toutefois un calme et une grandeur d'expression qui méritent l'attention

des artistes. Trois clous seulement attachent les membres du Christ,

tandis qu'avant cette époque les clous sont au nombre de quatre. Les

crucifix posés sur les jubés sont ordinairement accompagnés de la Vierge

et de saint-Jean. La Vierge est placée à la droite du Sauveur,

saint-Jean à sa gauche. Quelquefois un ange, au pied de la croix, reçoit

le sang du Christ dans un calice. Dans les peintures et les vitraux, sur

les retables des autels, on voit souvent, à la droite du Christ,

l'Église qui reçoit le sang divin dans un calice; à sa gauche, la

Synagogue qui se détourne, et dont les yeux sont couverts d'un voile

(voy. ÉGLISE, SYNAGOGUE). Habituellement, le Christ en croix est nimbé

du nimbe crucifère.

Cependant, ce signe divin est omis dans beaucoup de peintures et de

bas-reliefs des XIIIe et XIVe siècles. Dans les peintures, les vitraux

et les bas-reliefs, les artistes ont souvent figuré, au-dessus des deux

bras de la croix, le soleil et la lune, sous forme d'anges à mi-corps,

pleurant et tenant ces deux astres dans les plis de leurs manteaux, ou

encore sous forme de disques dorés, l'un rayonnant et l'autre échancré.

Vers la fin du XIIIe siècle, le Christ en croix est contourné, affaissé,

et les bras ne forment plus avec le corps des angles droits. La tête du

Sauveur est empreinte d'une expression de souffrance physique poussée

même parfois jusqu'à l'exagération, ainsi qu'on peut le reconnaître en

examinant les vitraux et les peintures de cette époque, (2)[96]. Cette

tendance vers le réalisme est plus sensible encore pendant le XIVe

siècle, et les artistes arrivent, au XVe siècle, à donner au crucifix

toutes les apparences de la nature humaine soumise au plus affreux

supplice: il s'agit de remplacer dans l'esprit des fidèles le sentiment

du triomphe de la divinité sur la croix par le sentiment de la pitié.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Note 92: _Le Théâtre des Antiquités de Paris_, p. 13. 1622.]

[Note 93: _Iconographie chrétienne, histoire de Dieu_, p.

241. Paris, 1843.]

[Note 94: Le crucifix de Saint-Sernin de Toulouse, celui

d'Amiens.]

[Note 95: Plutôt un jupon.]

[Note 96: De l'ancienne salle capitulaire de la cathédrale du

Puy-en-Vélay (peinture à fresque de la fin du XIIIe siècle).]

CRYPTE, s. f. _Crute_, _croute_, _grotte_. L'étymologie de ce mot

(Grec: chropteiu, _cacher_) indique assez sa signification. Les

premières cryptes ou grottes sacrées ont été taillées dans le roc ou

maçonnées sous le sol, pour cacher aux yeux des profanes les tombeaux

des martyrs; plus tard, au-dessus de ces hypogées vénérés par les

premiers chrétiens, on éleva des chapelles et de vastes églises; puis on

établit des cryptes sous les édifices destinés au culte pour y renfermer

les corps saints recueillis par la piété des fidèles. Beaucoup de nos

anciennes églises possèdent des cryptes qui remontent à une époque

très-reculée: les unes ne sont que des salles carrées voûtées en berceau

ou en arêtes, suivant la méthode antique, ornées parfois seulement de

fragments de colonnes et de chapiteaux grossièrement imités de

l'architecture romaine; d'autres sont de véritables églises souterraines

avec collatéraux, absides et absidioles. On pénètre habituellement dans

les cryptes par des escaliers qui débouchent des deux côtés du

sanctuaire, ou même dans l'axe du choeur.

Les églises de France et des bords du Rhin présentent une grande variété

dans la disposition et la forme de leurs cryptes; plusieurs sont

construites avec un certain luxe, ornées de peintures, de colonnes de

marbre et de chapiteaux historiés, et sont assez vastes pour contenir un

grand nombre de fidèles; elles possèdent le plus souvent deux escaliers,

afin de permettre aux nombreux pèlerins qui venaient implorer

l'assistance des saints dont les restes étaient déposés sous leurs

voûtes de descendre processionnellement par l'un des degrés et de

remonter par l'autre. On évitait ainsi le désordre et la confusion.

Les cryptes, sauf de rares exceptions, reçoivent du jour par d'étroites

fenêtres ouvertes sur le dehors de l'église ou sur les bas-côtés du

sanctuaire. Cette dernière disposition paraît avoir été adoptée lorsque

les cryptes étaient creusées sous les choeurs des églises romanes

entourés d'un collatéral. Ainsi les ouvertures qui donnaient de l'air et

de la lumière dans la crypte débouchaient dans l'enceinte du lieu

consacré. Alors les choeurs étaient élevés au-dessus du pavé du

pourtour, ce qui ajoutait à la solennité des cérémonies religieuses, et

ce qui permettait même à l'assistance de voir, du bas-côté, ce qui se

passait dans la crypte. La plupart des églises rhénanes conservent

encore cette disposition, que nous voyons adoptée dans une petite église

dont quelques parties paraissent remonter au VIe siècle; nous voulons

parler de l'église de Saint-Martin-au-Val de Chartres. «On pénétrait

primitivement dans la crypte,» dit M. Paul Durand, dans la description

fidèle qu'il a donnée de cet édifice[97], «par deux petites portes

placées à droite et à gauche de sa partie occidentale. Ces portes

existent encore... Il est probable qu'autrefois le spectateur, placé

dans la grande nef, pouvait apercevoir l'intérieur de la crypte par une

ouverture médiane, ou deux ouvertures latérales pratiquées dans sa face

occidentale, comme on le voit encore dans plusieurs églises du centre et

de l'ouest de la France...» Il y a entre le sol du sanctuaire relevé et

celui du bas-côté une différence de niveau suffisante pour qu'on ait pu

pratiquer des fenêtres dans le soubassement des arcades du choeur, de

manière à éclairer la crypte et à permettre de voir l'intérieur de cette

crypte, dont les voûtes reposent sur deux rangées de quatre colonnettes

chacune. Bien que l'église ait été mutilée et reconstruite en partie à

plusieurs reprises, cependant les bases des colonnettes de la crypte et

quelques chapiteaux primitifs sont d'un travail qui appartient à une

époque très-reculée, voisine encore des arts du Bas-Empire, et

présentant tous les caractères de la sculpture de la crypte célèbre de

La Ferté-sous-Jouarre[98].

Les cryptes romanes n'ont guère qu'une hauteur de trois à quatre mètres

du sol à la voûte; il fallait alors que ces voûtes fussent portées sur

un quinconce de colonnes, si la crypte occupait en superficie un espace

assez étendu. Toutefois, les cryptes étant creusées sous une abside ou

sous un sanctuaire entouré de colonnes, le mur qui les fermait à

l'orient était ordinairement semi-circulaire. Prenons, comme exemple,

une des plus anciennes cryptes conservées, celle de Saint-Avit

d'Orléans[99]. Saint-Avit mourut de 527 à 529; son corps, transporté à

Orléans, fut enseveli non loin des murailles. «Childebert Ier, passant

par Orléans pour aller combattre les Visigoths, voulut visiter les

reliques du saint; il fit voeu de bâtir une église au lieu où elles

étaient déposées, s'il remportait la victoire: il revint triomphant et

remplit son engagement[100].» L'église fut, depuis lors, saccagée

plusieurs fois par les Normands, pendant le siége de 1429 et en 1562; en

1710, elle fut rasée. On avait perdu jusqu'à sa trace, lorsqu'en 1853

des fouilles faites pour agrandir les bâtiments du séminaire mirent au

jour la crypte de Saint-Avit, qui nous paraît appartenir à la

construction de Childebert.

Nous donnons (1) le plan de ce monument. On observera que l'entrée A se

trouve au bas du rond-point, dont les voûtes sont portées sur quatre

pilettes à section octogonale; en B est une arrière-salle (_martyrium_),

séparée de l'abside par une claire-voie maçonnée. Le petit autel devait

être placé en C, et le corps du saint en D. Nous retrouvons des

dispositions analogues adoptées dans la plupart des cryptes primitives:

c'est qu'en effet les reliques se trouvaient ainsi déposées sous le

maître autel du sanctuaire, placé en avant de l'abside occupée par les

clercs. La fig. 2 donne la coupe transversale de la crypte sur la ligne

EG, regardant la claire-voie; et la fig. 3, la coupe longitudinale sur

la ligne HI. Cette dernière coupe fait voir, en A, le tombeau du corps

saint; en B, l'autel principal supérieur placé dans le sanctuaire

au-dessus du corps du martyr; en C, les siéges des clercs (_chorus_), et

en D, l'autel de la crypte. La construction de la crypte Saint-Avit est

faite en moellons grossièrement taillés, séparés par des joints de

mortier très-épais. La grotte destinée à recevoir le corps saint n'est

parfois qu'un réduit, comme à Saint-Germain d'Auxerre, comme dans la

crypte de la cathédrale de Chartres et dans celle de l'église de

Vézelay; quelquefois, au contraire, le _martyrium_ est une véritable nef

entourée d'un bas-côté. Cette dernière disposition est bien marquée dans

la crypte de la cathédrale d'Auxerre, que nous supposons construite du

IXe au Xe siècle. Voici (4) le plan de cette crypte, aujourd'hui

enclavée dans des constructions du XIIIe siècle. Le _martyrium_ A est

une longue salle dont les voûtes reposent sur un quinconce de piles; le

corps saint devait être déposé en B; la petite arcade jumelle du fond

rappelle encore la claire-voie que nous trouvons dans la crypte de

Saint-Avit d'Orléans. Un déambulatoire C pourtourne le _martyrium_; un

seul escalier subsiste aujourd'hui en D, mais il y a tout lieu de croire

qu'il s'en trouvait un autre en E. l'autel était placé au fond de

l'absidiole G. Ainsi les fidèles descendaient par l'un des escaliers,

pouvaient voir le tombeau du saint par les ouvertures ménagées dans le

mur du _martyrium_, faisaient leurs oraisons devant l'autel et

remontaient par l'autre escalier. La crypte de la cathédrale de Chartres

avait un _martyrium_ très-étroit, mais un déambulatoire avec chapelles

d'une grande étendue[101]. La crypte de l'église abbatiale de

Saint-Denis présentait ces mêmes dispositions dès avant la

reconstruction entreprise par Suger; l'illustre abbé les conserva en

rebâtissant le rond-point, et ajouta de vastes chapelles au

déambulatoire pourtournant le _martyrium_, auquel il laissa sa forme

primitive[102], ne voulant pas, probablement, toucher à ce lieu

consacré. Cependant ce fut Suger qui enleva les reliques de saint-Denis

et de ses deux compagnons de la crypte où elles étaient déposées, pour

les placer sous l'autel des martyrs, au fond du sanctuaire (voy.

AUTEL)[103].

Une des cryptes les plus vastes qui aient été élevées est certainement

celle de l'abbaye de Saint-Bénigne de Dijon. Cette crypte existait dès

le VIe siècle sous le sanctuaire de l'église bâtie par Grégoire, évêque

de Langres. En 1001, Guillaume, abbé de Saint-Bénigne, entreprit de

reconstruire l'église et les cryptes. D. Planchet[104] veut que

Guillaume n'ait fait que réparer l'ouvrage de l'évêque Grégoire, et

qu'il ait seulement bâti en entier la rotonde qui se voyait derrière

l'abside. Quant à l'église, nous ne pouvons savoir s'il la reconstruisit

ou s'il la répara, parce qu'elle fut totalement rebâtie à la fin du

XIIIe siècle; mais des découvertes récentes[105] ont mis à nu les restes

du _martyrium_ renfermant le tombeau du saint et les caveaux de la

rotonde y attenant: or ces constructions sont identiques et possèdent

tous les caractères de l'architecture barbare du commencement du XIe

siècle. Il faut donc voir là un monument de cette époque; cependant il

est certain que l'abbé Guillaume conserva des massifs appartenant à des

constructions antérieures; on reconnaît des soudures, on retrouve des

fragments d'un monument plus ancien réemployés comme moellon.

Le plan souterrain de cet édifice, unique en France (5), fait assez voir

que les cryptes primitives s'étendaient au delà des parties A, sous les

transsepts de l'ancienne église. C'était dans ces deux galeries A que

devaient aboutir probablement les escaliers de la crypte de l'évêque

Grégoire. Peut-être, du temps de Guillaume, ces anciens escaliers

avaient-ils été déjà supprimés ou jugés insuffisants, puisqu'on en avait

pratiqué deux autres dans les deux tours rondes B qui flanquent la

rotonde. Le tombeau du martyr était en C, couvert par un édicule et posé

en contre-bas au sol de la crypte[106]. En D se trouvait la chapelle de

saint-Jean-Baptiste, construite au VIe siècle, si l'on en croit D.

Planchet[107]. Toute la crypte, la rotonde et la chapelle sont voûtées

en moellons, excepté la partie milieu G, qui restait à jour. Cette

disposition connue, on comprend comment les processions de pèlerins

devaient circuler autour du tombeau du saint, autour de la rotonde,

remonter soit par les escaliers des deux tours rondes, soit par l'un des

deux escaliers primitivement ouverts en A. Cette crypte circulaire, dans

le centre non voûté, laissait voir deux étages de galeries terminées par

une coupole qui devait produire un fort bel effet. Avant la

reconstruction du choeur, au XIIIe siècle, dont les fondations se voient

en E, 1, I, il est à croire que l'étendue de l'étage souterrain était plus

grande encore et se prolongeait sous le choeur roman et les transsepts.

On peut donc considérer la crypte de Saint-Bénigne de Dijon comme la

plus vaste des cryptes connues. Ce monument si remarquable fut vendu

pour le prix des matériaux, à la fin du dernier siècle, par la commune

de Dijon (voy. SAINT-SÉPULCRE). Les entrepreneurs jugèrent que les

pierres de la crypte ne valaient pas les peines qu'il faudrait prendre

pour les enlever, et cette crypte nous est restée à peu près entière.

Aujourd'hui les Dijonnais, devant ces vénérables débris qui sortent des

décombres, accusent leurs pères de vandalisme.

Cette disposition des cryptes dont les déambulatoires se trouvaient au

delà du lieu réservé au corps saint n'était pas la seule. Dans beaucoup

de cryptes de petite dimension, le corps saint occupait une sorte de

niche ou d'absidiole construite ou creusée à l'extrémité orientale;

alors les fidèles, en descendant les escaliers, se trouvaient en face du

corps saint comme devant un autel placé au fond d'une chapelle. La

crypte de Saint-Seurin de Bordeaux, qui date du XIe siècle, est

construite d'après ce principe. Voici (6) son plan et (7) une vue

perspective de l'intérieur; le tombeau du saint est placé au milieu

d'une sorte de grotte précédée d'une salle à trois nefs; la nef centrale

est voûtée en berceau, ainsi que les nefs latérales.

Il existe à Vicq, dans l'arrondissement de Gannat, une petite crypte

fort curieuse en ce que la place du reliquaire est parfaitement indiquée

derrière un autel massif. Un seul escalier descend à cette crypte, dont

voici le plan (8). Le reliquaire est en A, en partie encastré dans la

muraille. La vue (9) du fond de la crypte nous évite toute description.

Quelquefois, mais plus rarement, les cryptes présentent en plan les

dispositions de l'église supérieure. Telle est la belle crypte de

Saint-Eutrope de Saintes, l'une des plus vastes qui existent en France.

Cette crypte, en outre, présente cette particularité remarquable qu'elle

est largement éclairée et que ses chapiteaux sont richement sculptés.

Nous regardons cette construction comme appartenant en partie aux

dernières années du XIe siècle ou au commencement du XIIe. C'est un

large vaisseau (large pour une crypte) de 5m,40, terminé par un

rond-point avec collatéral pourtournant et trois chapelles rayonnantes.

En voici le plan (10).

En A est le tombeau du saint, formé d'une dalle posée sur deux

marches[108]. La construction des voûtes de la crypte de Saint-Eutrope

de Saintes mérite d'être observée avec soin; les voûtes de la nef

centrale appartiennent au XIIe siècle; elles se composent d'arcs

doubleaux donnant en section un demi-cylindre, entre lesquels sont

bandées des voûtes d'arête en moellon, sans arêtiers; à l'abside, ce

sont des arcs à section rectangulaire qui viennent se réunir en une

énorme clef. Notre vue perspective (11) donne l'aspect de l'intérieur de

cette crypte. Les murs des collatéraux ont été repris à la fin du XIIe

siècle et au XIIIe, ainsi que les voûtes des deux chapelles latérales.

La chapelle absidale a été reconstruite, mais la disposition primitive

est facile à saisir. De même que l'église supérieure, la crypte est

précédée d'un vaste narthex dont les murs seuls appartiennent à la

construction de la fin du XIe siècle.

Il nous paraît superflu de multiplier les exemples de ces constructions

souterraines, qui présentent presque partout les mêmes caractères. Nous

avons cherché à faire passer sous les yeux de nos lecteurs les variétés

les plus remarquables des cryptes françaises; souvent ce ne sont que des

caveaux très-simples, sans collatéraux et dépourvus de tout ornement, ou

des constructions dont la configuration irrégulière était donnée par des

excavations anciennes que l'on tenait à conserver par un sentiment de

respect religieux.

Vers la fin du XIIe siècle, la plupart des corps saints, renfermés

jusqu'alors dans les cryptes, furent placés dans des châsses de métal et

déposés dessous ou derrière les autels des églises hautes; aussi ne

voit-on point de cryptes dans les églises entièrement bâties depuis

cette époque. La cathédrale de Bourges fait seule exception; mais la

déclivité du sol sur lequel on éleva cet édifice, bien plutôt qu'une

idée religieuse, fit adopter le parti de construire, sous les bas-côtés

de l'abside, une église souterraine, qui, par le fait, n'est qu'un

rez-de-chaussée. À Chartres, les architectes du XIIIe siècle

conservèrent la vieille crypte du XIe, parce que cette crypte était en

singulière vénération parmi les fidèles, et que la solidité de la

construction permettait d'asseoir la nouvelle bâtisse sur ces vieilles

maçonneries. Le programme d'après lequel on élevait les cathédrales

françaises à la fin du XIIe siècle ne comportait pas de cryptes, puisque

ces vastes édifices avaient alors un caractère à la fois civil et

religieux (voy. CATHÉDRALE). D'ailleurs, on observera que la plupart des

anciennes cryptes des églises paroissiales ou conventuelles étaient

plantées de façon à ce que de la nef on aperçût les entrées du caveau;

les choeurs devaient alors être relevés au-dessus du pavé des transsepts

de plusieurs marches, comme, par exemple, dans l'église abbatiale de

Saint-Denis. Cette disposition, qui convenait à une église monastique

dont une partie seulement était réservée au public, ne pouvait être

admise dans nos grandes cathédrales françaises, où l'on tenait surtout à

offrir à la foule et au clergé une superficie de niveau d'un bout à

l'autre de l'édifice[109], sauf à l'entrée du choeur, qui était, avec

ses bas-côtés, relevé de deux ou trois marches.

Sur les bords du Rhin, au contraire, et dans les provinces de l'est, les

cathédrales possédaient, dès le XIe siècle, et conservèrent plus tard

leurs cryptes enfoncées à mi-sol, de manière à relever de plusieurs

pieds le pavé des sanctuaires. Ces cathédrales ayant deux absides

pendant la période romane, l'une à l'est, l'autre à l'ouest, ces deux

absides avaient souvent chacune leur crypte prenant jour sur les

collatéraux nord et sud et par des fenêtres percées dans le rond-point

dépourvu de bas-côtés. À la cathédrale de Besançon, avant les

mutilations qui, pendant cent cinquante ans, ont successivement modifié

le plan de ce bel édifice, il y avait deux sanctuaires relevés et deux

cryptes; même disposition à Verdun. À Strasbourg, l'une des deux cryptes

est conservée sous le choeur, très-relevé, au-dessus de la nef. À

Bamberg, on voit encore les deux sanctuaires est et ouest, avec leurs

clôtures et les deux cryptes. L'une des plus belles et des plus

anciennes cryptes des bords du Rhin est certainement la crypte de la

cathédrale de Spire, qui se trouve, suivant l'usage habituel, à mi-sol,

prenant jour sur le dehors. En Angleterre, la crypte de la cathédrale de

Canterbury est de beaucoup la plus vaste et la plus intéressante, ayant

successivement été agrandie à mesure qu'on augmentait l'édifice.

Toutes les anciennes cryptes romanes présentent des traces de peintures;

celles si curieuses de l'Auvergne étaient entièrement couvertes de

sujets légendaires exécutés souvent avec soin. Sous le choeur de

Saint-Benoît-sur-Loire, il existe une crypte laissant voir encore des

fragments de peinture qui appartiennent au Xe ou XIe siècle. Dans un

grand nombre de cryptes, il existe des puits; souvent ces eaux étaient

considérées comme miraculeuses.

Nous ne devons pas terminer cet article sans mentionner un fait

singulier. Hugues de Poitiers, dans son _Histoire du monastère de

Vézelay_[110], dit: «Le feu prit par accident à la voûte qui s'élève

au-dessus du sépulcre de la bienheureuse Marie-Madeleine, amie de Dieu;

et ce feu fut tellement violent, que les supports mêmes, que les

Français appellent des poutres, et qui étaient placés dans la partie

supérieure, furent tout à fait consumés. Cependant l'image en bois de la

bienheureuse Marie, mère de Dieu, laquelle posait sur le pavé même de la

voûte, demeura entièrement à l'abri du feu, et en fut seulement

noircie...» Hugues de Poitiers entend-il parler d'une voûte en bois

fermant la crypte au-dessus du sépulcre de Marie-Madeleine, ou de la

charpente supérieure de l'église? Ce qui ferait croire que l'incendie

détruisit la voûte ou plutôt le plancher couvrant une crypte, c'est la

suite du texte: les moines ayant trouvé des reliques dans l'image de

bois de la Vierge, les populations environnantes accoururent pour voir

cette image ainsi miraculeusement préservée. Gilon, le prieur du

monastère, expliqua devant cette multitude de peuple comment on devait

rendre des actions de grâces de la découverte précieuse qui avait été

faite. «À ce récit, ajoute Hugues, tous pleurèrent de joie; et lorsque

ensuite on voulut rétablir sous la voûte le sépulcre de la bien-aimée de

Dieu, il se fit un si grand concours de ce peuple... etc.» Ainsi donc on

peut croire que c'était la voûte ou le plancher servant de voûte à la

crypte qui avait été incendié. Cependant il reste à Vézelay une portion

de crypte antérieure à Gilon (1165), et ce reste est voûté en moellon;

l'autre partie de la crypte, sous le sanctuaire, date des dernières

années du XIIe siècle, c'est-à-dire fut reconstruite après l'incendie.

On pourrait donc admettre que, sous le sanctuaire, au XIIe siècle, il

existait une sorte de plancher surélevé sous lequel était déposé le

corps de Marie-Madeleine et sur lequel s'élevait l'image en bois de la

Vierge.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Note 97: _Rapport sur l'église et la crypte de

Saint-Martin-au-Val, à Chartres_, par M. Paul Durand.

Chartres, 1858.]

[Note 98: Voy. la publication des _Archives des monuments

historiques_, sous les auspices de S. E. M. le ministre

d'État. Gide, édit.]

[Note 99: Cette crypte se trouve aujourd'hui comprise dans

les bâtiments du grand séminaire d'Orléans.]

[Note 100: Voy. _le Rapport sur la crypte découverte dans le

jardin du grand séminaire d'Orléans_, par M.

Buzonnière.--_Bullet. du comité de la langue, de l'histoire

et des arts de la France_, nº 5, p. 399. 1853.]

[Note 101: Voy. la _Monographie de la cathéd. de Chartres_,

par M. Lassus, publiée par le ministère de l'instruction

publique et des cultes (inachevée); et la _Description de la

cathéd. de Chartres_, par M. l'abbé Bulteau.]

[Note 102: Le _martyrium_ de Saint-Denis date du IXe ou Xe

siècle.]

[Note 103: Voy. le mot CHASSE, _Dict. du Mobilier français_]

[Note 104: _Hist. de Bourgogne_, t. Ier.]

[Note 105: Des fouilles exécutées en novembre 1858, sous la

direction de M. Suisse, architecte, ont fait reparaître les

restes de la crypte de Saint-Bénigne et l'étage inférieur de

la rotonde. Ces précieux débris vont être consolidés et

seront conservés.]

[Note 106: Les restes de ce tombeau sont encore visibles

aujourd'hui.]

[Note 107: Les soubassements de cette chapelle n'étant pas

découverts, nous ne pouvons assigner une époque précise à sa

construction.]

[Note 108: M. Letronne pense que cette dalle tumulaire date

du IVe ou Ve siècle. Un autel a été posé malheureusement

devant cette tombe, et détruit l'effet grandiose de la

crypte. Sur l'un des rampants de la dalle tumulaire, on lit,

en capitales romaines, ce seul nom gravé: EVTROPIVS.]

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 32 / 35 段