La figure 19 donne la face et le profil de cette corniche. On remarquera

comme les joints A sont adroitement disposés pour se combiner avec le

double rang de crochets et ne pas venir tout à travers de la sculpture,

ainsi que ne manquent pas de le faire aujourd'hui nos architectes. Ici,

l'ornement, courant en apparence, ménage parfaitement la place de ce

joint vertical. Vers la même époque, dans les provinces où le style

gothique, avec toutes ses conséquences, pénétrait difficilement, comme

en Normandie par exemple, nous voyons les traditions romanes persister

encore à côté des formes nouvelles. La corniche de la nef de la

cathédrale de Rouen est, sous ce rapport, très-curieuse à observer. On y

retrouve la petite arcature romane mêlée aux crochets du XIIIe siècle et

surmontée du larmier arrondi(20). Elle nous présente, comme tous les

membres d'architecture de cette époque, un appareil très-judicieux.

Les corniches, pendant le cours du XIIIe siècle, offrent peu de

variétés; elles se composent presque toujours de deux assises: l'une en

forme de gorge décorée de crochets ou de feuilles, la seconde portant un

larmier saillant. Toutefois le larmier avec talus n'existe que si la

corniche forme chéneau, car si (comme il arrive fréquemment dans

l'architecture civile et militaire) l'égoût du toit repose directement

sur le bord de la corniche, celle-ci est terminée par un listel vertical

et non plus par une pente. Ainsi l'ardoise ou la tuile forme larmier

devant ce listel, et l'assise supérieure de la corniche est profilée

elle-même en coupe-larme, afin d'éviter toute chance de bavure sur les

parements, dans le cas où l'égoût du toit viendrait à faillir.

Nous donnons (21) une de ces corniches si fréquentes pendant les XIIIe

et XIVe siècles dans l'architecture civile, corniche dont l'assise

supérieure sert au besoin de coupe-larme, et dont l'assise inférieure,

dépourvue de toute sculpture, forme un gros boudin saillant. Il existe

encore, au Palais-de-Justice de Paris, plusieurs corniches de ce genre

qui sont d'un fort bon effet, quoique très-simples.

Voici maintenant une jolie corniche composée d'une seule assise formant

coupe-larme; elle est placée au sommet de la tour dite _de la Justice_,

à Carcassonne (21 bis) (fin du XIIIe siècle). La moulure est arrêtée au

droit de chaque joint renforcé d'une saillie formant corbeau. Cela est

bien raisonné, surtout lorsque toutes les pierres doivent être taillées

sur le chantier avant la pose, car alors il est certain que les joints

ne présentent point de balèvres et que les moulures ne sont pas

jarretées. Les profils de ces corniches sans talus sont toujours coupés

de façon à ce que le bord inférieur du listel forme _mouchette_ pour

égoutter les eaux en dehors des parements, si le premier rang de tuiles

ou d'ardoises ne remplit pas cette fonction (22).

Le XIVe siècle conserve généralement les corniches en deux assises, et

la seule différence que l'on signale entre ces corniches et celles du

XIIIe siècle, c'est que les profils des larmiers sont plus maigres, et

les ornements, feuilles ou crochets, plus grêles et d'une exécution plus

sèche. Il ne faudrait pas croire cependant que les architectes de cette

époque n'aient point cherché parfois des combinaisons nouvelles. Ainsi,

nous voyons autour du choeur de l'église de Saint-Nazaire de Carcassonne

(1325 environ) une corniche dont la composition est aussi originale que

l'exécution en est belle. Cette corniche revient aux traditions romanes,

c'est-à-dire qu'elle se compose d'un rang de corbeaux supportant une

assise formant larmier, mais décorée de larges feuillages entre chacun

de ces corbeaux; elle reçoit un chéneau et une balustrade. Voici (23) le

détail perspectif de cette corniche. En A est tracée sa coupe entre les

corbeaux. Posée à une grande hauteur, cette corniche produit beaucoup

d'effet, à cause du jeu des ombres et des lumières sur ces saillies si

franchement accusées.

Ici, contrairement aux habitudes des artistes du XIVe siècle, les

détails de la sculpture sont à l'échelle du monument; ils ne rapetissent

pas les masses, mais les font valoir, au contraire, par une exécution

grasse et large.

Pendant le cours du XIVe siècle, nous voyons peu à peu les crochets

remplacés, dans l'assise inférieure des corniches, par des frises de

feuillages profondément refouillées, mais dont l'irrégularité et

l'exécution maigre ne donnent plus ces points saillants à espaces égaux,

ces têtes de crochets qui, à distance, sont d'un effet si monumental et

rappellent encore les corbeaux de l'époque romane. Nous présentons(24)

une de ces corniches, de la fin du XIVe siècle, provenant du sommet de

la tour nord de la cathédrale d'Amiens. Les corniches du XIVe siècle,

indépendamment de la maigreur des profils et de la sécheresse de la

sculpture, sont généralement peu saillantes, ce qui devenait nécessaire

alors que tous les membres horizontaux de l'architecture étaient

sacrifiés aux lignes verticales; mais, vers le milieu du XVe siècle, les

corniches de couronnement, au contraire, prennent de la saillie, se

composent souvent d'un assez grand nombre d'assises superposées en

encorbellement, ornées de cordons de feuillages, de manière à présenter

une circulation facile à la base des combles. Les feuillages courent

devant des gorges profondes, séparées entre elles par de fines moulures,

et les larmiers rappellent la forme exagérée du larmier à boudins de la

fin du XIIIe siècle, c'est-à-dire que le talus supérieur est concave,

que le boudin s'aplatit, se termine par une mouchette très-saillante, et

que la gorge inférieure est largement évidée (25).

Au commencement de la renaissance, on aperçoit déjà, dans l'architecture

civile surtout, un retour vers les formes de la corniche romaine: le

larmier gothique est supprimé. Cependant, ce n'est guère que vers le

milieu du XVIe siècle que l'entablement romain reparaît dans les

édifices. La belle corniche de la tour carrée du château de Blois, bâtie

sous Louis XII, conserve encore ses membres gothiques, avec quelques

détails empruntés à l'architecture antique. Sur un rang d'oves

retournées est posée une arcature soutenue par des corbeaux, qui

rappelle les mâchicoulis de couronnement des châteaux-forts du XIVe

siècle. Sur l'arcature, on retrouve l'assise en gorge décorée de

feuillages disposés comme les crochets des XIIIe et XIVe siècles, puis

le larmier du XVe siècle à peine altéré[67].

L'hôtel de ville d'Orléans, bâti en 1442 par maître Viart, et qui

présente, malgré cette date ancienne, tous les caractères de l'époque de

Louis XII, est couronné d'une corniche dans le genre de celle du

pavillon carré du château de Blois[68]. Au château de Chambord, on

retrouve encore les dernières traces de la corniche de château du moyen

âge, avec ses arcs en petites niches figurant des mâchicoulis.

Nous terminerons cet article en donnant des corniches de bois provenant

de constructions civiles. Celle-ci (26) se trouve communément disposée à

la base des combles des maisons de Troyes élevées en pans-de-bois. C'est

un principe de corniche adopté pendant les XIVe et XVe siècles. Les

blochets forment des corbeaux, à l'extérieur, au-dessus de la sablière,

et portent un petit plafonnage en planches sous les coyaux. Cette autre

corniche (27) date du commencement du XVe siècle, et appartient à une

maison de bois située rue de la Savonnerie, à Rouen. Sur une sablière A,

moulurée, sont assemblés des potelets B qui reçoivent les solives C du

plancher supérieur; les bouts de ces solives sont soulagés par les

corbeaux D. Entre ces corbeaux est posée une petite arcature découpée

dans un madrier, et qui forme comme une suite de mâchicoulis. Sur les

bouts des solives règne la filière E de couronnement; un pigeonnage

remplit les intervalles G entre les corbeaux.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration: Fig. 16.]

[Illustration: Fig. 17.]

[Illustration: Fig. 18.]

[Illustration: Fig. 20.]

[Illustration: Fig. 21.]

[Illustration: Fig. 21. bis.]

[Illustration: Fig. 22.]

[Illustration: Fig. 23.]

[Illustration: Fig. 24.]

[Illustration: Fig. 25.]

[Illustration: Fig. 26.]

[Illustration: Fig. 27.]

[Note 61: Voy. les _Entretiens sur l'Architecture_.]

[Note 62: De l'abside de l'église de Léognan (Gironde), fin

du XIe siècle.]

[Note 63: Cette méthode est encore suivie dans le Poitou,

dans la Saintonge, dans l'Angoumois et sur les bords de la

Loire-Inférieure, ainsi que dans le département de l'Aisne.]

[Note 64: Des chapelles de l'église Notre-Dame de Dijon,

commencement du XIIIe siècle.]

[Note 65: Voy. l'_Album de Villard de Honnecourt_, annoté par

J.-B. Lassus et publié par M. A. Darcel; 1858.]

[Note 66: À la cathédrale de Chartres, on voit deux larmiers

superposés au sommet des chapelles et du choeur; il est

évident que les architectes du commencement du XIIIe siècle

s'aperçurent, à leurs dépens, qu'en posant une tablette mince

sur la première assise de corniche, mais beaucoup plus

saillante que ne l'étaient les tablettes romanes, il se

produisait des ruptures. Ils doublèrent donc ces tablettes

d'abord, puis en vinrent à les faire plus épaisses.]

[Note 67: Voy. _Exemples de décoration_, par L. Gaucherel.]

[Note 68: Voy. _Archit. civ. et domest._, t. II, par MM.

Verdier et Cattois.]

CORPORATION, s. f. Association, ou plutôt _conjuration_ (suivant

l'ancienne signification de ce mot) de gens de métiers, unis par des

conventions particulières, qui consistaient en des droits et devoirs

réciproques. Il existait des corporations de métiers sous l'empire

romain; elles prétendaient même avoir été établies depuis Numa, et on

les désignait sous le nom de _collegia_, _corpora opificum_. Au moyen

âge, les industriels, les marchands et les ouvriers des villes

conservèrent les traditions romaines dans les grandes cités

méridionales, et les corporations ne cessèrent d'exister, tandis que

dans les villes du nord on ne les voit guère s'établir qu'au moment de

l'affranchissement des communes, c'est-à-dire vers le XIIe siècle. Les

rois les prirent sous leur protection, comme un des moyens propres à

affaiblir la puissance féodale. Sous saint-Louis, elles furent

réglementées à Paris par Étienne Boileau[69]. Pour devenir membre d'une

corporation, à cette époque, il fallait faire un apprentissage qui

durait plus ou moins longtemps, et à l'expiration duquel on devenait

maître. Les maîtres exerçaient une sorte de contrôle les uns sur les

autres, maintenaient par conséquent le prix de la main-d'oeuvre et la

bonne qualité des produits. Il ne s'agissait pas alors de libre

concurrence, et les marchands ou les industriels des villes ne pouvaient

résister à la tyrannie des seigneurs qu'en s'unissant étroitement sous

le patronage du suzerain. Ils formaient ainsi des corps puissants avec

lesquels il fallait compter, et qui, par leur organisation même,

assuraient au suzerain certains revenus régulièrement perçus. Les

maîtrises s'obtinrent souvent à prix d'argent, ce qui constituait une

ressource pour le trésor; ou bien encore le roi, moyennant un capital

une fois payé, autorisait des corporations qui acquéraient ainsi le

droit de percevoir certains impôts sur les entrées des marchandises, des

péages sur les rivières, sur les ponts, à l'entrée des ports, etc.

Pour ne pas sortir de notre sujet, les corps de métiers attachés aux

bâtiments se composaient, au XIIIe siècle, des charpentiers, des maçons,

des tailleurs de pierre, des plâtriers et morteliers, des imagiers, des

peintres et tailleurs d'images (sculpteurs), des faiseurs de ponts.

Quant aux maîtres des oeuvres, à ce que nous appelons aujourd'hui des

architectes, ils ne paraissent pas avoir jamais formé un corps; nous ne

pouvons avoir même qu'une idée assez vague de la nature de leurs

attributions jusqu'au XVe siècle. Nous voyons qu'on les appelait dans

les villes pour bâtir des édifices, et qu'on leur accordait des

honoraires fixes pendant la durée du travail (voy. ARCHITECTE); mais

présidaient-ils aux marchés passés avec les divers chefs d'ouvriers?

établissaient-ils des devis? réglaient-ils les comptes? Tout cela paraît

douteux. Dès la fin du XIIIe siècle, on voit des villes, des abbés ou

des chapitres, passer des marchés avec les maîtres des divers corps

d'état sans l'intervention de l'architecte. Celui-ci semble conserver

une position indépendante et n'encourir aucune responsabilité; c'est un

artiste, en un mot, qui fait exécuter son oeuvre par des ouvriers

n'ayant avec lui d'autres rapports que ceux de fournisseurs ou de

tâcherons vis-à-vis un intendant général. Le système de régie n'était

pas habituellement employé; les ouvriers de chaque métier travaillaient

à leurs pièces; l'architecte distribuait la besogne, et un piqueur

relevait probablement le travail de chacun. Sur la grande inscription

sculptée à la base du portail méridional de la cathédrale de Paris,

l'architecte Jean de Chelles est désigné sous le titre de tailleur de

pierre, _latomus_. Robert de Luzarches, ainsi que ses successeurs,

Thomas et Regnault de Cormont, prennent le titre de _maîtres_ dans

l'inscription du labyrinthe de la cathédrale d'Amiens. Il est certain

qu'un maçon ou tailleur de pierre ne pouvait concevoir et faire exécuter

les diverses parties d'un édifice à l'érection duquel le charpentier, le

serrurier, le sculpteur, le menuisier, le verrier devaient concourir. Et

dans l'architecture gothique, les divers membres de la construction et

de la décoration sont trop intimement liés, pour que l'on puisse

admettre un instant que chaque corps d'état pût agir isolément sans un

chef suprême. Une des qualités les plus remarquables de cette

architecture, c'est que tout est prévu, tout vient se poser à la place

nécessaire et préparée. Il fallait donc une tête pour prévoir et donner

des ordres en temps utile. Quoi qu'il en soit, si les corporations

attachées aux bâtiments ont beaucoup travaillé pendant le moyen âge, si

elles ont laissé des traces remarquables de leur habileté, au point de

vue politique elles ne prennent pas l'importance de beaucoup d'autres

corporations. On ne les voit guère se mêler dans les troubles des

communes, réclamer une extension de priviléges, imposer des conditions,

former ces puissantes coalitions qui inquiétèrent si longtemps la

royauté.

[Note 69: Voy. les _Règlements sur les arts et métiers de

Paris (rédigés au XIIIe siècle). Livre des métiers_,

d'Étienne Boileau. (_Coll. de docum. inéd. sur l'hist. de

France_.)]

COUPE DE PIERRES (voy. APPAREIL, CONSTRUCTION, TRAIT).

COUPOLE, s. f. Voûte hémisphérique, ou engendrée par deux courbes se

coupant au sommet, ou par une demi-ellipse posée sur plan circulaire ou

polygonal, soutenue sur quatre arcs doubleaux ou sur des murs pleins. Le

mot _coupole_ n'est employé que depuis l'invasion de l'architecture

italienne aux XVIe et XVIIe siècles; c'est le mot italien _cupola_

francisé. Les Romains, dès le temps de la République, avaient élevé des

coupoles sur des murs circulaires ou formant un assez grand nombre de

pans. Mais ce fut à Byzance que furent érigées par les empereurs les

premières coupoles posées sur pendentifs. Il est peu croyable que la

célèbre coupole de Sainte-Sophie ait été la première construction tentée

en ce genre. Le coup d'essai eût été bien hardi, puisque cette coupole

est d'un diamètre supérieur à toutes les autres voûtes sur pendentifs

qui existent. L'idée d'élever une coupole sur pendentifs vint-elle

naturellement aux architectes byzantins à la suite d'essais, ou leur

fut-elle suggérée par l'étude de monuments orientaux inconnus

aujourd'hui? c'est ce que nous n'entreprendrons pas de décider. Il est

certain (et c'est à quoi nous devons nous arrêter dans cet article) que

la coupole byzantine fut, pour les architectes des premiers siècles du

moyen âge, un type qu'ils cherchèrent à imiter en Occident. Sous

Charlemagne, on éleva celle d'Aix-la-Chapelle à l'instar de la coupole

de Saint-Vital de Ravennes; mais dans ces deux exemples les pendentifs

n'apparaissent pas et les calottes portent de fond. À Venise, à la fin

du Xe siècle, on construisait sur pendentifs les coupoles de l'église de

Saint-Marc, et cet édifice était copié peu après à Périgueux (voy.

ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 4 et 5). Cependant, avant cette époque,

des essais de voûtes sur pendentifs avaient été tentés en Occident. Il

existe, à la pointe orientale de l'île de Saint-Honorat, sur les côtes

de la Méditerranée, une petite église dont la construction paraît

remonter au VIIe ou VIIIe siècle: c'est la chapelle de Saint-Ferréol; en

voici le plan (1) et l'élévation extérieure du côté de l'entrée (2). Il

est difficile d'imaginer une construction plus barbare. En examinant le

plan, on voit, en A, la projection horizontale d'une petite coupole à

base circulaire; or les espaces B ne forment point un berceau, comme on

pourrait le croire, mais des pendentifs gauches, de manière à trouver

une section horizontale pour la coupole A. Le constructeur a simplement

fait gauchir les rangs d'un berceau pour arriver à ce résultat, ce qui

lui a donné un appareil tout à fait étrange.

La vue intérieure de la chapelle (3) fait connaître la disposition des

rangs de moellons qui forment les pendentifs et la petite coupole

presque conique qui les surmonte. Si nous faisons une coupe sur la ligne

CD du plan (4), nous voyons, en effet, que la coupole n'est pas une

calotte hémisphérique ou elliptique, mais un cône curviligne. Nous ne

croyons pas qu'il existe en Occident une coupole plus ancienne que celle

de l'église de Saint-Ferréol. Et cet exemple, qui probablement n'était

pas le seul, indiquerait que les architectes des premiers temps de l'art

roman étaient fort préoccupés de l'idée d'élever des coupoles sur

pendentifs: car, à coup sûr, il était vingt procédés plus simples pour

voûter la travée principale de cette chapelle, sans qu'il y eût

nécessité de recourir à ce moyen. Il y avait là évidemment l'idée

d'imiter ces constructions byzantines qui alors passaient pour les

chefs-d'oeuvre de l'art de l'architecture[70].

Les coupoles de l'église abbatiale de Saint-Front de Périgueux peuvent

être considérées toutefois comme les premières dont la construction ait

exercé une influence considérable sur l'architecture occidentale. Ces

coupoles, au nombre de cinq, égales en diamètre et en élévation, à base

circulaire, sont établies sur pendentifs; mais ces pendentifs ne sont

pas appareillés comme il convient: les lits des assises sont

horizontaux, au lieu d'être normaux à leur courbe génératrice; ce sont

de véritables encorbellements qui ne se soutiennent que par l'adhérence

des mortiers et par leur forme sphéroïdale. Il est évident ainsi que

l'architecte de Saint-Front a imité la forme d'une construction

étrangère, sans se rendre compte de son principe, et ce fait seul

tendrait à détruire l'opinion émise par notre savant ami, M. de

Verneilh, savoir: que l'église actuelle de Saint-Front aurait été élevée

par un artiste venu des bords de l'Adriatique[71]. Nous venons de voir,

dans l'exemple précédent, que le constructeur de la petite église de

Saint-Ferréol, voulant faire des pendentifs, n'a trouvé d'autre moyen,

pour leur donner une courbure à peu près convenable, que d'incliner les

rangs de moellons sur les reins des arcs doubleaux, c'est-à-dire de

superposer des rangs de voussoirs, tant bien que mal, en les avançant

les uns sur les autres, et de les enchevêtrer de la façon la plus

grossière au point de jonction. En construction, comme en toute chose

qui demande à la fois du calcul et de l'expérience, il ne faut jamais

supposer que les moyens les plus simples soient adoptés les premiers;

c'est le contraire qui a lieu. Le principe de construction des

pendentifs, une fois connu, semble très-naturel; mais il dut paraître,

aux yeux d'artistes barbares, un véritable tour de force. Il ne fut

jamais compris par les architectes romans, et si nous possédons en

France quelques coupoles portées sur pendentifs, avant l'ère gothique,

ceux-ci ne sont qu'une apparence, non un système de construction compris

et pratiqué. D'ailleurs, les coupoles portant de fond ou sur pendentifs

qui existent en Orient, celles de Saint-Marc de Venise, sont construites

ou en brique, ou en petits moellons de tuf, ou en béton composé de

pierres légères et de mortier; il n'y a pas à proprement parler

d'appareil. Ces voûtes sont généralement un moulage sur forme ou une

concrétion de matériaux irréguliers rendus adhérents les uns aux autres

par le mortier. Encore aujourd'hui, en Orient, les maçons, pour fermer

une coupole, n'établissent pas de cintres en charpente; ils se

contentent d'une tige de bois, attachée au centre de la coupole, et

qu'ils manoeuvrent en tous sens, en montant la maçonnerie suivant le

rayon donné par cette tige, comme un pigeonnage. En Occident, malgré les

traditions romaines, la construction d'appareil avait remplacé la

construction en blocages et en briques. Il fallait donc appareiller les

pendentifs... Où trouver des pendentifs appareillés en pierre? Les

coupoles de Saint-Marc de Venise sont en brique, et les pendentifs se

composent, sous la mosaïque, d'arcs de décharge aussi en brique, bandés

les uns sur les autres au moyen d'une forme ou, ce qui est plus

vraisemblable, d'une tige, dont l'une des extrémités était attachée au

centre de la sphère génératrice de ces pendentifs, ainsi que le fait

voir la fig. 5. Nous ne savons pas si les pendentifs de la coupole de

Sainte-Sophie de Constantinople sont ainsi construits; c'est probable,

car cela est conforme aux traditions romaines. Si cela est, les

pendentifs appareillés en pierre, c'est-à-dire dont les lits des assises

sont normaux à la courbe sphérique génératrice, sont une invention

très-moderne, qui ne remonte pas au delà du XVIe siècle, et les

pendentifs des premiers siècles du moyen âge ne sont que des

encorbellements ou des arcs superposés suivant un sphéroïde. Ces

observations techniques ont plus d'importance qu'on ne croit souvent,

car elles aident à expliquer des transformations, des influences, dont

on ne saurait se rendre un compte exact, si on les néglige.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 26 / 35 段