coupole sur pendentifs, ou, s'ils l'ont trouvée, qu'il ne nous en reste
aucune trace; car ils avaient fait pénétrer des voûtes en berceau
cylindriques dans des sphères, et les pendentifs ne sont pas autre chose
que les triangles curvilignes de la sphère laissés entre ces
pénétrations. Cependant la coupole de Sainte-Sophie, celles de
Saint-Marc de Venise et celles de Saint-Front de Périgueux ne sont pas
seulement des sphéroïdes pénétrés par des cylindres. Il y a d'abord, sur
les quatre piliers, un premier sphéroïde, lequel est pénétré; puis,
au-dessus des pénétrations, une seconde portion de sphère dont le centre
est surhaussé. C'est là ce qui distingue nettement la coupole byzantine
de la coupole romaine. Pour faire comprendre par une figure notre
définition: soit (6), en A, la projection horizontale d'une coupole
posée sur quatre piles et quatre arcs doubleaux. La coupe sur l'axe CD
de cette coupole donnera en projection verticale le profil E, mais la
coupe sur la diagonale GH donnera le profil rabattu I. C'est d'après ce
principe qu'ont été tracées les coupoles de Saint-Front de Périgueux.
Les quatre arcs doubleaux étant composés de courbes brisées, les
constructeurs ont été entraînés à tracer le premier sphéroïde pénétré
par ces arcs au moyen de deux traits de compas GK, HK. La section
horizontale de ce premier sphéroïde a été faite en L, et un bandeau
saillant a été posé à ce niveau pour porter les faux cintres destinés à
construire la coupole. Cette coupole elle-même n'est pas une
demi-sphère, mais est obtenue au moyen de deux courbes. Régulièrement,
les pendentifs devraient être appareillés, en coupe suivant la
diagonale, conformément au tracé M, c'est-à-dire présenter des rangs de
claveaux dont les lits seraient normaux à la courbe HK, avec crossettes
à la queue; les constructeurs de Saint-Front n'ont pas pris cette peine,
et ils se sont contentés de poser les assises des pendentifs en
encorbellement conformément au tracé N. Grâce à la courbure des
pendentifs, ces rangs de pierre en encorbellement ne basculent pas; mais
ils peuvent écraser la pointe du triangle et se détacher des arcs
doubleaux tout d'une pièce, ce qui a eu lieu. Quant à la coupole
proprement dite, elle se compose d'une sorte de tambour O, composé
d'assises horizontales et d'une calotte surmontée d'un dallage avec
charge au sommet. À Saint-Front, les arcs doubleaux sont peu épais et
leurs faces sont verticales, les pendentifs ne commençant à prendre leur
courbure que sur l'extrados de ces arcs. Bientôt, cependant, les
constructeurs pensèrent, non sans raisons, que ces arcs doubleaux
supportant une charge énorme, il était nécessaire de donner à leurs
claveaux beaucoup de queue; mais pour ne pas élever démesurément les
pendentifs, ou pour ne pas leur donner une trop forte inclinaison, ils
firent participer les claveaux de ces arcs doubleaux au premier
sphéroïde. Puis, embarrassés de savoir comment arranger les sommiers des
deux arcs doubleaux sur l'angle saillant de la pile, ils voulurent les
dégager l'un de l'autre le plus tôt possible; à cet effet, ils
abaissèrent les centres de ces arcs doubleaux au-dessous du niveau de
leurs naissances et inclinèrent ainsi leurs courbes dès les sommiers.
Dans l'église de Souillac, dont la construction est postérieure à celle
de Saint-Front, les architectes ont déjà adopté ces modifications. En P,
nous donnons le plan d'un angle de pile de cette église, avec la
projection horizontale des arcs doubleaux et d'un pendentif; en R, la
projection verticale de cet angle, et, en S, la vue perspective.
Nous ne voyons plus paraître les coupoles avec pendentifs en dehors des
provinces occidentales pendant l'époque romane, et dans ces contrées
même, à la fin du XIe siècle et au commencement du XIIe, les trompes,
les encorbellements les remplacent fort souvent. Les pendentifs étaient
évidemment une importation qui ne fut pas parfaitement comprise des
constructeurs, et dont l'appareil inspira toujours une certaine défiance
aux architectes, lorsqu'ils eurent à élever de grands édifices. Mais sur
les bords de la Charente on rencontre quantité de petites églises à
coupoles sur pendentifs, bien conçues et bien exécutées. Il suffit d'en
présenter un seul exemple (7), tiré de l'église de Montmoreau, XIIe
siècle. Ici les arcs doubleaux font partie des pendentifs, et les faces
de leurs claveaux gauchissent pour se conformer à la courbure du
sphéroïde inférieur, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, à propos
des coupoles de Souillac. L'église de la ville de Montbron, située à
l'est d'Angoulême, et qui s'éloigne du pays où la coupole sur pendentifs
fut généralement adoptée, nous montre déjà, non plus une calotte
hémisphérique sur la croisée, mais une coupole à huit pans, portée sur
quatre trompes surmontées de corbeaux en encorbellement (8). Cette
méthode fut généralement suivie, pendant les XIe et XIIe siècles, dans
le Limousin, en Auvergne, dans une partie du Lyonnais, et jusque dans le
Nivernais.
La coupole qui couronne le centre de la croisée de l'église de
Notre-Dame-du-Port à Clermont (XIe siècle) n'est ni sur plan circulaire,
ni sur plan octogonal, mais participe de ces deux figures. Le
constructeur a tâtonné. Il a commencé par passer du carré à l'octogone
par une assise A (9) posée en gousset; sur cette assise, il a formé
comme une espèce de trompe, puis il a bandé un petit arc B sur des
corbeaux. Tout cela ne formait pas un polygone régulier, mais un
octogone à quatre grands côtés et quatre petits. Sur cette base, il a
élevé tant bien que mal une coupole octogonale irrégulière à angles
arrondis, ainsi que le montre le plan. Cette coupole est parfaitement
contre-buttée du côté de la nef par le berceau de la voûte, dont la clef
s'élève jusqu'au-dessus de l'arcature à jour D, ainsi que l'indique la
ligne ponctuée. Mais les berceaux des deux bras de la croisée sont
beaucoup plus bas, et, dans le sens des transsepts, le constructeur
pouvait craindre la poussée de la coupole. Pour arrêter cette poussée,
il n'a rien trouvé de mieux que d'établir deux demi-berceaux C, qui
prennent naissance sur les arcs E, bandés dans le prolongement des murs
des collatéraux, et au delà il a pu élever son transsept G. À première
vue, cette construction est singulière, compliquée, surtout en se
reportant à l'époque où elle a été faite (le XIe siècle); on se demande
où les Auvergnats ont été prendre les exemples qui leur ont servi de
modèles.
Nous sommes peu disposés à admettre les systèmes absolus, lorsqu'il
s'agit de l'histoire des arts, et nous croyons qu'à toutes les époques,
les hommes qui s'occupent de travaux de l'intelligence subissent des
influences très-diverses, en contradiction les unes avec les autres, et
que ce qui nous paraît à nous, souvent, remplir les conditions d'unité
de style et de conception, à cause de la distance qui nous sépare de ces
temps, n'est qu'un mélange d'éléments disparates. Il en est de même des
oeuvres d'art comme de ces animaux de ménagerie que l'on ne voit qu'à de
rares intervalles et en petit nombre: ceux d'une même espèce paraissent
se ressembler tous; mais si on les réunit, si on vit au milieu d'eux, on
arrive bientôt à distinguer les individualités, à trouver à chacun d'eux
une physionomie particulière. Si l'on vous amène cent nègres du Sennaar,
vous ne sauriez le premier jour les désigner séparément; mais si vous
restez parmi eux, vous trouverez bientôt qu'entre deux nègres il y a
autant de différences de physionomie, de port, de gestes, qu'entre deux
blancs; vous trouverez entre le père et le fils des rapports, des
ressemblances. Eh bien! le même phénomène se produit (qu'on nous passe
la comparaison) quand il s'agit de monuments d'art fort éloignés de nous
par le goût qui les a fait élever, ou l'espace de temps qui nous en
sépare.
Analysons cette église de Notre-Dame-du-Port, l'un des plus intéressants
monuments de la France, et nous allons trouver ses origines
très-diverses, bien que ce petit monument ait pour nous aujourd'hui un
caractère d'unité apparente. Le plan (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig.
9) est celui d'une basilique romaine, avec collatéral derrière le
sanctuaire et quatre chapelles absidales: or, au XIe siècle, les
architectes n'avaient guère, pour se guider, que les traditions romaines
et les arts d'Orient. L'église de Sainte-Sophie de Constantinople était,
pour ces artistes, un type, une oeuvre incomparable, le suprême effort
de l'intelligence humaine. Depuis la renaissance des arts sous
Charlemagne, on ne croyait pouvoir mieux faire, sur une bonne partie du
continent européen, que de se rapprocher des types byzantins, ou tout au
moins de s'en inspirer. Eh bien! si nous examinons les coupes de
l'église de Sainte-Sophie, nous voyons que la grande coupole centrale
est contre-buttée, dans le sens longitudinal, par deux demi-coupoles ou
quarts de sphère, et que, dans l'autre sens, c'est-à-dire des bras de
croix correspondant aux transsepts de nos églises, cette coupole est
contre-buttée par une suite d'arcs-boutants qui viennent l'enserrer,
absolument comme les demi-berceaux de l'humble église de
Notre-Dame-du-Port enserrent sa petite coupole. Sous la coupole de
Sainte-Sophie, comme sous celle de Notre-Dame-du-Port de Clermont, nous
voyons les murs latéraux percés d'arcatures. À Sainte-Sophie, cette
arcature est une ordonnance d'architecture d'une grande richesse; à
Notre-Dame-du-Port, ce sont trois modestes arcades supportées par deux
petites colonnes. Au fond, le principe est le même, et il faut dire, à
la louange de l'architecte auvergnat, que, tout en s'inspirant du
principe de construction d'un édifice immense, il a su s'approprier à
l'échelle de sa modeste église, et ne pas reproduire en petit des formes
convenables à une vaste construction. La coupole de l'église de
Notre-Dame-du-Port n'est pas portée sur pendentifs, comme celle de
Sainte-Sophie, cela est vrai; mais nous venons de voir précédemment que
les architectes occidentaux, même en appliquant ce système de
construction, n'en avaient jamais compris le mécanisme. L'école
auvergnate du XIe siècle avait ses méthodes, était fort avancée dans la
voie des arts; elle avait scrupuleusement conservé quelques restes des
traditions romaines; elle ne faisait rien (la bonne conservation des
édifices qu'elle a élevés en fait foi) qu'en parfaite connaissance de
cause, et, ne comprenant pas probablement le système de construction des
pendentifs, elle préférait employer des moyens pratiques à elle connus
et dont elle était sûre; ce qui n'empêchait pas d'ailleurs ses
architectes de prendre à l'Orient ce que leur intelligence leur
permettait de saisir facilement. Pour résumer, nous pensons qu'on peut
voir dans l'église de Notre-Dame-du-Port un plan de basilique romaine,
sur la croisée et les deux bras duquel on a élevé une construction qui
présente tous les éléments constituant la bâtisse de Sainte-Sophie. D'où
l'on peut conclure que dans ces églises romanes du centre de la France
l'influence byzantine est au moins aussi marquée que dans l'église de
Saint-Front, qui, à tout prendre, est une imitation de Saint-Marc de
Venise, qui elle-même était une copie d'un édifice byzantin dont on ne
trouve plus trace, plutôt qu'une imitation de l'église de Sainte-Sophie.
Nous pensons donc que les coupoles, en Occident, ont leur origine dans
l'architecture orientale, celles de l'ouest comme celles du centre ou
celles du Rhin et de l'Allemagne, et que si l'on veut trouver quelque
part une architecture romane locale, ce n'est que dans les provinces du
nord, dans l'Île-de-France et la Normandie qu'il la faut chercher.
Certainement, les pendentifs ont une importance majeure; mais
n'existe-t-il, dans l'ancien empire d'Orient, que des coupoles sur
pendentifs? Des églises grecques, quantité de petits monuments de
Géorgie, de Syrie, ont des coupoles sans pendentifs portées sur des
trompes, des arcs, des niches ou des tambours; sont-elles moins
byzantines que l'église de Sainte-Sophie? Et est-ce bien raisonner que
de dire: «Ce qui distingue la coupole byzantine des autres coupoles, ce
sont les pendentifs; donc, toutes les coupoles portées autrement que sur
pendentifs sont étrangères à l'influence byzantine.» C'est «étrangères à
l'influence de Sainte-Sophie ou de Saint-Marc de Venise» qu'il faudrait
dire, mais non à l'influence byzantine; et encore, nous venons de faire
pressentir, du moins nous le croyons, que, bien que la coupole de
l'église de Notre-Dame-du-Port ne soit pas sur pendentifs, elle pourrait
être fille de celle de Sainte-Sophie. On l'a dit déjà: quand il s'agit
de reconnaître les influences qui agissent sur le développement des
arts, surtout après l'antiquité grecque, après les Romains et les
Byzantins, c'est-à-dire en face d'une masse considérable de traditions,
il est prudent d'analyser les productions du moyen âge avec le plus
grand soin, et de ne pas se presser d'adopter ou d'exclure telles ou
telles de ces influences, car elles agissent à peu près toutes, au moins
pendant la période romane.
Les coupoles, puisque nous sommes sur ce chapitre, nous fournissent la
preuve de la force de ces traditions accumulées même en dépit de ceux
qui les subissent. Ainsi, nous avons fait voir, dans plusieurs des
articles du _Dictionnaire_, et particulièrement dans l'article
CONSTRUCTION, comment les architectes de l'époque romane primitive
s'étaient efforcés de poser des voûtes sur le plan de la basilique
romaine, comment ils y étaient arrivés après bien des tentatives
infructueuses. Ce problème résolu (et résolu, il faut bien le
reconnaître, par des architectes occidentaux), les plans se modifièrent
peu dans leurs dispositions générales, mais le mode de voûter les nefs
fit des progrès rapides jusqu'à l'époque gothique. La tradition romaine
du plan persista. Survient, au milieu de ce travail des constructeurs,
l'influence de la coupole; les architectes occidentaux qui veulent se
soumettre à cette influence vont nécessairement modifier le plan romain?
Point! ils le conservent et juchent les coupoles sur la croisée de leurs
basiliques. À Pise, au XIIe siècle, nous voyons des constructeurs
conserver les dispositions romaines de la basilique, couvrir les nefs
d'une charpente en même temps qu'ils élèvent une coupole sur le
transsept. C'était cependant poser un monument voûté sur un monument
commencé de manière à ne pas l'être; c'était superposer deux édifices,
comme si on voulait à la fois conserver la trace de toutes les
influences opposées auxquelles on obéissait. De notre temps, M.
Quatremère de Quincy dit avec raison, dans son _Dictionnaire historique
d'Architecture_[72]: «Nous ne pouvons nous empêcher de faire regarder la
sur-imposition des _coupoles_ modernes au centre des nefs d'une grande
église, et vues surtout en dehors, comme une véritable superfétation et
un pléonasme architectural. Dans le fait, si c'est de loin, et vues en
dehors d'une ville, que ces masses pyramidales produisent d'agréables
effets, on est contraint d'avouer que, vues de près, elles ne font
naître d'autre idée que celle d'un édifice monté sur un autre, souvent
sans rien qui les réunisse et surtout qui les nécessite. Ajoutons qu'à
l'intérieur on ne saurait y voir qu'une duplicité de motifs, de forme,
d'ensemble et d'effet.» Ainsi, huit ou neuf siècles après que deux
traditions opposées ont exercé une influence sur l'architecture, voici
encore un auteur qui, sans d'ailleurs rendre compte de ces origines
diverses, en signale le désaccord, reconnaît deux principes en présence,
deux principes que neuf siècles d'efforts n'ont pu parvenir à mélanger.
Disons cependant que les premiers essais n'ont pas été les moins bons,
et que si la coupole du Panthéon de Paris présente avec le reste de
l'édifice «une duplicité de motifs,» ce que nous admettons volontiers,
si toutefois des _motifs_ peuvent être accusés de _duplicité_, on n'en
peut dire autant des coupoles de nos jolis édifices romans de
l'Angoumois et du Périgord, lesquelles sont assises sur des
constructions disposées dès la base pour les recevoir, et qui, à
l'extérieur comme à l'intérieur, se relient parfaitement aux parties
inférieures.
Mais avançons. Pendant que dans l'ouest de la France nous voyons la
coupole sur pendentifs prendre racine et se développer, que dans les
provinces du centre on cherche à la poser sur des trompes, sur des
encorbellements, sur des corbeaux; en Provence, au commencement du XIIe
siècle, la coupole couronne aussi les édifices religieux. En Auvergne,
c'est sur le plan de la basilique latine que vient se poser la coupole;
en Provence, c'est sur le plan romain emprunté aux salles des thermes,
composées de travées avec contre-forts intérieurs, sur des plans qui se
rapprochent de l'édifice connu à Rome sous le nom de _basilique de
Constantin_, que s'implante la coupole. L'église de Notre-Dame-des-Dons
à Avignon, quoique mutilée aujourd'hui, nous présente un exemple de
l'invasion de la coupole sur des plans qui n'étaient nullement disposés
pour la recevoir. L'unique nef de l'église de Notre-Dame-des-Dons se
composait de travées barlongues voûtées en berceau sur arcs doubleaux en
tiers-point maintenus par d'énormes contre-forts, entre lesquels
s'ouvrent aujourd'hui des chapelles intérieures. Voici (10) le plan de
trois de ces travées, l'église n'en comportant que six. Sur
l'avant-dernière, au lieu d'un berceau, huit arcs longitudinaux plein
cintre, en encorbellement les uns sur les autres, reposent sur les deux
grands arcs doubleaux, ainsi que l'indiquent les lignes ponctuées KL sur
notre plan, afin d'arriver au carré parfait ABCD. À l'intérieur de ce
carré, quatre trompillons forment l'octogone. C'est sur cette base que
s'élève une petite coupole dont la calotte hémisphérique porte sur huit
colonnes entre lesquelles s'ouvrent des fenêtres. Nous donnons (11) la
coupe de cette construction sur la ligne transversale EF, coupe qui nous
évitera de plus longues explications. À l'extérieur, cette coupole est
un petit édifice octogonal paraissant reposer sur le dallage dont est
composée la couverture, et ne se reliant d'aucune façon au reste de
l'église. À l'église de la Major, à Marseille, on trouvait une
disposition analogue à celle-ci.
Nous devons donc constater ici encore une influence byzantine (car cette
coupole de Notre-Dame-des-Dons rappelle parfaitement certaines petites
coupoles grecques) venant se mêler à des traditions latines. Si nous
nous transportons des bords da Rhône sur les bords du Rhin, nous allons
trouver aussi des monuments du XIIe siècle dans lesquels la coupole
apparaît, et c'est toujours la coupole byzantine, bien qu'elle ne soit
pas élevée sur pendentifs. Mais, d'abord, faisons une excursion à
Athènes. L'une des plus grandes églises de cette ville est l'église de
Saint-Nicodème[73], dont nous donnons (12) le plan, conforme d'ailleurs
à la plupart des plans grecs. Une seule coupole surmonte le centre de
l'édifice. Si nous faisons une coupe sur la ligne AB, voici (13) le
tracé que nous obtenons: quatre niches, ou plutôt quatre culs-de-four,
font passer la construction du plan carré au plan circulaire qui reçoit
la calotte au moyen de tympans gauches, ou de huit pendentifs à peine
sentis qui surmontent les arcs. Là, évidemment, le constructeur n'a pas
osé aborder les quatre pendentifs, et il y a suppléé par ces quatre
niches, qui correspondent aux trompes si fréquentes dans nos
constructions romanes d'Occident. Eh bien! dans la cathédrale de Worms,
nous voyons une coupole (celle orientale) construite d'après ces données
(14). La seule différence qu'il y ait entre cette construction et celle
de l'église de Saint-Nicodème d'Athènes, c'est qu'à Worms la coupole est
à huit pans, au lieu d'être hémisphérique; mais l'artifice employé dans
la construction de la coupole de Saint-Nicodème, pour arriver du plan
octogonal au plan circulaire, ne pouvait être admis dans la grande
église de Worms, où la coupole, au lieu de porter de fond, porte sur
quatre arcs doubleaux; de plus, la construction des huit tympans gauches
au-dessus des arcs doubleaux et des trompes eût occasionné des
difficultés d'appareil avec lesquelles les architectes du Rhin n'étaient
pas familiers. En examinant cette dernière construction avec quelque
soin, ne voyons-nous pas que le triangle ABC sous l'arc en gousset est
un véritable pendentif par sa forme sinon par son appareil? car les lits
des assises sont horizontaux.
De tout ce qui précède, on peut conclure: que, dans l'architecture
romane occidentale, à côté des traditions latines persistantes, on
trouve presque partout une influence byzantine évidente par
l'introduction de la coupole. Mais comment repousser une pareille
influence dans le mode de construction, quand nous la voyons se
manifester d'une manière si impérieuse dans la sculpture et la peinture
pendant les XIe et XIIe siècles?
Cependant, si les architectes de l'Auvergne, de l'ouest, du midi et des
bords du Rhin, adaptaient, tant bien que mal, la coupole orientale à des
édifices latins par leur plan (Saint-Front excepté), ceux qui
appartenaient aux écoles du nord ne se laissèrent pas entraîner à suivre
cette mode, au moins dans leurs constructions: car, pour
l'ornementation, la statuaire et la peinture, ils cherchèrent au
contraire à se rapprocher des types orientaux (voy. ORNEMENT, SCULPTURE,
STATUAIRE). Mais dans les arts, comme en toute chose de ce monde, il y a
des transitions; tel se soumet franchement à une influence étrangère,
tel autre y résiste absolument, un troisième essaye de se servir de
cette influence comme d'un moyen pour exprimer des idées qui lui
appartiennent. Il est en France, précisément dans la limite séparant les
édifices à coupoles de ceux qui n'en comportent pas, un monument unique,
étrange, dans lequel viennent, pour ainsi dire, se fondre les influences
de l'art oriental avec les méthodes de construire adoptées dans le nord
au commencement du XIIe siècle: c'est l'église de Loches[74]. Cette
église, qui est à une seule nef, est divisée par quatre travées à plan
carré chacune; sur les deux travées extrêmes s'élèvent des clochers
(voy. CLOCHER, fig. 27); mais sur les deux travées intermédiaires, au
lieu de coupoles ou de voûtes d'arêtes, ce sont des pyramides creuses
portées sur des encorbellements qui couvrent la nef (15). On peut, par
la pensée, se rendre compte de l'effet que produit un intérieur voûté
d'une façon aussi étrange. Ces énormes pyramides creuses, obscures à
leur sommet, causent un sentiment de terreur indéfinissable. Les grands
triangles en encorbellement qui leur servent de base ne sont que la
prolongation de quatre des pans de ces pyramides entre les arcs
doubleaux et les formerets. Ici, du moins, la construction est d'accord
avec la forme; car des pyramides creuses, composées d'assises dont les
lits sont horizontaux, constituent une des constructions les plus
solides qu'il soit possible de combiner. Aux coupoles de l'ouest,
l'architecte de l'église de Loches a substitué les pyramides creuses des
clochers du XIIe siècle; il évitait ainsi les poussées, et il appliquait
un mode de construction qui lui était familier au plan de ces églises si
communes en Saintonge, dans l'Angoumois et le Périgord[75].
La coupole disparaît au moment où l'art gothique se forme; cependant les
provinces dans lesquelles ce mode de voûter les édifices avait été
généralement appliqué ne peuvent se défaire entièrement de son
influence, et nous voyons, dans le Poitou et les provinces de l'ouest,
la voûte d'arête gothique se soumettre encore à cette influence (voy.,
au mot CONSTRUCTION, les exemples présentés depuis la fig. 61 jusqu'à la
fig. 68).
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Note 70: M. Mérimée a pris la peine de relever ce petit
monument, et a bien voulu nous communiquer les précieux
croquis qu'il a faits pendant son séjour à Saint-Honorat.]
[Note 71: Il faut dire que quand M. de Verneilh a publié son
livre sur l'architecture byzantine en France, M. Abadie,
l'architecte chargé de la restauration de Saint-Front,
n'avait pas encore commencé les travaux qu'il dirige avec
autant de dévouement que d'intelligence, et ce fait de la
construction singulière des pendentifs n'avait pu être
signalé.]
[Note 72: Voy. l'article COUPOLE.]
[Note 73: Voy. _Choix d'églises byzant. en Grèce_, par A.
Couchaud; 1842.]
[Note 74: S'il est un édifice qui dût mériter toute la
sollicitude de l'administration, c'est l'église de Loches;
c'est un monument unique au monde, complet et d'une sauvage
beauté. Il est à regretter qu'il soit à peu près abandonné,
bien que sa conservation soit du plus haut intérêt pour
l'histoire de l'art.]
[Note 75: Si ce curieux édifice se trouvait en Italie, en
Angleterre ou en Allemagne, il serait connu, étudié, vanté et
probablement préservé de toute chance de destruction, comme
présentant une des conceptions les plus extraordinaires de
l'art roman. Malheureusement pour lui, il est en France, à
quelques kilomètres des bords de la Loire, abandonné aux
restaurations des architectes de la localité, qui sont loin
de se douter de son importance au point de vue de l'histoire
de l'art, et qui ne peuvent en apprécier l'étrange beauté.
Car il faut dire que la construction de ce monument est
exécutée avec soin, que la sculpture et les profils sont du
plus beau style.]