Nous trouvons déjà l'embryon du crochet dans la corniche supérieure de

la nef de l'église de Vézelay, c'est-à-dire des les premières années du

XIIe siècle (voy. CORNICHE, fig. 4). Les chapiteaux intérieurs de la nef

de la même église nous montrent aussi, à la place de la volute antique,

des feuillages retournés sur eux-mêmes qui sont déjà de véritables

crochets (voy. CHAPITEAU, fig. 8). Toutefois, c'est dans l'Île-de-France

et sur les bords de l'Oise que le crochet prend une place importante

dans l'ornementation dès le milieu du XIIe siècle. Les premiers crochets

apparaissant sous les tablettes de couronnement des corniches ornent

déjà certaines églises bâties de 1150 à 1160. Ils sont petits, composés,

à la tête, de trois folioles retournées ressemblant assez aux cotylédons

du jeune végétal. La tigelle d'où sortent ces feuilles est grosse,

élargie à la base, de manière à s'appuyer sur le profil servant de fond

à l'ornement (1). Vers 1160, le crochet se montre bien caractérisé dans

les chapiteaux; le choeur de Notre-Dame de Paris, élevé à cette époque,

est entouré de piliers cylindriques dont les chapiteaux n'ont plus rien

de la sculpture romane. Ce sont des feuilles sortant de bourgeons, à

peine développées, et, aux angles, des crochets à tiges larges,

puissantes, à têtes composées de folioles retournées sur elles-mêmes,

grasses et modelées avec une souplesse charmante (1 bis). Bientôt ces

folioles font place à des feuilles; la tête du crochet se développe

relativement à la tigelle; celle-ci est divisée par des côtes

longitudinales, comme la tige du céleri. Si les crochets sont posés dans

une gorge d'archivolte, il arrive souvent que la base de la tigelle

côtelée est accompagnée d'une feuille avec son coussinet bien observé,

tenant à cette tigelle (2); ce qui donne une grâce et une fermeté

particulières à cette sorte d'ornementation.

À la fin du XIIe siècle, les crochets prennent souvent, dans les

chapiteaux, la place importante: ils soutiennent les angles du tailloir;

ils font saillie sur la partie moyenne de la corbeille; ils se divisent

en folioles, découpées, se contournent et s'enroulent comme le fait un

bourgeon commençant à se développer. Il est évident qu'alors les

sculpteurs ont abandonné les dernières traditions de la sculpture

antique, et qu'ils s'inspirent des végétaux, dont ils observent avec un

soin minutieux les développements, les allures, la physionomie, sans

toutefois s'astreindre à une imitation servile.

Nous donnons (3) plusieurs de ces crochets en bourgeons déjà développés,

de la fin du XIIe siècle: celui A provient de la sacristie de l'église

de Vézelay; celui B, du choeur de la même église; celui C, de la porte

de l'église de Montréale (Yonne); celui D, du choeur de l'église d'Eu,

et celui E, du choeur de la cathédrale de Soissons. Tous ces crochets

tiennent à des chapiteaux, et c'est à dater de cette époque que cet

ornement se retrouve, presque sans exception, autour de leurs

corbeilles. Quand les piles sont composées de faisceaux de colonnes

laissant entre elles un intervalle de quelques centimètres, souvent une

tête de crochet est placée entre les chapiteaux et possède deux tiges:

c'est un moyen adroit d'éviter des pénétrations désagréables et de ne

pas interrompre la zone de sculptures que présentent ces chapiteaux.

Voici (3 bis) un exemple de ces crochets à doubles tiges qui provient

des piles de l'église d'Eu (voy. CHAPITEAU). C'est à l'origine de son

développement que le crochet présente une plus grande variété dans la

composition des têtes et la décoration des tiges. On voit souvent, dans

des édifices qui datent de la fin du XIIe siècle et du commencement du

XIIIe, des crochets terminés, soit dans les chapiteaux, soit dans les

archivoltes, par des têtes humaines; leurs tiges sont accompagnées de

feuilles ou d'animaux. Le porche de l'église de

Notre-Dame-de-la-Coulture au Mans est couvert par une archivolte qui

présente une belle collection de ces sortes de crochets (4). Il arrive

même qu'un animal remplace parfois cet ornement, en conservant sa

silhouette caractéristique (5). Aussi voit-on alors des crochets dont

les têtes reproduisent la forme d'une fleur (6).

Vers 1220, le crochet ne présente plus qu'un bouquet de feuilles

développées, mais toujours roulées sur elles-mêmes; l'imitation de la

nature est plus exacte, la masse des têtes est moins arrondie et

s'agrandit aux dépens de la tige. Les archivoltes des grandes baies des

tours de la cathédrale de Paris présentent peut-être les plus beaux

exemples de ce genre de décoration sculptée (7 et 7 bis). Dans

l'Île-de-France, de 1220 à 1230, l'architecte abuse du crochet: il en

met partout, et s'en sert surtout pour denteler les lignes droites qui

se détachent sur le ciel, comme les arêtiers des flèches, les piles

extérieures des tours, ainsi qu'on peut le voir à Notre-Dame de Paris,

au clocher de la cathédrale de Senlis. Dans ce cas, et lorsque les

crochets sont placés à une grande hauteur, ils sont composés d'une tête

simple terminant une tige à une seule côte centrale (7 ter.). Il est

entendu que chaque crochet est compris dans une hauteur d'assise. Vers

1230, cette végétation de pierre semble s'épanouir, comme si le temps

agissait sur ces plantes monumentales comme il agit sur les végétaux.

Les archivoltes d'entrée de la salle capitulaire de la cathédrale de

Noyon sont décorées d'une double rangée de crochets feuillus qui sont

peut-être les plus développés de cette époque et les plus riches comme

sculpture (8)[80].

L'école de sculpture bourguignonne se distingue entre toutes dans la

composition des crochets. Cette école avait donné, dès l'époque romane,

à la décoration monumentale sculptée, une ampleur, une hardiesse, une

puissance, une certaine chaleur de modelé qui, au XIIIe siècle, alors

que la sculpture se retrempait dans l'imitation de la flore locale,

devait produire les plus brillantes compositions. Aussi les crochets

sculptés sur les monuments qui datent du milieu de ce siècle

présentent-ils une exubérance de végétation très-remarquable (9 et 9

bis)[81]. L'école normande et anglo-normande renchérit encore peut-être

sur l'école bourguignonne: elle exagère l'ornementation du crochet,

comme elle exagère tous les détails de l'architecture gothique arrivée à

son développement; mais, moins scrupuleuse dans son imitation de la

flore, elle ne sait pas conserver dans la sculpture d'ornement cette

verve et cette variété qui charment dans la sculpture bourguignonne.

Tous les crochets anglo-normands du milieu du XIIIe siècle se

ressemblent; malgré les efforts des sculpteurs pour leur donner du

relief, un modelé surprenant, ils paraissent confus et, à distance, ne

produisent aucun effet, à cause du défaut de masses des têtes trop

refouillées et de l'extrême maigreur des tiges. Nous donnons (9 ter) un

de ces crochets anglo-normands provenant de la cathédrale de Lincoln.

Cependant, peu à peu, les têtes de crochets tendaient à se modifier; ces

feuilles, de recourbées, d'enveloppées qu'elles étaient d'abord dans une

masse uniforme, se redressaient, poussaient pour ainsi dire,

s'étendaient sur les corbeilles des chapiteaux, sous les profils des

frises. À la Sainte-Chapelle de Paris (1240 à 1245), on voit déjà les

têtes des crochets devenues groupes de feuilles, se mêlant, courant sous

les corbeilles; des pétioles sortent des tiges côtelées (10), tandis que

dans les grandes frises de couronnement les crochets conservent encore

leur caractère monumental et symétrique jusqu'au XIVe siècle (11)[82].

Sur le rampant des gâbles qui couronnaient les fenêtres, dès le milieu

du XIIIe siècle, le long des pignons des édifices, on posait des

crochets incrustés en rainures dans les tablettes formant recouvrement

(12). Il est certain que ces découpures de pierre incrustées le long des

tablettes des gâbles et maintenues de distance en distance par des

goujons à T, ainsi que l'indique la fig. 12 bis, n'avaient pas une

très-longue durée[83]; mais aussi pouvaient-elles être facilement

remplacées en cas d'accident ou de détérioration causée par le temps. Il

faut ne voir dans les crochets des rampants de pignons qu'une décoration

analogue à ces antéfixes ou couronnements découpés, que les Grecs

posaient aussi en rainure sur les larmiers des frontons. Nous avons

souvent entendu blâmer, chez les architectes du moyen âge, cette

ornementation rapportée, à cause de sa fragilité; il faudrait, pour être

justes, ne la point approuver chez les Grecs. L'architecture gothique

devenant chaque jour plus svelte, plus déliée, les têtes arrondies des

crochets espacées régulièrement tout le long de ces plans inclinés

semblèrent bientôt lourdes, si délicates qu'elles fussent. Ces ornements

retournés sur eux-mêmes, retombant sur leurs tiges, contrariaient les

lignes ascendantes des gâbles. En 1260, on renonçait déjà à les

employer, et on les remplaçait par des feuilles pliées, rampant sur les

tablettes inclinées des pignons et se relevant de distance en distance

pour former une ligne dentelée. On peut admettre que ces sortes de

crochets ont été appliquées pour la première fois aux gâbles du portail

de la cathédrale de Reims, à celui de la porte rouge de la cathédrale de

Paris, constructions qui ont été élevées de 1257 à 1270 (13). Les

crochets à tête ronde demeuraient sur les petits gâbles des pinacles,

des arcatures, des édicules, parce qu'il n'eût pas été possible de

sculpter les feuilles rampantes dans de très-petites dimensions. Bien

entendu, ces diminutifs de crochets sont d'une forme très-simple; nous

en donnons ici (14) plusieurs exemples, moitié de l'exécution.

À la cathédrale de Beauvais, nous voyons des crochets sur les arêtes des

pinacles du choeur qui affectent une forme particulière; ces crochets

ont été sculptés vers 1260; ils rappellent certaines feuilles d'eau et

se distinguent par leur extrême simplicité (15). En général, les

crochets sont comme tous les ornements sculptés de l'architecture

gothique, très-saillants, très-développés quand la nature des matériaux

le permet, maigres et portant peu de saillie, lorsque la pierre employée

était friable.

Pendant le XIVe siècle, les crochets des rampants de pignons ou de

gâbles prennent plus d'ampleur; ils se conforment, dans l'exécution, au

goût de la sculpture de cette époque; ils deviennent contournés,

chiffonnés; ils sont moins déliés que ceux du siècle précédent, mais

figurent des feuilles pliées et ramassées sur elles-mêmes (16). Vers le

commencement de ce siècle, ils disparaissent pour toujours des corniches

et des chapiteaux. Lorsque ces crochets sont de petite dimension, comme,

par exemple, le long des arêtiers des pinacles, ils sont rapprochés les

uns des autres et imitent souvent la forme de feuilles d'eau ou d'algues

(17).

Au XVe siècle, au contraire, les crochets de rampants prennent un

développement considérable, sont éloignés les uns des autres et reliés

par des feuilles courant le long des rampants; ils adoptent les formes

contournées de la sculpture de cette époque. Mais, dans l'Île-de-France

particulièrement, leur exécution est large, pleine de verve, de liberté

et de souplesse; les feuilles qui les composent sont des feuilles de

chardons, de passiflores, de choux frisés, de persil, de géranium (18).

Ce genre d'ornement appartient à l'époque gothique, il est le complément

nécessaire des formes ascendantes de cette architecture; il accompagne

ses lignes rigides et détruit leur sécheresse, soit que ces lignes se

découpent sur le ciel, soit qu'elles se détachent sur le nu des murs; il

donne de l'échelle, de la grandeur aux édifices, en produisant des

effets d'ombres et de lumières vifs et pittoresques. Dès que la

renaissance revient à ce qu'elle croit être l'imitation de l'antique, le

crochet ne trouve plus d'application dans l'architecture. Pendant la

période de transition entre le gothique et la renaissance franche,

c'est-à-dire entre 1480 et 1520; on signale encore la présence des

crochets rampants. Il en est qui sont fort beaux et finement travaillés

(19): tels sont ceux des hôtels de Cluny et de la Trémoille, de l'église

de Saint-Germain-l'Auxerrois, du jubé d'Alby, de la façade occidentale

de la cathédrale de Troyes, de l'église de Toul, etc. (Voy., pour les

dispositions d'ensemble des crochets, CHAPITEAU, CORNICHE, FLEURON,

GÂBLE, PIGNON, PINACLE.)

Nos lecteurs trouveront peut-être que nous donnons à un détail

d'ornement une importance exagérée; mais ils voudront bien considérer

qu'en ceci les sculpteurs de l'époque qui nous occupe particulièrement

ont été créateurs: ils n'ont été chercher nulle part des modèles dans

les arts antérieurs; rien de pareil dans la sculpture romaine dont ils

possédaient des fragments, ni dans la sculpture orientale qu'ils étaient

à même de voir et d'étudier. Si nous avons donné un grand nombre

d'exemples de ces crosses ou crochets, c'est que nous avons toujours

entendu exprimer aux architectes étudiant l'architecture gothique la

difficulté qu'ils éprouvaient, non-seulement à composer et faire

exécuter cet ornement, si simple en apparence mais d'un caractère si

tranché, mais encore à dessiner les crochets qu'ils avaient devant les

yeux. Dans un style d'architecture, il n'y a pas, d'ailleurs, de détail

insignifiant: la moindre moulure, l'ornement le plus modeste, ont une

physionomie participant à l'ensemble, physionomie qu'il faut étudier et

connaître.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 1. bis.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 3. bis.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 7. bis.]

[Illustration: Fig. 7. ter.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 9. bis.]

[Illustration: Fig. 9. ter.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 12. bis.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration: Fig. 16.]

[Illustration: Fig. 17.]

[Illustration: Fig. 18.]

[Illustration: Fig. 19.]

[Note 80: Cette belle salle vient d'être restaurée par les

soins de la Commission des monuments historiques dépendant du

Ministère d'État et sous la direction de M. Verdier. On peut

dire que ce magnifique exemple de l'architecture du XIIIe

siècle a été sauvé ainsi de la ruine.]

[Note 81: Des façades des églises de Vézelay et de

Saint-Père-sous-Vézelay.]

[Note 82: De la tour sud de la façade de la cathédrale

d'Amiens.]

[Note 83: On trouve encore, cependant, bon nombre de crochets

du XIIIe siècle attachés aux rampants des pignons.]

CROIX, s. f. _Crois_. Pendant le moyen âge, on plaçait des croix de

pierre ou de métal au sommet des édifices religieux, sur les chemins, à

l'entrée des villes et dans les cimetières. Il est bon d'observer, tout

d'abord, que l'image du Christ ne fut suspendue à la croix que vers le

VIe ou VIIe siècle; jusqu'alors, l'instrument de supplice, devenu sous

Constantin le signe symbolique des chrétiens, fut représenté nu. Dans

les catacombes de Rome, il existe des représentations de la croix, ornée

de gemmes; aux deux bras sont suspendues des lampes. Mais nous ne

pensons pas qu'il existe une seule représentation peinte ou sculptée du

crucifix avant le VIe siècle, et encore, à dater de cette époque

jusqu'au XIIe siècle, ces images sont-elles fort rares (voy. CRUCIFIX).

Nous n'avons à nous occuper, dans cet article, que des croix qui

tiennent à l'architecture, qui sont attachées à des monuments, ou qui

constituent elles-mêmes de petits monuments isolés.

CROIX ATTACHÉES AUX ÉDIFICES RELIGIEUX. Ces croix sont de trois sortes:

croix sculptées dans la pierre, croix de métal et croix peintes.

Les plus anciennes croix sculptées sont presque toujours à quatre

branches égales: elles décorent le sommet des pignons, les tympans des

portes d'églises, les faces des contre-forts ou des piliers; on les

retrouve aussi parfois dans les chapiteaux et les clefs de voûtes.

L'église cathédrale primitive de Beauvais, connue sous le nom de

_Basse-oeuvre_, existait déjà en l'an 990. Cet édifice, qui paraît

remonter au VIIIe siècle, présente, sur son pignon occidental, une croix

de pierre incrustée dans la maçonnerie, parementée de petits moellons

cubiques. Cette croix, que nous donnons (1), est échancrée sur ses bords

et munie d'un pied terminé en pointe. Le pignon de l'église du prieuré

de Montmille, élevée, dès le commencement du XIe siècle, près de

Beauvais, est orné d'une croix incrustée qui rappelle, par sa forme,

celle de la Basse-oeuvre; mais à la croix de Montmille est attachée,

déjà, la figure du Christ nimbé (2)[84]. Dès le XIe siècle,

principalement dans le Berri, le Nivernais et l'Auvergne, on trouve des

croix, non plus incrustées dans les tympans des pignons des églises,

mais couronnant leur sommet. La façade occidentale de l'église

d'Ébreuil, qui date de cette époque, laisse voir encore, derrière le

clocher du XIIe siècle, une croix de couronnement, en pierre, curieuse

par sa forme. En voici (3), en A, la face antérieure; en B, la face

postérieure, et en C, la face latérale. Il y a lieu d'admettre que ces

croix, se détachant sur le ciel au sommet des pignons, étaient

très-fréquentes dans les édifices religieux de la période romane; mais

la fragilité de ces pierres minces, ajourées, exposées aux intempéries,

a dû causer promptement leur destruction.

Dans les bas-reliefs des XIe et XIIe siècles, où sont figurés des

pignons d'églises, les sommets des clochers sont toujours terminés par

une croix, le plus souvent à branches égales, posée sur une boule, ou

bien sur une colonne jouissant d'un ornement. Le dais qui protége la

Vierge assise du tympan de la porte Sainte-Anne à Notre-Dame de Paris

(XIIe siècle) porte, à la base de sa coupole, une croix de ce genre (4).

À la fin du XIIe siècle, les croix servant d'amortissement aux pignons

ont toujours le pied plus long que les trois autres branches, ou elles

sont supportées sur une sorte de socle qui les isole du pignon: telle

est la curieuse croix trouvée dans des fouilles faites par M. Millet

dans l'église Notre-Dame de Melun, lorsqu'il entreprit la restauration

de cette église. M. Millet pense, avec raison, que cette croix (4 bis)

était placée sur le pignon de la façade occidentale; nous croyons

qu'elle appartient à la fin du XIIe siècle. L'église de Montréale, près

Avallon, qui date de cette époque, possède encore, sur ses quatre

pignons, de belles croix variées de forme, et dont la gracieuse

silhouette termine parfaitement, à l'extérieur, la construction si

simple de cette église. Nous donnons (5) l'une de ces croix taillées

dans de grandes dalles de calcaire dur de Coutarnoux. Celle-ci n'a que

0,135m d'épaisseur à sa base, ainsi que l'indique le profil A; le pied

est fiché dans la pierre du couronnement du pignon, et le centre de la

croix est ajouré.

Pendant le XIIIe siècle, la statuaire était en honneur, et les

architectes, toutes fois qu'ils le pouvaient, amortissaient les pignons

par des statues plutôt que par des croix; cependant les pignons du

transsept de l'église de Saint-Urbain de Troyes ont conservé encore en

place les restes de croix de la fin du XIIIe siècle, assez riches et

d'une grande dimension. Nous reproduisons (6) l'une d'elles, qui est

taillée dans de la pierre de Tonnerre dure. Cette croix se compose de

six morceaux: un pied A, une bague B en deux assises, un montant C, une

traverse D et le bras supérieur E. En G est tracé le plan de la croix au

niveau A, et en K on voit, en coupe, comme la bague double enserre les

deux bouts A et C du pied et du montant.

Outre cette bague double, dont les deux pièces sont rendues solidaires

au moyen de six petits crampons de cuivre scellés au plomb, il existe un

goujon également en cuivre en I; un autre goujon en cuivre maintient le

bras supérieur, la traverse et le montant. Tous les joints et goujons

sont coulés en plomb avec beaucoup de soin. Deux têtes d'évêques ornent

le centre de la croix, et ces deux têtes, avec les consoles et supports,

contribuent à donner de l'assiette à la traverse sur le montant. Là,

comme toujours dans l'architecture de cette époque, la décoration est la

conséquence de la construction, et cette décoration n'en est pas plus

mauvaise. Nous avons dit cela bien des fois, et nous le répéterons

encore, car il faut insister: si la vérité ne se montre ou ne parle

qu'une fois, personne ne l'a vue ni entendue; il faut qu'elle se répète;

quand les gens la traitent de radoteuse, alors c'est qu'ils ont entendu.

Pendant le XVe siècle, les pignons sont souvent terminés par des croix;

mais celles-ci perdent le caractère monumental qui convient à ces

décorations placées à une grande hauteur, et elles se couvrent de

détails comme les croix de cimetière ou de chemin, faites pour être vues

de près.

Les pignons des églises de campagne, cependant, où l'on ne pouvait

prodiguer la sculpture, étaient terminés par des croix de pierre comme

dans les siècles précédents. Ces croix sont simples, habituellement

portées par une colonne courte cylindrique, terminée par une bague

formant chapiteau. Telle est la petite croix de l'église de Saint-Thomas

(Charente-Inférieure) (7). Le profil rampant recouvrant le pignon

ressaute pour lui faire un pied et donner de l'empattement à sa base.

On sait comme l'ordre de Cîteaux était opposé, dans les églises qu'il

bâtissait pendant le XIIe siècle et au commencement du XIIIe, aux

sculptures prodiguées dans les édifices de l'ordre de Cluny (voy.

ARCHITECTURE MONASTIQUE). Les tympans des portes des églises de l'ordre

fondé par saint-Bernard ne sont habituellement décorés que d'une simple

croix en bas-relief. Nous donnons (8) celle que l'on voit encore

au-dessus du linteau de la porte de l'église de Pontigny, et qui date de

la fin du XIIe siècle; elle est d'une grande simplicité; ses quatre

branches sont d'égale longueur.

Souvent aussi, dans l'intérieur des églises, sur les piliers, et même à

l'extérieur, sur les parements des contre-forts, on sculptait, pendant

la période romane, des croix à branches égales. La plupart de ces croix

(celles intérieures du moins) étaient des croix de consécration. On voit

une de ces croix incrustée aujourd'hui sur un des contre-forts de

l'église de Saint-Palais (Gironde). Bien que cette église date du XIIIe

siècle, la croix (9) appartenait certainement à un édifice du XIe ou

XIIe siècle, et elle a tous les caractères d'une croix de consécration.

Il existe encore, sur la façade de l'église de Saint-Ciers-la-Lande

(Gironde), trois croix gravées et peintes: l'une sur la clef de la

porte, et les deux autres des deux côtés des pieds-droits. Voici quelle

est la forme de ces croix(10): ce ne sont que des traits gravés en creux

et remplis d'une couleur noire[85].

Sur les piliers et sur les murs des collatéraux des églises des XIIe,

XIIIe, XIVe et XVe siècles, nous avons découvert souvent, sous le

badigeon, des croix de consécration peintes; en voici plusieurs

exemples(11). La croix A nous paraît appartenir au XIIIe siècle; celle

B, au XIVe, et celle C, au XVe. Dans notre gravure, le noir indique le

noir; le gris foncé, le brun-rouge; le gris clair, le jaune ocre, et le

blanc, le blanc: ce sont là les couleurs habituellement employées.

Il arrivait parfois que les croix de consécration des églises, pendant

les XIIIe et XIVe siècles, étaient portées par des figures d'apôtres

peintes ou sculptées. En 1851 on découvrit, dans l'église de

Saint-Hubert de Waville (Moselle), sous le badigeon, des peintures

murales parmi lesquelles se voient des apôtres portant les croix de

consécration. Ces figures sont peintes sur les murs des collatéraux et

du choeur; elles sont décrites et gravées dans le vingtième volume de la

_Statistique monumentale_ publiée par M. de Caumont. Tout le monde

connaît les statues d'apôtres qui, à la Sainte-Chapelle du Palais à

Paris, portent des croix de consécration (voy. APÔTRE). Sur les piliers

qui forment tête des chapelles de la cathédrale de Troyes, on remarque

des dalles de pierre carrées incrustées, la pointe en bas, sur

lesquelles sont gravées et peintes des figures d'apôtres portant

également des croix de consécration.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 30 / 35 段