la nef de l'église de Vézelay, c'est-à-dire des les premières années du
XIIe siècle (voy. CORNICHE, fig. 4). Les chapiteaux intérieurs de la nef
de la même église nous montrent aussi, à la place de la volute antique,
des feuillages retournés sur eux-mêmes qui sont déjà de véritables
crochets (voy. CHAPITEAU, fig. 8). Toutefois, c'est dans l'Île-de-France
et sur les bords de l'Oise que le crochet prend une place importante
dans l'ornementation dès le milieu du XIIe siècle. Les premiers crochets
apparaissant sous les tablettes de couronnement des corniches ornent
déjà certaines églises bâties de 1150 à 1160. Ils sont petits, composés,
à la tête, de trois folioles retournées ressemblant assez aux cotylédons
du jeune végétal. La tigelle d'où sortent ces feuilles est grosse,
élargie à la base, de manière à s'appuyer sur le profil servant de fond
à l'ornement (1). Vers 1160, le crochet se montre bien caractérisé dans
les chapiteaux; le choeur de Notre-Dame de Paris, élevé à cette époque,
est entouré de piliers cylindriques dont les chapiteaux n'ont plus rien
de la sculpture romane. Ce sont des feuilles sortant de bourgeons, à
peine développées, et, aux angles, des crochets à tiges larges,
puissantes, à têtes composées de folioles retournées sur elles-mêmes,
grasses et modelées avec une souplesse charmante (1 bis). Bientôt ces
folioles font place à des feuilles; la tête du crochet se développe
relativement à la tigelle; celle-ci est divisée par des côtes
longitudinales, comme la tige du céleri. Si les crochets sont posés dans
une gorge d'archivolte, il arrive souvent que la base de la tigelle
côtelée est accompagnée d'une feuille avec son coussinet bien observé,
tenant à cette tigelle (2); ce qui donne une grâce et une fermeté
particulières à cette sorte d'ornementation.
À la fin du XIIe siècle, les crochets prennent souvent, dans les
chapiteaux, la place importante: ils soutiennent les angles du tailloir;
ils font saillie sur la partie moyenne de la corbeille; ils se divisent
en folioles, découpées, se contournent et s'enroulent comme le fait un
bourgeon commençant à se développer. Il est évident qu'alors les
sculpteurs ont abandonné les dernières traditions de la sculpture
antique, et qu'ils s'inspirent des végétaux, dont ils observent avec un
soin minutieux les développements, les allures, la physionomie, sans
toutefois s'astreindre à une imitation servile.
Nous donnons (3) plusieurs de ces crochets en bourgeons déjà développés,
de la fin du XIIe siècle: celui A provient de la sacristie de l'église
de Vézelay; celui B, du choeur de la même église; celui C, de la porte
de l'église de Montréale (Yonne); celui D, du choeur de l'église d'Eu,
et celui E, du choeur de la cathédrale de Soissons. Tous ces crochets
tiennent à des chapiteaux, et c'est à dater de cette époque que cet
ornement se retrouve, presque sans exception, autour de leurs
corbeilles. Quand les piles sont composées de faisceaux de colonnes
laissant entre elles un intervalle de quelques centimètres, souvent une
tête de crochet est placée entre les chapiteaux et possède deux tiges:
c'est un moyen adroit d'éviter des pénétrations désagréables et de ne
pas interrompre la zone de sculptures que présentent ces chapiteaux.
Voici (3 bis) un exemple de ces crochets à doubles tiges qui provient
des piles de l'église d'Eu (voy. CHAPITEAU). C'est à l'origine de son
développement que le crochet présente une plus grande variété dans la
composition des têtes et la décoration des tiges. On voit souvent, dans
des édifices qui datent de la fin du XIIe siècle et du commencement du
XIIIe, des crochets terminés, soit dans les chapiteaux, soit dans les
archivoltes, par des têtes humaines; leurs tiges sont accompagnées de
feuilles ou d'animaux. Le porche de l'église de
Notre-Dame-de-la-Coulture au Mans est couvert par une archivolte qui
présente une belle collection de ces sortes de crochets (4). Il arrive
même qu'un animal remplace parfois cet ornement, en conservant sa
silhouette caractéristique (5). Aussi voit-on alors des crochets dont
les têtes reproduisent la forme d'une fleur (6).
Vers 1220, le crochet ne présente plus qu'un bouquet de feuilles
développées, mais toujours roulées sur elles-mêmes; l'imitation de la
nature est plus exacte, la masse des têtes est moins arrondie et
s'agrandit aux dépens de la tige. Les archivoltes des grandes baies des
tours de la cathédrale de Paris présentent peut-être les plus beaux
exemples de ce genre de décoration sculptée (7 et 7 bis). Dans
l'Île-de-France, de 1220 à 1230, l'architecte abuse du crochet: il en
met partout, et s'en sert surtout pour denteler les lignes droites qui
se détachent sur le ciel, comme les arêtiers des flèches, les piles
extérieures des tours, ainsi qu'on peut le voir à Notre-Dame de Paris,
au clocher de la cathédrale de Senlis. Dans ce cas, et lorsque les
crochets sont placés à une grande hauteur, ils sont composés d'une tête
simple terminant une tige à une seule côte centrale (7 ter.). Il est
entendu que chaque crochet est compris dans une hauteur d'assise. Vers
1230, cette végétation de pierre semble s'épanouir, comme si le temps
agissait sur ces plantes monumentales comme il agit sur les végétaux.
Les archivoltes d'entrée de la salle capitulaire de la cathédrale de
Noyon sont décorées d'une double rangée de crochets feuillus qui sont
peut-être les plus développés de cette époque et les plus riches comme
sculpture (8)[80].
L'école de sculpture bourguignonne se distingue entre toutes dans la
composition des crochets. Cette école avait donné, dès l'époque romane,
à la décoration monumentale sculptée, une ampleur, une hardiesse, une
puissance, une certaine chaleur de modelé qui, au XIIIe siècle, alors
que la sculpture se retrempait dans l'imitation de la flore locale,
devait produire les plus brillantes compositions. Aussi les crochets
sculptés sur les monuments qui datent du milieu de ce siècle
présentent-ils une exubérance de végétation très-remarquable (9 et 9
bis)[81]. L'école normande et anglo-normande renchérit encore peut-être
sur l'école bourguignonne: elle exagère l'ornementation du crochet,
comme elle exagère tous les détails de l'architecture gothique arrivée à
son développement; mais, moins scrupuleuse dans son imitation de la
flore, elle ne sait pas conserver dans la sculpture d'ornement cette
verve et cette variété qui charment dans la sculpture bourguignonne.
Tous les crochets anglo-normands du milieu du XIIIe siècle se
ressemblent; malgré les efforts des sculpteurs pour leur donner du
relief, un modelé surprenant, ils paraissent confus et, à distance, ne
produisent aucun effet, à cause du défaut de masses des têtes trop
refouillées et de l'extrême maigreur des tiges. Nous donnons (9 ter) un
de ces crochets anglo-normands provenant de la cathédrale de Lincoln.
Cependant, peu à peu, les têtes de crochets tendaient à se modifier; ces
feuilles, de recourbées, d'enveloppées qu'elles étaient d'abord dans une
masse uniforme, se redressaient, poussaient pour ainsi dire,
s'étendaient sur les corbeilles des chapiteaux, sous les profils des
frises. À la Sainte-Chapelle de Paris (1240 à 1245), on voit déjà les
têtes des crochets devenues groupes de feuilles, se mêlant, courant sous
les corbeilles; des pétioles sortent des tiges côtelées (10), tandis que
dans les grandes frises de couronnement les crochets conservent encore
leur caractère monumental et symétrique jusqu'au XIVe siècle (11)[82].
Sur le rampant des gâbles qui couronnaient les fenêtres, dès le milieu
du XIIIe siècle, le long des pignons des édifices, on posait des
crochets incrustés en rainures dans les tablettes formant recouvrement
(12). Il est certain que ces découpures de pierre incrustées le long des
tablettes des gâbles et maintenues de distance en distance par des
goujons à T, ainsi que l'indique la fig. 12 bis, n'avaient pas une
très-longue durée[83]; mais aussi pouvaient-elles être facilement
remplacées en cas d'accident ou de détérioration causée par le temps. Il
faut ne voir dans les crochets des rampants de pignons qu'une décoration
analogue à ces antéfixes ou couronnements découpés, que les Grecs
posaient aussi en rainure sur les larmiers des frontons. Nous avons
souvent entendu blâmer, chez les architectes du moyen âge, cette
ornementation rapportée, à cause de sa fragilité; il faudrait, pour être
justes, ne la point approuver chez les Grecs. L'architecture gothique
devenant chaque jour plus svelte, plus déliée, les têtes arrondies des
crochets espacées régulièrement tout le long de ces plans inclinés
semblèrent bientôt lourdes, si délicates qu'elles fussent. Ces ornements
retournés sur eux-mêmes, retombant sur leurs tiges, contrariaient les
lignes ascendantes des gâbles. En 1260, on renonçait déjà à les
employer, et on les remplaçait par des feuilles pliées, rampant sur les
tablettes inclinées des pignons et se relevant de distance en distance
pour former une ligne dentelée. On peut admettre que ces sortes de
crochets ont été appliquées pour la première fois aux gâbles du portail
de la cathédrale de Reims, à celui de la porte rouge de la cathédrale de
Paris, constructions qui ont été élevées de 1257 à 1270 (13). Les
crochets à tête ronde demeuraient sur les petits gâbles des pinacles,
des arcatures, des édicules, parce qu'il n'eût pas été possible de
sculpter les feuilles rampantes dans de très-petites dimensions. Bien
entendu, ces diminutifs de crochets sont d'une forme très-simple; nous
en donnons ici (14) plusieurs exemples, moitié de l'exécution.
À la cathédrale de Beauvais, nous voyons des crochets sur les arêtes des
pinacles du choeur qui affectent une forme particulière; ces crochets
ont été sculptés vers 1260; ils rappellent certaines feuilles d'eau et
se distinguent par leur extrême simplicité (15). En général, les
crochets sont comme tous les ornements sculptés de l'architecture
gothique, très-saillants, très-développés quand la nature des matériaux
le permet, maigres et portant peu de saillie, lorsque la pierre employée
était friable.
Pendant le XIVe siècle, les crochets des rampants de pignons ou de
gâbles prennent plus d'ampleur; ils se conforment, dans l'exécution, au
goût de la sculpture de cette époque; ils deviennent contournés,
chiffonnés; ils sont moins déliés que ceux du siècle précédent, mais
figurent des feuilles pliées et ramassées sur elles-mêmes (16). Vers le
commencement de ce siècle, ils disparaissent pour toujours des corniches
et des chapiteaux. Lorsque ces crochets sont de petite dimension, comme,
par exemple, le long des arêtiers des pinacles, ils sont rapprochés les
uns des autres et imitent souvent la forme de feuilles d'eau ou d'algues
(17).
Au XVe siècle, au contraire, les crochets de rampants prennent un
développement considérable, sont éloignés les uns des autres et reliés
par des feuilles courant le long des rampants; ils adoptent les formes
contournées de la sculpture de cette époque. Mais, dans l'Île-de-France
particulièrement, leur exécution est large, pleine de verve, de liberté
et de souplesse; les feuilles qui les composent sont des feuilles de
chardons, de passiflores, de choux frisés, de persil, de géranium (18).
Ce genre d'ornement appartient à l'époque gothique, il est le complément
nécessaire des formes ascendantes de cette architecture; il accompagne
ses lignes rigides et détruit leur sécheresse, soit que ces lignes se
découpent sur le ciel, soit qu'elles se détachent sur le nu des murs; il
donne de l'échelle, de la grandeur aux édifices, en produisant des
effets d'ombres et de lumières vifs et pittoresques. Dès que la
renaissance revient à ce qu'elle croit être l'imitation de l'antique, le
crochet ne trouve plus d'application dans l'architecture. Pendant la
période de transition entre le gothique et la renaissance franche,
c'est-à-dire entre 1480 et 1520; on signale encore la présence des
crochets rampants. Il en est qui sont fort beaux et finement travaillés
(19): tels sont ceux des hôtels de Cluny et de la Trémoille, de l'église
de Saint-Germain-l'Auxerrois, du jubé d'Alby, de la façade occidentale
de la cathédrale de Troyes, de l'église de Toul, etc. (Voy., pour les
dispositions d'ensemble des crochets, CHAPITEAU, CORNICHE, FLEURON,
GÂBLE, PIGNON, PINACLE.)
Nos lecteurs trouveront peut-être que nous donnons à un détail
d'ornement une importance exagérée; mais ils voudront bien considérer
qu'en ceci les sculpteurs de l'époque qui nous occupe particulièrement
ont été créateurs: ils n'ont été chercher nulle part des modèles dans
les arts antérieurs; rien de pareil dans la sculpture romaine dont ils
possédaient des fragments, ni dans la sculpture orientale qu'ils étaient
à même de voir et d'étudier. Si nous avons donné un grand nombre
d'exemples de ces crosses ou crochets, c'est que nous avons toujours
entendu exprimer aux architectes étudiant l'architecture gothique la
difficulté qu'ils éprouvaient, non-seulement à composer et faire
exécuter cet ornement, si simple en apparence mais d'un caractère si
tranché, mais encore à dessiner les crochets qu'ils avaient devant les
yeux. Dans un style d'architecture, il n'y a pas, d'ailleurs, de détail
insignifiant: la moindre moulure, l'ornement le plus modeste, ont une
physionomie participant à l'ensemble, physionomie qu'il faut étudier et
connaître.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 1. bis.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 3. bis.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 7. bis.]
[Illustration: Fig. 7. ter.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 9. bis.]
[Illustration: Fig. 9. ter.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 12. bis.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Note 80: Cette belle salle vient d'être restaurée par les
soins de la Commission des monuments historiques dépendant du
Ministère d'État et sous la direction de M. Verdier. On peut
dire que ce magnifique exemple de l'architecture du XIIIe
siècle a été sauvé ainsi de la ruine.]
[Note 81: Des façades des églises de Vézelay et de
Saint-Père-sous-Vézelay.]
[Note 82: De la tour sud de la façade de la cathédrale
d'Amiens.]
[Note 83: On trouve encore, cependant, bon nombre de crochets
du XIIIe siècle attachés aux rampants des pignons.]
CROIX, s. f. _Crois_. Pendant le moyen âge, on plaçait des croix de
pierre ou de métal au sommet des édifices religieux, sur les chemins, à
l'entrée des villes et dans les cimetières. Il est bon d'observer, tout
d'abord, que l'image du Christ ne fut suspendue à la croix que vers le
VIe ou VIIe siècle; jusqu'alors, l'instrument de supplice, devenu sous
Constantin le signe symbolique des chrétiens, fut représenté nu. Dans
les catacombes de Rome, il existe des représentations de la croix, ornée
de gemmes; aux deux bras sont suspendues des lampes. Mais nous ne
pensons pas qu'il existe une seule représentation peinte ou sculptée du
crucifix avant le VIe siècle, et encore, à dater de cette époque
jusqu'au XIIe siècle, ces images sont-elles fort rares (voy. CRUCIFIX).
Nous n'avons à nous occuper, dans cet article, que des croix qui
tiennent à l'architecture, qui sont attachées à des monuments, ou qui
constituent elles-mêmes de petits monuments isolés.
CROIX ATTACHÉES AUX ÉDIFICES RELIGIEUX. Ces croix sont de trois sortes:
croix sculptées dans la pierre, croix de métal et croix peintes.
Les plus anciennes croix sculptées sont presque toujours à quatre
branches égales: elles décorent le sommet des pignons, les tympans des
portes d'églises, les faces des contre-forts ou des piliers; on les
retrouve aussi parfois dans les chapiteaux et les clefs de voûtes.
L'église cathédrale primitive de Beauvais, connue sous le nom de
_Basse-oeuvre_, existait déjà en l'an 990. Cet édifice, qui paraît
remonter au VIIIe siècle, présente, sur son pignon occidental, une croix
de pierre incrustée dans la maçonnerie, parementée de petits moellons
cubiques. Cette croix, que nous donnons (1), est échancrée sur ses bords
et munie d'un pied terminé en pointe. Le pignon de l'église du prieuré
de Montmille, élevée, dès le commencement du XIe siècle, près de
Beauvais, est orné d'une croix incrustée qui rappelle, par sa forme,
celle de la Basse-oeuvre; mais à la croix de Montmille est attachée,
déjà, la figure du Christ nimbé (2)[84]. Dès le XIe siècle,
principalement dans le Berri, le Nivernais et l'Auvergne, on trouve des
croix, non plus incrustées dans les tympans des pignons des églises,
mais couronnant leur sommet. La façade occidentale de l'église
d'Ébreuil, qui date de cette époque, laisse voir encore, derrière le
clocher du XIIe siècle, une croix de couronnement, en pierre, curieuse
par sa forme. En voici (3), en A, la face antérieure; en B, la face
postérieure, et en C, la face latérale. Il y a lieu d'admettre que ces
croix, se détachant sur le ciel au sommet des pignons, étaient
très-fréquentes dans les édifices religieux de la période romane; mais
la fragilité de ces pierres minces, ajourées, exposées aux intempéries,
a dû causer promptement leur destruction.
Dans les bas-reliefs des XIe et XIIe siècles, où sont figurés des
pignons d'églises, les sommets des clochers sont toujours terminés par
une croix, le plus souvent à branches égales, posée sur une boule, ou
bien sur une colonne jouissant d'un ornement. Le dais qui protége la
Vierge assise du tympan de la porte Sainte-Anne à Notre-Dame de Paris
(XIIe siècle) porte, à la base de sa coupole, une croix de ce genre (4).
À la fin du XIIe siècle, les croix servant d'amortissement aux pignons
ont toujours le pied plus long que les trois autres branches, ou elles
sont supportées sur une sorte de socle qui les isole du pignon: telle
est la curieuse croix trouvée dans des fouilles faites par M. Millet
dans l'église Notre-Dame de Melun, lorsqu'il entreprit la restauration
de cette église. M. Millet pense, avec raison, que cette croix (4 bis)
était placée sur le pignon de la façade occidentale; nous croyons
qu'elle appartient à la fin du XIIe siècle. L'église de Montréale, près
Avallon, qui date de cette époque, possède encore, sur ses quatre
pignons, de belles croix variées de forme, et dont la gracieuse
silhouette termine parfaitement, à l'extérieur, la construction si
simple de cette église. Nous donnons (5) l'une de ces croix taillées
dans de grandes dalles de calcaire dur de Coutarnoux. Celle-ci n'a que
0,135m d'épaisseur à sa base, ainsi que l'indique le profil A; le pied
est fiché dans la pierre du couronnement du pignon, et le centre de la
croix est ajouré.
Pendant le XIIIe siècle, la statuaire était en honneur, et les
architectes, toutes fois qu'ils le pouvaient, amortissaient les pignons
par des statues plutôt que par des croix; cependant les pignons du
transsept de l'église de Saint-Urbain de Troyes ont conservé encore en
place les restes de croix de la fin du XIIIe siècle, assez riches et
d'une grande dimension. Nous reproduisons (6) l'une d'elles, qui est
taillée dans de la pierre de Tonnerre dure. Cette croix se compose de
six morceaux: un pied A, une bague B en deux assises, un montant C, une
traverse D et le bras supérieur E. En G est tracé le plan de la croix au
niveau A, et en K on voit, en coupe, comme la bague double enserre les
deux bouts A et C du pied et du montant.
Outre cette bague double, dont les deux pièces sont rendues solidaires
au moyen de six petits crampons de cuivre scellés au plomb, il existe un
goujon également en cuivre en I; un autre goujon en cuivre maintient le
bras supérieur, la traverse et le montant. Tous les joints et goujons
sont coulés en plomb avec beaucoup de soin. Deux têtes d'évêques ornent
le centre de la croix, et ces deux têtes, avec les consoles et supports,
contribuent à donner de l'assiette à la traverse sur le montant. Là,
comme toujours dans l'architecture de cette époque, la décoration est la
conséquence de la construction, et cette décoration n'en est pas plus
mauvaise. Nous avons dit cela bien des fois, et nous le répéterons
encore, car il faut insister: si la vérité ne se montre ou ne parle
qu'une fois, personne ne l'a vue ni entendue; il faut qu'elle se répète;
quand les gens la traitent de radoteuse, alors c'est qu'ils ont entendu.
Pendant le XVe siècle, les pignons sont souvent terminés par des croix;
mais celles-ci perdent le caractère monumental qui convient à ces
décorations placées à une grande hauteur, et elles se couvrent de
détails comme les croix de cimetière ou de chemin, faites pour être vues
de près.
Les pignons des églises de campagne, cependant, où l'on ne pouvait
prodiguer la sculpture, étaient terminés par des croix de pierre comme
dans les siècles précédents. Ces croix sont simples, habituellement
portées par une colonne courte cylindrique, terminée par une bague
formant chapiteau. Telle est la petite croix de l'église de Saint-Thomas
(Charente-Inférieure) (7). Le profil rampant recouvrant le pignon
ressaute pour lui faire un pied et donner de l'empattement à sa base.
On sait comme l'ordre de Cîteaux était opposé, dans les églises qu'il
bâtissait pendant le XIIe siècle et au commencement du XIIIe, aux
sculptures prodiguées dans les édifices de l'ordre de Cluny (voy.
ARCHITECTURE MONASTIQUE). Les tympans des portes des églises de l'ordre
fondé par saint-Bernard ne sont habituellement décorés que d'une simple
croix en bas-relief. Nous donnons (8) celle que l'on voit encore
au-dessus du linteau de la porte de l'église de Pontigny, et qui date de
la fin du XIIe siècle; elle est d'une grande simplicité; ses quatre
branches sont d'égale longueur.
Souvent aussi, dans l'intérieur des églises, sur les piliers, et même à
l'extérieur, sur les parements des contre-forts, on sculptait, pendant
la période romane, des croix à branches égales. La plupart de ces croix
(celles intérieures du moins) étaient des croix de consécration. On voit
une de ces croix incrustée aujourd'hui sur un des contre-forts de
l'église de Saint-Palais (Gironde). Bien que cette église date du XIIIe
siècle, la croix (9) appartenait certainement à un édifice du XIe ou
XIIe siècle, et elle a tous les caractères d'une croix de consécration.
Il existe encore, sur la façade de l'église de Saint-Ciers-la-Lande
(Gironde), trois croix gravées et peintes: l'une sur la clef de la
porte, et les deux autres des deux côtés des pieds-droits. Voici quelle
est la forme de ces croix(10): ce ne sont que des traits gravés en creux
et remplis d'une couleur noire[85].
Sur les piliers et sur les murs des collatéraux des églises des XIIe,
XIIIe, XIVe et XVe siècles, nous avons découvert souvent, sous le
badigeon, des croix de consécration peintes; en voici plusieurs
exemples(11). La croix A nous paraît appartenir au XIIIe siècle; celle
B, au XIVe, et celle C, au XVe. Dans notre gravure, le noir indique le
noir; le gris foncé, le brun-rouge; le gris clair, le jaune ocre, et le
blanc, le blanc: ce sont là les couleurs habituellement employées.
Il arrivait parfois que les croix de consécration des églises, pendant
les XIIIe et XIVe siècles, étaient portées par des figures d'apôtres
peintes ou sculptées. En 1851 on découvrit, dans l'église de
Saint-Hubert de Waville (Moselle), sous le badigeon, des peintures
murales parmi lesquelles se voient des apôtres portant les croix de
consécration. Ces figures sont peintes sur les murs des collatéraux et
du choeur; elles sont décrites et gravées dans le vingtième volume de la
_Statistique monumentale_ publiée par M. de Caumont. Tout le monde
connaît les statues d'apôtres qui, à la Sainte-Chapelle du Palais à
Paris, portent des croix de consécration (voy. APÔTRE). Sur les piliers
qui forment tête des chapelles de la cathédrale de Troyes, on remarque
des dalles de pierre carrées incrustées, la pointe en bas, sur
lesquelles sont gravées et peintes des figures d'apôtres portant
également des croix de consécration.