sans le divin crucifié. Vers le VIe siècle, on parle d'un crucifix
exécuté à Narbonne; mais c'est un fait étrange et qui est signalé pour
sa nouveauté. Au Xe siècle, quelques crucifix apparaissent çà et là;
mais le crucifié s'y montre avec une physionomie douce et bienveillante;
il est d'ailleurs vêtu d'une longue robe à manches, laquelle ne laisse
voir le nu qu'aux extrémités des bras et des jambes[94]. Aux XIe et XIIe
siècles, la robe s'écourte, les manches disparaissent, et déjà la
poitrine est découverte quelquefois, parce que la robe n'est plus qu'une
espèce de tunique[95]. Au XIIIe siècle, la tunique est aussi courte que
possible; au XIVe, ce n'est plus qu'un morceau d'étoffe ou même de toile
qu'on roule autour des reins, et c'est ainsi que jusqu'à nos jours Jésus
en croix a constamment été représenté. En même temps qu'on attriste la
figure du crucifié et qu'on grave les souffrances physiques sur son
corps divin, en même temps aussi on le dépouille de la robe et du petit
vêtement qui le protégeaient...» En effet, le crucifix du musée de Cluny
est couvert d'un court jupon à petits plis; sa tête n'indique pas la
souffrance physique, mais plutôt la bienveillance; ses yeux sont
ouverts; sa coiffure n'est pas en désordre, et il ne paraît pas qu'une
couronne d'épines ait été posée sur son chef. Les crucifix primitifs,
comme ceux de Saint-Sernin et d'Amiens, ont la tête couverte d'une
couronne royale. Au XIIe siècle, Jésus en croix est habituellement tête
nue, et ce n'est qu'à dater du XIIIe qu'on voit la couronne d'épines
ceindre son front penché vers la terre. Cependant la tendance vers le
réalisme se fait déjà sentir à la fin du XIIe siècle. Il existe dans la
sacristie de la cathédrale de Bordeaux un crucifix en ivoire d'une
grande valeur comme oeuvre d'art; il appartient à la seconde moitié du
XIIe siècle. On voit que l'artiste a cherché l'imitation de la nature,
et le divin supplicié est un homme souffrant. La tête (1) conserve
toutefois un calme et une grandeur d'expression qui méritent l'attention
des artistes. Trois clous seulement attachent les membres du Christ,
tandis qu'avant cette époque les clous sont au nombre de quatre. Les
crucifix posés sur les jubés sont ordinairement accompagnés de la Vierge
et de saint-Jean. La Vierge est placée à la droite du Sauveur,
saint-Jean à sa gauche. Quelquefois un ange, au pied de la croix, reçoit
le sang du Christ dans un calice. Dans les peintures et les vitraux, sur
les retables des autels, on voit souvent, à la droite du Christ,
l'Église qui reçoit le sang divin dans un calice; à sa gauche, la
Synagogue qui se détourne, et dont les yeux sont couverts d'un voile
(voy. ÉGLISE, SYNAGOGUE). Habituellement, le Christ en croix est nimbé
du nimbe crucifère.
Cependant, ce signe divin est omis dans beaucoup de peintures et de
bas-reliefs des XIIIe et XIVe siècles. Dans les peintures, les vitraux
et les bas-reliefs, les artistes ont souvent figuré, au-dessus des deux
bras de la croix, le soleil et la lune, sous forme d'anges à mi-corps,
pleurant et tenant ces deux astres dans les plis de leurs manteaux, ou
encore sous forme de disques dorés, l'un rayonnant et l'autre échancré.
Vers la fin du XIIIe siècle, le Christ en croix est contourné, affaissé,
et les bras ne forment plus avec le corps des angles droits. La tête du
Sauveur est empreinte d'une expression de souffrance physique poussée
même parfois jusqu'à l'exagération, ainsi qu'on peut le reconnaître en
examinant les vitraux et les peintures de cette époque, (2)[96]. Cette
tendance vers le réalisme est plus sensible encore pendant le XIVe
siècle, et les artistes arrivent, au XVe siècle, à donner au crucifix
toutes les apparences de la nature humaine soumise au plus affreux
supplice: il s'agit de remplacer dans l'esprit des fidèles le sentiment
du triomphe de la divinité sur la croix par le sentiment de la pitié.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Note 92: _Le Théâtre des Antiquités de Paris_, p. 13. 1622.]
[Note 93: _Iconographie chrétienne, histoire de Dieu_, p.
241. Paris, 1843.]
[Note 94: Le crucifix de Saint-Sernin de Toulouse, celui
d'Amiens.]
[Note 95: Plutôt un jupon.]
[Note 96: De l'ancienne salle capitulaire de la cathédrale du
Puy-en-Vélay (peinture à fresque de la fin du XIIIe siècle).]
CRYPTE, s. f. _Crute_, _croute_, _grotte_. L'étymologie de ce mot
(Grec: chropteiu, _cacher_) indique assez sa signification. Les
premières cryptes ou grottes sacrées ont été taillées dans le roc ou
maçonnées sous le sol, pour cacher aux yeux des profanes les tombeaux
des martyrs; plus tard, au-dessus de ces hypogées vénérés par les
premiers chrétiens, on éleva des chapelles et de vastes églises; puis on
établit des cryptes sous les édifices destinés au culte pour y renfermer
les corps saints recueillis par la piété des fidèles. Beaucoup de nos
anciennes églises possèdent des cryptes qui remontent à une époque
très-reculée: les unes ne sont que des salles carrées voûtées en berceau
ou en arêtes, suivant la méthode antique, ornées parfois seulement de
fragments de colonnes et de chapiteaux grossièrement imités de
l'architecture romaine; d'autres sont de véritables églises souterraines
avec collatéraux, absides et absidioles. On pénètre habituellement dans
les cryptes par des escaliers qui débouchent des deux côtés du
sanctuaire, ou même dans l'axe du choeur.
Les églises de France et des bords du Rhin présentent une grande variété
dans la disposition et la forme de leurs cryptes; plusieurs sont
construites avec un certain luxe, ornées de peintures, de colonnes de
marbre et de chapiteaux historiés, et sont assez vastes pour contenir un
grand nombre de fidèles; elles possèdent le plus souvent deux escaliers,
afin de permettre aux nombreux pèlerins qui venaient implorer
l'assistance des saints dont les restes étaient déposés sous leurs
voûtes de descendre processionnellement par l'un des degrés et de
remonter par l'autre. On évitait ainsi le désordre et la confusion.
Les cryptes, sauf de rares exceptions, reçoivent du jour par d'étroites
fenêtres ouvertes sur le dehors de l'église ou sur les bas-côtés du
sanctuaire. Cette dernière disposition paraît avoir été adoptée lorsque
les cryptes étaient creusées sous les choeurs des églises romanes
entourés d'un collatéral. Ainsi les ouvertures qui donnaient de l'air et
de la lumière dans la crypte débouchaient dans l'enceinte du lieu
consacré. Alors les choeurs étaient élevés au-dessus du pavé du
pourtour, ce qui ajoutait à la solennité des cérémonies religieuses, et
ce qui permettait même à l'assistance de voir, du bas-côté, ce qui se
passait dans la crypte. La plupart des églises rhénanes conservent
encore cette disposition, que nous voyons adoptée dans une petite église
dont quelques parties paraissent remonter au VIe siècle; nous voulons
parler de l'église de Saint-Martin-au-Val de Chartres. «On pénétrait
primitivement dans la crypte,» dit M. Paul Durand, dans la description
fidèle qu'il a donnée de cet édifice[97], «par deux petites portes
placées à droite et à gauche de sa partie occidentale. Ces portes
existent encore... Il est probable qu'autrefois le spectateur, placé
dans la grande nef, pouvait apercevoir l'intérieur de la crypte par une
ouverture médiane, ou deux ouvertures latérales pratiquées dans sa face
occidentale, comme on le voit encore dans plusieurs églises du centre et
de l'ouest de la France...» Il y a entre le sol du sanctuaire relevé et
celui du bas-côté une différence de niveau suffisante pour qu'on ait pu
pratiquer des fenêtres dans le soubassement des arcades du choeur, de
manière à éclairer la crypte et à permettre de voir l'intérieur de cette
crypte, dont les voûtes reposent sur deux rangées de quatre colonnettes
chacune. Bien que l'église ait été mutilée et reconstruite en partie à
plusieurs reprises, cependant les bases des colonnettes de la crypte et
quelques chapiteaux primitifs sont d'un travail qui appartient à une
époque très-reculée, voisine encore des arts du Bas-Empire, et
présentant tous les caractères de la sculpture de la crypte célèbre de
La Ferté-sous-Jouarre[98].
Les cryptes romanes n'ont guère qu'une hauteur de trois à quatre mètres
du sol à la voûte; il fallait alors que ces voûtes fussent portées sur
un quinconce de colonnes, si la crypte occupait en superficie un espace
assez étendu. Toutefois, les cryptes étant creusées sous une abside ou
sous un sanctuaire entouré de colonnes, le mur qui les fermait à
l'orient était ordinairement semi-circulaire. Prenons, comme exemple,
une des plus anciennes cryptes conservées, celle de Saint-Avit
d'Orléans[99]. Saint-Avit mourut de 527 à 529; son corps, transporté à
Orléans, fut enseveli non loin des murailles. «Childebert Ier, passant
par Orléans pour aller combattre les Visigoths, voulut visiter les
reliques du saint; il fit voeu de bâtir une église au lieu où elles
étaient déposées, s'il remportait la victoire: il revint triomphant et
remplit son engagement[100].» L'église fut, depuis lors, saccagée
plusieurs fois par les Normands, pendant le siége de 1429 et en 1562; en
1710, elle fut rasée. On avait perdu jusqu'à sa trace, lorsqu'en 1853
des fouilles faites pour agrandir les bâtiments du séminaire mirent au
jour la crypte de Saint-Avit, qui nous paraît appartenir à la
construction de Childebert.
Nous donnons (1) le plan de ce monument. On observera que l'entrée A se
trouve au bas du rond-point, dont les voûtes sont portées sur quatre
pilettes à section octogonale; en B est une arrière-salle (_martyrium_),
séparée de l'abside par une claire-voie maçonnée. Le petit autel devait
être placé en C, et le corps du saint en D. Nous retrouvons des
dispositions analogues adoptées dans la plupart des cryptes primitives:
c'est qu'en effet les reliques se trouvaient ainsi déposées sous le
maître autel du sanctuaire, placé en avant de l'abside occupée par les
clercs. La fig. 2 donne la coupe transversale de la crypte sur la ligne
EG, regardant la claire-voie; et la fig. 3, la coupe longitudinale sur
la ligne HI. Cette dernière coupe fait voir, en A, le tombeau du corps
saint; en B, l'autel principal supérieur placé dans le sanctuaire
au-dessus du corps du martyr; en C, les siéges des clercs (_chorus_), et
en D, l'autel de la crypte. La construction de la crypte Saint-Avit est
faite en moellons grossièrement taillés, séparés par des joints de
mortier très-épais. La grotte destinée à recevoir le corps saint n'est
parfois qu'un réduit, comme à Saint-Germain d'Auxerre, comme dans la
crypte de la cathédrale de Chartres et dans celle de l'église de
Vézelay; quelquefois, au contraire, le _martyrium_ est une véritable nef
entourée d'un bas-côté. Cette dernière disposition est bien marquée dans
la crypte de la cathédrale d'Auxerre, que nous supposons construite du
IXe au Xe siècle. Voici (4) le plan de cette crypte, aujourd'hui
enclavée dans des constructions du XIIIe siècle. Le _martyrium_ A est
une longue salle dont les voûtes reposent sur un quinconce de piles; le
corps saint devait être déposé en B; la petite arcade jumelle du fond
rappelle encore la claire-voie que nous trouvons dans la crypte de
Saint-Avit d'Orléans. Un déambulatoire C pourtourne le _martyrium_; un
seul escalier subsiste aujourd'hui en D, mais il y a tout lieu de croire
qu'il s'en trouvait un autre en E. l'autel était placé au fond de
l'absidiole G. Ainsi les fidèles descendaient par l'un des escaliers,
pouvaient voir le tombeau du saint par les ouvertures ménagées dans le
mur du _martyrium_, faisaient leurs oraisons devant l'autel et
remontaient par l'autre escalier. La crypte de la cathédrale de Chartres
avait un _martyrium_ très-étroit, mais un déambulatoire avec chapelles
d'une grande étendue[101]. La crypte de l'église abbatiale de
Saint-Denis présentait ces mêmes dispositions dès avant la
reconstruction entreprise par Suger; l'illustre abbé les conserva en
rebâtissant le rond-point, et ajouta de vastes chapelles au
déambulatoire pourtournant le _martyrium_, auquel il laissa sa forme
primitive[102], ne voulant pas, probablement, toucher à ce lieu
consacré. Cependant ce fut Suger qui enleva les reliques de saint-Denis
et de ses deux compagnons de la crypte où elles étaient déposées, pour
les placer sous l'autel des martyrs, au fond du sanctuaire (voy.
AUTEL)[103].
Une des cryptes les plus vastes qui aient été élevées est certainement
celle de l'abbaye de Saint-Bénigne de Dijon. Cette crypte existait dès
le VIe siècle sous le sanctuaire de l'église bâtie par Grégoire, évêque
de Langres. En 1001, Guillaume, abbé de Saint-Bénigne, entreprit de
reconstruire l'église et les cryptes. D. Planchet[104] veut que
Guillaume n'ait fait que réparer l'ouvrage de l'évêque Grégoire, et
qu'il ait seulement bâti en entier la rotonde qui se voyait derrière
l'abside. Quant à l'église, nous ne pouvons savoir s'il la reconstruisit
ou s'il la répara, parce qu'elle fut totalement rebâtie à la fin du
XIIIe siècle; mais des découvertes récentes[105] ont mis à nu les restes
du _martyrium_ renfermant le tombeau du saint et les caveaux de la
rotonde y attenant: or ces constructions sont identiques et possèdent
tous les caractères de l'architecture barbare du commencement du XIe
siècle. Il faut donc voir là un monument de cette époque; cependant il
est certain que l'abbé Guillaume conserva des massifs appartenant à des
constructions antérieures; on reconnaît des soudures, on retrouve des
fragments d'un monument plus ancien réemployés comme moellon.
Le plan souterrain de cet édifice, unique en France (5), fait assez voir
que les cryptes primitives s'étendaient au delà des parties A, sous les
transsepts de l'ancienne église. C'était dans ces deux galeries A que
devaient aboutir probablement les escaliers de la crypte de l'évêque
Grégoire. Peut-être, du temps de Guillaume, ces anciens escaliers
avaient-ils été déjà supprimés ou jugés insuffisants, puisqu'on en avait
pratiqué deux autres dans les deux tours rondes B qui flanquent la
rotonde. Le tombeau du martyr était en C, couvert par un édicule et posé
en contre-bas au sol de la crypte[106]. En D se trouvait la chapelle de
saint-Jean-Baptiste, construite au VIe siècle, si l'on en croit D.
Planchet[107]. Toute la crypte, la rotonde et la chapelle sont voûtées
en moellons, excepté la partie milieu G, qui restait à jour. Cette
disposition connue, on comprend comment les processions de pèlerins
devaient circuler autour du tombeau du saint, autour de la rotonde,
remonter soit par les escaliers des deux tours rondes, soit par l'un des
deux escaliers primitivement ouverts en A. Cette crypte circulaire, dans
le centre non voûté, laissait voir deux étages de galeries terminées par
une coupole qui devait produire un fort bel effet. Avant la
reconstruction du choeur, au XIIIe siècle, dont les fondations se voient
en E, 1, I, il est à croire que l'étendue de l'étage souterrain était plus
grande encore et se prolongeait sous le choeur roman et les transsepts.
On peut donc considérer la crypte de Saint-Bénigne de Dijon comme la
plus vaste des cryptes connues. Ce monument si remarquable fut vendu
pour le prix des matériaux, à la fin du dernier siècle, par la commune
de Dijon (voy. SAINT-SÉPULCRE). Les entrepreneurs jugèrent que les
pierres de la crypte ne valaient pas les peines qu'il faudrait prendre
pour les enlever, et cette crypte nous est restée à peu près entière.
Aujourd'hui les Dijonnais, devant ces vénérables débris qui sortent des
décombres, accusent leurs pères de vandalisme.
Cette disposition des cryptes dont les déambulatoires se trouvaient au
delà du lieu réservé au corps saint n'était pas la seule. Dans beaucoup
de cryptes de petite dimension, le corps saint occupait une sorte de
niche ou d'absidiole construite ou creusée à l'extrémité orientale;
alors les fidèles, en descendant les escaliers, se trouvaient en face du
corps saint comme devant un autel placé au fond d'une chapelle. La
crypte de Saint-Seurin de Bordeaux, qui date du XIe siècle, est
construite d'après ce principe. Voici (6) son plan et (7) une vue
perspective de l'intérieur; le tombeau du saint est placé au milieu
d'une sorte de grotte précédée d'une salle à trois nefs; la nef centrale
est voûtée en berceau, ainsi que les nefs latérales.
Il existe à Vicq, dans l'arrondissement de Gannat, une petite crypte
fort curieuse en ce que la place du reliquaire est parfaitement indiquée
derrière un autel massif. Un seul escalier descend à cette crypte, dont
voici le plan (8). Le reliquaire est en A, en partie encastré dans la
muraille. La vue (9) du fond de la crypte nous évite toute description.
Quelquefois, mais plus rarement, les cryptes présentent en plan les
dispositions de l'église supérieure. Telle est la belle crypte de
Saint-Eutrope de Saintes, l'une des plus vastes qui existent en France.
Cette crypte, en outre, présente cette particularité remarquable qu'elle
est largement éclairée et que ses chapiteaux sont richement sculptés.
Nous regardons cette construction comme appartenant en partie aux
dernières années du XIe siècle ou au commencement du XIIe. C'est un
large vaisseau (large pour une crypte) de 5m,40, terminé par un
rond-point avec collatéral pourtournant et trois chapelles rayonnantes.
En voici le plan (10).
En A est le tombeau du saint, formé d'une dalle posée sur deux
marches[108]. La construction des voûtes de la crypte de Saint-Eutrope
de Saintes mérite d'être observée avec soin; les voûtes de la nef
centrale appartiennent au XIIe siècle; elles se composent d'arcs
doubleaux donnant en section un demi-cylindre, entre lesquels sont
bandées des voûtes d'arête en moellon, sans arêtiers; à l'abside, ce
sont des arcs à section rectangulaire qui viennent se réunir en une
énorme clef. Notre vue perspective (11) donne l'aspect de l'intérieur de
cette crypte. Les murs des collatéraux ont été repris à la fin du XIIe
siècle et au XIIIe, ainsi que les voûtes des deux chapelles latérales.
La chapelle absidale a été reconstruite, mais la disposition primitive
est facile à saisir. De même que l'église supérieure, la crypte est
précédée d'un vaste narthex dont les murs seuls appartiennent à la
construction de la fin du XIe siècle.
Il nous paraît superflu de multiplier les exemples de ces constructions
souterraines, qui présentent presque partout les mêmes caractères. Nous
avons cherché à faire passer sous les yeux de nos lecteurs les variétés
les plus remarquables des cryptes françaises; souvent ce ne sont que des
caveaux très-simples, sans collatéraux et dépourvus de tout ornement, ou
des constructions dont la configuration irrégulière était donnée par des
excavations anciennes que l'on tenait à conserver par un sentiment de
respect religieux.
Vers la fin du XIIe siècle, la plupart des corps saints, renfermés
jusqu'alors dans les cryptes, furent placés dans des châsses de métal et
déposés dessous ou derrière les autels des églises hautes; aussi ne
voit-on point de cryptes dans les églises entièrement bâties depuis
cette époque. La cathédrale de Bourges fait seule exception; mais la
déclivité du sol sur lequel on éleva cet édifice, bien plutôt qu'une
idée religieuse, fit adopter le parti de construire, sous les bas-côtés
de l'abside, une église souterraine, qui, par le fait, n'est qu'un
rez-de-chaussée. À Chartres, les architectes du XIIIe siècle
conservèrent la vieille crypte du XIe, parce que cette crypte était en
singulière vénération parmi les fidèles, et que la solidité de la
construction permettait d'asseoir la nouvelle bâtisse sur ces vieilles
maçonneries. Le programme d'après lequel on élevait les cathédrales
françaises à la fin du XIIe siècle ne comportait pas de cryptes, puisque
ces vastes édifices avaient alors un caractère à la fois civil et
religieux (voy. CATHÉDRALE). D'ailleurs, on observera que la plupart des
anciennes cryptes des églises paroissiales ou conventuelles étaient
plantées de façon à ce que de la nef on aperçût les entrées du caveau;
les choeurs devaient alors être relevés au-dessus du pavé des transsepts
de plusieurs marches, comme, par exemple, dans l'église abbatiale de
Saint-Denis. Cette disposition, qui convenait à une église monastique
dont une partie seulement était réservée au public, ne pouvait être
admise dans nos grandes cathédrales françaises, où l'on tenait surtout à
offrir à la foule et au clergé une superficie de niveau d'un bout à
l'autre de l'édifice[109], sauf à l'entrée du choeur, qui était, avec
ses bas-côtés, relevé de deux ou trois marches.
Sur les bords du Rhin, au contraire, et dans les provinces de l'est, les
cathédrales possédaient, dès le XIe siècle, et conservèrent plus tard
leurs cryptes enfoncées à mi-sol, de manière à relever de plusieurs
pieds le pavé des sanctuaires. Ces cathédrales ayant deux absides
pendant la période romane, l'une à l'est, l'autre à l'ouest, ces deux
absides avaient souvent chacune leur crypte prenant jour sur les
collatéraux nord et sud et par des fenêtres percées dans le rond-point
dépourvu de bas-côtés. À la cathédrale de Besançon, avant les
mutilations qui, pendant cent cinquante ans, ont successivement modifié
le plan de ce bel édifice, il y avait deux sanctuaires relevés et deux
cryptes; même disposition à Verdun. À Strasbourg, l'une des deux cryptes
est conservée sous le choeur, très-relevé, au-dessus de la nef. À
Bamberg, on voit encore les deux sanctuaires est et ouest, avec leurs
clôtures et les deux cryptes. L'une des plus belles et des plus
anciennes cryptes des bords du Rhin est certainement la crypte de la
cathédrale de Spire, qui se trouve, suivant l'usage habituel, à mi-sol,
prenant jour sur le dehors. En Angleterre, la crypte de la cathédrale de
Canterbury est de beaucoup la plus vaste et la plus intéressante, ayant
successivement été agrandie à mesure qu'on augmentait l'édifice.
Toutes les anciennes cryptes romanes présentent des traces de peintures;
celles si curieuses de l'Auvergne étaient entièrement couvertes de
sujets légendaires exécutés souvent avec soin. Sous le choeur de
Saint-Benoît-sur-Loire, il existe une crypte laissant voir encore des
fragments de peinture qui appartiennent au Xe ou XIe siècle. Dans un
grand nombre de cryptes, il existe des puits; souvent ces eaux étaient
considérées comme miraculeuses.
Nous ne devons pas terminer cet article sans mentionner un fait
singulier. Hugues de Poitiers, dans son _Histoire du monastère de
Vézelay_[110], dit: «Le feu prit par accident à la voûte qui s'élève
au-dessus du sépulcre de la bienheureuse Marie-Madeleine, amie de Dieu;
et ce feu fut tellement violent, que les supports mêmes, que les
Français appellent des poutres, et qui étaient placés dans la partie
supérieure, furent tout à fait consumés. Cependant l'image en bois de la
bienheureuse Marie, mère de Dieu, laquelle posait sur le pavé même de la
voûte, demeura entièrement à l'abri du feu, et en fut seulement
noircie...» Hugues de Poitiers entend-il parler d'une voûte en bois
fermant la crypte au-dessus du sépulcre de Marie-Madeleine, ou de la
charpente supérieure de l'église? Ce qui ferait croire que l'incendie
détruisit la voûte ou plutôt le plancher couvrant une crypte, c'est la
suite du texte: les moines ayant trouvé des reliques dans l'image de
bois de la Vierge, les populations environnantes accoururent pour voir
cette image ainsi miraculeusement préservée. Gilon, le prieur du
monastère, expliqua devant cette multitude de peuple comment on devait
rendre des actions de grâces de la découverte précieuse qui avait été
faite. «À ce récit, ajoute Hugues, tous pleurèrent de joie; et lorsque
ensuite on voulut rétablir sous la voûte le sépulcre de la bien-aimée de
Dieu, il se fit un si grand concours de ce peuple... etc.» Ainsi donc on
peut croire que c'était la voûte ou le plancher servant de voûte à la
crypte qui avait été incendié. Cependant il reste à Vézelay une portion
de crypte antérieure à Gilon (1165), et ce reste est voûté en moellon;
l'autre partie de la crypte, sous le sanctuaire, date des dernières
années du XIIe siècle, c'est-à-dire fut reconstruite après l'incendie.
On pourrait donc admettre que, sous le sanctuaire, au XIIe siècle, il
existait une sorte de plancher surélevé sous lequel était déposé le
corps de Marie-Madeleine et sur lequel s'élevait l'image en bois de la
Vierge.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Note 97: _Rapport sur l'église et la crypte de
Saint-Martin-au-Val, à Chartres_, par M. Paul Durand.
Chartres, 1858.]
[Note 98: Voy. la publication des _Archives des monuments
historiques_, sous les auspices de S. E. M. le ministre
d'État. Gide, édit.]
[Note 99: Cette crypte se trouve aujourd'hui comprise dans
les bâtiments du grand séminaire d'Orléans.]
[Note 100: Voy. _le Rapport sur la crypte découverte dans le
jardin du grand séminaire d'Orléans_, par M.
Buzonnière.--_Bullet. du comité de la langue, de l'histoire
et des arts de la France_, nº 5, p. 399. 1853.]
[Note 101: Voy. la _Monographie de la cathéd. de Chartres_,
par M. Lassus, publiée par le ministère de l'instruction
publique et des cultes (inachevée); et la _Description de la
cathéd. de Chartres_, par M. l'abbé Bulteau.]
[Note 102: Le _martyrium_ de Saint-Denis date du IXe ou Xe
siècle.]
[Note 103: Voy. le mot CHASSE, _Dict. du Mobilier français_]
[Note 104: _Hist. de Bourgogne_, t. Ier.]
[Note 105: Des fouilles exécutées en novembre 1858, sous la
direction de M. Suisse, architecte, ont fait reparaître les
restes de la crypte de Saint-Bénigne et l'étage inférieur de
la rotonde. Ces précieux débris vont être consolidés et
seront conservés.]
[Note 106: Les restes de ce tombeau sont encore visibles
aujourd'hui.]
[Note 107: Les soubassements de cette chapelle n'étant pas
découverts, nous ne pouvons assigner une époque précise à sa
construction.]
[Note 108: M. Letronne pense que cette dalle tumulaire date
du IVe ou Ve siècle. Un autel a été posé malheureusement
devant cette tombe, et détruit l'effet grandiose de la
crypte. Sur l'un des rampants de la dalle tumulaire, on lit,
en capitales romaines, ce seul nom gravé: EVTROPIVS.]