comme les joints A sont adroitement disposés pour se combiner avec le
double rang de crochets et ne pas venir tout à travers de la sculpture,
ainsi que ne manquent pas de le faire aujourd'hui nos architectes. Ici,
l'ornement, courant en apparence, ménage parfaitement la place de ce
joint vertical. Vers la même époque, dans les provinces où le style
gothique, avec toutes ses conséquences, pénétrait difficilement, comme
en Normandie par exemple, nous voyons les traditions romanes persister
encore à côté des formes nouvelles. La corniche de la nef de la
cathédrale de Rouen est, sous ce rapport, très-curieuse à observer. On y
retrouve la petite arcature romane mêlée aux crochets du XIIIe siècle et
surmontée du larmier arrondi(20). Elle nous présente, comme tous les
membres d'architecture de cette époque, un appareil très-judicieux.
Les corniches, pendant le cours du XIIIe siècle, offrent peu de
variétés; elles se composent presque toujours de deux assises: l'une en
forme de gorge décorée de crochets ou de feuilles, la seconde portant un
larmier saillant. Toutefois le larmier avec talus n'existe que si la
corniche forme chéneau, car si (comme il arrive fréquemment dans
l'architecture civile et militaire) l'égoût du toit repose directement
sur le bord de la corniche, celle-ci est terminée par un listel vertical
et non plus par une pente. Ainsi l'ardoise ou la tuile forme larmier
devant ce listel, et l'assise supérieure de la corniche est profilée
elle-même en coupe-larme, afin d'éviter toute chance de bavure sur les
parements, dans le cas où l'égoût du toit viendrait à faillir.
Nous donnons (21) une de ces corniches si fréquentes pendant les XIIIe
et XIVe siècles dans l'architecture civile, corniche dont l'assise
supérieure sert au besoin de coupe-larme, et dont l'assise inférieure,
dépourvue de toute sculpture, forme un gros boudin saillant. Il existe
encore, au Palais-de-Justice de Paris, plusieurs corniches de ce genre
qui sont d'un fort bon effet, quoique très-simples.
Voici maintenant une jolie corniche composée d'une seule assise formant
coupe-larme; elle est placée au sommet de la tour dite _de la Justice_,
à Carcassonne (21 bis) (fin du XIIIe siècle). La moulure est arrêtée au
droit de chaque joint renforcé d'une saillie formant corbeau. Cela est
bien raisonné, surtout lorsque toutes les pierres doivent être taillées
sur le chantier avant la pose, car alors il est certain que les joints
ne présentent point de balèvres et que les moulures ne sont pas
jarretées. Les profils de ces corniches sans talus sont toujours coupés
de façon à ce que le bord inférieur du listel forme _mouchette_ pour
égoutter les eaux en dehors des parements, si le premier rang de tuiles
ou d'ardoises ne remplit pas cette fonction (22).
Le XIVe siècle conserve généralement les corniches en deux assises, et
la seule différence que l'on signale entre ces corniches et celles du
XIIIe siècle, c'est que les profils des larmiers sont plus maigres, et
les ornements, feuilles ou crochets, plus grêles et d'une exécution plus
sèche. Il ne faudrait pas croire cependant que les architectes de cette
époque n'aient point cherché parfois des combinaisons nouvelles. Ainsi,
nous voyons autour du choeur de l'église de Saint-Nazaire de Carcassonne
(1325 environ) une corniche dont la composition est aussi originale que
l'exécution en est belle. Cette corniche revient aux traditions romanes,
c'est-à-dire qu'elle se compose d'un rang de corbeaux supportant une
assise formant larmier, mais décorée de larges feuillages entre chacun
de ces corbeaux; elle reçoit un chéneau et une balustrade. Voici (23) le
détail perspectif de cette corniche. En A est tracée sa coupe entre les
corbeaux. Posée à une grande hauteur, cette corniche produit beaucoup
d'effet, à cause du jeu des ombres et des lumières sur ces saillies si
franchement accusées.
Ici, contrairement aux habitudes des artistes du XIVe siècle, les
détails de la sculpture sont à l'échelle du monument; ils ne rapetissent
pas les masses, mais les font valoir, au contraire, par une exécution
grasse et large.
Pendant le cours du XIVe siècle, nous voyons peu à peu les crochets
remplacés, dans l'assise inférieure des corniches, par des frises de
feuillages profondément refouillées, mais dont l'irrégularité et
l'exécution maigre ne donnent plus ces points saillants à espaces égaux,
ces têtes de crochets qui, à distance, sont d'un effet si monumental et
rappellent encore les corbeaux de l'époque romane. Nous présentons(24)
une de ces corniches, de la fin du XIVe siècle, provenant du sommet de
la tour nord de la cathédrale d'Amiens. Les corniches du XIVe siècle,
indépendamment de la maigreur des profils et de la sécheresse de la
sculpture, sont généralement peu saillantes, ce qui devenait nécessaire
alors que tous les membres horizontaux de l'architecture étaient
sacrifiés aux lignes verticales; mais, vers le milieu du XVe siècle, les
corniches de couronnement, au contraire, prennent de la saillie, se
composent souvent d'un assez grand nombre d'assises superposées en
encorbellement, ornées de cordons de feuillages, de manière à présenter
une circulation facile à la base des combles. Les feuillages courent
devant des gorges profondes, séparées entre elles par de fines moulures,
et les larmiers rappellent la forme exagérée du larmier à boudins de la
fin du XIIIe siècle, c'est-à-dire que le talus supérieur est concave,
que le boudin s'aplatit, se termine par une mouchette très-saillante, et
que la gorge inférieure est largement évidée (25).
Au commencement de la renaissance, on aperçoit déjà, dans l'architecture
civile surtout, un retour vers les formes de la corniche romaine: le
larmier gothique est supprimé. Cependant, ce n'est guère que vers le
milieu du XVIe siècle que l'entablement romain reparaît dans les
édifices. La belle corniche de la tour carrée du château de Blois, bâtie
sous Louis XII, conserve encore ses membres gothiques, avec quelques
détails empruntés à l'architecture antique. Sur un rang d'oves
retournées est posée une arcature soutenue par des corbeaux, qui
rappelle les mâchicoulis de couronnement des châteaux-forts du XIVe
siècle. Sur l'arcature, on retrouve l'assise en gorge décorée de
feuillages disposés comme les crochets des XIIIe et XIVe siècles, puis
le larmier du XVe siècle à peine altéré[67].
L'hôtel de ville d'Orléans, bâti en 1442 par maître Viart, et qui
présente, malgré cette date ancienne, tous les caractères de l'époque de
Louis XII, est couronné d'une corniche dans le genre de celle du
pavillon carré du château de Blois[68]. Au château de Chambord, on
retrouve encore les dernières traces de la corniche de château du moyen
âge, avec ses arcs en petites niches figurant des mâchicoulis.
Nous terminerons cet article en donnant des corniches de bois provenant
de constructions civiles. Celle-ci (26) se trouve communément disposée à
la base des combles des maisons de Troyes élevées en pans-de-bois. C'est
un principe de corniche adopté pendant les XIVe et XVe siècles. Les
blochets forment des corbeaux, à l'extérieur, au-dessus de la sablière,
et portent un petit plafonnage en planches sous les coyaux. Cette autre
corniche (27) date du commencement du XVe siècle, et appartient à une
maison de bois située rue de la Savonnerie, à Rouen. Sur une sablière A,
moulurée, sont assemblés des potelets B qui reçoivent les solives C du
plancher supérieur; les bouts de ces solives sont soulagés par les
corbeaux D. Entre ces corbeaux est posée une petite arcature découpée
dans un madrier, et qui forme comme une suite de mâchicoulis. Sur les
bouts des solives règne la filière E de couronnement; un pigeonnage
remplit les intervalles G entre les corbeaux.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 21. bis.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Note 61: Voy. les _Entretiens sur l'Architecture_.]
[Note 62: De l'abside de l'église de Léognan (Gironde), fin
du XIe siècle.]
[Note 63: Cette méthode est encore suivie dans le Poitou,
dans la Saintonge, dans l'Angoumois et sur les bords de la
Loire-Inférieure, ainsi que dans le département de l'Aisne.]
[Note 64: Des chapelles de l'église Notre-Dame de Dijon,
commencement du XIIIe siècle.]
[Note 65: Voy. l'_Album de Villard de Honnecourt_, annoté par
J.-B. Lassus et publié par M. A. Darcel; 1858.]
[Note 66: À la cathédrale de Chartres, on voit deux larmiers
superposés au sommet des chapelles et du choeur; il est
évident que les architectes du commencement du XIIIe siècle
s'aperçurent, à leurs dépens, qu'en posant une tablette mince
sur la première assise de corniche, mais beaucoup plus
saillante que ne l'étaient les tablettes romanes, il se
produisait des ruptures. Ils doublèrent donc ces tablettes
d'abord, puis en vinrent à les faire plus épaisses.]
[Note 67: Voy. _Exemples de décoration_, par L. Gaucherel.]
[Note 68: Voy. _Archit. civ. et domest._, t. II, par MM.
Verdier et Cattois.]
CORPORATION, s. f. Association, ou plutôt _conjuration_ (suivant
l'ancienne signification de ce mot) de gens de métiers, unis par des
conventions particulières, qui consistaient en des droits et devoirs
réciproques. Il existait des corporations de métiers sous l'empire
romain; elles prétendaient même avoir été établies depuis Numa, et on
les désignait sous le nom de _collegia_, _corpora opificum_. Au moyen
âge, les industriels, les marchands et les ouvriers des villes
conservèrent les traditions romaines dans les grandes cités
méridionales, et les corporations ne cessèrent d'exister, tandis que
dans les villes du nord on ne les voit guère s'établir qu'au moment de
l'affranchissement des communes, c'est-à-dire vers le XIIe siècle. Les
rois les prirent sous leur protection, comme un des moyens propres à
affaiblir la puissance féodale. Sous saint-Louis, elles furent
réglementées à Paris par Étienne Boileau[69]. Pour devenir membre d'une
corporation, à cette époque, il fallait faire un apprentissage qui
durait plus ou moins longtemps, et à l'expiration duquel on devenait
maître. Les maîtres exerçaient une sorte de contrôle les uns sur les
autres, maintenaient par conséquent le prix de la main-d'oeuvre et la
bonne qualité des produits. Il ne s'agissait pas alors de libre
concurrence, et les marchands ou les industriels des villes ne pouvaient
résister à la tyrannie des seigneurs qu'en s'unissant étroitement sous
le patronage du suzerain. Ils formaient ainsi des corps puissants avec
lesquels il fallait compter, et qui, par leur organisation même,
assuraient au suzerain certains revenus régulièrement perçus. Les
maîtrises s'obtinrent souvent à prix d'argent, ce qui constituait une
ressource pour le trésor; ou bien encore le roi, moyennant un capital
une fois payé, autorisait des corporations qui acquéraient ainsi le
droit de percevoir certains impôts sur les entrées des marchandises, des
péages sur les rivières, sur les ponts, à l'entrée des ports, etc.
Pour ne pas sortir de notre sujet, les corps de métiers attachés aux
bâtiments se composaient, au XIIIe siècle, des charpentiers, des maçons,
des tailleurs de pierre, des plâtriers et morteliers, des imagiers, des
peintres et tailleurs d'images (sculpteurs), des faiseurs de ponts.
Quant aux maîtres des oeuvres, à ce que nous appelons aujourd'hui des
architectes, ils ne paraissent pas avoir jamais formé un corps; nous ne
pouvons avoir même qu'une idée assez vague de la nature de leurs
attributions jusqu'au XVe siècle. Nous voyons qu'on les appelait dans
les villes pour bâtir des édifices, et qu'on leur accordait des
honoraires fixes pendant la durée du travail (voy. ARCHITECTE); mais
présidaient-ils aux marchés passés avec les divers chefs d'ouvriers?
établissaient-ils des devis? réglaient-ils les comptes? Tout cela paraît
douteux. Dès la fin du XIIIe siècle, on voit des villes, des abbés ou
des chapitres, passer des marchés avec les maîtres des divers corps
d'état sans l'intervention de l'architecte. Celui-ci semble conserver
une position indépendante et n'encourir aucune responsabilité; c'est un
artiste, en un mot, qui fait exécuter son oeuvre par des ouvriers
n'ayant avec lui d'autres rapports que ceux de fournisseurs ou de
tâcherons vis-à-vis un intendant général. Le système de régie n'était
pas habituellement employé; les ouvriers de chaque métier travaillaient
à leurs pièces; l'architecte distribuait la besogne, et un piqueur
relevait probablement le travail de chacun. Sur la grande inscription
sculptée à la base du portail méridional de la cathédrale de Paris,
l'architecte Jean de Chelles est désigné sous le titre de tailleur de
pierre, _latomus_. Robert de Luzarches, ainsi que ses successeurs,
Thomas et Regnault de Cormont, prennent le titre de _maîtres_ dans
l'inscription du labyrinthe de la cathédrale d'Amiens. Il est certain
qu'un maçon ou tailleur de pierre ne pouvait concevoir et faire exécuter
les diverses parties d'un édifice à l'érection duquel le charpentier, le
serrurier, le sculpteur, le menuisier, le verrier devaient concourir. Et
dans l'architecture gothique, les divers membres de la construction et
de la décoration sont trop intimement liés, pour que l'on puisse
admettre un instant que chaque corps d'état pût agir isolément sans un
chef suprême. Une des qualités les plus remarquables de cette
architecture, c'est que tout est prévu, tout vient se poser à la place
nécessaire et préparée. Il fallait donc une tête pour prévoir et donner
des ordres en temps utile. Quoi qu'il en soit, si les corporations
attachées aux bâtiments ont beaucoup travaillé pendant le moyen âge, si
elles ont laissé des traces remarquables de leur habileté, au point de
vue politique elles ne prennent pas l'importance de beaucoup d'autres
corporations. On ne les voit guère se mêler dans les troubles des
communes, réclamer une extension de priviléges, imposer des conditions,
former ces puissantes coalitions qui inquiétèrent si longtemps la
royauté.
[Note 69: Voy. les _Règlements sur les arts et métiers de
Paris (rédigés au XIIIe siècle). Livre des métiers_,
d'Étienne Boileau. (_Coll. de docum. inéd. sur l'hist. de
France_.)]
COUPE DE PIERRES (voy. APPAREIL, CONSTRUCTION, TRAIT).
COUPOLE, s. f. Voûte hémisphérique, ou engendrée par deux courbes se
coupant au sommet, ou par une demi-ellipse posée sur plan circulaire ou
polygonal, soutenue sur quatre arcs doubleaux ou sur des murs pleins. Le
mot _coupole_ n'est employé que depuis l'invasion de l'architecture
italienne aux XVIe et XVIIe siècles; c'est le mot italien _cupola_
francisé. Les Romains, dès le temps de la République, avaient élevé des
coupoles sur des murs circulaires ou formant un assez grand nombre de
pans. Mais ce fut à Byzance que furent érigées par les empereurs les
premières coupoles posées sur pendentifs. Il est peu croyable que la
célèbre coupole de Sainte-Sophie ait été la première construction tentée
en ce genre. Le coup d'essai eût été bien hardi, puisque cette coupole
est d'un diamètre supérieur à toutes les autres voûtes sur pendentifs
qui existent. L'idée d'élever une coupole sur pendentifs vint-elle
naturellement aux architectes byzantins à la suite d'essais, ou leur
fut-elle suggérée par l'étude de monuments orientaux inconnus
aujourd'hui? c'est ce que nous n'entreprendrons pas de décider. Il est
certain (et c'est à quoi nous devons nous arrêter dans cet article) que
la coupole byzantine fut, pour les architectes des premiers siècles du
moyen âge, un type qu'ils cherchèrent à imiter en Occident. Sous
Charlemagne, on éleva celle d'Aix-la-Chapelle à l'instar de la coupole
de Saint-Vital de Ravennes; mais dans ces deux exemples les pendentifs
n'apparaissent pas et les calottes portent de fond. À Venise, à la fin
du Xe siècle, on construisait sur pendentifs les coupoles de l'église de
Saint-Marc, et cet édifice était copié peu après à Périgueux (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 4 et 5). Cependant, avant cette époque,
des essais de voûtes sur pendentifs avaient été tentés en Occident. Il
existe, à la pointe orientale de l'île de Saint-Honorat, sur les côtes
de la Méditerranée, une petite église dont la construction paraît
remonter au VIIe ou VIIIe siècle: c'est la chapelle de Saint-Ferréol; en
voici le plan (1) et l'élévation extérieure du côté de l'entrée (2). Il
est difficile d'imaginer une construction plus barbare. En examinant le
plan, on voit, en A, la projection horizontale d'une petite coupole à
base circulaire; or les espaces B ne forment point un berceau, comme on
pourrait le croire, mais des pendentifs gauches, de manière à trouver
une section horizontale pour la coupole A. Le constructeur a simplement
fait gauchir les rangs d'un berceau pour arriver à ce résultat, ce qui
lui a donné un appareil tout à fait étrange.
La vue intérieure de la chapelle (3) fait connaître la disposition des
rangs de moellons qui forment les pendentifs et la petite coupole
presque conique qui les surmonte. Si nous faisons une coupe sur la ligne
CD du plan (4), nous voyons, en effet, que la coupole n'est pas une
calotte hémisphérique ou elliptique, mais un cône curviligne. Nous ne
croyons pas qu'il existe en Occident une coupole plus ancienne que celle
de l'église de Saint-Ferréol. Et cet exemple, qui probablement n'était
pas le seul, indiquerait que les architectes des premiers temps de l'art
roman étaient fort préoccupés de l'idée d'élever des coupoles sur
pendentifs: car, à coup sûr, il était vingt procédés plus simples pour
voûter la travée principale de cette chapelle, sans qu'il y eût
nécessité de recourir à ce moyen. Il y avait là évidemment l'idée
d'imiter ces constructions byzantines qui alors passaient pour les
chefs-d'oeuvre de l'art de l'architecture[70].
Les coupoles de l'église abbatiale de Saint-Front de Périgueux peuvent
être considérées toutefois comme les premières dont la construction ait
exercé une influence considérable sur l'architecture occidentale. Ces
coupoles, au nombre de cinq, égales en diamètre et en élévation, à base
circulaire, sont établies sur pendentifs; mais ces pendentifs ne sont
pas appareillés comme il convient: les lits des assises sont
horizontaux, au lieu d'être normaux à leur courbe génératrice; ce sont
de véritables encorbellements qui ne se soutiennent que par l'adhérence
des mortiers et par leur forme sphéroïdale. Il est évident ainsi que
l'architecte de Saint-Front a imité la forme d'une construction
étrangère, sans se rendre compte de son principe, et ce fait seul
tendrait à détruire l'opinion émise par notre savant ami, M. de
Verneilh, savoir: que l'église actuelle de Saint-Front aurait été élevée
par un artiste venu des bords de l'Adriatique[71]. Nous venons de voir,
dans l'exemple précédent, que le constructeur de la petite église de
Saint-Ferréol, voulant faire des pendentifs, n'a trouvé d'autre moyen,
pour leur donner une courbure à peu près convenable, que d'incliner les
rangs de moellons sur les reins des arcs doubleaux, c'est-à-dire de
superposer des rangs de voussoirs, tant bien que mal, en les avançant
les uns sur les autres, et de les enchevêtrer de la façon la plus
grossière au point de jonction. En construction, comme en toute chose
qui demande à la fois du calcul et de l'expérience, il ne faut jamais
supposer que les moyens les plus simples soient adoptés les premiers;
c'est le contraire qui a lieu. Le principe de construction des
pendentifs, une fois connu, semble très-naturel; mais il dut paraître,
aux yeux d'artistes barbares, un véritable tour de force. Il ne fut
jamais compris par les architectes romans, et si nous possédons en
France quelques coupoles portées sur pendentifs, avant l'ère gothique,
ceux-ci ne sont qu'une apparence, non un système de construction compris
et pratiqué. D'ailleurs, les coupoles portant de fond ou sur pendentifs
qui existent en Orient, celles de Saint-Marc de Venise, sont construites
ou en brique, ou en petits moellons de tuf, ou en béton composé de
pierres légères et de mortier; il n'y a pas à proprement parler
d'appareil. Ces voûtes sont généralement un moulage sur forme ou une
concrétion de matériaux irréguliers rendus adhérents les uns aux autres
par le mortier. Encore aujourd'hui, en Orient, les maçons, pour fermer
une coupole, n'établissent pas de cintres en charpente; ils se
contentent d'une tige de bois, attachée au centre de la coupole, et
qu'ils manoeuvrent en tous sens, en montant la maçonnerie suivant le
rayon donné par cette tige, comme un pigeonnage. En Occident, malgré les
traditions romaines, la construction d'appareil avait remplacé la
construction en blocages et en briques. Il fallait donc appareiller les
pendentifs... Où trouver des pendentifs appareillés en pierre? Les
coupoles de Saint-Marc de Venise sont en brique, et les pendentifs se
composent, sous la mosaïque, d'arcs de décharge aussi en brique, bandés
les uns sur les autres au moyen d'une forme ou, ce qui est plus
vraisemblable, d'une tige, dont l'une des extrémités était attachée au
centre de la sphère génératrice de ces pendentifs, ainsi que le fait
voir la fig. 5. Nous ne savons pas si les pendentifs de la coupole de
Sainte-Sophie de Constantinople sont ainsi construits; c'est probable,
car cela est conforme aux traditions romaines. Si cela est, les
pendentifs appareillés en pierre, c'est-à-dire dont les lits des assises
sont normaux à la courbe sphérique génératrice, sont une invention
très-moderne, qui ne remonte pas au delà du XVIe siècle, et les
pendentifs des premiers siècles du moyen âge ne sont que des
encorbellements ou des arcs superposés suivant un sphéroïde. Ces
observations techniques ont plus d'importance qu'on ne croit souvent,
car elles aident à expliquer des transformations, des influences, dont
on ne saurait se rendre un compte exact, si on les néglige.