lui-même appartient à l'ordre, de sorte que si les Romains superposent
plusieurs ordres dans la hauteur d'un monument, ils ont autant de
corniches que d'ordres. Ainsi un édifice composé de plusieurs ordres
superposés n'est qu'un échafaudage d'édifices placés les uns sur les
autres. Bien mieux, si le Romain place un ordre à l'intérieur d'une
salle, il lui laisse sa corniche, c'est-à-dire son couronnement destiné
à recevoir le comble. Cela peut produire un grand effet, mais ne saurait
satisfaire la raison. D'ailleurs, dans les ordres romains, qui sont
dérivés des ordres grecs, la corniche, par la forme de ses moulures, sa
saillie et les appendices dont elle est accompagnée, indique clairement
la présence d'un chéneau, c'est-à-dire la base d'un comble et le canal
longitudinal recevant les eaux de pluie coulant sur la surface de ce
comble. Or, à quoi bon un chéneau à mi-hauteur d'un mur et surtout à
l'intérieur d'une salle voûtée ou lambrissée? Donc, pourquoi une
corniche? Nous avons dit ailleurs combien le Romain était peu disposé à
raisonner l'enveloppe, la décoration de ses édifices[61]. Nous ne leur
en faisons pas un reproche, seulement nous constatons ce fait: que, dès
l'époque romane, les architectes, si grossiers qu'ils fussent, partaient
de principes très-opposés à ceux des Romains, ne se servant des divers
membres de l'architecture qu'en raison de leur fonction réelle,
dépendante de la structure. Où avaient-ils pris ces principes? Était-ce
dans leur propre sentiment, par leur seule faculté de raisonner?
Était-ce dans les traditions byzantines? C'est ce que nous ne
chercherons pas à décider. Il nous suffit que le fait soit reconnu, et
c'est à quoi les exemples que nous allons donner tendront, sans qu'il
puisse rester de doutes à cet égard dans l'esprit de nos lecteurs.
D'abord, en examinant les édifices les plus anciens de l'ère romane,
nous voyons que les architectes ont une tendance prononcée à les élever
d'une seule ordonnance de la base au faîte; à peine s'ils marquent les
étages par une faible retraite ou un bandeau. Cette tendance est si
marquée, qu'ils en viennent bientôt à allonger indéfiniment les colonnes
engagées, sans tenir aucun compte des proportions des ordres romains, et
à leur faire toujours porter la corniche supérieure (la véritable
corniche), si élevée qu'elle soit au-dessus du sol. Abandonnant
l'architrave et la frise de l'entablement romain, la colonne porte
directement la corniche, le membre utile, saillant, destiné à protéger
les murs contre les eaux pluviales. Cela dérange les dispositions et
proportions des ordres romains; mais cela, par compensation, satisfait
la raison. Les Romains percent des arcades entre les colonnes d'un ordre
engagé, c'est-à-dire qu'ils posent une première plate-bande
(l'architrave), une seconde plate-bande (la frise) et la corniche
au-dessus d'un arc, ce que nous n'empêchons personne de trouver fort
beau, mais ce qui est absolument contraire au bon sens. Les architectes
romans, à l'imitation peut-être des architectes byzantins, adoptent les
arcs pour toutes les ouvertures ou pour décharger les murs; ils posent
souvent, à l'extérieur, des colonnes engagées, mais ils ne font plus la
faute de les surmonter d'un entablement complet, nécessaire seulement
lorsque les colonnes sont isolées. La colonne engagée prend le rôle d'un
contre-fort (c'est son véritable rôle), et son chapiteau vient porter la
tablette saillante de couronnement de l'édifice, autrement dit la
corniche.
Voici (1) un exemple entre mille de ce principe si naturel de
construction [62]. La corniche n'est plus ici qu'une simple tablette
recevant les tuiles de la couverture; entre les colonnes engagées, cette
tablette repose sur des corbeaux. Les eaux tombent directement sur le
sol sans chéneau, et, afin de trouver à la tête du mur une épaisseur
convenable pour recevoir le pied de la toiture, sans cependant donner
aux murs une épaisseur inutile à la base, des arcs de décharge portés
sur des pilastres ou contre-colonnes engagées AB et sur des corbeaux
augmentent, sous la corniche, l'épaisseur de ce mur. Chaque morceau de
tablette a son joint au-dessus de chacun des corbeaux, ce qui est
indiqué par le raisonnement. Si la corniche romaine est décorée de
modillons (lesquels figurent des corbeaux, des bouts de solives) comme
dans l'ordre corinthien et l'ordre composite, ceux-ci sont taillés dans
le bloc de marbre ou de pierre dont est composée cette corniche. C'est
un travail d'évidement considérable; il y a entre la forme apparente et
la structure un désaccord complet. Dans ces corniches romanes, au
contraire, l'apparence décorative n'est que la conséquence réelle de la
construction. Chaque corbeau est un morceau de pierre profondément
engagé dans la maçonnerie; entre ces corbeaux, il n'y a plus qu'un
carreau de pierre, posé comme le sont les métopes de l'ordre dorique
grec; puis, d'un corbeau à l'autre, repose un morceau de tablette. De
distance en distance, les grosses colonnes engagées renforcent la
construction en arrêtant tout effet de bascule ou de dérangement, qui
pourrait se produire à la longue dans une trop grande longueur de ces
tablettes posées seulement sur des corbeaux. Une pareille corniche se
répare aisément, puisqu'elle se compose de membres indépendants les uns
des autres, pouvant se déposer et se reposer sans nuire à la solidité de
l'ensemble et sans qu'il soit besoin d'échafauds.
Les plus beaux exemples de corniches composées d'une simple tablette
reposant sur les chapiteaux de colonnes engagées et sur des corbeaux se
trouvent en Auvergne dès le XIe siècle. La corniche des chapelles
absidales de l'église de Notre-Dame-du-Port à Clermont est une des plus
riches; car non-seulement les corbeaux et les chapiteaux sont finement
travaillés, mais les tablettes sont décorées de billettes, et leur
surface vue, entre les corbeaux, est ornée d'une sorte de petite rosace
creuse. Les entre-corbeaux sont composés de pierres noires et blanches
formant des mosaïques, et, sous les corbeaux, règne un cordon de
billettes qui sépare nettement les divers membres dont se compose la
corniche du nu du mur. Nous donnons (2) l'aspect perspectif de cette
corniche; en A, son profil, et en B, une des rosaces creusées dans le
lit inférieur de la tablette.
Ce système de corniches est généralement adopté dans les provinces du
centre, dans toute l'Aquitaine et le Languedoc, pendant le XIe et la
première moitié du XIIe siècle. En Bourgogne, l'époque romane nous
fournit une grande variété de corniches. Il faut observer, d'ailleurs,
que les corniches prennent d'autant plus d'importance, présentent des
saillies d'autant plus prononcées qu'elles appartiennent à des contrées
riches en beaux matériaux durs. Dans l'Île-de-France, en Normandie et
dans le Poitou, on n'employait guère, avant le XIIe siècle, que les
calcaires tendres si faciles à extraire dans les bassins de la Seine, de
l'Oise, de l'Eure, de l'Aisne et de la Loire. Ces matériaux ne
permettaient pas de faire des tablettes minces et saillantes. Les
architectes s'en défiaient, non sans raison, et ils avaient pris
l'habitude d'élever leurs bâtisses en petites pierres d'échantillon,
c'est-à-dire ayant toutes à peu près la même dimension. Des carrières,
on leur apportait des provisions de pierres toutes équarries[63], de
huit pouces ou d'un pied de hauteur sur une épaisseur pareille, et sur
une longueur de dix-huit à vingt-quatre pouces. Ils s'arrangeaient pour
que tous les membres de l'architecture pussent concorder avec ces
dimensions. On comprend qu'alors ils ne pouvaient donner une forte
saillie à leurs corniches. Les monuments romans, si communs sur les
bords de l'Oise, ne présentent ni corniches ni bandeaux saillants, et
tout l'effet produit par ces membres de l'architecture est dû à une
étude très-fine et judicieuse des rapports entre les parties lisses de
la construction et les parties moulurées. La Bourgogne, au contraire,
fournit des pierres dures, basses, et qu'il est facile d'extraire en
grands morceaux; aussi, dans cette province, les corniches ont une
énergie de profils, présentent des variétés de composition que l'on ne
trouve point ailleurs en France.
Sur les bas-côtés de la nef de l'église abbatiale de Vézelay (dernières
années du XIe siècle), on voit une corniche construite toujours d'après
le principe roman, c'est-à-dire composée de corbeaux portant une
tablette saillante; mais son caractère ne rappelle en rien les corniches
des provinces du centre. Comme style, elle leur est très-supérieure.
Nous la donnons ici (3) dans tous ses détails, vue en perspective et en
coupe. Le corbeau est bien franchement accusé, il a tous les caractères
d'un bout de solive de bois; mais ses profils retournent devant la
tablette de manière à former un encadrement autour des rosaces doubles
qui sont, entre ces corbeaux, comme des métopes inclinées, comme des
panneaux de bois embrévés au moyen de languettes. La construction est
parfaitement d'accord avec la forme apparente; les corbeaux sont des
pierres longues pénétrant dans la maçonnerie; la tablette est large, et
les entre-corbeaux ne sont que des carreaux de pierre de 0,20 c. à 0,25
c. de profondeur. C'est là vraiment l'extrémité d'un comble en charpente
reposant sur un mur en maçonnerie, et il est impossible de ne pas y
trouver la tradition d'une construction de bois. Mais n'oublions pas que
lorsqu'on construisait la nef de Vézelay, il y avait un siècle à peine
que tous les grands édifices étaient couverts et lambrissés en bois, et
que les voûtes étaient une innovation (voy. CONSTRUCTION).
Cette corniche est un exemple unique, d'ailleurs; car, dans le même
édifice, les murs de la haute nef sont couronnés d'une autre manière.
Dans le court intervalle qui dut séparer la construction du sommet de la
nef de celle des bas-côtés, les architectes avaient eu le temps de
renoncer déjà aux traditions de charpenterie pour décorer la naissance
des combles; ils inventèrent une nouvelle corniche, fort singulière il
est vrai, mais qui accuse déjà l'appareil de pierre. Elle se compose de
morceaux de pierre égaux, formant une suite de corbeaux en quart de
cercle ornés d'oreilles en manière de crochets (voy. fig. 4). En A, la
coupe de cette corniche faite entre deux corbeaux; en B, sa face; en C,
sa projection horizontale, et en D, son aspect. Là est l'origine de la
corniche franchement bourguignonne, qui ne cesse d'être adoptée jusque
pendant le XIIIe siècle; corniche dont les corbeaux sont juxtaposés sans
intervalles entre eux, et dont la forme la plus générale est celle
donnée par la fig. 5[64]. Le tracé de cette corniche, en projection
horizontale, donne une suite de demi-cercles creusés entre chaque
corbeau; ceux-ci sont donc évidés latéralement en quart de cercle. En
coupe, ces corbeaux sont tracés suivant un quart de cercle convexe,
comme l'exemple fig. 4, avec ou sans crochets: ce sont les plus anciens;
ou en quart de cercle concave, avec biseaux, comme l'exemple fig. 5: ce
sont les plus modernes. Les corniches romanes bourguignonnes indiquent,
comme tous les membres de l'architecture de cette province, un art du
trait avancé, et surtout une observation très-fine des effets produits
par les lumières et les ombres. Aussi ces corniches, bien que simples à
tout prendre, ont-elles une apparence de fermeté et de richesse en même
temps qui satisfait les yeux; elles couronnent les murs d'une façon
monumentale, en produisant un jeu de lumières et d'ombres très-piquant
et qui contraste avec la nudité des parements. Avant le XIIIe siècle,
c'est dans les provinces du centre et en Bourgogne qu'il faut aller
chercher des corniches d'un grand caractère et bien combinées. Dans le
nord, au contraire, pendant la période romane, les corniches sont
pauvres, peu saillantes (ce qui tient à la qualité des matériaux, ainsi
que nous l'avons dit plus haut) et peu variées comme composition.
Cependant la corniche à corbeaux se rencontre partout, avant le XIIIe
siècle: c'est un parti pris, et les exceptions sont rares. Les
architectes romans du nord poussent même l'application du principe de la
corniche à corbeaux jusque dans ses conséquences les plus absolues.
Ainsi, les corbeaux étant faits pour empêcher la bascule des tablettes
(ils n'ont pas d'autre raison d'être), les morceaux de pierre dont se
composent ces tablettes n'étant pas tous de la même longueur, et les
corbeaux devant se trouver naturellement sous les joints, il en résulte
que ces corbeaux sont irrégulièrement espacés; leur place est commandée
par la longueur de chaque morceau de tablette. Il arrive même
fréquemment que la moulure qui décore l'arête inférieure de la tablette
s'arrête au droit de chaque corbeau et laisse voir le joint vertical.
Cela est d'ailleurs parfaitement raisonné. Les murs des chapelles
absidales de l'église de Notre-Dame-du-Pré au Mans sont encore couronnés
de corniches du XIe siècle, qui sont taillées suivant ces principes (6).
Les murs sont bâtis en petits moellons bruts, et la tablette de la
corniche est composée de morceaux, les uns longs, les autres courts. Les
corbeaux, étant posés sous les joints de cette tablette, se trouvent
irrégulièrement espacés. On voit, sur notre figure, que la moulure de la
tablette n'existe qu'entre les corbeaux et laisse le joint franc. Ici
encore on retrouve les corbeaux à _copeaux_ rappelant ceux de l'Auvergne
(voy. CORBEAU), ce qui fait supposer que ce genre d'ornementation avait
eu un grand succès pendant les XIe et XIIe siècles. Dans l'exemple que
nous donnons (fig. 6), cependant, il semble que les sculpteurs ont imité
cet ornement sans en comprendre le sens, et ils l'ont exécuté de la
façon la plus barbare; tandis que les écoles du centre, dès le XIe
siècle, sont remarquables par la finesse et la pureté de leur sculpture.
Sur les bords de l'Oise et de l'Aisne, dès le XIe siècle, on voit
apparaître entre les corbeaux et la tablette moulurée du centre et de
Bourgogne une assise taillée en forme de petite arcature ou de dents de
scie. Il existe autour du petit monument octogone qui, à Laon, passe
pour avoir été une chapelle de templiers, une corniche fort étrange, du
commencement du XIIe siècle, conçue d'après ces données. Aux angles (7),
elle porte sur des colonnes engagées terminées par des têtes; sur les
faces, ce sont des corbeaux épannelés qui reçoivent les intervalles
entre les triangles formant décoration. Les joints de cette sorte de
frise se trouvent au-dessus des corbeaux, et une tablette, à profil
continu, couronne le tout. Sur les corbeaux, les tympans entre les
triangles sont allégis par de petites arcades dont les fonds sont
inclinés, ainsi que le fait voir la coupe A faite sur le milieu d'un
corbeau.
La tradition de la construction de bois apparaît encore ici. Les
corbeaux sont taillés comme on taille un bout de solive; puis, sous les
triangles, on retrouve encore le _copeau_ que produirait le travail du
charpentier pour évider un madrier en forme de dents de scie. Toutefois,
ces derniers vestiges des constructions de bois disparaissent bientôt
dans cette contrée si abondante en matériaux calcaires propres à la
construction, et les corniches à petites arcatures simples ou
subdivisées règnent seules jusqu'à la fin du XIIe siècle: or, ces
corniches n'ont plus rien qui rappelle la construction en bois.
Voici (8) une de ces corniches si fréquentes dans le Beauvoisis; elle
provient de la petite église de Francastel (commencement du XIIe
siècle). Dans cette même contrée, vers le commencement du XIIIe siècle,
les architectes renoncent aux petites arcatures, mais ils conservent
encore les corbeaux et ils commencent à décorer la tablette des
corniches par de la sculpture; nous en trouvons un exemple sur la nef de
l'église de Saint-Jean-au-Bois près Compiègne (9).
Si les bords de l'Oise, de l'Aisne et de la Seine entre Montereau et
Mantes, conservent les corbeaux sous les tablettes des corniches
jusqu'au commencement du XIIIe siècle; c'est-à-dire jusqu'à
l'application franche du style gothique, la Champagne et la Bourgogne
abandonnent encore plus difficilement cette tradition romane. Ainsi, au
sommet du choeur de la cathédrale de Langres, XIIe siècle, nous voyons
une corniche dans laquelle les corbeaux prennent une importance majeure
(10). La tablette est alternativement supportée par des corbeaux
moulurés et représentant des têtes d'hommes ou d'animaux. Au sommet du
porche de l'église de Vézelay, dès 1130 environ, on remarque déjà ces
alternances de corbeaux profilés et de têtes. À la fin du XIIe siècle,
autour du choeur de l'église de Notre-Dame de Châlons-sur-Marne, la
corniche présente encore des corbeaux à têtes, d'autres ornés de
rosaces, d'autres simplement profilés. Mais ici la tablette prend déjà
plus d'importance, et elle se couvre d'une riche décoration de
feuillages (11).
Dans l'Angoumois, le Poitou et la Saintonge, la corniche à corbeaux,
dans le style de celle d'Auvergne, est reproduite jusque vers la fin du
XIIe siècle (voy., à l'article CHAPELLE, la fig. 33, qui représente une
portion de l'abside de l'église de Saint-Euthrope de Saintes).
En Normandie, la corniche romane est d'une grande simplicité et ne
présente qu'une faible saillie sur le nu des murs. Souvent elle ne se
compose que d'une simple tablette de 0,10 c. à 0,15 c. d'épaisseur.
Cependant les corbeaux, avec ou sans arcature, se rencontrent
fréquemment. Ces corbeaux même reposent parfois sur un filet orné, comme
autour de l'abside de l'abbaye aux Dames de Caen (12) (XIIe siècle).
De tous les exemples qui précèdent, on peut conclure ceci: c'est que,
pendant la période romane, et dans les provinces diverses qui composent
aujourd'hui la France, la corniche se compose, à très-peu d'exceptions
près, d'un rang de corbeaux supportant une tablette saillante. Nous
allons voir comment les architectes laïques de la fin du XIIe siècle
adoptent un système de corniches tout nouveau, en empruntant cependant à
la corniche romane quelque chose de sa physionomie, savoir: les
alternances de lumières et d'ombres produites par les saillies des
corbeaux plus ou moins espacés. D'abord, constatons qu'au moment de la
transition, les architectes négligent les traditions romanes, cherchent
même à s'en affranchir entièrement. Ainsi, autour de la cathédrale de
Noyon, dont la construction remonte à 1150 environ, les corniches ne
sont plus que de simples profils. L'église Saint-Martin de Laon, bâtie à
peu près à la même époque, nous fait voir, au sommet du choeur, une
corniche qui ne se compose que de deux tablettes superposées (13). Sur
la nef de la même église, on trouve pour toute corniche une tablette
ornée de rosaces (14). À la cathédrale de Senlis apparaissent déjà, vers
1150, les corniches à _crochets_; or ces crochets ne sont autre chose
que des tiges végétales, terminées par une sorte de bourgeon ou de
paquet de feuilles non encore épanouies (voy. CROCHET), et ils
remplissent l'office de corbeaux très-rapprochés; seulement ils ne
soutiennent plus la tablette, qui, devenue plus épaisse, est
indépendante.
Si l'architecture inaugurée par l'école laïque, à la fin du XIIe siècle,
diffère essentiellement, comme principe de construction, de
l'architecture romane, elle s'en éloigne plus encore peut-être par les
infinis détails qui entrent dans la composition d'un édifice.
L'architecture romane suivait, sans les analyser, les traditions
très-confuses de l'antiquité romaine, les influences byzantines et les
habitudes locales. Une corniche, par exemple, pour l'architecte roman,
est une tablette saillante destinée à éloigner du mur le bout des tuiles
de la couverture, afin que les eaux pluviales ne lavent pas les
parements. La tablette est simple ou décorée; ce n'est toujours qu'une
assise de pierre basse, dont le profil est donné par le caprice, mais
qui ne remplit aucune fonction utile. N'étaient les tuiles qui couvrent
ce profil, l'eau de la pluie coulerait le long des parements, car son
tracé n'est pas fait en façon de _coupe-larme_, comme le larmier de la
corniche grecque. Les architectes de l'époque de transition laissent de
côté la corniche à corbeaux romane; ils n'ont pas le loisir encore de
s'occuper de ces détails; ils ne pensent qu'à une chose tout d'abord,
c'est à rompre avec les traditions antérieures. Mais lorsqu'ils eurent
résolu les problèmes les plus difficiles imposés par leurs nouvelles
méthodes de construction (voy. CONSTRUCTION), ils songèrent à appliquer
aux détails de l'architecture les principes rationnels qui les
dirigeaient. Ils ne voulurent plus de ces combles égouttant les eaux
directement sur le sol ou sur les constructions inférieures: ils
pensèrent, avec raison, qu'une corniche doit porter un chéneau, afin de
diriger les eaux par certains canaux disposés pour les recevoir; qu'il
est utile de rendre l'accès des couvertures facile, pour permettre aux
couvreurs de les réparer en tous temps. Dès lors ces corniches romanes,
si peu saillantes, si faibles, ne pouvaient leur suffire, non plus que
les minces tablettes qu'ils avaient placées sur leurs murs lorsqu'ils
rejetèrent les corniches à corbeaux. Ils s'appliquèrent donc à chercher
une forme convenable pour l'objet et qui n'empruntât rien aux traditions
du passé. Cette forme, ils la trouvèrent et l'adoptèrent tout à coup;
car à peine si l'on aperçoit une transition, et c'est bien, sans qu'il
soit possible de le contester, dans l'Île-de-France et la Champagne que
cette nouvelle forme apparaît brusquement, c'est-à-dire au sein de cette
grande école d'architectes laïques qui, à la fin du XIIe siècle, établit
sur des principes nouveaux une architecture dont les formes étaient
d'accord avec ces principes, nouvelles par conséquent.
Une des plus anciennes corniches gothiques qui existe est celle qui
couronne les chapelles absidales de la cathédrale de Reims. Elle se
compose d'une assise formant encorbellement, enrichie de crochets
feuillus, et d'une seconde assise dont le profil est un larmier (15).
Mais ici encore l'assise inférieure a, comparativement à l'assise
supérieure, une grande importance; le larmier rappelle encore la
tablette de la corniche romane, et sur sa pente A, de distance en
distance, sont réservées de petites surfaces horizontales que Villard de
Honnecourt nomme des _cretiaus_, et qui permettaient d'abord aux
ouvriers de marcher sur la saillie de ces larmiers, puis servaient à
diviser les eaux tombant des combles ou découlant des parements et à les
éloigner des joints; car il faut remarquer que ces corniches ne devaient
pas porter des chéneaux et gargouilles, mais qu'elles laissaient encore
les eaux pluviales égoutter entre ces _cretiaus_. En effet, suivant le
projet de Robert de Coucy, ces chapelles devaient être surmontées de
combles pyramidaux qui venaient reposer immédiatement sur le bord des
corniches[65].
Trouvant bientôt ces larmiers insuffisants, les architectes du XIIIe
siècle leur donnèrent une plus grande saillie; à l'assise, plus de
hauteur. Les corniches supérieures du choeur de la cathédrale de Paris
(16), refaites au commencement du XIIIe siècle, nous montrent déjà des
larmiers A très-saillants recevant un chéneau conduisant les eaux dans
des gargouilles espacées. Peu après la pose de ces corniches A, les
architectes de la cathédrale ajoutèrent une seconde assise B au larmier
primitif, pour lui donner une apparence plus mâle et pour éviter le
démaigrissement C, qui pouvait faire craindre des ruptures. Déjà ces
larmiers A avaient été destinés à porter une balustrade, qui fut
remplacée lorsque l'on reposa la seconde assise B[66]. On observera que
chaque crochet ornant la première assise D est sculpté dans un morceau
de pierre, comme s'il remplissait l'office d'un corbeau. Les corniches
de la cathédrale de Paris peuvent être considérées comme les plus belles
parmi celles du commencement du XIIIe siècle; celles de la façade
offrent cette particularité unique que leurs larmiers sont pris dans
deux assises, afin de pouvoir leur donner une plus forte saillie. Ainsi,
la corniche qui couronne la galerie qui pourtourne les tours et les
réunit est composée de trois assises: une assise de crochets et feuilles
et deux assises de larmiers (17); l'assise supérieure est percée de
trous, de distance en distance, sous la balustrade, pour laisser écouler
les eaux tombant sur les terrasses (voy. CHÉNEAU, fig. 2). Le larmier
remplit ici l'office d'un égout très-saillant, destiné à éloigner les
eaux des parements.
Habituellement, les larmiers sont pris dans une seule hauteur d'assise;
mais les détails de la façade occidentale de la cathédrale de Paris sont
d'une dimension au-dessus de l'ordinaire, et il semble que l'architecte
à qui l'on doit la partie supérieure de cette façade, c'est-à-dire les
deux tours avec leur galerie à jour (1225 environ), ait voulu donner aux
membres de l'architecture une importance relative très-grande. La
corniche supérieure des deux tours, qui était destinée à recevoir la
base de flèches en pierre, dont la construction ne fut qu'amorcée, est
unique comme hauteur d'assises dans le style gothique ancien. Elle se
compose de deux assises de crochets, chacune de ces assises ayant 0,75
c. de hauteur entre lits; d'un larmier surmonté de deux assises en
talus, et de la balustrade posée lorsqu'on renonça à continuer la
construction des flèches. Chaque crochet est taillé dans un bloc de
pierre énorme; ainsi que le fait voir notre fig. 18; les assises du
larmier et de la pente au-dessus sont cramponnées tout au pourtour par
des crampons doubles A tenant lieu d'un quadruple chaînage. On voit que
l'architecte avait pris ses précautions pour pouvoir élever ses flèches
sans danger.
Cependant les larmiers de corniches du commencement du XIIIe siècle
parurent probablement avoir des profils trop anguleux et rigides aux
architectes déjà très-avancés du milieu de ce siècle, car, à cette
époque, vers 1240, nous voyons souvent les coupe-larmes à plans droits
de la dernière assise de corniche remplacés par un profil d'un aspect
moins sévère. Un boudin avec une arête saillante sert de coupe-larme et
remplace la mouchette du larmier primitif gothique. La corniche qui
couronne le choeur de la cathédrale de Troyes est une des plus belles
que nous connaissions de cette époque brillante de l'art gothique
(1240), et elle est couronnée par un boudin à larmier, profilé ainsi que
nous venons de le dire.