Dans l'architecture romaine, la corniche appartient à l'entablement, qui

lui-même appartient à l'ordre, de sorte que si les Romains superposent

plusieurs ordres dans la hauteur d'un monument, ils ont autant de

corniches que d'ordres. Ainsi un édifice composé de plusieurs ordres

superposés n'est qu'un échafaudage d'édifices placés les uns sur les

autres. Bien mieux, si le Romain place un ordre à l'intérieur d'une

salle, il lui laisse sa corniche, c'est-à-dire son couronnement destiné

à recevoir le comble. Cela peut produire un grand effet, mais ne saurait

satisfaire la raison. D'ailleurs, dans les ordres romains, qui sont

dérivés des ordres grecs, la corniche, par la forme de ses moulures, sa

saillie et les appendices dont elle est accompagnée, indique clairement

la présence d'un chéneau, c'est-à-dire la base d'un comble et le canal

longitudinal recevant les eaux de pluie coulant sur la surface de ce

comble. Or, à quoi bon un chéneau à mi-hauteur d'un mur et surtout à

l'intérieur d'une salle voûtée ou lambrissée? Donc, pourquoi une

corniche? Nous avons dit ailleurs combien le Romain était peu disposé à

raisonner l'enveloppe, la décoration de ses édifices[61]. Nous ne leur

en faisons pas un reproche, seulement nous constatons ce fait: que, dès

l'époque romane, les architectes, si grossiers qu'ils fussent, partaient

de principes très-opposés à ceux des Romains, ne se servant des divers

membres de l'architecture qu'en raison de leur fonction réelle,

dépendante de la structure. Où avaient-ils pris ces principes? Était-ce

dans leur propre sentiment, par leur seule faculté de raisonner?

Était-ce dans les traditions byzantines? C'est ce que nous ne

chercherons pas à décider. Il nous suffit que le fait soit reconnu, et

c'est à quoi les exemples que nous allons donner tendront, sans qu'il

puisse rester de doutes à cet égard dans l'esprit de nos lecteurs.

D'abord, en examinant les édifices les plus anciens de l'ère romane,

nous voyons que les architectes ont une tendance prononcée à les élever

d'une seule ordonnance de la base au faîte; à peine s'ils marquent les

étages par une faible retraite ou un bandeau. Cette tendance est si

marquée, qu'ils en viennent bientôt à allonger indéfiniment les colonnes

engagées, sans tenir aucun compte des proportions des ordres romains, et

à leur faire toujours porter la corniche supérieure (la véritable

corniche), si élevée qu'elle soit au-dessus du sol. Abandonnant

l'architrave et la frise de l'entablement romain, la colonne porte

directement la corniche, le membre utile, saillant, destiné à protéger

les murs contre les eaux pluviales. Cela dérange les dispositions et

proportions des ordres romains; mais cela, par compensation, satisfait

la raison. Les Romains percent des arcades entre les colonnes d'un ordre

engagé, c'est-à-dire qu'ils posent une première plate-bande

(l'architrave), une seconde plate-bande (la frise) et la corniche

au-dessus d'un arc, ce que nous n'empêchons personne de trouver fort

beau, mais ce qui est absolument contraire au bon sens. Les architectes

romans, à l'imitation peut-être des architectes byzantins, adoptent les

arcs pour toutes les ouvertures ou pour décharger les murs; ils posent

souvent, à l'extérieur, des colonnes engagées, mais ils ne font plus la

faute de les surmonter d'un entablement complet, nécessaire seulement

lorsque les colonnes sont isolées. La colonne engagée prend le rôle d'un

contre-fort (c'est son véritable rôle), et son chapiteau vient porter la

tablette saillante de couronnement de l'édifice, autrement dit la

corniche.

Voici (1) un exemple entre mille de ce principe si naturel de

construction [62]. La corniche n'est plus ici qu'une simple tablette

recevant les tuiles de la couverture; entre les colonnes engagées, cette

tablette repose sur des corbeaux. Les eaux tombent directement sur le

sol sans chéneau, et, afin de trouver à la tête du mur une épaisseur

convenable pour recevoir le pied de la toiture, sans cependant donner

aux murs une épaisseur inutile à la base, des arcs de décharge portés

sur des pilastres ou contre-colonnes engagées AB et sur des corbeaux

augmentent, sous la corniche, l'épaisseur de ce mur. Chaque morceau de

tablette a son joint au-dessus de chacun des corbeaux, ce qui est

indiqué par le raisonnement. Si la corniche romaine est décorée de

modillons (lesquels figurent des corbeaux, des bouts de solives) comme

dans l'ordre corinthien et l'ordre composite, ceux-ci sont taillés dans

le bloc de marbre ou de pierre dont est composée cette corniche. C'est

un travail d'évidement considérable; il y a entre la forme apparente et

la structure un désaccord complet. Dans ces corniches romanes, au

contraire, l'apparence décorative n'est que la conséquence réelle de la

construction. Chaque corbeau est un morceau de pierre profondément

engagé dans la maçonnerie; entre ces corbeaux, il n'y a plus qu'un

carreau de pierre, posé comme le sont les métopes de l'ordre dorique

grec; puis, d'un corbeau à l'autre, repose un morceau de tablette. De

distance en distance, les grosses colonnes engagées renforcent la

construction en arrêtant tout effet de bascule ou de dérangement, qui

pourrait se produire à la longue dans une trop grande longueur de ces

tablettes posées seulement sur des corbeaux. Une pareille corniche se

répare aisément, puisqu'elle se compose de membres indépendants les uns

des autres, pouvant se déposer et se reposer sans nuire à la solidité de

l'ensemble et sans qu'il soit besoin d'échafauds.

Les plus beaux exemples de corniches composées d'une simple tablette

reposant sur les chapiteaux de colonnes engagées et sur des corbeaux se

trouvent en Auvergne dès le XIe siècle. La corniche des chapelles

absidales de l'église de Notre-Dame-du-Port à Clermont est une des plus

riches; car non-seulement les corbeaux et les chapiteaux sont finement

travaillés, mais les tablettes sont décorées de billettes, et leur

surface vue, entre les corbeaux, est ornée d'une sorte de petite rosace

creuse. Les entre-corbeaux sont composés de pierres noires et blanches

formant des mosaïques, et, sous les corbeaux, règne un cordon de

billettes qui sépare nettement les divers membres dont se compose la

corniche du nu du mur. Nous donnons (2) l'aspect perspectif de cette

corniche; en A, son profil, et en B, une des rosaces creusées dans le

lit inférieur de la tablette.

Ce système de corniches est généralement adopté dans les provinces du

centre, dans toute l'Aquitaine et le Languedoc, pendant le XIe et la

première moitié du XIIe siècle. En Bourgogne, l'époque romane nous

fournit une grande variété de corniches. Il faut observer, d'ailleurs,

que les corniches prennent d'autant plus d'importance, présentent des

saillies d'autant plus prononcées qu'elles appartiennent à des contrées

riches en beaux matériaux durs. Dans l'Île-de-France, en Normandie et

dans le Poitou, on n'employait guère, avant le XIIe siècle, que les

calcaires tendres si faciles à extraire dans les bassins de la Seine, de

l'Oise, de l'Eure, de l'Aisne et de la Loire. Ces matériaux ne

permettaient pas de faire des tablettes minces et saillantes. Les

architectes s'en défiaient, non sans raison, et ils avaient pris

l'habitude d'élever leurs bâtisses en petites pierres d'échantillon,

c'est-à-dire ayant toutes à peu près la même dimension. Des carrières,

on leur apportait des provisions de pierres toutes équarries[63], de

huit pouces ou d'un pied de hauteur sur une épaisseur pareille, et sur

une longueur de dix-huit à vingt-quatre pouces. Ils s'arrangeaient pour

que tous les membres de l'architecture pussent concorder avec ces

dimensions. On comprend qu'alors ils ne pouvaient donner une forte

saillie à leurs corniches. Les monuments romans, si communs sur les

bords de l'Oise, ne présentent ni corniches ni bandeaux saillants, et

tout l'effet produit par ces membres de l'architecture est dû à une

étude très-fine et judicieuse des rapports entre les parties lisses de

la construction et les parties moulurées. La Bourgogne, au contraire,

fournit des pierres dures, basses, et qu'il est facile d'extraire en

grands morceaux; aussi, dans cette province, les corniches ont une

énergie de profils, présentent des variétés de composition que l'on ne

trouve point ailleurs en France.

Sur les bas-côtés de la nef de l'église abbatiale de Vézelay (dernières

années du XIe siècle), on voit une corniche construite toujours d'après

le principe roman, c'est-à-dire composée de corbeaux portant une

tablette saillante; mais son caractère ne rappelle en rien les corniches

des provinces du centre. Comme style, elle leur est très-supérieure.

Nous la donnons ici (3) dans tous ses détails, vue en perspective et en

coupe. Le corbeau est bien franchement accusé, il a tous les caractères

d'un bout de solive de bois; mais ses profils retournent devant la

tablette de manière à former un encadrement autour des rosaces doubles

qui sont, entre ces corbeaux, comme des métopes inclinées, comme des

panneaux de bois embrévés au moyen de languettes. La construction est

parfaitement d'accord avec la forme apparente; les corbeaux sont des

pierres longues pénétrant dans la maçonnerie; la tablette est large, et

les entre-corbeaux ne sont que des carreaux de pierre de 0,20 c. à 0,25

c. de profondeur. C'est là vraiment l'extrémité d'un comble en charpente

reposant sur un mur en maçonnerie, et il est impossible de ne pas y

trouver la tradition d'une construction de bois. Mais n'oublions pas que

lorsqu'on construisait la nef de Vézelay, il y avait un siècle à peine

que tous les grands édifices étaient couverts et lambrissés en bois, et

que les voûtes étaient une innovation (voy. CONSTRUCTION).

Cette corniche est un exemple unique, d'ailleurs; car, dans le même

édifice, les murs de la haute nef sont couronnés d'une autre manière.

Dans le court intervalle qui dut séparer la construction du sommet de la

nef de celle des bas-côtés, les architectes avaient eu le temps de

renoncer déjà aux traditions de charpenterie pour décorer la naissance

des combles; ils inventèrent une nouvelle corniche, fort singulière il

est vrai, mais qui accuse déjà l'appareil de pierre. Elle se compose de

morceaux de pierre égaux, formant une suite de corbeaux en quart de

cercle ornés d'oreilles en manière de crochets (voy. fig. 4). En A, la

coupe de cette corniche faite entre deux corbeaux; en B, sa face; en C,

sa projection horizontale, et en D, son aspect. Là est l'origine de la

corniche franchement bourguignonne, qui ne cesse d'être adoptée jusque

pendant le XIIIe siècle; corniche dont les corbeaux sont juxtaposés sans

intervalles entre eux, et dont la forme la plus générale est celle

donnée par la fig. 5[64]. Le tracé de cette corniche, en projection

horizontale, donne une suite de demi-cercles creusés entre chaque

corbeau; ceux-ci sont donc évidés latéralement en quart de cercle. En

coupe, ces corbeaux sont tracés suivant un quart de cercle convexe,

comme l'exemple fig. 4, avec ou sans crochets: ce sont les plus anciens;

ou en quart de cercle concave, avec biseaux, comme l'exemple fig. 5: ce

sont les plus modernes. Les corniches romanes bourguignonnes indiquent,

comme tous les membres de l'architecture de cette province, un art du

trait avancé, et surtout une observation très-fine des effets produits

par les lumières et les ombres. Aussi ces corniches, bien que simples à

tout prendre, ont-elles une apparence de fermeté et de richesse en même

temps qui satisfait les yeux; elles couronnent les murs d'une façon

monumentale, en produisant un jeu de lumières et d'ombres très-piquant

et qui contraste avec la nudité des parements. Avant le XIIIe siècle,

c'est dans les provinces du centre et en Bourgogne qu'il faut aller

chercher des corniches d'un grand caractère et bien combinées. Dans le

nord, au contraire, pendant la période romane, les corniches sont

pauvres, peu saillantes (ce qui tient à la qualité des matériaux, ainsi

que nous l'avons dit plus haut) et peu variées comme composition.

Cependant la corniche à corbeaux se rencontre partout, avant le XIIIe

siècle: c'est un parti pris, et les exceptions sont rares. Les

architectes romans du nord poussent même l'application du principe de la

corniche à corbeaux jusque dans ses conséquences les plus absolues.

Ainsi, les corbeaux étant faits pour empêcher la bascule des tablettes

(ils n'ont pas d'autre raison d'être), les morceaux de pierre dont se

composent ces tablettes n'étant pas tous de la même longueur, et les

corbeaux devant se trouver naturellement sous les joints, il en résulte

que ces corbeaux sont irrégulièrement espacés; leur place est commandée

par la longueur de chaque morceau de tablette. Il arrive même

fréquemment que la moulure qui décore l'arête inférieure de la tablette

s'arrête au droit de chaque corbeau et laisse voir le joint vertical.

Cela est d'ailleurs parfaitement raisonné. Les murs des chapelles

absidales de l'église de Notre-Dame-du-Pré au Mans sont encore couronnés

de corniches du XIe siècle, qui sont taillées suivant ces principes (6).

Les murs sont bâtis en petits moellons bruts, et la tablette de la

corniche est composée de morceaux, les uns longs, les autres courts. Les

corbeaux, étant posés sous les joints de cette tablette, se trouvent

irrégulièrement espacés. On voit, sur notre figure, que la moulure de la

tablette n'existe qu'entre les corbeaux et laisse le joint franc. Ici

encore on retrouve les corbeaux à _copeaux_ rappelant ceux de l'Auvergne

(voy. CORBEAU), ce qui fait supposer que ce genre d'ornementation avait

eu un grand succès pendant les XIe et XIIe siècles. Dans l'exemple que

nous donnons (fig. 6), cependant, il semble que les sculpteurs ont imité

cet ornement sans en comprendre le sens, et ils l'ont exécuté de la

façon la plus barbare; tandis que les écoles du centre, dès le XIe

siècle, sont remarquables par la finesse et la pureté de leur sculpture.

Sur les bords de l'Oise et de l'Aisne, dès le XIe siècle, on voit

apparaître entre les corbeaux et la tablette moulurée du centre et de

Bourgogne une assise taillée en forme de petite arcature ou de dents de

scie. Il existe autour du petit monument octogone qui, à Laon, passe

pour avoir été une chapelle de templiers, une corniche fort étrange, du

commencement du XIIe siècle, conçue d'après ces données. Aux angles (7),

elle porte sur des colonnes engagées terminées par des têtes; sur les

faces, ce sont des corbeaux épannelés qui reçoivent les intervalles

entre les triangles formant décoration. Les joints de cette sorte de

frise se trouvent au-dessus des corbeaux, et une tablette, à profil

continu, couronne le tout. Sur les corbeaux, les tympans entre les

triangles sont allégis par de petites arcades dont les fonds sont

inclinés, ainsi que le fait voir la coupe A faite sur le milieu d'un

corbeau.

La tradition de la construction de bois apparaît encore ici. Les

corbeaux sont taillés comme on taille un bout de solive; puis, sous les

triangles, on retrouve encore le _copeau_ que produirait le travail du

charpentier pour évider un madrier en forme de dents de scie. Toutefois,

ces derniers vestiges des constructions de bois disparaissent bientôt

dans cette contrée si abondante en matériaux calcaires propres à la

construction, et les corniches à petites arcatures simples ou

subdivisées règnent seules jusqu'à la fin du XIIe siècle: or, ces

corniches n'ont plus rien qui rappelle la construction en bois.

Voici (8) une de ces corniches si fréquentes dans le Beauvoisis; elle

provient de la petite église de Francastel (commencement du XIIe

siècle). Dans cette même contrée, vers le commencement du XIIIe siècle,

les architectes renoncent aux petites arcatures, mais ils conservent

encore les corbeaux et ils commencent à décorer la tablette des

corniches par de la sculpture; nous en trouvons un exemple sur la nef de

l'église de Saint-Jean-au-Bois près Compiègne (9).

Si les bords de l'Oise, de l'Aisne et de la Seine entre Montereau et

Mantes, conservent les corbeaux sous les tablettes des corniches

jusqu'au commencement du XIIIe siècle; c'est-à-dire jusqu'à

l'application franche du style gothique, la Champagne et la Bourgogne

abandonnent encore plus difficilement cette tradition romane. Ainsi, au

sommet du choeur de la cathédrale de Langres, XIIe siècle, nous voyons

une corniche dans laquelle les corbeaux prennent une importance majeure

(10). La tablette est alternativement supportée par des corbeaux

moulurés et représentant des têtes d'hommes ou d'animaux. Au sommet du

porche de l'église de Vézelay, dès 1130 environ, on remarque déjà ces

alternances de corbeaux profilés et de têtes. À la fin du XIIe siècle,

autour du choeur de l'église de Notre-Dame de Châlons-sur-Marne, la

corniche présente encore des corbeaux à têtes, d'autres ornés de

rosaces, d'autres simplement profilés. Mais ici la tablette prend déjà

plus d'importance, et elle se couvre d'une riche décoration de

feuillages (11).

Dans l'Angoumois, le Poitou et la Saintonge, la corniche à corbeaux,

dans le style de celle d'Auvergne, est reproduite jusque vers la fin du

XIIe siècle (voy., à l'article CHAPELLE, la fig. 33, qui représente une

portion de l'abside de l'église de Saint-Euthrope de Saintes).

En Normandie, la corniche romane est d'une grande simplicité et ne

présente qu'une faible saillie sur le nu des murs. Souvent elle ne se

compose que d'une simple tablette de 0,10 c. à 0,15 c. d'épaisseur.

Cependant les corbeaux, avec ou sans arcature, se rencontrent

fréquemment. Ces corbeaux même reposent parfois sur un filet orné, comme

autour de l'abside de l'abbaye aux Dames de Caen (12) (XIIe siècle).

De tous les exemples qui précèdent, on peut conclure ceci: c'est que,

pendant la période romane, et dans les provinces diverses qui composent

aujourd'hui la France, la corniche se compose, à très-peu d'exceptions

près, d'un rang de corbeaux supportant une tablette saillante. Nous

allons voir comment les architectes laïques de la fin du XIIe siècle

adoptent un système de corniches tout nouveau, en empruntant cependant à

la corniche romane quelque chose de sa physionomie, savoir: les

alternances de lumières et d'ombres produites par les saillies des

corbeaux plus ou moins espacés. D'abord, constatons qu'au moment de la

transition, les architectes négligent les traditions romanes, cherchent

même à s'en affranchir entièrement. Ainsi, autour de la cathédrale de

Noyon, dont la construction remonte à 1150 environ, les corniches ne

sont plus que de simples profils. L'église Saint-Martin de Laon, bâtie à

peu près à la même époque, nous fait voir, au sommet du choeur, une

corniche qui ne se compose que de deux tablettes superposées (13). Sur

la nef de la même église, on trouve pour toute corniche une tablette

ornée de rosaces (14). À la cathédrale de Senlis apparaissent déjà, vers

1150, les corniches à _crochets_; or ces crochets ne sont autre chose

que des tiges végétales, terminées par une sorte de bourgeon ou de

paquet de feuilles non encore épanouies (voy. CROCHET), et ils

remplissent l'office de corbeaux très-rapprochés; seulement ils ne

soutiennent plus la tablette, qui, devenue plus épaisse, est

indépendante.

Si l'architecture inaugurée par l'école laïque, à la fin du XIIe siècle,

diffère essentiellement, comme principe de construction, de

l'architecture romane, elle s'en éloigne plus encore peut-être par les

infinis détails qui entrent dans la composition d'un édifice.

L'architecture romane suivait, sans les analyser, les traditions

très-confuses de l'antiquité romaine, les influences byzantines et les

habitudes locales. Une corniche, par exemple, pour l'architecte roman,

est une tablette saillante destinée à éloigner du mur le bout des tuiles

de la couverture, afin que les eaux pluviales ne lavent pas les

parements. La tablette est simple ou décorée; ce n'est toujours qu'une

assise de pierre basse, dont le profil est donné par le caprice, mais

qui ne remplit aucune fonction utile. N'étaient les tuiles qui couvrent

ce profil, l'eau de la pluie coulerait le long des parements, car son

tracé n'est pas fait en façon de _coupe-larme_, comme le larmier de la

corniche grecque. Les architectes de l'époque de transition laissent de

côté la corniche à corbeaux romane; ils n'ont pas le loisir encore de

s'occuper de ces détails; ils ne pensent qu'à une chose tout d'abord,

c'est à rompre avec les traditions antérieures. Mais lorsqu'ils eurent

résolu les problèmes les plus difficiles imposés par leurs nouvelles

méthodes de construction (voy. CONSTRUCTION), ils songèrent à appliquer

aux détails de l'architecture les principes rationnels qui les

dirigeaient. Ils ne voulurent plus de ces combles égouttant les eaux

directement sur le sol ou sur les constructions inférieures: ils

pensèrent, avec raison, qu'une corniche doit porter un chéneau, afin de

diriger les eaux par certains canaux disposés pour les recevoir; qu'il

est utile de rendre l'accès des couvertures facile, pour permettre aux

couvreurs de les réparer en tous temps. Dès lors ces corniches romanes,

si peu saillantes, si faibles, ne pouvaient leur suffire, non plus que

les minces tablettes qu'ils avaient placées sur leurs murs lorsqu'ils

rejetèrent les corniches à corbeaux. Ils s'appliquèrent donc à chercher

une forme convenable pour l'objet et qui n'empruntât rien aux traditions

du passé. Cette forme, ils la trouvèrent et l'adoptèrent tout à coup;

car à peine si l'on aperçoit une transition, et c'est bien, sans qu'il

soit possible de le contester, dans l'Île-de-France et la Champagne que

cette nouvelle forme apparaît brusquement, c'est-à-dire au sein de cette

grande école d'architectes laïques qui, à la fin du XIIe siècle, établit

sur des principes nouveaux une architecture dont les formes étaient

d'accord avec ces principes, nouvelles par conséquent.

Une des plus anciennes corniches gothiques qui existe est celle qui

couronne les chapelles absidales de la cathédrale de Reims. Elle se

compose d'une assise formant encorbellement, enrichie de crochets

feuillus, et d'une seconde assise dont le profil est un larmier (15).

Mais ici encore l'assise inférieure a, comparativement à l'assise

supérieure, une grande importance; le larmier rappelle encore la

tablette de la corniche romane, et sur sa pente A, de distance en

distance, sont réservées de petites surfaces horizontales que Villard de

Honnecourt nomme des _cretiaus_, et qui permettaient d'abord aux

ouvriers de marcher sur la saillie de ces larmiers, puis servaient à

diviser les eaux tombant des combles ou découlant des parements et à les

éloigner des joints; car il faut remarquer que ces corniches ne devaient

pas porter des chéneaux et gargouilles, mais qu'elles laissaient encore

les eaux pluviales égoutter entre ces _cretiaus_. En effet, suivant le

projet de Robert de Coucy, ces chapelles devaient être surmontées de

combles pyramidaux qui venaient reposer immédiatement sur le bord des

corniches[65].

Trouvant bientôt ces larmiers insuffisants, les architectes du XIIIe

siècle leur donnèrent une plus grande saillie; à l'assise, plus de

hauteur. Les corniches supérieures du choeur de la cathédrale de Paris

(16), refaites au commencement du XIIIe siècle, nous montrent déjà des

larmiers A très-saillants recevant un chéneau conduisant les eaux dans

des gargouilles espacées. Peu après la pose de ces corniches A, les

architectes de la cathédrale ajoutèrent une seconde assise B au larmier

primitif, pour lui donner une apparence plus mâle et pour éviter le

démaigrissement C, qui pouvait faire craindre des ruptures. Déjà ces

larmiers A avaient été destinés à porter une balustrade, qui fut

remplacée lorsque l'on reposa la seconde assise B[66]. On observera que

chaque crochet ornant la première assise D est sculpté dans un morceau

de pierre, comme s'il remplissait l'office d'un corbeau. Les corniches

de la cathédrale de Paris peuvent être considérées comme les plus belles

parmi celles du commencement du XIIIe siècle; celles de la façade

offrent cette particularité unique que leurs larmiers sont pris dans

deux assises, afin de pouvoir leur donner une plus forte saillie. Ainsi,

la corniche qui couronne la galerie qui pourtourne les tours et les

réunit est composée de trois assises: une assise de crochets et feuilles

et deux assises de larmiers (17); l'assise supérieure est percée de

trous, de distance en distance, sous la balustrade, pour laisser écouler

les eaux tombant sur les terrasses (voy. CHÉNEAU, fig. 2). Le larmier

remplit ici l'office d'un égout très-saillant, destiné à éloigner les

eaux des parements.

Habituellement, les larmiers sont pris dans une seule hauteur d'assise;

mais les détails de la façade occidentale de la cathédrale de Paris sont

d'une dimension au-dessus de l'ordinaire, et il semble que l'architecte

à qui l'on doit la partie supérieure de cette façade, c'est-à-dire les

deux tours avec leur galerie à jour (1225 environ), ait voulu donner aux

membres de l'architecture une importance relative très-grande. La

corniche supérieure des deux tours, qui était destinée à recevoir la

base de flèches en pierre, dont la construction ne fut qu'amorcée, est

unique comme hauteur d'assises dans le style gothique ancien. Elle se

compose de deux assises de crochets, chacune de ces assises ayant 0,75

c. de hauteur entre lits; d'un larmier surmonté de deux assises en

talus, et de la balustrade posée lorsqu'on renonça à continuer la

construction des flèches. Chaque crochet est taillé dans un bloc de

pierre énorme; ainsi que le fait voir notre fig. 18; les assises du

larmier et de la pente au-dessus sont cramponnées tout au pourtour par

des crampons doubles A tenant lieu d'un quadruple chaînage. On voit que

l'architecte avait pris ses précautions pour pouvoir élever ses flèches

sans danger.

Cependant les larmiers de corniches du commencement du XIIIe siècle

parurent probablement avoir des profils trop anguleux et rigides aux

architectes déjà très-avancés du milieu de ce siècle, car, à cette

époque, vers 1240, nous voyons souvent les coupe-larmes à plans droits

de la dernière assise de corniche remplacés par un profil d'un aspect

moins sévère. Un boudin avec une arête saillante sert de coupe-larme et

remplace la mouchette du larmier primitif gothique. La corniche qui

couronne le choeur de la cathédrale de Troyes est une des plus belles

que nous connaissions de cette époque brillante de l'art gothique

(1240), et elle est couronnée par un boudin à larmier, profilé ainsi que

nous venons de le dire.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 25 / 35 段